L'épée et le lys

Chapitre 27 : Cullen - Réveil

Par marina.bbr

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Cullen marchait depuis ce qui lui semblait être des jours, peut‑être des semaines. Il n’aurait su dire s’il avançait dans la bonne direction, ni même s’il avait réellement choisi une direction. Le monde autour de lui n’était qu’un vaste espace pâle, un horizon sans fin où le silence avalait tout. Ses premiers pas avaient été prudents, hésitants. Ce qui l’entourait lui paraissait irréel et pourtant il était là bien présent dans cet inconnu immense. La première action qui lui était venue à l’esprit fut d’avancer. Il ne pouvait pas se contenter d’attendre. Tout en lui lui soufflait de ne surtout pas rester immobile.

Sous ses bottes, le sol craquait à chaque pas sans céder. L’impression de marcher sur un lac gelé ne quittait pas Cullen avec le sentiment persistant que chaque mouvement pouvait signifier la chute, pouvait être fatal. Pourtant, cette étendue de glace d’un bleu roi tenait bon. Peu à peu, il prit confiance, enchaîna les pas sans plus lui prêter attention. Il devait simplement avancer. Encore et encore. Régulièrement il baissait les yeux sur la surface lisse, trop pure pour être vraie, avec le sentiment qu’il la connaissait. Intimement. Parcourue de pulsations sourdes, elle paraissait suivre les battements de son propre cœur.

Que faisait‑il ici ? La question revenait sans cesse, lancinante, sans jamais trouver de réponse. Rien dans ce paysage n’avait de sens. Rien n’était réel. Il ne doutait pas que la magie était à l’œuvre, mais pourquoi ? Dans quel but ? Ses derniers souvenirs se limitaient à la forteresse de l’Inébranlable, à la chute, au choc brutal contre la pierre. Après cela… le vide. Était‑il mort ? Était‑ce ainsi que le Créateur accueillait ses fidèles : un désert blanc, un sol étrange sous les pas, une solitude interminable ? Ou bien était‑ce une épreuve, un passage qu’il devait traverser avant de mériter son salut ? Il n’en savait rien. La seule certitude qui ne le lâchait pas était qu’il devait avancer, impérativement.

Soudain, une évidence s’imposa à lui, sans qu’il sache d’où elle venait. Il devait suivre le nord. Oui… le nord. Cela sonnait juste, presque familier. Mais était‑ce vraiment dans cette direction ? Ou seulement une idée née de son propre esprit, un instinct qui ne reposait sur rien.

Pris d’un doute immense, il s’arrêta net, se retourna et observa la distance qu’il avait déjà parcourue. Devait‑il rebrousser chemin ? Comment pouvait-il être certain de suivre la bonne voie. Le nord pourrait aussi bien être à gauche ou à droite, il n’avait aucun repère, aucun soleil à suivre, aucune étoile dans cette immensité liminale. Son ventre se tordit, la douleur fut vive. Sa tête bourdonna. Le manque. Il le reconnaissait. Même ici, il ne parvenait pas à se débarrasser de son addiction.

Le sol vibra sous ses pieds, semblable à un frisson sec qui remonta le long de ses jambes. Un craquement retentit, aussi vif qu’une déchirure. La surface se fendit. L’effroi peignit d’un coup les traits du commandant. Sans attendre, il recula de plusieurs pas et vit un gouffre s’ouvrir là où il se tenait un instant plus tôt, un trou noir qui avalait la lumière.

Son cœur battait furieusement. Sa nuque se couvrit de sueur. Par le Créateur… que lui arriverait‑il s’il chutait ? Il resta immobile quelques secondes, le souffle court, puis il détourna les yeux de ce gouffre et reprit sa marche, prudemment d’abord. Le sol résista sous ses pas. Il inspira, se força à avancer, et peu à peu retrouva son allure initiale. Que s’était-il passé ? Quelle erreur avait-il commise pour que la glace cède soudainement ?

Il fit à peine quelques pas qu’un nouveau son brisa le silence. Ce n’était pas le sol qui s’ouvrait cette fois, c’était autre chose. Quelqu’un… Pas une voix. Pas un appel. Des sanglots. Une femme pleurait, quelque part dans cette immensité blanche. Le bruit était ténu, étouffé, comme s’il venait de très loin ou à travers une paroi invisible, mais il était indéniable. Et familier. La reconnaissance le frappa sans qu’il puisse mettre un nom dessus. Des yeux, il examina l’horizon. Personne. Une douleur sourde lui tordit la poitrine, une tristesse profonde le prit à la gorge. Qui pleurait ? Pourquoi ?

