L'épée et le lys

Chapitre 29 : Théa - Conclusions hâtives

6191 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 31/05/2026 16:59

Tous les trois jours, Théa venait discuter avec Vivienne de l’évolution de sa blessure. L’enchanteresse lui donnait rendez‑vous dans ses quartiers, fuyant l’odeur désagréable de l’infirmerie. Vivienne n’avait jamais aimé s’attarder dans un lieu où la souffrance était apparente : elle préférait de loin l’éclat des bals et des grandes réceptions d’Orlaïs. Après tout, l’Inquisition ne l’avait pas recrutée pour jouer les garde-malades. Théa, quant à elle, devait bien admettre qu’après avoir vu tant de blessés sur le champ de bataille, dont Cullen, elle espérait pouvoir se tenir à l’écart de tout cela en se réfugiant dans les jardins. Elle qui, au début, avait comparé cette nouvelle occupation à une punition, chérissait, à présent, chaque instant qu’elle passait à prendre soin des plantes médicinales.

Elle s’installa sur une chaise confortable et luxueuse et montra ses plaies à l’enchanteresse. Cette dernière leur jeta un rapide coup d’œil pour s’assurer qu’aucune inflammation n’apparaissait et se contenta d’hocher la tête, satisfaite. Sera grimaçait toujours en découvrant les trois cicatrices rose vif qui marbraient la peau pâle de l’herboriste. Théa avait la faiblesse de penser que c’était moins vilain que ça en avait l’air, mais chaque fois qu’elle voyait l’elfe détourner les yeux, elle recouvrait aussitôt ses marques du pan de sa jupe en frémissant, presque honteuse.

Cette fois, elle s’en agaça.

            —  Pourrais‑tu ne pas faire cette tête à chaque fois ? se plaignit‑elle.

            —  J’y peux rien.

            —  Franchement, Trésor, n’y prêtez pas attention, intervint la mage. Vous êtes vous‑même guérisseuse et vous savez que vos cicatrices sont propres et qu’elles s’atténueront avec le temps.

            —  Hey, j’ai jamais dit que c’était moche ! se défendit l’elfe. C’est juste que ça me rappelle que j’étais pas là pour dégommer d’une flèche en pleine tête l’abomination qui t’a fait ça !

Théa eut un sourire à l’attention de son amie. Ainsi donc, chaque fois que Sera voyait les marques sur sa peau, elle se reprochait de ne pas avoir été là pour empêcher la créature qui l’avait attaquée de la toucher. C’était tellement…

            —  Comme c’est touchant, s’amusa Vivienne. Qui aurait cru que notre voleuse elfique puisse se montrer si aimable, quand on sait qu’hier encore elle glissait des crapauds dans mes souliers.

Sera émit un petit rire qu’elle tenta d’étouffer en pinçant les lèvres, sans pour autant démentir les paroles de la grande enchanteresse. Toutefois, elle se détourna et s’approcha de la balustrade pour regarder l’horizon. Théa l’observa un moment.

Sera…

Sa farouche Sera.

Celle qui avait été la première à voir la femme derrière la noble, et à la traiter comme si elle n’en était pas une. Jamais Théa n’aurait cru qu’en rejoignant l’Inquisition, elle bâtirait des liens aussi forts avec certains de ses membres. Sera, Cole, Iron Bull, Solas… tant de personnalités différentes et pourtant toutes plus attachantes les unes que les autres. Et puis Cullen. Bien sûr. Il y avait Cullen.

Le rire franc de Sera attira son attention en chassant ses pensées attendries sur sa vie présente. Son amie éclata soudain de rire sans quitter l’horizon des yeux. Intriguée, Théa la rejoignit, suivie de l’enchanteresse. Leurs regards furent instantanément attirés par Trevelyan et Cullen qui discutaient d’une façon bien étrange sur le chemin de ronde. Régulièrement, Cullen s’éloignait de l’Inquisiteur pour revenir vers lui d’un pas décidé et lui tendre quelque chose, avant de lever les bras au ciel lorsque Trevelyan secouait la tête en signe de négation. Puis Cullen recommençait le même manège, encore et encore.

