NEVE GALLUS - La première neige de Minrathie
La nuit s’était épaissie au-dessus des toits. Les lanternes accrochées aux murs projetaient des halos tremblants sur les pavés humides.
La taverne avait l’odeur des retours de mission. Pas celle des victoires. Pas celle des chansons de soldats ivres, ni des récits héroïques qu’on racontait aux enfants pour qu’ils rêvent de griffons, de Gardes des Ombres et de chevaliers sans peur. Non.
C’était l’odeur de la sueur séchée dans le cuir, du métal entretenu trop vite, de la soupe trop salée, de la bière bon marché, des bottes encore couvertes de poussière et de boue. C’était l’odeur des hommes qui revenaient vivants, mais pas tout à fait entiers. Une odeur que Neve connaissait depuis l’enfance, parce que Dock Town n’avait jamais manqué d’hommes brisés.
Elle s’arrêta sous l’enseigne grinçante, une main serrée autour de la sangle de son sac. Elle avait marché longtemps.
Pas parce que la taverne était si loin. Minrathie était immense, mais Neve connaissait ses rues. Elle connaissait les raccourcis, les passages que les patrouilles évitaient, les ponts où les pierres étaient moins glissantes, les ruelles où les ombres servaient plus souvent de refuge que de menace.
Elle avait marché longtemps parce qu’elle n’avait pas voulu arriver trop vite. Parce qu’en arrivant ici, elle rendait réel ce qu’elle venait de faire. Elle avait quitté sa maison. Pas claqué une porte en adolescente vexée. Pas fui une dispute pour revenir quand la colère serait tombée. Non.
Elle avait rangé ses quelques affaires dans un sac, laissé derrière elle les robes que sa mère voulait qu’elle porte, les livres que sa mère voulait qu’elle étudie, les invitations que sa mère conservait comme des preuves de progrès, et elle était partie. Sans crier. C’était probablement ce qui avait fait le plus mal à Marenna.
Neve poussa la porte de la taverne. La chaleur la frappa au visage. Pas une chaleur agréable. Une chaleur dense, chargée de fumée, d’alcool et de corps entassés. Une demi-douzaine de conversations moururent à peine à son entrée, puis reprirent aussitôt. Elle était trop jeune pour être seule ici, trop bien habillée pour appartenir aux lieux, trop fatiguée pour paraître perdue.
Ses yeux étaient rouges. Elle le savait. Elle avait cessé de pleurer plusieurs rues plus tôt, mais les larmes avaient laissé des traces que même la dignité ne pouvait pas effacer. Ses paupières piquaient. Sa gorge aussi. Pourtant, elle redressa légèrement le menton.
Elle avait seize ans. Elle avait terminé l’Académie avec les meilleures notes de son année, voire de la décennie. Elle venait de renoncer à la seule sécurité que sa magie pouvait encore lui offrir. Et elle ne devait pas s’effondrer devant un tavernier.
L’homme derrière le comptoir leva les yeux vers elle. Il avait les bras épais, une barbe grise mal taillée, et cette façon de regarder les gens comme s’il calculait d’avance s’ils allaient payer, vomir, se battre ou mourir sur son plancher.
Son regard descendit vers son sac. Puis remonta vers son visage.
- T’es perdue, petite?
Neve détestait quand les adultes utilisaient ce ton. Pas parce qu’il était cruel. Parce qu’il supposait qu’elle avait besoin qu’on lui simplifie le monde.
Elle posa une pièce sur le comptoir.
- Je cherche le Templier Tavian Volca.
Le tavernier haussa un sourcil.
- Tu lui veux quoi?
- Lui parler.
Elle le regarda sans ciller.
Le tavernier la fixa encore une seconde, puis quelque chose dans son expression changea. Peut-être qu’il reconnut le nom. Peut-être qu’il reconnut les traits. Ou peut-être qu’il avait simplement vu assez de jeunes gens arriver ici avec des sacs trop petits pour contenir toute une vie.
Il soupira et inclina la tête vers le fond de la salle.
- Coin gauche. Dos au mur. Comme toujours.
Neve suivit son geste. Son oncle était là.
Seul à une table, exactement comme le tavernier l’avait dit. Dos au mur. Vue sur la porte. Une habitude de Templier, ou d’homme qui avait appris à ne jamais faire entièrement confiance à une pièce.
