Chronique d'une Idylle par

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Continuation / Fantasy / Romance

3 Sur les remparts

Catégorie: M , 3327 mots
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Fanfiction DAI- Chroniques d’une idylle

Chapitre III : « Sur les remparts »


L’astre du jour, baigné de teintes ocre, s’étirait doucement dans l’infini des cieux et semait ses écailles sur la nature qui s’éveillait. Il coulait sur les chemins, invitait les fleurs à s’épanouir, réchauffait le toit des chaumières.

La forteresse s’éveillait, s’étirait sereinement, remuante d’étoffes et d’éclats de voix. Les portes s’ouvraient puis se fermaient, un vieux chariot cahotant sur le plancher du pont-levis tandis qu’un groupe de femmes bavassaient près du lavoir. Pareils à de minuscules fourmis, en rang serré et au pas cadencé, les soldats entraient et sortaient des avant-postes, leurs armures luisantes sous le soleil matinal.


Impatiente de me mêler à l’effervescence de la citadelle, je descendis les escaliers quatre à quatre pour rejoindre la cour principale.

Je croisais une Sera fort affairée, beuglant des ordres incompréhensibles à deux hommes qui portaient ses affaires. Au loin, Cassandra, Iron Bull et la Charge au complet, s’étaient déjà remis au travail et faisaient subir tous les outrages possibles à deux pauvres mannequins d’entraînement.

Poursuivant mon chemin, j’aperçus Blackwall près du muret et m’avançais dans sa direction pour venir le saluer.

 

« Bonjour Ser Garde ! Comment vous portez-vous ce matin ? », m’exclamais-je lorsque je fus parvenu à sa hauteur.

 

« Nous y voilà : Fort Céleste. », marmonna-t-il pour toute réponse, levant la tête vers ladite structure.

 

Puis se tournant dans ma direction, il ajouta :

 

« Venez, on va faire un tour sur les remparts. Je veux examiner nos fortifications. »

 

J’acquiesçais en silence et me retins pour ne pas sourire.

S’il était loin d’être un imbécile, Blackwall manquait parfois de subtilité et avait l’attendrissante tendance à mettre les solerets dans le plat. Pataud comme un ours dans une salle de bal, mon compagnon s’était sans doute raccroché à ce prétexte idiot pour m’entraîner à l’écart et passer un peu de temps seul à mes côtés. Ce n’était guère la première fois, mais loin de m’en plaindre, je me contentais d’articuler un « D’accord » du bout des lèvres et de reprendre la marche.


***


« D’ici on va pouvoir voir venir Coryphéus à des kilomètres. », souffla-t-il, faisant mine de porter son attention sur l’architecture des remparts avec plus ou moins de talent.

 

Je levais la tête et m’appuyant des coudes sur le rebord, je me plongeais avec délectation dans le spectacle que m’offrait l’horizon. Le soleil était désormais bien haut dans le ciel, voile d’un bleu presque irréel où baguenaudaient quelques moutons tranquilles. Le souffle du vent exhalait le parfum de mille végétaux, secouant les branches des conifères, glissant sur les pierres de la forteresse.

 

« Certes mais d’un autre côté, rien ne l’empêche de débouler ici à dos de Dragon si l’envie lui prends. Enfin, j’imagine. », répondis-je d’un ton sarcastique, tentant de dissimuler mes inquiétudes qui elles, étaient bien réelles.

 

 « Laissez le v’nir. Je vous jure que j’abattrais ce malade. Même si je dois y rester. » lança subitement le Garde, frappant du poing sur sa paume ouverte et reprenant spontanément une posture martiale.

 

Je ne pus cette fois m’empêcher d’esquisser un sourire.

Jusqu’à mon arrivée à Darse, je n’avais rien connu d’autre que la perfidie des rapports entre Nobles puis celles entre mages d’un même Cercle, la politique au sein de Faxhold tenant davantage du chacun pour soi que du don inconditionnel. Confrontations, apaisements, éventuelles promotions : une compétition effrénée faisait alors rage entre les enchanteurs, l’amitié et le bien commun trouvant difficilement leur place. Diviser pour mieux régner : telle était alors la devise implicite de la Chantrie.

Alors voir cet homme prêt à verser son sang pour une cause qui le dépassait, donner sa vie pour sauver celle de ses camarades, avait quelque chose d’inexplicablement touchant.

Et si je n’avais jamais douté de la sincérité de mes autres compagnons, l’implication de Blackwall me paraissait alors plus écrasante que celle de tous mes soldats réunis. Comme s’il se sentait dans l’obligation constante de me renouveler son allégeance. De prouver qu’il était digne d’être là.

 

« J’ai dit quelque chose de drôle ? », grommela-t-il.