            —  Mais qu’est‑ce qu’ils font ? demanda Théa aux deux femmes à ses côtés.

            —  On dirait que notre commandant tente de donner quelque chose à notre dirigeant… supposa vaguement Vivienne, tout aussi intriguée qu’elle.

            —  On dirait un bouquet. Mais ça ne ressemble pas à des fleurs. Du moins à aucune que je connaisse.

            —  Des flèches ! s’esclaffa Sera. Le beau Cullen offre un bouquet de flèches à l’Inquisiteur !

Théa plissa les yeux afin de mieux distinguer le bouquet en question. La vue de Sera était exceptionnelle ! Mais oui, cela ressemblait bel et bien à une poignée de flèches. Tout cela n’avait aucun sens. Des flèches ? Mais pourquoi ? En tout cas, l’Inquisiteur ne paraissait pas du tout intéressé par cette offrande. Théa soupira. Elle était fatiguée et cette nouvelle énigme l’agaça autant qu’elle l’intriguait. Elle avait si peu dormi ces derniers jours, réveillée chaque nuit par sa jambe douloureuse ou par de cruels cauchemars où Cullen chutait encore et encore en se vidant de son sang. D’une main tremblante, elle se frotta la tempe.

Les yeux sombres de Vivienne se posèrent sur elle.

            —  J’ai l’impression que notre commandant est en train de s’entraîner, observa-t‑elle avec un calme qui contrastait avec l’absurdité de la scène.

Théa battit des paupières plusieurs fois. Donc Cullen s’entraînait à offrir des flèches à quelqu’un. Cela était absurde. Qui offrait des flèches à une autre personne ? C’était de loin le cadeau le plus étrange que l’on puisse faire. À moins que… avait‑il rencontré une archère ? Mais qui et quand ? Durant le trajet vers l’Inébranlable ? Durant l’assaut de la forteresse ?

Malgré elle, son cœur se serra à cette éventualité. Elle détourna les yeux des répétitions étranges du commandant et serra les mâchoires, réfléchissant à toute vitesse, mais aucune réponse ne lui vint et elle se maudit de ne pas avoir été plus attentive à une possible rivale.

Quand elle releva les yeux, elle s’étonna de voir peser sur elle le regard dépité des deux femmes en sa compagnie.

            —  Ma chère… vous êtes d’une naïveté déplorable.

Vivienne n’ajouta rien d’autre et quitta le balcon d’une démarche élégante pour s’allonger sur un fauteuil en velours pourpre, où elle ouvrit un grimoire ancien et en parcourut les pages comme si Théa n’était plus présente dans ses quartiers.

            —  Tu m’excuseras, mais j’ai trop envie de me mêler de ce qui se passe là‑bas, déclara l’archère en désignant les deux dirigeants d’un index, avant de s’enfuir comme une voleuse en sautant de la balustrade donnant sur le hall pour atterrir non loin de Varric, qui poussa un juron de surprise.

Le rire de l’elfe retentissait encore quand elle disparut dans les quartiers de Solas puis lorsqu’elle filait sur la passerelle qui menait au bureau du commandant. Théa la suivit des yeux un moment avant de reporter son attention sur les deux hommes qui répétaient encore et toujours la même scène. Pourtant, en entendant l’elfe arriver avec son rire de chipie, Cullen se figea avant de baisser les épaules et de passer une main dans sa nuque.

Théa observa encore un moment cet homme sur qui elle avait veillé durant des jours. Elle l’avait quitté le matin même, à son réveil. Poussée par sa pudeur, elle avait préféré s’isoler dans sa chambre pour pleurer son soulagement.

Cullen ne portait pas son armure, ses cheveux étaient décoiffés par le vent. Il ne ressemblait en rien au commandant qui l’avait morigénée dans la salle du Conseil, ni même à l’homme qui avait dirigé une armée dans les Marches de l’Ouest. Il semblait plus accessible… plus fragile. Son cœur frémit et se tordit en même temps. Elle avait espéré que maintenant qu’il était réveillé, maintenant que Halamshiral et sa rancœur à son égard étaient loin derrière lui, elle pourrait tenter de se rapprocher, d’ouvrir la conversation, et enfin lui expliquer pourquoi elle avait gardé son identité secrète. Elle était prête à lui dire toute la vérité sur sa jeunesse, sa famille, ses fiançailles forcées, sa fuite. Tout. Elle était prête à tout lui dire.