Il ne portait pas son armure complète, seulement une tunique sombre, un plastron léger posé sur le banc à côté de lui, et ses brassards encore attachés. Son épée reposait contre le mur, à portée de main. Il mangeait un ragoût qui avait l’air trop liquide pour mériter son nom.
Neve eut soudain huit ans. Pendant une fraction de seconde, elle revit le même homme penché vers elle, avec une voix grave adoucie exprès, en train de lui raconter comment les Gardes des Ombres chevauchaient autrefois des griffons. Elle se souvenait d’avoir demandé si les griffons choisissaient leurs cavaliers. Tavian avait répondu que les meilleures montures choisissaient toujours.
Elle avait cru, à l’époque, que c’était une histoire sur les griffons. Aujourd’hui, elle comprenait que c’était une histoire sur la liberté.
Tavian releva les yeux au moment où elle approchait. Il ne la reconnut pas tout de suite. Ce n’était pas parce qu’elle avait changé. Pas vraiment. Elle avait seulement grandi trop vite. Ses traits étaient encore jeunes, mais son regard ne l’était plus. Il y avait dans ses yeux cette lucidité froide que les adultes remarquaient toujours trop tard, quand ils comprenaient qu’elle avait entendu ce qu’ils ne disaient pas, compris ce qu’ils cachaient, déduit ce qu’ils pensaient avoir enterré sous des politesses.
Puis Tavian se figea.
- Neve?
Elle s’arrêta près de sa table.
- Bonsoir, oncle Tavian.
Il repoussa lentement son bol.
Son regard descendit vers son sac, puis revint à son visage. Aux yeux rouges. À la bouche trop calme. À la façon dont ses doigts tenaient la sangle comme si elle était la seule chose qui l’empêchait de se défaire.
Il ne posa pas tout de suite la mauvaise question. C’était une des raisons pour lesquelles Neve était venue ici. Tavian n’était pas parfait. Il avait ses silences, ses absences, ses fidélités compliquées et son uniforme qui le plaçait parfois du mauvais côté des portes. Mais il savait regarder avant de parler.
- Assieds-toi, dit-il doucement.
Neve obéit.
Le banc était dur. La table collait légèrement sous ses doigts. Un homme éclata de rire à quelques tables de là, un rire gras et bruyant qui mourut quand une femme lui lança une insulte. La taverne reprit son rythme autour d’eux, indifférente à la fin du monde personnel d’une fille de seize ans.
Tavian fit signe au tavernier.
- Quelque chose de chaud pour elle.
- Je n’ai pas faim, dit Neve.
- Je n’ai pas demandé si tu avais faim.
Elle faillit sourire. Presque.
Le tavernier apporta un bol malgré tout, avec un morceau de pain. Neve le fixa comme si la nourriture était un problème logique mal posé.
Tavian l’observa encore. Puis il demanda, d’une voix prudente :
- La cérémonie de remise des diplômes. Ça s’est bien passée?
Neve resta immobile. La question tomba entre eux avec une violence absurde. Pas parce qu’elle était agressive. Parce qu’elle était normale. Parce qu’elle appartenait à une autre version de la journée. Une version dans laquelle elle serait rentrée chez elle avec son diplôme, où sa mère aurait pleuré de fierté, où quelqu’un aurait peut-être dit que tout cela en valait la peine.
Elle ouvrit son sac. Elle en sortit le rouleau scellé, encore propre, encore parfait. Le ruban portait les couleurs de l’Académie. Les cachets brillaient sous la lumière jaune des lampes. Elle le posa devant Tavian.
- Ouais. Ça s’est bien passé.
Elle le dit avec un ton indifférent.
Il la regarda, puis prit le diplôme avec lenteur. Il défit le ruban. Ses yeux parcoururent les lignes. Le nom. Les mentions. Les évaluations. Les notes.
Un silence plus dense se forma autour de lui.
- Par le Souffle…
Neve baissa les yeux vers son bol et haussa les épaules. Elle connaissait ses notes. Mais elle s’en fichait.
- Ce sont des chiffres.
Tavian fronça les sourcils.
- C’est ce que ta mère voulait?
Neve eut un rire bref. Sans joie.
- Ma mère. Magister Gallus. L’Académie. Tous ceux qui pensent qu’un enfant né d’un scandale peut au moins avoir la décence d’être utile.
Le visage de Tavian se durcit à peine. Pas contre elle. Jamais contre elle.
