Tevinter Slave
Les bougies s’étaient éteintes d’elles-mêmes dans la nuit, ne laissant dans la chambre qu’une lumière douce filtrant à travers les rideaux épais. L’air sentait encore les herbes médicinales, mais il était apaisé, presque calme.
Neve avait tenu sa promesse. Elle était restée là, allongée à côté de Leda, les yeux ouverts dans l’obscurité, ses sens tendus vers un seul point : le souffle fragile de sa compagne. Chaque inspiration comptée, chaque soupir mesuré. Son propre corps hurlait de fatigue, mais elle refusait de fermer l’œil. Et puis, à un moment, elle s’en était rendu compte : Leda ne s’était pas réveillée. Pas après quatre heures. Pas après cinq. Pas même après six. Elle dormait encore. Profondément.
Huit heures. Du jamais vu pour une elfe. Ce n’était pas du repos ordinaire, mais l’abandon total d’un corps qui avait enfin trouvé le droit de s’effondrer. Quand Leda finit par bouger, ce fut d’abord un léger frémissement, un bras maigre cherchant maladroitement à se redresser sur le drap. Ses yeux argentés s’ouvrirent lentement, papillonnant à la lumière.
Elle resta un instant perdu, le souffle encore rauque, comme si elle craignait de se réveiller de nouveau dans l’ombre humide d’une cellule. Puis son regard se posa sur Neve, toujours là, les traits tirés mais immobiles, et son corps se détendit d’un coup.
- … Tu es restée, murmura-t-elle d’une voix cassée.
Neve la fixa longuement, et un sourire amer étira le coin de ses lèvres.
- Bien sûr que je suis restée.
Un silence doux suivit. Leda tenta de se redresser, mais ses côtes protestèrent aussitôt et elle se laissa retomber, serrant les draps de sa main valide. Neve se pencha aussitôt, glissant un bras derrière son dos pour l’aider à se caler contre l’oreiller.
- Doucement, souffla-t-elle en approchant une coupe d’eau.
Leda hésita, ses lèvres fendillées cherchant à former un sourire.
- Je pensais… que tu aurais mieux à faire que de veiller toute une nuit sur… ça.
Elle désigna son propre corps, marqué, fragile, presque méconnaissable. Mais Neve secoua la tête, son expression redevenant dure, presque glaciale.
- Ça?... C’est toi. Ma tête brûlée d’elfe libre. Celle qui a réussi à me faire croire encore à quelque chose, alors que j’avais juré que non.
Elle posa la coupe entre ses mains tremblantes et les guida pour la porter à ses lèvres.
- Alors, si tu crois que je vais détourner le regard maintenant… tu me connais mal.
Leda but quelques gorgées, le liquide glissant douloureusement dans sa gorge sèche. Puis elle s’arrêta, ses yeux brillant d’une lueur épuisée mais sincère.
- Merci.
Neve ne répondit pas. Elle la fixa, et pour une fois, ne chercha pas à masquer ce qu’elle ressentait. Ses yeux brillaient d’un mélange de colère, de peur, et d’amour brut. Elle ne détournait pas le regard de sur la femme qu’elle aimait. Ses traits se durcirent. Elle scrutait. Chaque battement de paupière. Chaque mouvement de ses pupilles. La tension dans sa mâchoire. Le rythme irrégulier de sa respiration. Elle la décortiquait. Elle cherchait quelque chose. Une fissure. Une faille. De la folie.
Neve voulait croire qu’elle était encore là, entière. Mais la peur la mordait : et si ce regard calme n’était pas du calme, mais du vide? Et si derrière ces yeux il n’y avait plus rien qu’un gouffre?
Leda cligna lentement des yeux. Elle avait remarqué. Elle connaissait trop bien cette façon d’être disséquée, passée au crible par l’esprit acéré de Neve.
- Qu’est-ce que tu fais? murmura-t-elle, sa voix faible mais claire.
Neve sursauta presque, comme prise en faute. Elle détourna les yeux un bref instant, puis les replanta sur elle.
- Je… vérifie.
- Tu vérifies quoi?
Un silence lourd. Le souffle de Leda emplissait l’espace, fragile, mais bien réel. Neve finit par parler, à voix basse, comme si l’avouer lui coûtait.
- Que t’es encore là. Entièrement là.
Les lèvres fendillées de Leda s’étirèrent dans une esquisse de sourire. Un sourire triste, mais lucide.