            —  Qui est là ? appela-t-il. Où êtes-vous ?

Le silence retomba, brutal, comme si rien n’avait existé.

Il resta immobile un instant, le souffle court, le cœur serré. Il connaissait cette femme. Il en était certain. Et cette certitude, au lieu de l’arrêter, renforça sa conviction. Il devait avancer. Il n’avait pas le droit de s’arrêter maintenant. Il était certain à présent que le nord était devant lui et que c’était là qu’il devait aller. Pour quelle raison, il l’ignorait mais il se fiait à son instinct, il l’avait toujours fait.

Le temps perdit toute consistance. Il marcha sans ressentir la fatigue, sans que ses muscles ne protestent, sans que son souffle ne s’accélère. Comment était‑ce possible ? Aucune idée. Pour lui, une magie étrange était à l’œuvre, mais il se jura qu’elle ne l’atteindrait pas. Il se le répéta encore et encore.

Depuis les pleurs, il sembla à Cullen qu’un brouhaha lointain résonnait dans ce monde liminal. Un écho de vie, indistinct, impossible à atteindre. Ces sons flottaient autour de lui, s’effaçaient, revenaient, comme des fragments d’un autre monde qui tentaient de percer la blancheur. Toutefois, il était persuadé que ces échos étaient la confirmation qu’il avançait dans la bonne direction. Même si, parfois, ils s’éteignaient complètement, et la solitude retombait sur lui avec une intensité presque douloureuse, le plongeant dans des pensées lointaines.

Sa vie lui revenait par fragments. Son frère Branson et lui, s’affrontant avec des épées de bois comme de grands chevaliers. Sa sœur Mia, penchée sur la préparation d’une tarte aux prunes dont il raffolait. Le vieux mabari du voisin, un chien massif et fatigué qu’il nourrissait en cachette avec des biscuits un peu rassis. Ces souvenirs étaient chaleureux, presque trop beaux pour ce lieu qui ne l’était pas.

Puis vinrent d’autres images. Les templiers. La Chantrie. Son initiation. Sa première prise de lyrium. À mesure que ces souvenirs affluaient, le sol sous ses pieds se fragilisait. Il craquait, se fissurait, se brisait par endroits, comme si la matière elle-même les rejetait. Cullen sentit la peur lui nouer le ventre et accéléra le pas. Chaque craquement résonnait comme une menace. Chaque pas déclenchait un élancement sec à ses tempes. Était-ce connecté ? Comme il l’avait redouté, le sol céda et il eut juste le temps de se jeter de tout son corps en avant, chutant sur la glace deux mètres plus loin. Le choc résonna dans tout l’espace et Cullen se figea. C’était une erreur… Il n’aurait pas dû. L’impact aurait pu briser la glace… pourtant, rien ne se produisit. Il y avait bien un gouffre un peu plus loin, mais sous son corps encore frissonnant, le sol paraissait aussi solide que le marbre d’Halamshiral.

Cullen, une fois ses palpitations calmées, se pencha au‑dessus du trou béant dans le sol de cristal bleu. La curiosité l’emporta sur la prudence. Il devait savoir ce qu’il risquait, savoir ce qu’il y avait au fond.

Il le regretta aussitôt.

Sous lui, le Cercle de Férelden apparaissait, figé dans un instant qu’il aurait voulu oublier. Pas de flammes. Pas de chaos. Juste des corps. Des mages étendus dans les couloirs, les salles, les escaliers, comme si la vie leur avait été arrachée d’un seul geste. Certains gisaient seuls, d’autres entassés, leurs silhouettes se superposant dans un silence insoutenable. Puis les cris montèrent, déformés, lointains, impossibles à situer. Des cris qu’il connaissait. Des cris qu’il avait déjà entendus. Ceux de l’annihilation.

Il se redressa brusquement, le souffle coupé, la poitrine serrée, la nausée l’envahissant. Le sol vibrait encore sous ses pieds, comme si la vision cherchait à l’attirer vers le vide. Il recula d’un pas, puis d’un autre, incapable de détacher son regard de la fissure où les hurlements de terreur s’échappaient encore.