- Magister Marlon Gallus n’a pas le droit d’exiger quoi que ce soit de toi.
- Il n’exige rien directement. C’est plus propre comme ça.
Elle posa les mains de chaque côté du bol. Ses doigts étaient froids malgré la chaleur de la taverne.
- Il n’avait pas besoin d’être là. Il n’avait pas besoin d’écrire. Il n’avait pas besoin de me reconnaître publiquement. Il suffisait que son nom existe au-dessus de ma tête. Assez proche pour m’utiliser. Assez loin pour ne jamais être responsable.
Tavian ne répondit pas. Il avait connu Marenna avant que la naissance de Neve ne transforme sa vie en campagne militaire. Il avait connu sa sœur quand elle riait plus facilement, quand elle ne mesurait pas encore chaque robe, chaque mot, chaque fréquentation selon ce qu’ils pouvaient offrir à sa fille. Il savait que Marenna aimait Neve avec une force presque douloureuse. Mais il savait aussi qu’un amour terrifié pouvait finir par tenir la gorge aussi fort qu’une main ennemie.
- Ta mère était fière? demanda-t-il.
Neve fixa la surface sombre du ragoût.
- Évidemment.
La réponse était sortie trop vite. Trop simple. Elle ferma les yeux une seconde.
- Elle était très fière.
Et voilà. Ça faisait mal. La colère aurait été plus facile. Si Marenna avait été cruelle, Neve aurait pu la détester. Si sa mère l’avait vendue, humiliée, brisée, elle aurait pu couper net, sans hésitation, sans cette douleur sale qui restait sous les côtes.
Mais Marenna l’aimait.
Elle l’aimait quand elle choisissait ses vêtements pour qu’elle ait l’air plus respectable. Elle l’aimait quand elle lui disait de ne pas parler trop fort de Dock Town devant des invités. Elle l’aimait quand elle corrigeait sa posture, quand elle lui répétait qu’une mage brillante ne devait pas gaspiller son avenir dans des ruelles qui ne lui offriraient rien.
Elle l’aimait. Et c’était précisément pour ça que Neve avait dû partir.
- C’était que le début, murmura Neve. Que maintenant les bonnes portes allaient s’ouvrir. Que certains noms finissent par peser moins lourd quand on prouve qu’on mérite sa place.
Tavian déposa le diplôme sur la table.
- Et toi? Qu’est-ce que tu veux?
Neve leva les yeux vers lui.
- Moi, je ne veux pas mériter une place dans une pièce construite pour exclure les autres.
La phrase resta là. Claire. Froide. Terriblement adulte.
Tavian ne bougea pas.
Neve continua, parce que maintenant qu’elle avait commencé, s’arrêter aurait été pire.
- J’ai passé ma vie à Dock Town. Pas dans les salons où ma mère voulait que j’atteigne. Pas dans les couloirs où les Altus parlent de pauvreté comme d’une imperfection de paysage.
Elle s’arrêta une seconde. Pas parce qu’elle hésitait. Mais parce que la vision était lourde. Et qu’elle ne voulait pas perdre le contrôle.
- J’ai vu des enfants voler du pain et se faire battre pour ça pendant que des hommes jetaient plus de nourriture que ces enfants n’en verraient en trois jours. J’ai vu des elfes baisser la tête avant même que quelqu’un leur ordonne, parce qu’ils avaient appris que regarder au mauvais endroit pouvait leur coûter des dents. J’ai vu des autorités regarder et sourire. Pas ignorer… Sourire.
Sa voix ne tremblait pas. C’était presque pire.
- Puis j’ai vu l’autre côté. Des héritiers d’Altus qui ne savaient même pas tenir un argument sans répéter celui de leur père, mais qui avaient déjà une carrière, une maison, un avenir. Des professeurs qui leur pardonnaient l’incompétence parce qu’elle portait un bon nom. Des élèves qui parlaient des elfes comme d’objets domestiques mal dressés. Des mages brillants qui utilisaient leur intelligence pour justifier l’injustice au lieu de la combattre.
Elle eut un petit sourire, mince et amer.
- Et moi, j’étais là. Trop Gallus pour être ordinaire. Trop Volca pour être Altus. Trop Dock Town pour être respectable. Trop brillante pour qu’on me laisse disparaître.
Tavian baissa les yeux. Il avait souvent eu envie de dire tout cela à Marenna. Jamais avec autant de précision. Jamais avec autant de sang sous les mots.