 

« Non. », répondis-je, souriant de plus belle, amusée par cette figure renfrognée censée pourtant m’intimider.

 

« Alors pourquoi souriez-vous comme ça ? », insista-t-il sans se défaire de sa mine contrariée.

 

« Vous êtes mignon quand vous jouez les durs, vous savez ?», déclarais-je, flattant son avant-bras d’une tape amicale.

 

« Mignon, moi ? Vous devez me confondre avec un chaton, Inquisitrice. », dit-il dans un demi-sourire.

 

Il nous arrivait de nous taquiner gentiment, de chahuter parfois. Je savais donc que ma remarque ne l’avait pas réellement vexé. Rassérénée par la tournure franchement amicale que prenait la conversation, je me risquais à pousser la plaisanterie plus avant :

 

« Les poils sans doute... »


« N’êtes-vous pas lasse de me railler sans cesse ? », soupira t’il en dodelinant légèrement de la tête.

 

« Il faut bien que quelqu’un se dévoue pour vous dérider, Blackwall. », affirmais-je, « Nous venons tout juste d’arriver alors faites-moi plaisir et essayez de vous détendre un peu, voulez-vous. »

 

« Me détendre ? Vraiment, vous êtes sérieuse ? », demanda-t-il les yeux écarquillés, comme si je venais de proférer une énormité.

 

« Assurément. », insistais-je, « Ne vous y trompez pas : j’ai bien conscience de la menace qui pèse sur nous. Mais je refuse de céder au désespoir et d’imaginer qu’il puisse nous arriver malheur. Coryphéus ne m’enlèvera personne…surtout pas vous. »

 

Il soupira longuement et s’appuyant à son tour sur la pierre du rempart, il sembla s’égarer quelques instants dans la contemplation du paysage.

Son bras désormais tout contre le mien, je pouvais percevoir la chaleur jumelle à travers l’étoffe et l’instant se mua en une bulle, alcôve tranquille qui s’était refermée comme si rien alentour n’existait encore.

 

« Et pourtant je suis un soldat, au même titre que tous ceux tombés à Darse. », souffla-t-il, brisant ainsi le silence dans lequel nous étions plongés depuis quelques secondes déjà.


« Techniquement oui, je sais. Mais j’ai partagé bien davantage avec vous qu’avec n’importe lequel de mes autres hommes. Il est donc naturel que je m’inquiète de votre sort. », lui expliquais-je, posant la tête sur son épaule.

 

Je n’eus guère le temps de m’appesantir davantage puisqu’il se détourna brusquement, comme courroucé par ma furtive démonstration d’affection.

Il vint ensuite se poster devant moi, comme prêt à esquisser un salut militaire et m’annonça d’un ton solennel :

 

« C’est peut-être là le problème justement. Vous ne pouvez m’accorder d’attention particulière. »

 

« Le contraire me serait difficile. », balbutiais-je, « Nous voyageons ensemble, combattons côte à côte…Je...Je n’avais pas réalisé que ça pouvait être un problème. »

 

« Pas encore mais ça pourrait le devenir. », lâcha-t-il.

 

Je me repassais mentalement mes dernières paroles, soupesant chaque mot dans l’espoir d’identifier celui qui avait provoqué une telle réaction.

Je réfléchis à toute vitesse et il me fallut quelques secondes pour jauger convenablement la situation.

Comment l’homme qui n’avait de cesse de m’asticoter pouvait-il désormais se poser en parangon de moralité ?

Je le savais très à cheval sur les principes mais là…Non ce n’était pas vrai. C’était trop stupide, trop absurde. Même pour lui. Pas après ce que nous avions vécu. C’était une plaisanterie.

 

« Attendez…vous le pensez vraiment ? », bredouillais-je, un peu sonnée.

 

« Écoutez, je vous apprécie c’est vrai et je ne m’en suis pas caché. Mais si le temps et cette vie de solitude m’ont appris quelque chose : c’est que rien ni personne ne doit se mettre en travers de votre chemin. Et l’attachement n’est qu’une distraction dont il faut à tous prix se départir, au risque de négliger l’essentiel… »

 

 Je fronçais légèrement les sourcils, tentant de suivre le fil de ce préambule qui me paraissait absurde et sans fin.

 

« ...ainsi je préfère anticiper et mettre un terme à tout cela, quoique ça puisse être, avant que ça ne devienne trop difficile de le faire. », conclut-il.

 

La phrase tomba comme un couperet sur ma pauvre nuque. Ma tête décapitée roula sur le sol, bringuebalant des milliers d’interrogations contraires. Je pus soudainement sentir mon sang battre dans mes tempes, l’écho de ses dernières paroles se répercutant à l’intérieur de mon crâne, comme une balle que l’on lance encore et encore contre un mur. Je posais sur lui un regard stupéfait et me redressais brusquement.