- Tu vois de la folie? demanda-t-elle doucement.
Neve la fixa encore, son regard dur et incertain.
- Je cherche. Mais non. Pas encore.
Leda ferma un instant les yeux, reprit une inspiration douloureuse. Quand elle les rouvrit, ils étaient aussi clairs, aussi argentés qu’avant.
- Alors arrête de chercher. Je te jure que je suis là.
Neve ne lâchait pas Leda du regard, ses pupilles sombres ancrées dans l’argent des siennes. Sa voix, basse et rauque, brisa le silence :
- Pourquoi?... Pourquoi tu n’es pas folle? Pas brisée? Après quatorze jours dans ce trou. C’est impossible.
Leda eut un petit rire étranglé, aussitôt brisé par un gémissement de douleur. Ses côtes protestèrent, ses lèvres se pincèrent, mais ses yeux restèrent pétillants. Elle avait compris. C’était la manière maladroite de Neve de dire merci d’être encore là. Mais son sourire fragile s’éteignit. Elle baissa un instant les yeux, ses doigts crispés sur les draps. Quand elle reprit, sa voix était plus basse, tremblante malgré elle.
- La vérité, Neve… c’est que je n’en sais rien.
Un silence lourd tomba. Le cœur de Neve se serra.
- Je devrais être brisée. N’importe qui le serait. Et pourtant… mais je ne comprends pas pourquoi. Ça m’effraie.
Ses yeux revinrent se planter dans ceux de Neve, humides, sincères.
- Ce n’est pas normal. Je ne suis pas normal.
Neve serra sa main plus fort, comme pour l’ancrer. Elle chercha une réponse, mais son esprit pragmatique se heurta au vide. Parce que Leda avait raison : ce n’était pas normal. Alors, elle fit ce qu’elle ne faisait jamais. Elle lâcha un souffle, mi-aveu, mi-prière :
- Je suis contente que la folie ne t’ai pas atteint… mais la vie ne fait jamais de cadeaux… alors je me demande ce que ça cache.
Un silence passa. Puis, malgré la douleur, malgré la fatigue, Leda esquissa un sourire à travers ses traits marqués.
- Tu sais… tu n’es pas très douée pour rassurer les gens.
Neve la fixa, bouche entrouverte, puis un rire amer mais sincère s’échappa de sa gorge. Elle secoua la tête et posa son front contre celui de Leda.
- Oh non, admit-elle. J’suis pas douée pour ça. De mes innombrables qualités, c’est pas la meilleure.
Les paupières de Leda battirent tendrement. Elle aurait voulu rire… mes ses côtes l’en empêchait. Pas pour se moquer. Elle ne se moquait jamais. Cela faisait partie de Neve. De la femme qu’elle aimait. Et elle l’acceptait entièrement.
La porte de la chambre de Leda s’ouvrit doucement, laissant entrer un flot de lumière plus vive et l’odeur réconfortante du pain chaud, des fruits frais et des herbes infusées. Claudia entra la première, droite malgré les cernes qui creusaient son visage. Derrière elle, Maryse avançait avec un plateau bien garni, soigneusement préparé : une assiette de tranches de pain encore tièdes, quelques fruits coupés en morceaux, un petit pot de miel, une tisane fumante, et un bol de bouillon clair.
Leda, qui jusque-là reposait contre les oreillers, releva un peu la tête. Ses yeux argentés s’illuminèrent faiblement en voyant le plateau. Ses lèvres s’entrouvrirent, presque étonnées. Affamée, son corps criait famine, mais son regard brillait surtout d’une reconnaissance silencieuse. Cela faisait deux semaines qu’elle n’avait rien vu d’aussi simple, d’aussi normal… d’aussi beau.
- Voilà, dit Maryse en posant le plateau sur la table de chevet, la voix douce. Léger, mais assez nourrissant. On ira par petites étapes, mademoiselle.
Claudia s’approcha du lit, son regard s’adoucissant en voyant l’éclat fugace dans les yeux de sa fille. Elle s’assit au bord du lit et caressa doucement sa joue.
- Tu dois manger, Leda. Il faut reprendre des forces avant qu’on ne s’occupe du reste.
Neve, restée près d’elle toute la nuit, avait déjà ajusté les oreillers pour l’aider à se redresser. Elle glissa un bras derrière son dos pour la soutenir. Leda ne protesta pas cette fois. Elle avait trop faim pour jouer à la fière.