L’horreur de ce qu’il avait vu, de ce qu’il avait fait, lui labourait l’esprit. Il porta ses mains crispées à son visage, les doigts tremblants contre ses tempes, et ferma les yeux, espérant vainement que tout disparaisse. Une voix jaillit alors, claire, nette, impossible à confondre.

« Bon sang, Cullen, vous nous avez fait une de ses frayeurs… »

Son cœur manqua un battement. Il releva les yeux, cherchant instinctivement une silhouette, un visage, une présence. Léliana. C’était sa voix. Il en était certain. Mais où était‑elle ? Comment pouvait‑elle être ici ?

            —  Léliana ?

Le silence retomba aussitôt comme si le monde lui-même retenait son souffle.

Il posa une dernière fois les yeux sur la crevasse qui se refermait, un frisson lui parcourut l’échine. Puis il détourna le regard et reprit sa marche dans la direction opposée. Le nord. C’était là qu’il devait aller.

Il chercha la maîtresse espionne du regard, scrutant l’horizon blanc, tendant l’oreille au moindre son. Rien. Pas une silhouette, pas un souffle. Il l’appela encore, la voix rauque, presque suppliante.

            —  Léliana ?

Le silence lui répondit une nouvelle fois.

Alors seulement, la vérité s’imposa. Léliana n’était pas ici. Elle était à Fort Céleste, à des lieues de l’Inébranlable, attendant le retour des troupes de l’Inquisition. Sa voix ne pouvait pas résonner dans ce désert blanc… à moins qu’il ne soit déjà revenu auprès d’elle, au sein du bastion de l’Inquisition.

Ou qu’il soit mort.

Non. Ce n’était pas ça. Il l’avait cru au début de son périple dans ce monde vide, mais à présent il le savait : il était en vie. Il le ressentait dans chaque fibre de son être.

Alors qu’est-ce que cela signifiait ?

Par le Créateur, était-il dans l’immatériel ? Tout cela n’était-il qu’un rêve ? Incapable de répondre à cette question, il reprit son chemin.

Encore cent pas. Encore mille. Encore dix mille. Cullen ne les comptait plus. Il ne les sentait même pas. Son corps avançait sans fatigue, sans douleur, comme mû par une volonté qui n’était plus tout à fait la sienne. Il marchait, simplement, porté par cette impulsion intérieure qui le tirait vers le nord. Puis une autre voix s’éleva presque amusée :

« Des embriums ? » Il s’immobilisa aussitôt. Ce timbre taquin, cette façon de sourire en parlant…

« Ma chère, on pourrait croire que vous êtes amoureuse ! Oh, mais vous rougissez ! »

Dorian. Cela ne pouvait être que lui. Mais à qui parlait-il ? Et pourquoi Cullen n’entendait-il que sa voix à lui, et pas celle de la réponse ? Il tendit l’oreille, espérant capter un mot, un souffle, un nom. Rien que des chuchotis frustrants, comme si le monde lui-même étouffait les sons avant qu’ils ne l’atteignent. Une pointe de regret lui traversa la poitrine. Il comprit alors : ses gens venaient à son chevet. Ils parlaient près de lui. Ils veillaient sur lui. Il devait les rejoindre…

Il se remit en marche. Le nord. Toujours le nord. Il ne devait pas traîner, ni s’arrêter. Avancer, encore et encore. Le mot embriums fit remonter un souvenir, doux et amer à la fois. Mia, sa sœur, souriant jusqu’aux oreilles, un bouquet serré contre elle. Des embriums fraîchement cueillis.

« Armand me les a offerts », avait-elle dit, les joues roses. Cullen sentit subitement son estomac se nouer, une douleur vive qui le prit de court. Les Montclair. Il les détestait. Trop sûrs d’eux, trop manipulateurs.

TOUS.

Sa vision se troubla, il secoua la tête pour dissiper cet effet désagréable.

Tous les Montclair ? En était-il certain ?

Une fissure parcourut le sol sous ses pieds, comme si lui-même réagissait à cette vieille rancœur. Cullen accéléra le pas. L’idée qu’un nouvel abysse sur le Cercle de Férelden ne s’ouvre sous lui, l’horrifiait. Encore cent pas. Encore mille. Encore des milliers d’autres. Il continuerait tant qu’il n’aurait pas trouvé une sortie à ces limbes.

