Entres les mondes, entres nous

Chapitre 34 : Le Miroir du Repos

Par marine.mazallon

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Jonathan apprit que l’institut où était enfermée Thalia — ou Reinette Poisson, selon les jours et les délires de la jeune femme — avait un nouveau directeur. Ou plutôt, une directrice. Jonathan décida d’aller la rencontrer ; il devait absolument la convaincre de traiter ce cas complexe ensemble, espérant secrètement que son expertise de Seigneur du Temps puisse aider Thalia sans l'effrayer.

Il prit rendez-vous et, le jour dit, poussa la porte du bureau directorial avec une appréhension qu’il ne s’expliquait pas.

La femme assise derrière le bureau annotait un dossier avec une concentration calme. Pour n’importe qui, c’était une psychiatre compétente dans un environnement stérile. Pour Jonathan, ce fut un séisme. Les murs blancs et le mobilier moderne disparurent en un battement de cils. À leur place, il revit les boiseries sombres d'une école de garçons en 1913. Il sentit l'odeur du thé brûlant et du feu de bois qui craque dans l'âtre. Il revit, avec une netteté terrifiante, les croquis à l'encre du Journal des Choses Impossibles.

Cette femme était l’image exacte de la paix qu’il avait entrevue dans sa vision de "John Smith". Elle était la promesse d'une vie où l'on n'a pas besoin de porter le poids du monde, ni de cacher ses peurs derrière des sourires de façade. Avec elle, il n'y avait plus rien à craindre, car le temps semblait s'être arrêté.

Elle leva les yeux. — Monsieur Tyler ? Je suis le docteur Joan Redfern.

Le nom le frappa comme un coup physique. Joan Redfern. Même visage, même nom. Jonathan se rattrapa à une chaise, le souffle coupé. Face à l'angoisse de William qui le rongeait en secret, Joan représentait l'issue de secours.

— Je... je m'excuse, balbutia-t-il. Vous ressemblez à quelqu'un... d'une autre vie.

Elle sourit avec une douceur qui lui brisa le cœur. — Le stress fait parfois resurgir de vieux souvenirs,  Asseyez-vous.

Jonathan s'assit, et pour la première fois depuis des mois, ses épaules se relâchèrent. Près d'elle, il n'avait pas besoin de jouer la comédie. — Appelez-moi John, dit-il brusquement. S'il vous plaît. Juste John.

C’était son premier acte de trahison. En rejetant le prénom que Rose aimait, il tentait de devenir l'homme de sa vision : un homme simple, sans secrets, sans monstres.

Leurs discussions, d'abord médicales, devinrent son seul refuge. Joan, avec son intuition de psychiatre, sentait qu'il portait un fardeau immense. Pour Jonathan, elle devint la seule personne à qui il pouvait parler sans avoir peur de détruire son propre foyer. Il cherchait chez elle le calme qu'il ne s'autorisait plus à ressentir auprès de Rose, car Rose représentait tout ce qu'il pouvait perdre.

Un soir, dans la pénombre du bureau, la frontière céda. Joan s’approcha, le regard intense. Elle voyait en lui un homme à la dérive. Elle se pencha, ses lèvres effleurant les siennes. Jonathan resta figé. Ce n'était pas du désir, c'était un besoin vital de réconfort. Il n'aimait pas Joan, mais il aimait éperdument la paix qu'elle symbolisait. Il eut un mal fou à se détourner du baiser, à cette illusion de normalité.

Il se détacha au dernier instant, le cœur battant, mais le piège s'était refermé. Deux silhouettes trop proches, un instant d'égarement capturé par un objectif dans l'ombre du couloir.

En quittant l’institut, Jonathan sentit une honte glaciale l'envahir. « Pourquoi ai-je laissé faire ? » Il s'était éloigné de Rose pour la protéger de ses peurs, et ce faisant, il avait ouvert la porte à la seule chose qui pouvait vraiment les détruire.






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