Puis Claudia leva va la tête vers Neve et lui fit signe de la suivre. Il fallait qu’elle lui parle, en dehors de la portée d’écoute de Leda.
Neve remit sa prothèse en silence, ses gestes rapides mais précis, puis suivit Claudia hors de la chambre. La porte se referma doucement derrière elles, étouffant l’odeur de bouillon et le bruit feutré de Maryse s’occupant de Leda.
Le corridor, plongé dans une lumière matinale, paraissait soudain froid et immense. Claudia se tenait droite, les bras croisés contre sa poitrine, mais son visage laissait entrevoir une inquiétude que ni son éducation ni sa dignité de mage Altus n’arrivaient à masquer.
- Comment s’est passée la nuit? demanda-t-elle d’une voix basse, presque cassée.
Neve la fixa un instant, ses yeux cernés par la veille.
- Sa respiration n’était pas régulière. Mais elle a dormi. Huit heures d’un trait.
Claudia écarquilla légèrement les yeux.
- Huit…?
Neve hocha la tête.
- Elle était épuisée. Son corps a cédé. Mais elle respirait. Tout le temps.
Claudia ferma brièvement les yeux, un soupir tremblant s’échappant de ses lèvres. Mais elle se reprit, et son regard s’ancra de nouveau dans celui de Neve.
- Et… comment est-elle?
Claudia inspira profondément, ses doigts crispés sur ses bras, sa voix se brisant malgré elle.
- Ma fille n’est pas cinglée, n’est-ce pas? Pourquoi je retrouve dans ses yeux la même clarté qu’avant?
Neve serra la mâchoire, détourna un instant le regard vers le sol. Elle n’aimait pas ce genre de questions. Pas parce qu’elles étaient injustes, mais parce qu’elle aussi se les posait.
- Je ne sais pas, admit-elle enfin, sa voix grave et basse. J’ai cherché. Toute la nuit. Je voulais trouver une fissure. Quelque chose. Mais non. Elle est encore là. Comme si… rien ne s’était passé.
Claudia la fixa, bouleversée.
- Ça me terrifie, Neve.
Neve se passa une main sur le visage, lasse, ses traits durcis par la colère contenue.
- Moi aussi. Parce que ça veut dire qu’elle cache quelque chose. Qu’elle encaisse tout sans plier, mais qu’un jour… ça la brisera d’un coup. Et ce jour-là… je ne sais pas si je saurai la retenir.
Claudia restait immobile dans le corridor, le regard fixé sur les moulures de la porte fermée, comme si elle hésitait à franchir une ligne invisible. Puis, lentement, elle reprit la parole, sa voix plus basse, presque chuchotée, comme une confession qu’elle n’avait jamais osé faire à haute voix.
- Ma fille… n’a jamais été un enfant ordinaire.
Neve haussa à peine un sourcil, mais son silence l’encouragea à poursuivre.
- Je ne parle pas seulement de son intelligence. Bien sûr… dès qu’elle a su marcher, elle observait, elle mémorisait tout. Mais ça… ce n’était que la surface.
Elle inspira, puis tourna enfin ses yeux vers Neve.
- Ce qui m’a toujours troublée… c’est qu’elle n’a jamais eu les comportements normaux d’un enfant.
Neve pencha légèrement la tête, intriguée.
- Expliquez?
Claudia baissa la voix encore, comme si même les murs pouvaient l’entendre.
- Les enfants mentent. Ils essaient. Par maladresse, par peur, par jeu. C’est naturel. Mais pas chez Leda. Jamais. Elle en est incapable. Elle dit toujours la vérité ou alors elle se tait, mais elle n’a jamais menti. Pas une fois.
Neve resta impassible, mais ses yeux sombres trahirent une ombre de reconnaissance.
- Ouais, je l’avais remarqué.
Claudia hocha lentement la tête, ses traits se crispant davantage.
- Et il y a autre chose. Les colères. Tous les enfants font des crises. Par frustration, par injustice, par caprice. C’est normal. Mais ma fille? Pas une seule fois.
Elle reprit son souffle avant de poursuivre :
- Même quand elle aurait eu toutes les raisons de le faire. Même quand elle était humiliée, blessée, punie. Elle pleurait, oui. Elle connait la honte, la tristesse, la peur… l’amour. Mais la colère? La rage? C’était comme… si elle n’y avait pas accès.
Neve ne répondit pas tout de suite. Son regard s’était assombri, mais sans surprise. Comme si ces mots ne faisaient que mettre en ordre ce qu’elle savait déjà, au fond d’elle.