- Ta mère voulait te protéger, dit-il enfin.
- Je sais.
Il la regarda.
Neve soutint son regard, et ce fut là qu’il comprit que la blessure était plus profonde que de la colère.
- Je sais, répéta-t-elle plus doucement. C’est ça, le problème.
Elle prit enfin le morceau de pain, mais ne le mangea pas. Elle en arracha une miette du bout des doigts.
- Elle croit que monter assez haut va me protéger du système. Elle ne comprend pas que monter, c’est accepter que le système ait raison. Qu’il existe un endroit plus haut où les gens valent plus. Un endroit d’où on peut regarder les autres se noyer et appeler ça une réussite.
Tavian inspira lentement.
- Marenna n’a pas eu une vie facile.
- Je sais aussi.
Cette fois, il y eut une pointe dans la voix de Neve. Pas assez pour être irrespectueuse. Juste assez pour rappeler qu’elle n’était pas une enfant à qui on expliquait la douleur des adultes comme une excuse absolue.
- Je sais qu’elle a eu peur. Je sais qu’elle a été humiliée. Je sais qu’elle a dû survivre aux regards, aux rumeurs, à la pauvreté. Je sais qu’elle a bâti chaque plan pour moi avec l’idée que si j’étais assez parfaite, personne ne pourrait me jeter dans la boue.
Elle posa la miette de pain sur la table.
- Mais je suis née dans la boue, Tavian. J’y ai grandi. Et j’y ai vu des gens meilleurs que la moitié des nobles de cette ville.
Le prénom, sans le “oncle”, lui échappa naturellement.
Tavian ne le corrigea pas.
Neve détourna les yeux vers la salle. Une serveuse passait entre les tables avec une habileté épuisée. Un homme au manteau troué comptait ses pièces avant de commander. Deux Templiers riaient trop fort près du feu, leurs voix épaisses d’alcool. Plus loin, un elfe balayait un verre brisé, tête basse, invisible à tous sauf à ceux qui savaient regarder.
Neve le regarda un instant. Puis elle revint à Tavian.
- Je ne vais pas vivre ma vie comme une preuve.
Il y eut un silence.
Tavian posa une main sur le diplôme. Pas pour le lui rendre. Pas encore.
- Qu’est-ce que tu as dit à ta mère?
La bouche de Neve se serra. Pour la première fois depuis son arrivée, quelque chose vacilla dans son visage.
- Que je ne veux plus rien savoir de Magister Gallus. Que je ne solliciterais pas ses contacts. Que je ne porterais pas son nom comme une clef. Que je ne deviendrais pas la fille brillante et acceptable qu’elle voulait présenter à ceux qui l’avaient méprisée.
Elle avala difficilement.
- Je veux rester à Dock Town.
Tavian ferma les yeux un instant.
- Neve…
- Pas pour me punir. Pas par romantisme stupide. Je sais ce que c’est. Je sais que c’est sale, dangereux, injuste, que les gens y meurent plus jeunes et que personne ne s’en souvient sauf ceux qui doivent marcher autour des corps.
Elle se pencha légèrement vers lui.
- C’est justement pour ça que je veux rester.
Son regard était clair maintenant. Rouge, oui. Fatigué. Mais clair.
- Je veux être utile. Pas décorative. Pas exceptionnelle dans une salle remplie de gens qui applaudissent parce qu’une enfant issue d’un scandale a appris à parler comme eux.
Elle reprit son air avant de balancer le reste.
- Je veux aider ceux qui n’ont personne. Je veux comprendre les crimes que les autorités classent trop vite. Je veux trouver les disparus dont personne ne prononce le nom. Je veux prouver que la justice ne devrait pas dépendre du quartier où quelqu’un est né.
Tavian la regarda longtemps. Puis il eut un sourire triste.
- Tu parles comme quelqu’un qui a déjà choisi son champ de bataille.
- Je l’ai choisi il y a des années.
Le Templier rigola maintenant.
- Et tu as seize ans.
- Oui?
- Ça compte.
- Je sais.
- Non, dit-il doucement. Je ne crois pas que tu le saches autant que tu le penses.
Neve se raidit.
Tavian leva une main, calme.
- Je ne dis pas que tu as tort. Je dis que tu es jeune, et que cette ville adore broyer les gens qui ont raison trop tôt.