Du moins…

C’était avant d’assister à cette répétition entre les deux hommes. S’il existait une autre femme, alors Cullen l’avait écartée de sa vie ? Peut-être n’était-elle qu’un souvenir pour lui ? Ses mains se cramponnèrent à la balustrade mais ses yeux refusèrent de se poser une nouvelle fois sur celui qu’elle chérissait. Un grognement de frustration lui échappa et elle ferma les yeux. Était-ce vraiment trop tard ? Avait-elle réellement perdu Cullen ? Elle ferma les yeux et se redressa pour prendre une profonde respiration. Puis, elle secoua la tête et, de sa démarche claudicante, elle se dirigea vers les jardins. Elle avait besoin de s’occuper pour penser à autre chose…



Comme toujours, après avoir arraché les mauvaises herbes, Théa se rendait aux écuries pour distribuer quelques plants de pissenlits aux montures de son cousin. L’air y était tiède, chargé de l’odeur familière du foin sec, du cuir huilé et de la poussière que les bêtes remuaient doucement. Régulièrement, on entendait le souffle profond d’un hahl, le froissement des licols contre les poteaux ou le léger grincement des battants de la grange sous la brise. Dennet se trouvait à l’intérieur de celle-ci. Il manipulait une sculpture en bois trouvée sur l’établi de Blackwall. Elle représentait un cochard, finement taillé, dont les longues oreilles et la silhouette trapue semblaient prêtes à bondir. Sans doute un présent destiné à la maîtresse espionne. Le Garde des Ombres aimait offrir des présents simples et humbles à son entourage.

            —  Nous sommes toujours sans nouvelles de lui, dit-il en se tournant vers elle. Je dois avouer que je suis un peu inquiet. C’est un bon gars. Toujours prêt à aider, à rendre service.

            —  Je suis certaine qu’il va bien, répondit-elle en caressant l’encolure de son hahl préféré, dont le souffle chaud lui chatouilla la paume. C’est un homme qui peut se débrouiller par lui-même. Il l’a toujours fait.

Son cousin soupira et s’approcha d’elle, ses bottes crissant légèrement sur la litière fraîche.

            —  Comment vas-tu ? Tu souffres encore ?

            —  Ça lance de temps en temps, mais ça ira, répondit-elle en caressant sa cuisse par réflexe comme si elle cherchait à apaiser une douleur soudaine.

Il l’observa un moment, les bras croisés, puis hocha la tête.

            —  Parfois, je m’en veux d’avoir autorisé l’Inquisition à t’approcher. J’aurais dû… je ne sais pas… nier ton existence pour te garder en dehors de tout cette agitation. Loin de l’Inébranlable, surtout.

Il la regarda avec sérieux. Elle le connaissait assez pour savoir qu’il n’avait pas fini de parler, qu’il cherchait sur les traits de son visage une confirmation, une faille, quelque chose.

            —  Mais je ne peux m’empêcher de te trouver plus épanouie ici que dans ta chaumière du bois d’Hafter… Tu es plus vivante et ça me plaît. Tu n’es pas faite pour vivre seule, loin de tout, même si tu as toujours essayé de t’en persuader.

Il lui adressa un sourire paternel, un de ceux que l’on accorde à un enfant têtu.

            —  D’ailleurs, je voulais te parler de cela.

            —  De ma chaumière ou de ma solitude ?

            —  Les deux vont de pair. Tu sais qu’une des fermes est à l’abandon à côté de la mienne. Retapée, elle serait magnifique. Je serais ravi que tu la reprennes. Que tu restes à proximité.

            —  Tu sais que je chéris mon indépendance.

            —  Oui, et je le comprends. Mais tu as changé en quelques mois. Moi aussi.