 

« Je ne suis pas certaine de comprendre …Ais-je fait quoique ce soit qui ai pu vous détourner de votre devoir ? », parvins-je à balbutier entre deux déglutitions.

 

 « Je vous en prie ! », tonna-t-il, sa voix descendue d’une octave et conférant à sa tirade des accents de sermon paternel, « Il ne s’agit pas uniquement de moi. Vous êtes l’Inquisitrice, la Messagère d’Andrasté. En ce moment même les gens affluent vers votre bannière, prêts à servir, à mourir pour vous. A vous de leur donner raison d’avoir voulu vous suivre, sans que rien ne vous détourne jamais de vos objectifs. »

 

Je lui tendis une moue dégoûtée, le coin gauche de la lèvre supérieure nettement retroussé :

 

« Mais où voulez-vous en venir ? Que viens faire la Guerre dans les rapports que nous entretenons ? »

 

Il m’observa longuement, plongeant ses yeux incroyablement bleus dans les miens.

 

« La vérité est qu’on est tous les deux soumis à nos devoirs. Nos vies ne nous appartiennent plus. Ce que vous voulez c’est…c’est impossible. »

 

Je pris une seconde pour digérer ses propos, prenant une grande bouffée d’air que j’expulsais aussitôt.

L’ordre naturel des choses venait brusquement d’être bouleversé.

Car bien qu’il soit un homme et moi une femme, il n’avait jamais été pour moi question d’idylle ou même d’étreintes vaguement bestiales pour répondre à quelques instincts naturels. En vérité je n’attendais rien, n’espérais pas davantage et m’était toujours contentée de l’admirer en silence.

Certes, je ne pouvais prétendre que je n’étais pas troublée par cette étrange ambiguïté qui subsistait dans nos rapports. Ou encore que ce regard d’éther posé sur moi à l’instant ne rendait pas toute tentative de concentration vaine.

Mais notre relation avait toujours été faite de cela. Sorte de lutte de pouvoir insensée où chacun avance ses pions, provoque l’autre par une nouvelle bravade…c’était presque devenu un jeu.

Un jeu pour lequel je manquais manifestement d’expérience et d’adresse.

Et par ces quelques paroles, cette sentence qui venait nous condamner de fait, je comprenais que j’avais perdu la partie.

 

« Je ne veux rien. », mentis-je, tentant de sauver le peu de dignité qu’il me restait et espérant ainsi mettre un terme à cet échange grotesque.

 

« Croyez bien que rien de tout cela n’était planifié. Si j’avais su que les…évènements prendraient une telle tournure, j’aurais… », affirma-t-il, ignorant alors ma précédente remarque.

 

Subitement, je fus saisi d’un affreux doute : plus la conversation avançait et plus j’avais l’impression de le voir se chercher des excuses. Se raccrochant à des prétextes absurdes pour éviter, sans doute, de me froisser.

Peut-être ne me trouvait-il tout simplement pas à son goût ? Était-ce parce qu’il me trouvait laide ? L’étais-je ?

Je m’étais rarement questionnée sur l’éventuelle qualité de mes charmes, ces mêmes problématiques qui à présent m’arrivaient en rafales.

J’étais tout en buste et en jambes, cinq pieds et demie de peau blanche constellée de tâches de rousseur. Épaules graciles, poitrine menue, taille marquée et hanches pleines…potelée comme une enfant à peine sortie du lait. Et avec mes grands yeux céladon et mes boucles rousses, j’avais plus l’air d’un poupon joufflu que d’une femme fatale. Mais de là à dire que j’étais vilaine, charmante, et avec si peu de points de comparaison…je n’en avais aucune idée.

Ma connaissance des miroirs s’étant davantage cantonnée aux Eluvians qu’à l’étude de mon propre reflet.

 

« Vous auriez quoi ? », lui lançais-je sans me démonter, espérant que ma soudaine fermeté le forcerait à dévoiler son jeu.

 

« Je vous en prie, ne rendez pas les choses plus difficiles. », affirma-t-il d’un ton paternaliste qui eut la faculté de m’enrager encore plus.

 

C’était moi qui rendait les choses difficiles ?! Je devais rêver !

Si pour ma part, je m’étais toujours efforcée de rester neutre dans mes interactions -et ce en dépit de l’attirance insensée qui m’avait prise en otage- Blackwall quant à lui, ne s’était pas privé pour me lancer des perches de dix pieds de long, et ce depuis notre rencontre dans les Marches Solitaires quelques mois plus tôt. Et à présent que j’étais décidée à les saisir, il se contentait de m’assommer avec. Je savais mes compatriotes férus de joute mais tout de même, pas à un tel point !