Cette fois, Neve ne répondit pas tout de suite. Parce que ça, elle le savait. Elle savait que la lucidité ne protégeait de rien. Elle savait qu’être brillante ne suffisait pas quand quelqu’un avec plus de pouvoir décidait de vous effacer. Elle savait que Dock Town avait des ruelles où même les cris semblaient se perdre avant d’atteindre les fenêtres. Mais elle savait aussi que partir aurait été une forme de trahison.
Tavian poussa le diplôme vers elle.
- Tu as raison sur une chose. Ta mère a écrit des objectifs pour toi avant que tu sois assez vieille pour tenir une plume.
Neve effleura le parchemin sans le reprendre.
- Et sur les autres?
Il eut un faible sourire.
- Tu es aussi pénible qu’à huit ans.
- Je préfère “cohérente”.
- Bien sûr.
Le sourire disparut lentement.
- Sur les autres… tu n’as pas tort. Mais avoir raison ne te donnera pas un lit ce soir.
Neve resta silencieuse.
Tavian se pencha un peu.
- Tu as un endroit où aller?
Elle hésita. Une demi-seconde de trop.
- Je vais me débrouiller.
- Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
- Non.
Le mot sortit enfin. Petit. Presque inaudible. Et pour la première fois depuis qu’elle avait franchi la porte, Neve eut vraiment seize ans. Pas dans sa voix. Pas dans son intelligence. Dans cette minuscule absence de plan, coincée entre sa fierté et sa fatigue.
Tavian repoussa son bol.
- Je pars demain matin pour une mission, dit-il. Et je ne vais pas prétendre que j’ai les moyens de résoudre ta vie entre deux bouchées de ragoût.
Il fit signe au tavernier, puis sortit quelques pièces de sa bourse.
- Mais cette chambre est payée jusqu’à demain. Je vais la prolonger d’une semaine.
Neve secoua aussitôt la tête.
- Mon oncle, non. Je suis pas venu pour…
- Tu es ma nièce.
Elle le fixa. Il soutint son regard.
Après quelques secondes, elle détourna les yeux avec agacement.
- C’est temporaire, dit-il. Une semaine. Pas une cage. Pas une dette. Pas une charité.
- Ça ressemble beaucoup aux trois, répondit-elle.
- Alors appelle ça une position défensive.
Neve cligna des yeux.
Tavian haussa une épaule.
- Tu veux mener une guerre contre toute une ville injuste? Commence par ne pas dormir dehors la première nuit.
Elle aurait voulu avoir une réponse. Une bonne. Une sèche. Une de celles qui fermaient une conversation avec élégance. Elle n’en trouva pas. Alors elle fixa son bol, et cette fois, elle arracha un morceau de pain plus gros.
Le tavernier revint. Tavian échangea quelques mots avec lui, régla la chambre, demanda de l’eau chaude. Neve écouta sans intervenir, parce qu’elle craignait trop que sa voix se brise si elle essayait de remercier.
Quand le tavernier repartit, Tavian resta silencieux un moment. Puis il dit :
- Ta mère va venir me contacter.
Neve ferma les yeux.
- Il y a de bonne chance.
- Elle va être furieuse. Contre moi aussi.
- Probablement moins que contre moi.
- Oh, tu sous-estimes le talent de Marenna pour distribuer sa colère.
Un souffle passa par le nez de Neve. Presque un rire.
Puis Tavian reprit, plus sérieux :
- Je lui dirai pas où tu es.
Neve le regarda.
- Mais si elle me demande si je t’ai vue, je ne mentirai pas.
- Je ne te le demanderais pas.
Il y avait entre eux cette forme étrange de respect qui n’avait jamais eu besoin de beaucoup de mots.
Tavian prit son verre, mais ne but pas.
- Elle t’aime, Neve.
Elle ne répondit pas. Elle faillit le faire. Par orgueil. Par habitude. Parce que la peur, à l’Académie, devenait une faiblesse, et à Dock Town, une information dangereuse.
Tavian hocha lentement la tête.
- Bien.
Elle releva les yeux.
- Les gens qui n’ont pas peur à Minrathie meurent vite. Ceux qui ont peur, mais qui avancent quand même… ceux-là ont une chance.
Neve resta très immobile. Puis elle murmura :
- Je ne veux pas devenir comme eux.