Il passa une main usée dans sa barbe blanche avant de pousser un long soupir. Puis il la regarda de nouveau, la ride du lion se creusant davantage entre ses sourcils tandis que son front se plissait.

            —  Je ne veux plus te savoir loin de moi. Ce qui est arrivé à ta jambe... Je n’ai pas l’intention de te couver, mais j’ai besoin de te savoir là, près de nous. En sécurité.

Il s’approcha davantage et posa une main sur son bras et le pressa doucement.

            —  Tu es ma famille, Théa.

Elle plongea ses yeux dans le regard sombre de celui qu’elle avait toujours considéré comme un père et non comme un cousin lointain. Il avait toujours été un homme qui lui prodiguait de précieux conseils et même lorsqu’il désapprouvait ses choix de vie, il l’aidait à réaliser ses ambitions. C’était grâce à lui qu’elle avait oublié, pendant un certain temps, ses origines nobles. C’était grâce à lui qu’elle avait un foyer à elle, une maison et une vraie famille. C’était grâce à lui qu’elle était devenue une femme indépendante et plus forte qu’il n’y paraissait. Une bouffée d’émotion lui monta à la gorge. Elle détourna alors le regard, les yeux embués, et posa son front contre le poil chaud et odorant du cervidé, qui souffla doucement comme pour la réconforter.

            —  Pourquoi pas… J’aurais davantage d’espace et un jardin où cultiver mes plantes.

Elle ne confessa pas qu’elle était heureuse qu’il la considère comme elle le considérait elle-même. Ni qu’elle n’avait plus peur que sa véritable famille puisse la retrouver. Elle n’avait plus peur d’eux. Il avait raison : elle avait changé.

Maître Dennet eut un sourire franc, soulagé, avant de hocher la tête et de lui tendre une brosse afin qu’elle puisse frotter le poil de l’animal qu’elle semblait tant chérir. Le bruit régulier des poils qu’on lisse, mêlé au souffle tranquille du hahl, emplit l’écurie d’une paix simple et profonde.



Trois jours plus tard, au matin, Théa observa Trevelyan monter en selle, accompagné de Solas, Varric et de Cole. Ce dernier lui paraissait étonnamment distant depuis leur retour de l’Inébranlable. L’apostat lui avait conseillé de ne pas s’inquiéter, mais elle en était incapable. Cole avait été un allié précieux, une présence douce et bienveillante durant tant de journées, durant tant de tourments. Ne pas pouvoir alléger le poids invisible qui semblait l’écraser la frustrait amèrement, et lui donnait le sentiment d’être une bien piètre amie. Elle décida pourtant de laisser Solas et Varric s’occuper de lui. Ils étaient tous deux très proches du jeune homme, chacun à sa manière. Comme deux pères protégeant un fils un peu différent, sans jamais s’accorder sur la façon de l’éduquer. L’image la fit sourire. Varric et Solas, pères… Ils seraient tous les deux parfaits dans ce rôle, mais de manière bien différente.

Et elle ?

Elle secoua la tête. Elle n’y avait jamais réellement songé. Enfant, elle jouait à la poupée et imitait sa mère avec un sérieux presque comique. Mais en grandissant, le mot même de famille avait perdu toute consistance. Elle n’avait jamais imaginé bâtir un foyer avec qui que ce soit. Sa cabane dans la forêt en était la preuve : une petite bâtisse étroite, conçue pour n’abriter qu’une seule personne. Pas de place pour un homme, pour des enfants, ni même pour un visiteur de passage.

Mais maintenant qu’elle allait sans doute reprendre l’une des maisons de son cousin, l’espace ne manquerait plus. L’avenir, en revanche, lui semblait plus flou que jamais. Vendrait‑elle encore des onguents sur la place du marché de Golefalois ? Travaillerait‑elle dans les fermes de son cousin, maintenant qu’elle avait pris plaisir à passer du temps en compagnie des chevaux ?

