Entres les mondes, entres nous

Chapitre 47 : Le souvenir qui déraille

Par marine.mazallon

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Jonathan vit la scène se déployer devant lui, comme si le souvenir de Rose s’ouvrait d’un seul coup, sans qu’il puisse l’arrêter ni même détourner le regard. Il n’était plus celui qui guidait : il n’était qu’un témoin silencieux, suspendu au-dessus d’un passé qu’il n’avait jamais soupçonné.


Rose surgit de nulle part.

Un claquement d’air, un vertige, et son corps heurta les pavés d’une rue grise, noyée sous un ciel lourd de fumée. Elle tenta de reprendre son souffle, et ce fut là — dans les façades éventrées, dans les vitrines brisées, dans les affiches de propagande britannique collées de travers sur les murs — qu’elle comprit.

Des affiches qu’elle connaissait :

Keep Calm and Carry On,

Dig for Victory,

Your Courage Will Bring Us Victory.

Mais elles étaient délavées, rongées par l’humidité, arrachées par endroits, comme si personne ne les avait remplacées depuis des années.

Comme si l’espoir qu’elles portaient avait été abandonné. Un frisson la traversa. Elle savait exactement à quelle époque elle se trouvait.

La Seconde Guerre mondiale.

Elle n’eut pas le temps d’y penser davantage. Déjà une voix claquait dans l’air — Halt ! — suivie du bruit sec de bottes et du cliquetis métallique des fusils qu’on arme.

Elle se redressa, paniquée, et se mit à courir. Les pavés glissaient sous ses bottes, les soldats hurlaient derrière elle, et Jonathan, impuissant, observait cette fuite désespérée sans pouvoir intervenir, sans pouvoir la protéger, sans pouvoir faire autre chose que regarder.

Le coup de feu partit.

Il vit son corps se plier sous l’impact, sa main se presser contre son flanc, le sang qui s’échappait entre ses doigts. Elle vacilla, mais continua malgré tout, titubant jusqu’à une ruelle où sa vision se brouillait déjà.

C’est là qu’elle le vit.

Un homme d’une cinquantaine d’années, solide malgré les rides, les yeux clairs et perçants, s’était figé en la voyant apparaître. Il n’y avait ni peur ni surprise dans son regard, seulement une reconnaissance immédiate, presque instinctive, qui fit frissonner Jonathan tant elle semblait venir de très loin.

— Vous… souffla-t-il, la voix tremblante, comme si la réalité elle-même venait de se fissurer.

Rose n’eut pas le temps de répondre. Elle s’effondra contre le mur, et l’homme se précipita pour la rattraper avant qu’elle ne touche le sol.

— Tenez bon, dit-il d’une voix basse mais urgente. Je sais où vous emmener.

Il passa son bras sous le sien, la soutint, et l’entraîna dans un dédale de ruelles qu’il semblait connaître par cœur. Les soldats passèrent tout près, leurs lampes fouillant les murs, et Jonathan sentit la tension de Rose, son souffle retenu, sa peur contenue, sans jamais la ressentir lui-même — seulement en témoin, en spectateur forcé.

Quand le danger s’éloigna, l’homme accéléra encore.

— Vous ne me connaissez certainement pas, dit-il en courant, mais moi, je me souviens de vous.

Rose cligna des yeux, confuse, la douleur brouillant tout.

— Je m’appelle Tim Latimer. Et je sais qui peut vous soigner.


Ils arrivèrent devant une petite maison aux volets fermés. Tim frappa trois fois, un rythme précis. La porte s’ouvrit brusquement sur un vieil homme d’environ soixante-dix ans, le visage creusé, les yeux sombres, la barbe blanche de plusieurs jours.

John Smith.

Il n’était pas surpris de voir Tim, mais en apercevant Rose, il se figea net. Jonathan vit ce moment avec une clarté presque douloureuse : la façon dont le regard de John se transforma, comme si quelque chose d’enfoui depuis des décennies venait de remonter d’un seul coup.

Tim parla avant qu’il ne puisse refermer la porte.

— Vous devez l’aider.

John serra les dents.

— Tim… tu sais très bien que je n’aide plus personne.

Mais Tim posa une main sur l’épaule de Rose, et sa voix devint plus douce, plus ferme encore.

— Pas elle. Regardez-la.

John pâlit.