- Oui, souffla-t-elle finalement. Je l’ai vu. Elle encaisse. Elle s’effondre, parfois. Mais elle ne frappe jamais. Elle ne crie pas. Elle ne réclame pas vengeance.
Claudia serra ses bras contre sa poitrine, sa voix tremblant légèrement.
- Qu’est-ce que ça veut dire? Qu’est-ce que ça cache, derrière? Ça cache forcément quelque chose.
Neve resta silencieuse un moment. Son cynisme habituel aurait pu lui dicter une réponse froide, mais elle savait que Claudia ne cherchait pas une pirouette. Alors elle dit la vérité.
- Je ne sais pas.
Claudia détourna les yeux, son visage crispé par une douleur maternelle.
- Elle me fait peur, parfois. Pas parce qu’elle est dangereuse. Mais parce qu’elle est… autre. Et que ça lui pèse peut-être plus qu’on ne le pense.
Neve pinça les lèvres, son regard noir fixé sur la porte derrière laquelle reposait Leda. Elle aussi elle avait peur. Pas de Leda. Jamais. Mais de ce que sa différence pouvait signifier… et briser davantage.
Le silence du corridor s’étira. Claudia, droite, semblait hésiter encore. Puis, comme si la fatigue de la nuit et la vision de sa fille meurtrie avaient brisé ses dernières défenses, elle lâcha enfin ce qu’elle retenait depuis trop longtemps.
- Je n’ai aucune idée d’où elle vient.
Neve releva les yeux, ses sourcils froncés. Claudia baissa un instant la tête, ses mains croisées devant elle tremblant presque imperceptiblement.
- Charon l’a trouvée sur un champ de bataille, au milieu de nulle part. Des cadavres partout. Et au milieu… elle était là. Un nourrisson. Toute seule. Vivante. Pas une égratignure. Pas une tache de sang sur elle.
Neve resta figée, ses mâchoires serrées.
- Des champs de bataille… Charon en a vu, reprit Claudia. C’est le chaos absolu. Mais cette fois-là c’était différent, les Venatori sur place ont été pulvérisé par une magie d’une puissance inimaginable.
La détective frissonna. Elle était mage elle aussi. Elle comprenait la magie. Et si ce que Claudia disait était vrai. Si cela lui faisait aussi peur… alors ce n’était pas un hasard. Et elle devait bien admettre que c’était terrifiant.
- Vous lui avez dit? demanda-t-elle.
- Bien sûr que non, répondit Claudia. On ne voulait pas lui donner un poids supplémentaire sur les épaules… mais tu la connais… elle sait forcément qu’on lui cache quelque chose.
Elle fit une courte pause pour replacer ses idées avant de reprendre plus tendrement :
- Quand il est revenu avec Leda dans les bras, j’ai cru d’abord qu’il avait perdu la raison. Une elfe, dans notre maison… c’était de la folie. Mais quand j’ai vu son visage… j’ai compris qu’il n’avait pas eu le choix.
Son regard se perdit un instant dans le vide, comme si elle revoyait cette nuit-là.
- Elle n’était pas comme les autres enfants. Même bébé, elle avait ce regard… ses yeux argentés, sublime, unique… brillant, trop brillant. Elle était magnifique.
Neve inspira lentement, comme si les pièces du puzzle se mettaient en place une à une, mais révélaient surtout un trou béant au centre.
- Donc, lâcha-t-elle d’une voix dure, on ne sait rien d’elle. Ni d’où elle vient. Ni pourquoi elle a été abandonnée.
Claudia hocha la tête, ses lèvres pincées.
- Rien. Seulement ce champ de mort et cet enfant qui respirait encore.
Le silence tomba alors que tout s’imbriquait dans l’esprit de Neve.
- Leda n’est pas mage, pensa Neve à voix haute. Alors forcément elle n’est pas l’auteur du sort… mais la personne qui l’a abandonnée, si.
La dame souffla du nez, comme si entendre cette vérité était difficile à entendre à voix haute.
- Précisément, répondit Claudia.
Neve croisa les bras, fixant le sol, songeuse. Elle n’était pas du genre à se laisser troubler par des histoires de providence ou de miracle. Mais là… même son esprit pragmatique ne trouvait pas d’explication rationnelle. Mais il y en avait forcément une… et par le Souffle de Dumat, elle la trouvera un jour.