Alors que Cole la regardait intensément avant de suivre Solas et Varric vers la porte du fort, elle lui adressa une pensée d’encouragement, douce et silencieuse. Il hocha la tête, comme s’il l’avait entendue, avant de caresser l’encolure du cheval qui s’apaisait aussitôt sous lui. Le cortège partit au galop, soulevant un nuage de poussière ocre, et la jeune femme attendit que leurs silhouettes disparaissent à l’horizon pour reprendre son souffle. Elle ressentait en elle la certitude qu’à son retour, Cole ne serait plus le même…

Instinctivement, Théa leva les yeux vers le bureau de Cullen. Elle ne l’avait pas vu de la journée. Il se terrait sûrement derrière sa porte close, enseveli sous une montagne de rapports et de courriers en retard. Tant de décisions à prendre, tant de responsabilités à porter… Tant de travail à rattraper à peine revenu de l’immatériel. Était-ce bien raisonnable ?

Au moins, pensa‑t‑elle avec un soupir, il n’avait plus de migraines pour accomplir tout cela. Il pouvait se concentrer sans souffrir, sans même faiblir. Elle hésita un moment. Devait‑elle lui porter une tisane comme elle en avait jadis l’habitude ? Elle secoua la tête. Non, même si elle en mourait d’envie. Pourtant, cela lui permettrait d’engager la conversation avec lui, de parler de tout et de rien. De la météo, s’il le fallait. N’importe quoi, juste pour entendre le son de sa voix.

Comment un homme qui l’avait rejetée sans regret pouvait‑il encore lui manquer à ce point ? Et qu’attendait-elle réellement ? Cullen avait été clair : il avait mis un terme à ce qui fleurissait entre eux dès son retour d’Halamshiral. Les événements de la forteresse des Marches de l’Ouest n’y changeaient rien. Elle devait accepter et passer à autre chose, surtout qu’il n’avait à aucun moment tenté de lui adresser la parole depuis qu’il s’était réveillé. Et il y avait cet étrange entraînement qu’il avait eu avec l’Inquisiteur. Cela lui avait donné des insomnies tant elle jalousait l’heureuse élue tout en se détestant d’éprouver de telles émotions.

Elle se dirigea vers les jardins et se plongea toute la journée dans son travail. Elle parla aux plantes de toutes ses questions qui la taraudaient et quand elle réalisa qu’aucune d’entre elles ne pouvait lui répondre, elle s’arrêta brusquement. L’évidence la frappa. Elle était incapable de s’enlever Cullen de la tête.

Non, elle n’avait pas envie de passer à autre chose.

Elle ne cessa de se répéter que toute cette histoire entre eux n’était pas finie. Pas comme ça. Pas sans qu’elle ait pu lui dire ce qu’elle pensait, qui elle était.

Elle devait agir.

Sinon, elle le regretterait.

Sans le réaliser, elle s’était déjà mise en chemin. Ses jambes l’avaient conduite devant les remparts presque malgré elle. Elle observa la volée de marches qui montait au chemin de ronde, jusqu’à l’antre du commandant. Une longue ascension qu’elle gravissait autrefois en courant, légère comme le vent. Aujourd’hui, il lui faudrait du temps. Cinq minutes sans aucun doute, peut‑être davantage. Elle inspira profondément. Elle posa une main sur ses cicatrices, comme pour leur murmurer qu’elles allaient y arriver, qu’elles en étaient capables, qu’elles étaient une équipe après tout, puis elle avança. Chaque marche tirait un peu, mais elle ne ralentit pas. Quand elle atteignit enfin les portes du bureau, elle dut reprendre son souffle. Elle inspira encore, pour se donner du courage, puis frappa et entra.

La pièce était vide, à l’exception d’un agent de Léliana qui attendait, immobile, un corbeau perché sur le bras. En la reconnaissant, il hocha la tête.

            —  Le commandant est en rendez‑vous.

            —  En rendez‑vous ?

Son front se plissa. Était‑il à la salle du Conseil ? Devait-elle redescendre cette volée de marches qui l’avait épuisée ? Soit…

            —  Avec Dame Sera, ajouta l’agent avec sérieux.