Jonathan vit ce pâlissement, ce choc silencieux, cette lutte intérieure qui n’en était pas vraiment une : l’homme savait déjà ce qu’il allait faire.

John ferma les yeux, et Jonathan vit passer sur son visage une douleur ancienne, profonde, presque insoutenable. Lorsqu’il les rouvrit, son regard avait changé.

— Entre. 

Et tout devient noir.


Rose ouvrit les yeux dans une lumière tremblée.

Une lampe à pétrole diffusait une clarté jaune, vacillante, qui dessinait des ombres longues sur les murs de bois. L’air sentait la poussière, la fumée, et quelque chose d’ancien, de figé.

Elle inspira lentement.

Son flanc la lançait encore, mais elle était lucide. Elle tourna la tête et son souffle se coupa. 

Un homme était assis près d’elle. Un vieil homme, la barbe blanche, les épaules affaissées, les traits tirés par des années de fatigue. Mais son visage… elle le reconnut immédiatement. Le visage du Docteur.

Elle chercha ses yeux et tout s’effondra. Aucune trace du temps, juste des yeux humains, fatigués et inquiets.

— Vous êtes en sécurité, dit-il simplement.

Rose ne répondit pas. Et chercha à détourner le regard. Un détail derrière lui attira son attention : un calendrier jauni, accroché au mur,  et une date 1953.

Un frisson glacé la traversa. Les murs portaient encore les impacts. Les rideaux étaient tirés comme en plein Blitz. Et dehors… elle se souvenait des silhouettes en uniforme, des bottes, des voix allemandes. Elle comprit. Les Alliés avaient perdu.

La porte s’ouvrit brusquement. Un voisin entra, essoufflé, le visage blême.

— John ! Ils fouillent les maisons ! Les Allemands cherchent une femme blessée. Ils remontent la rue. Ils seront ici dans quelques minutes. On est perdu. 

Rose sentit son cœur se serrer. – Ne perdez pas espoir, ca va s’arranger.

— Les rêves et l’espoir… c’est pour les fous, répondit John d’une voix lasse.

Elle tenta de se lever, mais John posa une main sur son bras — pas pour la retenir, mais pour l’aider.

Il attrapa un morceau de papier, griffonna une adresse d’une écriture lente, appliquée, presque tremblante, puis le lui tendit.

— Allez là-bas, dit-il. Ils vous cacheront. Ils doivent encore quelques faveurs à Tim.

Rose prit le papier. 

Elle le regarda, puis leva les yeux vers lui. – Vous vous trompez, c’est quand ils n’existent plus que le monde devient fou.

John ne répondit pas. Il ne protesta pas. Il ne tenta pas de la retenir. Il détourna simplement le regard et Rose sortit.

L’air froid de la ruelle la frappa de plein fouet.

Elle avançait vite, serrant le papier dans sa main, encore sonnée par la phrase de John, par ce vide qu’elle n’avait pas prévu.

Elle n’avait fait que quelques pas quand une main se referma sur son bras.

— Rose !

Elle se retourna. Tim était là, essoufflé, inquiet.

— Vous partez vraiment ? demanda-t-il.

Elle hocha la tête.

— Ce que je cherchais… ce n’est pas ici.

Tim la fixa, et son expression changea en une tristesse profonde.

— Vous vous trompez, dit-il doucement, Avant la déportation de Joan, en 1945… c’était lui. Il portait tout notre espoir. Le nôtre. Le sien. Celui de Joan.

Rose resta immobile, troublée. Elle n’avait pas les clés.Elle n’avait pas l’histoire. Elle n’avait que la phrase de John, encore brûlante dans sa mémoire.

Elle détourna les yeux.

— Je dois continuer, Tim.  Je dois chercher ailleurs.

Tim serra les dents, comme s’il voulait dire plus, mais il se retint. Il se contenta de lui montrer une porte dérobée entre deux murs, un passage étroit qui descendait vers les ruelles basses.

— Par là. Vous serez hors de vue avant qu’ils n’arrivent.

Rose hocha la tête, passa devant lui, et s’engagea dans le passage.

Tim la regarda s’éloigner. Elle marchait droite malgré la douleur, déterminée malgré le doute.

Jonathan, spectateur invisible, sentit la vérité lui glisser entre les doigts :

Rose partait, persuadée d’avoir compris… sans savoir qu’elle venait peut-être de laisser derrière elle ce qu’elle cherchait depuis le début.






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