 

« J’ignore quelles fables vous avez pu vous raconter Blackwall, mais vous rendez-vous compte que vous me forcez à mettre fin à quelque chose qui n’existe pas ?», Soupirais-je.

 

« Ne faites pas l’enfant Inquisitrice, vous voyez très bien à quoi je fais allusion. »

 

Sa voix étonnement calme et rauque, claqua pourtant comme une badine sur ma chair à vif.

Je m’apprêtais à rétorquer quelque chose, ultime réplique qui aurait su venger mon ego malmené lorsqu’il se rapprocha soudain, m’écrasant de toute sa hauteur.

Il planta à nouveau son regard dans le mien, sans faillir, et ce qui furent sans doute quelques secondes me parurent être des heures entières.

 

« C’est mieux ainsi, croyez-moi. », Dit-il, détachant chaque mot comme pour donner plus d’emphase.

 

Cette fois, je ne pus contenir plus longtemps mon exaspération. Si je lui reconnaissais le droit de me repousser -mes pouvoirs d’Inquisitrice s’arrêtant aux limites de son consentement- je le détestais pour m’avoir berné de la sorte, me laissant dévoiler quelques fragments cachés sous l'épaisse carapace que je m'étais appliquée à construire au fil des années.

Comme le chat qui torture sa proie pour mieux s'ouvrir l’appétit, il m'avait pris entre ses griffes puis m'avait relâché à demi-dévorée, une fois lassé du spectacle de mes tourments.

Je me détestais ainsi coincée en position de faiblesse et je jurais que l’on ne m’y reprendrait jamais plus.

En un ultime acte de provocation, je crachais :

 

 « Vous savez Blackwall, si ma compagnie vous était à ce point déplaisante, j’aurais préféré que vous me le disiez franchement ! Aussi étrange que cela puisse vous paraître : je suis une adulte, et j’ai appris à gérer les déceptions avec le temps, je suis capable d’encaisser ! Alors nul n’était besoin de vous trouver des excuses ! Vous ne m’aimez pas ? La belle affaire ! Que voulez-vous que je réponde à ça ? »

 

Tirade ô combien mature et spirituelle s’il en était, mais unique parade que mon égo blessé avait su trouver. Car j’étais au pied du mur et je me sentais misérable, ridicule.

Moi qui habituellement me targuais d’avoir une excellente répartie, un bon sens de la diplomatie, j’étais réduite à l’état d’animal, incapable de résister à ses instincts. Et le mien m’ordonnait de me défendre. De mordre, de griffer pour échapper à cette humiliation et me réfugier ensuite six pieds sous terre.

 

« Je n’ai jamais dit que je ne vous… », balbutia-t-il.

 

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase que déjà, je m’étais enfuis.

Mes muscles se mirent en marche dans une convulsion instinctive et j’entrepris de descendre les escaliers aussi vite que je le pus.

 

« Inquisitrice, attendez une seconde ! Où allez-vous ? », L’entendis-je demander derrière moi.

 

Je me hâtais encore un peu plus, mes bottes battant le pavé en une cadence presque militaire.

 

« Fichez-moi la paix !!! », Criais-je, me mordant l’intérieur des lèvres à m’en faire mal pour éviter d’ajouter quelques insultes choisies.

 

Aucun homme ne m’avait jamais éconduite.

Non pas que je fus une créature irrésistible mais simplement parce que la vie au sein d’un Cercle se prêtait davantage au développement du pouvoir des arcanes qu’à celui de la séduction.

Même celui d‘Ostwick, pourtant réputé pour sa neutralité, avait toujours maintenu une position assez conservatrice à propos de la fraternisation. Même entre mages. Surtout entre mages, devrais-je dire !

Après tout, notre sang étant « souillé » par la magie, quel intérêt il y avait-il à lui permettre de s’inscrire dans une lignée et de se perpétuer ? A quoi bon offrir son cœur quand les projets d’avenir se limitaient aux murs d’enceinte du Cercle ?

En dehors de quelques étreintes fugaces, rumeurs qui circulaient entre les étages de la tour, aucun de nous n’avait jamais osé tomber amoureux.

Je cru l’être autrefois : un Templier du nom de Maërick, qui assurait la surveillance du quartier des apprentis. Une flamme adolescente que je n’avais jamais eu le courage de déclarer, me contentant d’œillades discrètes jusqu’au jour où il avait été muté à Osterburg.

Après cela, je ne l’avais plus jamais revu. Fin de l’histoire.

J’avais décidément le don pour les choisir, une farouche disposition aux passions impossibles mais de l’amour, je ne savais pratiquement rien.

Et j’aurai nettement préféré qu’il en resta ainsi.

 

« Vieux cinglé ! », Me dis-je, ravalant mes larmes, espérant que ma pensée soit suffisamment intense pour lui parvenir.

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