Théa grimaça. Le pauvre garçon ne devait surtout pas appeler son amie Dame Sera sous peine de se retrouver avec une volée de flèches plantée dans l’arrière‑train. L’elfe était très à cheval là‑dessus. Elle n’avait rien d’une dame, elle détestait les nobles, et elle était juste… Sera.

Puis une pensée la frappa, si brusquement qu’elle en sursauta.

Le bouquet de flèches de Cullen… Était‑ce pour Sera ?

Mais c’était absurde. Le commandant savait parfaitement que l’elfe n’envisageait aucune romance avec un homme. Seules les femmes, et de préférence les Qunari, retenaient son attention. Mais alors… cela signifiait‑il que l’ancien templier éprouvait pour Sera autre chose que de l’agacement ?

Elle secoua la tête.

Impossible.

Cullen et Sera s’entretueraient s’ils devaient partager leur quotidien plus de deux heures. Ils étaient l’exact opposé l’un de l’autre, deux tempéraments qui se heurteraient sans cesse jusqu’à mettre le feu à Fort Céleste.

Non.

Ce n’était pas ça.

Ce ne pouvait pas être ça.

Sera n’était pas le genre de personne à trahir une amie. Et Cullen n’aurait jamais l’audace, ni la cruauté, de séduire la personne qui lui était la plus chère, pas sans prendre le risque de la blesser terriblement. Pourtant, n’avait-elle pas lu, dans les romans de Varric, que deux personnes se détestant au plus haut point pouvaient tomber dans les bras l’un de l’autre ?

Elle poussa un soupir agacé. Toutes ses pensées partaient dans tous les sens, se heurtaient, se contredisaient. Son imagination débordait, elle le savait. Et surtout quand il s’agissait du commandant de l’Inquisition. Elle hésita. Devait‑elle retourner dans sa chambre, travailler sur des potions, ou lire le chapitre quatre de Nuit Torride dans la Hauteville pour se changer les idées ?

Mais son esprit revenait toujours au même point : le bouquet de flèches.

Elle grogna, épuisée par ses réflexions, et d’un pas décidé, prit la direction de la taverne. Si Cullen et Sera avaient rendez‑vous, ce ne pouvait être que là‑bas. Elle marcha sur le chemin de ronde aussi vite que sa jambe meurtrie le lui permettait. Le vent frais lui fouettait les joues, accentuant encore la rougeur qui les colorait déjà. Quand elle arriva à la taverne, elle jeta un regard en biais à Iron Bull et Crem qui discutaient avec le reste de la Charge. Tous deux s’interrompirent en la voyant débouler, les joues écarlates, le regard brûlant, l’air déterminé comme si elle partait en guerre.

Crem l’appela aussitôt :

            —  Hey, vous allez où ? Attendez ! Venez ici ! Théa !!

Mais Théa ne l’écoutait pas. Au contraire, l’entendre tenter de l’arrêter accentua sa détermination. Elle se dirigeait droit vers la chambre de Sera, dont la porte était fermée. Son cœur se serra.

Fermée ?

Ils avaient… verrouillé la porte pour ne pas être dérangés ? Elle s’arrêta devant le battant de bois sombre, hésita, la main tremblante. Puis le rire franc de Sera retentit, clair comme une cloche qui tinte sous le vent :

— Nan, nan, pas comme ça. Par Andrasté, vous n’êtes pas très doué quand vous voulez séduire une femme !

Une autre voix répondit, agacée :

— Je fais ce que je peux, figurez‑vous. Je n’ai jamais utilisé mes mains pour faire ce… ce genre de chose.

Théa rougit violemment, porta une main à sa bouche. Qu’entendait‑elle là ?

Une poigne solide se posa sur son épaule. Elle n’avait pas besoin de lever les yeux pour savoir qu’il s’agissait d’Iron Bull. Il poussa un long soupir, presque compatissant.

— J’avoue que, hors contexte, on dirait… vous savez. Tout de suite, on pourrait imaginer un truc bizarre. Mais vous emballez pas, c’est pas ça.