« Nan, nan, pas comme ça. Un peu plus arrondie. T’as jamais vu une moustache ou quoi ? »

La voix était grave, profonde, sérieuse… Iron Bull, sans aucun doute. Mais à qui parlait‑il ?

« Je fais ce que je peux, figure‑toi. C’est pas facile avec un pinceau. »

Sera. Cullen soupira aussitôt qu’il reconnut le ton espiègle de l’elfe. Quand elle trainait avec le Qunari, ce n’était jamais bon signe.

« Je t’avais dit de me laisser faire. »

« C’était mon idée ! » s’emporta l’archère.

« T’en mets partout. »

« Ça lui donne plus de charme. »

« Ouais… sauf qu’il est blond et que l’encre est noire. On dirait qu’il s’est collé des poils de druffles comme font les gamins imberbes pour ressembler à leur père. »

Malgré lui, Cullen s’arrêta, fronçant les sourcils. Mais de quoi parlaient‑ils ? Qu’est‑ce qu’ils manigançaient encore ?

« SERA ! » gronda une voix féminine.

Cullen posa une main sur sa poitrine. Son cœur battait plus vite, trop vite. Il connaissait cette voix. Pas seulement à l’oreille : il la reconnaissait dans sa cage thoracique, dans ce sursaut intime qui précède la pensée, comme si quelque chose en lui se souvenait avant lui.

« Fuyons ! » ricana l’elfe, avant d’éclater d’un rire d’enfant espiègle.

Le silence retomba après cette agitation, un silence épais, presque étouffant. Cullen attendit un moment, immobile, puis reprit la direction du nord. Toujours le nord.

« C’est pas vrai… » reprit la voix, plus douce cette fois.

« Je suis désolée, Cullen. Je vais nettoyer ça. »

Il s’arrêta net.

Un frisson le traversa.

Quelque chose effleura sa joue : une caresse légère, presque timide, une chaleur impossible dans ce monde liminal où rien n’avait de consistance. Il ferma les yeux, instinctivement, comme si ce simple contact suffisait à lui rappeler qu’un autre monde existait encore, un monde où il avait un corps, une peau, une présence. Il leva la main pour prendre celle qui lui effleurait la joue. Il ne rencontra que du vide.

Mais la chaleur était toujours là… c’était presque son monde.

Le prénom lui échappa avant même qu’il en prenne conscience, comme un souffle arraché au plus profond de lui.

Théa… 

Sa Théa…

Non.

Une Montclair.

Le sol réagit aussitôt. Un craquement sec, brutal, fendit la surface sous ses pieds. La glace vibra, se fissura, se déforma comme si le monde lui-même protestait. Cullen recula d’un pas, puis d’un autre, le souffle court. Des images surgirent, fulgurantes, trop nettes pour être des illusions.

La balade sur les chemins de ronde, leurs pas qui résonnaient sur la pierre froide.

Le bouc qui s’était écrasé contre les remparts de Fort Céleste en plein milieu de leur tête‑à‑tête.

Leur premier baiser… hésitant, maladroit, puis terriblement vrai.

Chaque souvenir frappait l’Immatériel l’éclairant de dizaines d’éclairs bleutés. Chaque émotion faisait vibrer le sol intensément. Chaque vérité qu’il refusait de voir ouvrait une nouvelle fissure et la douleur à ses tempes devint plus vive.

Pourquoi l’avait-il jugé si sévèrement ?

            —   Je dois retrouver Théa.

L’évidence tomba en lui comme une pierre dans un lac.

Pourquoi l’avait‑il rangée, elle, dans la même catégorie que les autres ? Pourquoi ce réflexe de méfiance, de rejet, alors que rien en elle ne ressemblait à ce qu’il détestait chez les Montclair ?

Le silence revint dans les limbes, profond, presque apaisé. La douleur se tut. Sous ses pieds, le sol se calma, les craquements disparurent. En fixant le cristal, il eut l’impression que les veines bleues se rétractaient, comme si le monde lui-même s’apaisait à mesure qu’il acceptait enfin ce qu’il portait en lui. Ses erreurs, ses regrets…



Encore des pas. Encore des centaines, des milliers, des dizaines de milliers. Le nord pour seul objectif. Il avançait pourtant, porté par cette impulsion intérieure qui refusait de faiblir.