Tavian n’eut pas besoin de demander qui étaient “eux”. Les Altus. Les autorités. Les mages trop à l’aise dans le privilège. Les gens qui trouvaient des raisons élégantes pour ne pas regarder la souffrance. Les adultes qui appelaient ambition ce qui ressemblait trop souvent à de la lâcheté bien habillée.
- Alors rappelle-toi pourquoi tu es partie, dit-il. Pas seulement ce que tu refuses. Ce que tu choisis.
Elle baissa les yeux. Dans la taverne, quelqu’un recommença à rire. La serveuse passa avec trois chopes en équilibre. L’elfe avait fini de balayer le verre et disparaissait déjà vers l’arrière-salle, aussi silencieux qu’une ombre qu’on avait dressée à s’excuser d’exister. Neve le suivit du regard.
- Je choisis ceux qu’on oublie.
Tavian ne répondit pas tout de suite. Puis il hocha la tête.
- Alors mange.
Elle le regarda, perplexe.
- C’est ta réponse?
- Pour ce soir, oui. Demain, tu pourras choisir les oubliés, défier la hiérarchie tevintide, humilier moralement des nobles et rendre ta mère folle d’inquiétude. Ce soir, tu manges. Et tu as un toit.
Neve resta sérieuse une seconde. Puis un rire lui échappa. Un vrai, cette fois. Petit. Fatigué. Mouillé sur les bords. Mais réel.
Tavian sourit aussi, avec une tristesse discrète.
Elle prit enfin une cuillère de ragoût. Il était trop salé. Vraiment trop salé. Elle grimaça.
- C’est mauvais.
- Très.
- Pourquoi tu m’as dit de manger?
- Parce que c’est chaud.
Neve observa le bol comme si cette explication, contre toute attente, était suffisante. Puis elle mangea une autre cuillerée. Pendant quelques minutes, ils ne parlèrent plus.
Tavian replia soigneusement le diplôme et le lui rendit. Neve le remit dans son sac, mais cette fois elle ne le traita pas comme un objet inutile. Elle le glissa entre deux vêtements, à l’abri. Pas parce qu’il représentait le rêve de sa mère. Pas parce qu’il portait une valeur aux yeux de Magister Gallus. Parce qu’il était à elle. Elle l’avait gagné. Et elle déciderait seule de ce qu’il signifiait.
Quand elle eut fini la moitié du bol, Tavian posa une clé sur la table.
- Deuxième étage. Troisième porte à droite. La serrure coince, il faut soulever un peu la poignée.
Neve prit la clé. Ses doigts frôlèrent ceux de Tavian, et ce simple contact faillit faire remonter les larmes. Elle serra la clé dans sa paume.
- Merci.
Le mot était presque trop petit pour tout ce qu’il contenait. Tavian l’accepta quand même. Puis il se leva pour reprendre son plastron. Il avait l’air fatigué, lui aussi. Plus que dans ses histoires. Moins invincible que lorsqu’elle était enfant. Avant qu’elle monte, il ajouta :
- Neve.
Elle se retourna.
- Tu n’es pas une honte pour son nom.
Elle comprit qu’il parlait de Gallus. Son expression se ferma, par réflexe.
- Oh, je me fou de lui autant qu’il se fou de moi, avoua-t-elle. Gallus est peut-être son nom, mais c’est aussi le mien… alors je vais faire ce que je veux avec.
Tavian ne répondit pas. Mais ses yeux brillaient de fierté. Il la laissa partir, et profita de sa dernière nuit de congé dans la taverne.
Alors elle monta les escaliers, la clé serrée dans la main, son sac sur l’épaule, son diplôme contre quelques chemises pliées, et la certitude douloureuse d’avoir perdu une maison sans encore en avoir trouvé une autre.
En bas, la taverne continuait de vivre. Minrathie continuait de dévorer ses pauvres, de protéger ses puissants, d’humilier ses elfes, de récompenser les bons noms et d’enterrer les autres. Mais au deuxième étage d’une taverne trop chaude, dans une chambre payée pour une semaine, une fille de seize ans posa son sac au pied d’un lit étroit.
Puis elle s’assit. Et, pour la première fois depuis qu’elle avait quitté sa mère, Neve Gallus cessa d’avancer. Ses épaules tremblèrent. Elle porta une main à sa bouche pour étouffer le bruit. Pas parce qu’elle regrettait. Parce que même les bonnes décisions pouvaient faire horriblement mal.