Théa fixait toujours la porte. Ce n’est pas ça. Les mots du Qunari la rassurèrent plus qu’elle ne l’aurait cru. Une vague de honte la traversa : comment avait‑elle pu douter d’eux ? Douter de Sera, douter de Cullen ? Les deux personnes qui comptaient le plus pour elle ? Bien sûr que ce n’était pas ça. Bien sûr ! Elle le savait au fond d’elle. Elle l’avait toujours su…

Quelle idiote…

Mais alors… c’était quoi ?

Elle leva les yeux vers l’unique œil valide d’Iron Bull. Il la fixait avec une attention inhabituelle, presque tendre. Puis, avec un sourire taquin et une impatience qu’il ne cherchait même plus à cacher, il frappa à la porte.

            —  Occupé ! hurla Sera de l’autre côté, agacée par l’interruption.

Théa plissa les yeux. Elle détestait cette réponse sèche. Elle détestait ce qu’elle réveillait en elle. Elle détestait son imagination. Elle détestait qu’on lui cache la vérité.

— Sera… dit‑elle fermement. Cullen…

Le silence lui répondit. Aussi lourd qu’un coup de massue. Les doigts du Qunari se resserrèrent sur son épaule, l’ancrant dans le réel, l’empêchant de sombrer dans l’angoisse. Elle le remercia intérieurement, elle avait bien besoin de sa présence rassurante sinon, elle risquait de prendre la poudre d’escampette et de refuser de voir la vérité en face. Si Sera et Cullen avaient… quelque chose ensemble, quoi que ce fut, autant qu’elle soit fixée immédiatement. Ne pas fuir, faire face. Eventuellement s’adapter. Mais une petite voix en elle lui affirmait que tout irait bien. Qu’elle n’avait rien à craindre, et Théa voulait la croire, impérativement.

Puis, lentement, la porte s’ouvrit sur le visage de Sera, les joues rouges.

— Ouais ? Je peux t’aider ? T’as besoin d’un truc ?

Théa se figea devant l’air faussement innocent de son amie. Puis, dans un élan qu’elle ne se connaissait pas, elle se dégagea de la poigne d’Iron Bull, fit un pas en avant et poussa la porte d’un coup.

Sera, surprise, s’écarta sans attendre, si bien que le battant s’ouvrit violemment, si vite et si fort que Théa perdit l’équilibre et chuta en avant. Le tapis l’accueillit dans un cri étouffé. Elle marmonna un juron avant de rougir devant sa propre maladresse. Lentement, elle se redressa alors qu’une paire de jambes se plaçait devant elle. Cullen s’abaissa à sa hauteur :

            —  Par le Créateur, vous n’avez rien ? Vous êtes blessée ?

Quand elle releva les yeux sur lui, elle vit directement l’inquiétude dans son regard. Une inquiétude sincère, profonde, qui lui traversa la poitrine comme une chaleur douce, pareille à celle d’une braise qui couve sous la cendre... Cullen était penché vers elle, si proche qu’elle distinguait la tension dans ses traits, la façon dont ses yeux cherchaient les siens pour s’assurer qu’elle allait bien. Il ne disait rien, mais tout en lui, la crispation de sa mâchoire, la retenue de son souffle trahissait la peur qu’il avait eue en la voyant tomber.

Il lui tendit alors la main. Un geste simple mais chargé d’une douceur qu’elle n’avait plus ressentie depuis une éternité. Elle hésita une fraction de seconde, puis glissa ses doigts dans les siens. Elle tremblait, secouée par l’émotion que ce contact qu’elle n’avait plus osé espérer. Un contact à la fois familier et rassurant, mais lointain, teinté de nostalgie, qui réveille un manque qu’on ne remarque qu’en le comblant.

Ce n’est qu’en se redressant qu’elle réalisa quelque chose d’étrange : un changement subtil dans l’ambiance de la pièce. Elle cligna des yeux plusieurs fois, son étonnement grandissant à chaque fois. La chambre de Sera n’était plus tout à fait la même. Les fenêtres avaient été recouvertes de tapisseries épaisses, tirées pour assombrir la lumière du jour. Des lanternes pendaient du plafond, leurs verres peints de rose, de bleu, de vert, projetant sur les murs des éclats colorés qui dansaient doucement. L’atmosphère était devenue plus chaude, presque intime, comme si quelqu’un avait voulu transformer la pièce en un refuge improvisé.