Puis une voix grave, tendue, fendit le silence.

« Avons-nous prévenu sa famille ? »

Cassandra. Son timbre portait quelque chose qu’il n’entendait presque jamais chez elle : du regret… de l’inquiétude… et, plus profondément encore, une peur qu’elle tentait de contenir. Le cœur de Cullen se serra. Il voulut répondre, dire qu’il était là, qu’il l’entendait, qu’il n’était pas perdu. Mais sa voix se perdit dans le blanc de l’horizon.

Une autre voix répondit, calme, presque trop posée.

« Inutile de les inquiéter, Chercheuse. Il va bien. Il récupère. Voyez cela comme une grande sieste. »

Une grande sieste ? Comme si l’Inquisition avait besoin que son commandant fasse des siestes comme un nouveau-né.

La colère monta, brutale, instinctive. Une frustration sourde, un besoin presque viscéral de prouver ce dont il était capable. Il avait fait ses preuves. Il avait dirigé, combattu, survécu. Il n’était pas un enfant qu’on bordait dans un lit.

Des images surgirent, violentes, trop nettes pour être de simples rêveries. Kirkwall. Le lyrium rouge qui dévorait les murs. La chevalier capitaine Meredith, les yeux fous, la lame vivante dans sa main. La magie du sang qui coulait dans les rues comme une marée. Et lui, debout au milieu du chaos, donnant des ordres, sûr de lui, compétent, un templier qui tenait encore debout quand tout s’effondrait autour de lui, prêt à lutter contre la magie grâce au lyrium.

Le sol se rompit dans un grondement sourd, un râle venu des profondeurs de la glace. Cullen sentit la surface vibrer, se tordre, se dérober sous son poids.

Son pied glissa. Le vide l’aspira.

Il bascula en arrière, les jambes cherchant un appui qui n’existait pas. Son cœur explosa dans sa poitrine, l’effroi l’envahit empêchant un cri de s’échapper de ses lèvres. Dans un réflexe désespéré, ses mains s’agrippèrent au bord de la paroi glacée au dernier moment, ses doigts s’y cramponnant. Le choc lui coupa le souffle.

Le monde vibrait autour de lui, prêt à s’effondrer. Le sol tremblait comme une bête blessée. Le ciel d’un blanc immaculé fut une nouvelle fois parcouru d’un orage bleuté qui obligeait Cullen à plisser les yeux.

Il tira sur ses bras, se hissa d’un mouvement sec, haletant, et roula sur le côté. Il respirait douloureusement, le regard perdu dans la tempête extérieure qui s’apaisait doucement au fur et à mesure que son cœur s’apaisait. Liés… Ils sont liés. Cullen ne le comprit que maintenant. Ce lieu… Cet immatériel… Sa propre conscience. Et le sol ? Sa main glissa sur la surface lisse bleue. C’était évident. Ce n’était pas de la glace, mais un cristal… Le lyrium.

A nouveau, il repoussa la prudence et s’autorisa à regarder dans le gouffre qui avait failli l’engloutir. Il devait faire face à ses cauchemars. A son passé.

Sous lui, ce n’était plus le Cercle.

C’était Kirkwall. La Chantrie détruite par le mage Anders. Les escaliers brisés, les colonnes éventrées, la pierre saturée de lyrium rouge. Et au centre… Orsino. Ou ce qu’il était devenu. Une silhouette déformée, un amas de membres qui n’auraient jamais dû exister ensemble, une masse mouvante et tordue. La magie avait arraché des fragments de corps pour les assembler au hasard. Un monstre hideux, méconnaissable baigné dans toute l’horreur de cette folie.

Et face à lui, Meredith dévorée par le lyrium rouge.

Aucun récit, aucune chanson de taverne n’était jamais parvenue à retranscrire la vérité sur ce combat. Cullen, lui, le sentait encore dans son être. Tous ses morts. Inutiles. Toutes ses vies qui avaient encore péri sous sa lame pour protéger une cité qu’il ne chérissait même pas.

Son estomac se retourna, la nausée l’envahit.

Tout cela au nom de quoi ? De l’ordre des templiers…

Le mot résonna en lui comme une évidence, comme un poids qu’il devait libérer. Il n’était plus templier. Il ne voulait plus en être un. Il avait tout fait pour s’en éloigner à jamais. Rejoindre l’Inquisition et arrêter la consommation de lyrium en avait été la première étape. S’était-il fourvoyé ? Ces images que lui envoyait l’immatériel étaient-elles un rappel de ce qu’il avait été et serait toujours ? Avait-il combattu en vain ? Avait-il échoué alors qu’il se croyait si près du but ?

