Le premier son fut l’eau. Une goutte. Puis une autre. Puis une autre encore, quelque part très loin au-dessus d’elle, ou peut-être très près, Neve n’aurait pas su dire. Le bruit tombait dans le noir avec une régularité obscène, presque paisible, comme si les catacombes n’avaient pas remarqué ce qui venait de se passer en leur sein. Comme si la pierre, les ossements, les vieux murs imprégnés d’humidité et de secrets n’avaient aucune intention de lui offrir ne serait-ce qu’un instant de respect.
Neve ouvrit les yeux.
Pendant une seconde, elle crut ne pas les avoir ouverts. Le noir était presque complet. Pas le noir d’une chambre sans chandelle. Pas le noir d’une ruelle de Dock Town après l’extinction des torches. Non. C’était un noir souterrain, épais, sale, qui semblait s’être déposé sur le monde comme une couche de suie. Un noir qui avait du poids. Qui collait à la peau, aux cils, à la langue.
Elle inspira. Et regretta aussitôt. L’odeur lui entra dans la gorge avec une brutalité qui lui arracha un haut-le-cœur.
Sang. Cendre. Chair brûlée. Vieille pierre mouillée. Encens bon marché. Et, sous tout ça, quelque chose de plus ancien, plus métallique, plus magique. Une odeur de lyrium corrompu ou de sang utilisé comme encre. Quelque chose qui n’aurait jamais dû être respiré par un être vivant.
Neve voulut bouger. Son corps refusa.
Pas complètement. Pas assez pour qu’elle puisse se permettre de paniquer tout de suite. Mais assez pour que sa première tentative se transforme en un frisson violent, incontrôlable, qui remonta de ses épaules jusque dans sa mâchoire. La douleur arriva ensuite. Pas d’un seul coup. Ce ne fut pas une vague. Une vague, au moins, avait une direction.
La douleur de Neve était partout.
Dans ses côtes, là où elle avait heurté le sol quand le contre-coup du rituel l’avait projetée comme une poupée de chiffon. Dans son dos, où la pierre avait laissé des bleus qu’elle ne voyait pas mais sentait à chaque respiration. Dans son bras gauche, engourdi d’avoir été coincé sous elle pendant des heures. Dans sa tête, surtout, où chaque battement de cœur frappait l’intérieur de son crâne avec la patience d’un marteau.
Mais… il y avait autre chose. Une douleur qui n’était pas partout. Une douleur qui avait une forme. Un centre. Une absence.
Neve resta parfaitement immobile.
Ses yeux, lentement, s’habituèrent au presque rien qui restait de lumière. Le rituel avait dû consumer les dernières flammes en se refermant. Ici et là, des braises rouges respiraient encore dans des coupelles renversées, trop faibles pour éclairer la salle, assez vivantes pour découper des silhouettes.
Un pilier brisé. Une arche humide. Des chaînes. Des corps.
Neve tourna très légèrement la tête. Les sacrifiés étaient toujours là. Bien sûr qu’ils étaient toujours là. Les morts ne partaient pas simplement parce qu’on avait empêché leur mort de servir à quelque chose de pire.
Ils étaient étendus autour du cercle, dans les positions absurdes où la magie les avait laissés. Certains sur le dos. Certains sur le côté. Certains attachés encore aux dalles par des liens imbibés de sang séché. Leurs visages disparaissaient dans l’ombre, mais Neve n’avait pas besoin de les voir précisément. Elle les avait déjà vus. Avant. Pendant.
Elle les avait comptés en entrant. Elle les avait comptés parce qu’elle comptait toujours. Parce que les chiffres étaient utiles. Parce que les chiffres gardaient la peur à distance. Onze victimes. Onze morts avant même qu’elle arrive. Onze personnes qu’elle n’avait pas pu sauver. Mais une ville entière qu’elle avait peut-être sauvée. Peut-être. C’était le genre d’équilibre que les imbéciles appelaient une victoire.
Neve essaya d’avaler, mais sa bouche était sèche. Sa langue avait le goût du fer. Elle avait dû se mordre en tombant.
- Super, souffla-t-elle.
Sa voix n’était qu’un râle. Elle tenta de rire. Rien ne sortit. Sa poitrine protesta, et l’effort lui tira une grimace si vive qu’elle dut fermer les yeux. Super. Elle était vivante.
Dock Town n’était pas en train de s’ouvrir en deux sous un rituel de sang instable bricolé par un mage trop ambitieux et trop stupide pour comprendre la moitié des forces qu’il manipulait.
Le mage, lui, était parti. Évidemment. Il avait fui pendant qu’elle s’occupait du chaos magique. Il avait fui quand il a compris qu’il perdait et que l’arrêt du rituel serait dangereux. Évidemment.