Sur la table basse, un frichti avait été préparé : des grappes de raisin rouge, du fromage soigneusement coupé, du pain encore tiède, des pêches juteuses, des fruits à coque, et une bouteille de vin ouverte, prête à être servie.

            —  Oh, s’entendit‑elle murmurer en écarquillant les yeux.

Son regard glissa plus loin dans la pièce, et elle découvrit un bouquet d’embriums posé sur la table, encore en train d’être emballé dans un papier rouge. Le ruban qui devait le fermer avait été noué de travers, comme si quelqu’un s’y était repris à plusieurs reprises sans jamais obtenir un résultat satisfaisant.

            —  Oh… répéta‑t‑elle, un peu plus bas.

À côté d’elle, Cullen poussa un soupir. Il tenait toujours sa main dans la sienne, il ne l’avait pas lâchée depuis qu’elle s’était relevée…

            —  Je ne pensais pas que vous viendriez ici si tôt dans la journée, dit‑il, confus et visiblement mal à l’aise.

Elle sentit sa gorge se serrer.

            —  Ai‑je interrompu un rendez‑vous… romantique ?

Elle hésita sur le mot et se mordit la lèvre inférieure. Sera eut un hoquet, puis émit une série de bruits qui ressemblaient à un mélange de haut‑le‑cœur et de protestation outrée.

            —  Par le Créateur ! s’exclama Cullen, horrifié. Non, non, pas du tout. Cela n’est pas envisageable. Non, jamais. Sera m’aidait simplement.

            —  Faut dire que ce qu’on a entendu derrière la porte portait à confusion, intervint le Qunari en s’adossant au chambranle, les bras croisés, l’air beaucoup trop amusé.

            —  Mais arrêtez ! Il y avait rien à imaginer, bande de débiles à l’esprit complètement imbibés de bière ! s’écria Sera, plus dégoûtée que jamais. C’est immonde ! J’en ai la nausée…

Cullen lâcha soudain la main de Théa pour s’éloigner et la glisser dans sa nuque, geste nerveux qu’elle lui connaissait bien.

La jeune femme sentit une pointe de culpabilité lui traverser la poitrine. Elle avait confiance en eux… alors pourquoi avait‑elle douté ? Pourquoi son esprit avait‑il immédiatement imaginé le pire ?

La peur…

La peur de le perdre définitivement.

Cullen se tourna vers elle et chercha ses yeux du regard. Il lui adressa un sourire maladroit, un peu timide, mais attendri, qui fit battre le cœur de la jeune femme plus vite.

            —  A vrai dire, c’est vous que j’attendais. Cela ne devait pas se passer comme ça. Sera devait vous conduire ici comme si de rien n’était, et je devais vous attendre pour vous offrir… un bouquet de fleurs que je n’ai pas réussi à….

            —  Ouais, il est vraiment pas doué pour ça ! le coupa l’elfe. Il sait manier l’épée et le bouclier, le commandant, mais trois tiges de fleurs à emballer et il est tout paniqué !

Elle eut un rire gras avant qu’Iron Bull ne lui attrape le bras et ne la tire hors de la pièce, s’ensuivirent de vives protestations plus imagées les unes des autres. La porte se referma derrière eux dans un claquement étouffé.

Malgré l'agitation que pouvait engendrer son amie, Théa n’avait pas lâché Cullen des yeux. Il était toujours là, juste devant elle, les épaules un peu raides, plus fragile malgré son armure de commandant. Ses joues étaient légèrement rosies par une gêne évidente. Son regard, lui, ne fuyait pas. Il restait ancré dans le sien, doux et hésitant à la fois, chargé d’une émotion qu’elle n’osait pas encore nommer.

Il ouvrit la bouche, la referma, inspira, puis tenta un sourire qui se voulait assuré mais qui tremblait légèrement au coin de ses lèvres.

            —  Théa… accepteriez‑vous de partager ce pique‑nique avec moi ?

Laisser un commentaire ?