La colère le gagna et il hurla. Un cri déchirant, arraché du plus profond de lui, un cri qui fit vibrer l’air blanc autour de lui comme si l’Immatériel lui-même reculait sous l’impact. C’était un cri de refus, de douleur, de perte, un cri qui disait tout ce qu’il n’arrivait plus à penser. Ce cri était un refus. Un refus d’abandonner.

            —  Que le Créateur me vienne en aide…

« Cullen… »

Il releva la tête, le souffle court.

« Tout va bien… Je suis là. »

La voix n’était qu’un souffle, un murmure glissé entre deux battements de cœur, mais elle le traversa comme une vague chaude. Ses tremblements se calmèrent aussitôt, comme si quelqu’un avait posé une main sur son épaule, ou sur sa joue, ou peut‑être directement sur son âme.

Théa, avait‑elle compris ce qu’il venait de traverser ?

Impossible.

Et pourtant… elle était là.

Sa présence perçait le blanc, repoussait les visions, apaisait les secousses du sol encore meurtri par son combat intérieur.

Il soupira, longuement, comme si l’air revenait enfin dans ses poumons. Son cœur, qui battait encore au rythme affolé de Kirkwall, ralentit, se posa, retrouva quelque chose de familier. Une chaleur douce se répandit dans sa poitrine, effaçant peu à peu la morsure du vide et la violence des souvenirs.

            —  Théa… pensa‑t‑il, sans savoir si le nom franchissait réellement ses lèvres ou s’il ne vivait que dans son esprit.

« Cullen, ici… »

Il fronça les sourcils : la voix était si nette, si proche.

« Regarde-moi… »

Il releva les yeux et, instinctivement, se retourna. Une silhouette floue se tenait là, à quelques pas. Elle le fixait avec le désespoir de quelqu’un qui a peur de perdre ce qu’il a de plus cher.

« Cullen… il est temps… »

Il tenta de la rejoindre, maladroitement, trébuchant sur le cristal. Il avança, puis courut vers elle. Le sol craqua sous ses pas mais tint bon, de toute façon, il n’avait plus peur qu’il se brise, il n’avait plus peur de tomber. Et soudain, le bruit sous ses pas changea : plus de résonance cristalline. Le son devint feutré, comme si la matière elle‑même se transformait sous lui.

« Cullen… »

Elle tendit les mains vers lui, un sourire éclairant son visage. Il les saisit dès qu’il arriva à sa hauteur. Une joie immense l’envahit mais aussi une sourde culpabilité. Théa, elle était là, malgré tout. Malgré la colère qu’il avait déversée sur elle, malgré les horreurs qu’il lui avait dites… Elle était là.

Pour lui.

En était-il seulement digne ? Il baissa les yeux sur le sol qui pulsait doucement. Comme le ronronnement d’un félin. Présent mais doux. C’est à cet instant que Cullen comprit ce qu’il faisait là. Il ne pouvait pas se libérer du lyrium sans affronter son passé. Les horreurs qu’il eût pu commettre, ses erreurs quand il était un templier aveuglé par ses croyances, par ses convictions. Il était dévoré par des regrets devenus trop lourds à porter… Mais ce n’était pas assez… Il y en aurait d’autres… et les regrets pouvaient revenir le hanter à tout moment.

            —  Je ne peux pas encore rentrer, souffla-t-il avant de lever les yeux sur ce visage flou.

Il serra les mâchoires. Un souffle trop court lui échappa, presque un hoquet de retenue. Ses yeux, eux, se brouillèrent d’un éclat qu’il tenta de chasser en clignant les paupières trop vite. Une lueur humide monta, suspendue au bord de ses cils, sans jamais céder.

            —  C’est trop tôt, j’ai encore beaucoup de choses à me pardonner, à accepter… Je ne suis pas certain d’y arriver un jour.

La silhouette le fixait intensément en silence.

            —  Je ne suis même pas sûr de me débarrasser un jour de mon addiction au lyrium. Théa… Je ne suis pas une bonne personne. Je ne suis pas digne de toi.

« Je sais qui tu es… ».

Il ferma les yeux, meurtri.

Comme si quelque chose en lui venait de se briser net. Qui il est ? Que voulait-elle dire ? Il n’était qu’un soldat… Un homme de guerre, une épée qui s’abat sur ses ennemis quelques soient leur fautes…

Avec lenteur, elle encadra son visage de ses mains puis le tourna vers la marée bleue qui pulsait lentement derrière lui.

« Vois ce que tu as accompli ».

Sans un mot, la jeune femme disparut. Son départ soudain creusa un vide dans sa poitrine, mais ses yeux, eux, cherchaient encore ce qu’elle avait voulu lui montrer. Il se retourna.

Là où il avait marché, l’étendue bleutée s’étirait jusqu’à l’horizon : un océan de lyrium, profond, vibrant, presque noir tant il était dense. Mais sous ses pieds… ce n’était plus la même matière.

Le bleu avait pâli.

Encore un peu plus loin, il s’était effacé. Le sol, maintenant, était blanc. Pur. Immaculé. Quelques éclats bleus subsistaient, minuscules, comme des fragments oubliés.

Il inspira, lentement. Il comprit. À chaque pas, la mer de lyrium s’était amenuisée. À chaque pas, il s’en était détaché.

Il n’était plus prisonnier. Il était en train de se libérer. Comment était‑ce possible ? Aucune migraine qui lacérait les tempes comme un coup de griffe. Aucune vision qui embrouille l’esprit. Le manque s’était presque éteint.

Il secoua la tête, incrédule. Peut‑être que c’était maintenant qu’il délirait. Après tout, il était dans l’Immatériel : rien n’y obéissait aux règles du monde réel. Tout n’était qu’écho… projection… ou, comme Solas aimait le dire avec son calme agaçant, une forme de subconscient.

Son corps fut pris de tremblements. Une douleur fulgurante lui traversa le flanc droit. En grimaçant, il y porta la main et la trouva couverte de sang. Des gouttes sans fin roulèrent de ses doigts pour souiller le sol immaculé. Une mare écarlate s’étendit à ses pieds.

            —  Qu’est-ce que…

Encore un tour de l’Immatériel ? Peut-être une nouvelle illusion, mais la douleur était réelle, vive et lui rappelait celle de l’Inébranlable.

Il tenta de reculer, de s’éloigner de la mare à ses pieds, mais en vain. Le sang s’étendait avec lui, refusant de le lâcher. Il devait trouver une issue, un moyen de ne pas être englouti. Comment pouvait-il y avoir autant de sang ? Est-ce uniquement le sien ?

« Il a peur. » souffla une voix étrange.

            —   Cole ?

« Peux-tu l’aider ? » demanda une autre voix, plus calme, plus posée.

Solas.

« Oui. » répondit Cole, tandis que Cullen tentait une nouvelle fois de s’écarter de la mare de sang à ses pieds.

Par le Créateur, elle grandissait encore. Elle gagnait en hauteur également recouvrant ses chevilles à présent. Il déglutit, déstabilisé par cette vision déplacée dans cet univers blanc. Quand il chercha autour de lui une issue, il découvrit une silhouette à l’horizon. Une nouvelle illusion comme celle de Théa quelques instants plus tôt ? Non, celle-ci semblait plus nette, plus présente. Cullen finit par plisser les yeux pour distinguer qui avançait vers lui.

Quand il reconnut le chapeau de Cole, un soulagement fugace illumina son visage, mais disparut rapidement face à l’air froid qui émanait de l’esprit. Le jeune homme marchait vite agitant le sang sous ses pas comme s’il s’agissait d’une vulgaire flaque de pluie et, dès qu’il fut devant le commandant, il plaqua ses deux mains sur ses épaules tout en plongeant ses yeux azur dans les siens.

            —   Il faut rentrer, maintenant.

Cullen fronça les sourcils. Rentrer ? Théa lui avait dit la même chose.

            —  Je n’ai pas fini, j’ai encore des choses à régler. Je ne suis pas… Je suis encore…

            —  Vous n’êtes plus le bras qui frappe. Vous êtes celui qui guide. Vous êtes ce que vous choisissez d’être, maintenant.

Incrédule, Cullen se figea en tentant d’analyser les paroles de l’esprit. Mais quand il sentit les mains resserrer avec force ses épaules, il eut le réflexe de se débattre pour briser l’emprise du jeune homme, en vain, la poigne de Cole était étrangement plus forte qu’il ne l’aurait cru. Ses yeux de glace ne le quittaient pas et, d’un mouvement souple, Cole le fit basculer en arrière.

Le vide aspira Cullen d’un coup, lui renvoyant une sensation déjà vécue. Un ciel bleu lui revint en mémoire, des abominations sur des chemins de ronde, les bruits d’épées qui s’entrechoquaient sur des boucliers... Une autre chute. Plus longue, plus dure, plus mortelle. Son dernier combat.

Le sang accueillit leurs corps, soulevant une vague sombre qui éclaboussa l’air avant de retomber dans un silence étouffé. Cole, suspendu au-dessus de lui comme une ombre, ne le lâchait pas et le poussait à s’enfoncer dans la mare écarlate.

            —  Arrêtez ! Lâchez-moi ! cria-t-il en se débattant à nouveau.

Mais Cole ne l’écoutait pas. La panique le saisit d’un coup : ses mains cherchaient à repousser l’esprit, mais ses doigts tremblaient trop pour trouver prise. Son souffle haché, presque douloureux, se bloqua dans sa gorge. La sensation du sang contre sa peau, lourd, poisseux, lui donna la nausée. Son cœur battait trop vite, comme s’il voulait s’arracher de sa poitrine. Une terreur sourde monta en lui l’étouffant, tandis que Cole le poussait inexorablement vers le rouge qui l’avalait.

            —  Il faut rentrer. Vous vous accrochez à la douleur. Il ne faut pas. Il faut avancer.

Cullen grogna sans perdre espoir de se libérer de cette emprise. Jamais il n’aurait cru mourir noyé et encore moins dans du sang. Dans son propre sang !

            —  Ayez confiance, on vous attend de l’autre côté. Elle vous attend.

De qui parlait-il ? D’Andrasté ? La femme du Créateur l’attendait-elle une fois qu’il serait mort pour le guider auprès de son époux ? Puis le visage de Théa s’imposa durant une brève seconde. L’odeur des onguents lui revint, léger mais présent. Assez pour que Cullen se fige quelques secondes. Il n’en fallut pas plus à Cole pour profiter de ce relâchement pour le pousser sous le liquide poisseux. Cullen fut enseveli. Il tenta de crier mais le sang s’infiltra en lui et derrière ce liquide écarlate au goût métallique, il distinguait le visage de l’esprit qui le surplombait, impassible.

Alors que l’air lui manqua et qu’il ferma les yeux pour accueillir son sort obscur, une sensation étrange le parcourut. Celle d’un flottement : léger, agréable, similaire à un rêve.

Puis quelque chose céda.

Un bruit sourd retentit, comme un miroir qui se brise, comme si son âme venait de heurter sa propre poitrine. Son cœur bondit, un choc brutal qui lui arracha un gémissement grave. Ses muscles se contractèrent d’un seul coup, un sursaut qu’il ne contrôlait pas. Le souffle revint subitement, comme s’il avait oublié de respirer depuis des heures. Le poids de son corps retomba sur lui, lourd et douloureux. Ses doigts picotèrent, sa nuque brûla, ses côtes protestèrent. Il sentit la vie revenir par vagues, trop vite, trop fort, comme si chaque nerf se rallumait en même temps.

Quand il ouvrit les yeux, le souffle court, il resta un moment sous le choc de ce retour à la vie. Puis, soudain, il eut la nausée. Violemment. Il se redressa brusquement, gémit de douleur et attrapa le seau qu’on lui tendit. Il avait le sentiment que tout le sang qu’il avait avalé dans ce cauchemar insensé devait sortir mais il ne vomit qu’un peu de bile. Quand les spasmes se calmèrent, il s’allongea contre les nombreux coussins qu’on avait placés pour le maintenir dans une position assise.

Lentement, il prit conscience du lieu où il se trouvait. Des murs blanchis à la chaux, des poutres imposantes, des lits autour de lui, des bandages propres sur la table de chevet. L’infirmerie de Fort Céleste. Enfin, il posa les yeux sur les silhouettes à son chevet. Cole le dévisageait avec sa mine énigmatique habituelle, Solas affichait un sourire satisfait et… au bout de son lit, Théa le fixait comme si, elle aussi, venait de revenir à la vie.




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