Neve inspira par le nez, lentement, par discipline plus que par calme. Une inspiration. Une expiration. Encore une. Elle devait évaluer. Elle savait faire ça.
Évaluer, c’était survivre.
Le bras droit répondait. Mal, mais il répondait. Les doigts bougeaient. La main gauche aussi, après quelques secondes de picotements atroces. Les côtes douloureuses, peut-être fêlées, mais elle respirait. Tête lourde, probablement commotion légère. Vision trouble. Épuisement magique extrême.
Sa magie était là, quelque part en elle, mais basse. Très basse. Une lueur bleue au fond d’un puits. Elle pouvait la sentir trembler, froide et brillante, tentante.
Non. Pas maintenant.
Lancer le moindre sort dans cet état, au milieu des restes d’un rituel de sang, aurait été le genre de décision qu’on inscrivait ensuite sur une pierre tombale avec une formule polie.
« Ici repose Neve Gallus, morte parce qu’elle n’a pas su s’arrêter deux minutes avant de recommencer à faire l’idiote. »
Elle rouvrit les yeux.
Puis, lentement, très lentement, elle baissa le regard. Elle vit d’abord sa jambe gauche. Poussiéreuse. Écorchée. Tremblante. Entière.
Son souffle se coinça.
Son regard glissa vers la droite. Pendant une seconde, son esprit refusa d’assembler les formes. Il y avait sa cuisse. Son genou. Puis… rien de normal. Le bas de sa jambe droite n’était plus là.
La coupure se trouvait environ six pouces sous le genou. Pas une plaie ouverte comme une blessure de lame. Pas un chaos rouge et humide. Le rituel avait pris son paiement avec une précision monstrueuse. La chair avait été brûlée, scellée, cautérisée par la magie au moment même où elle avait été arrachée. Les contours étaient sombres, durcis, striés de veines noires et rouge brun. Une cicatrice impossible qui n’était pas encore une cicatrice.
Une terminaison. Une sentence.
Neve ne cria pas. Pas tout de suite. Son corps se figea d’une manière si complète que même sa douleur sembla retenir son souffle avec elle. Elle regarda. Elle regarda longtemps. Assez longtemps pour que son esprit produise une remarque absurde, nette, parfaitement inutile.
« La botte était perdue. »
Puis une autre pensée.
« Mon pied. »
Puis une autre.
« Je n’ai plus de pied. »
Et enfin, plus profonde, plus froide, plus vaste :
« Je n’ai plus de jambe. »
Quelque chose se fendit en elle. Neve porta une main à sa bouche. Ses doigts étaient sales, couverts de poussière et de sang séché, mais elle ne le remarqua pas vraiment. Elle appuya ses jointures contre ses lèvres comme si elle pouvait retenir ce qui montait.
« Non. »
« Non, non, non. »
Elle avait vu des blessures. Elle avait suivi des traces de sang dans des ruelles. Elle avait interrogé des gens qui avaient perdu des doigts, des oreilles, des dents, des proches, des années de leur vie. Dock Town mâchait les gens et recrachait ce qui restait. Neve le savait. Elle l’avait toujours su.
Mais savoir qu’une horreur existait n’avait rien à voir avec le moment où elle entrait dans votre propre corps et s’installait là comme une nouvelle loi. Elle n’avait plus de jambe droite.
« Elle n’avait plus de jambe droite. »
La phrase tournait sans changer, trop simple pour être combattue.
Ses yeux brûlèrent. Elle cligna des paupières, furieuse contre elle-même, furieuse contre la douleur, contre le noir, contre ce silence rempli de morts.
- Non, murmura-t-elle.
Le mot s’effondra dans la salle. Personne ne répondit.
Elle n’avait jamais eu beaucoup de patience pour les crises. Pas les siennes, surtout. Les crises coûtaient du temps. Les crises faisaient perdre des occasions. Les crises étaient un luxe pour les gens qui avaient quelqu’un à appeler, quelqu’un pour venir, quelqu’un pour payer le guérisseur, le loyer, la nourriture, les dégâts.
Neve n’avait pas ce luxe.
Et c’était peut-être ça, le plus terrifiant. Pas la douleur. Pas le noir. Pas même les cadavres qui l’entouraient. C’était l’avenir qui venait de se réduire d’un coup, brutalement, comme une porte qu’on refermait sur ses doigts.
« Comment est-ce qu’elle allait marcher? Comment est-ce qu’elle allait courir? Comment est-ce qu’elle allait se battre? Comment est-ce qu’elle allait poursuivre un suspect dans les ruelles de Dock Town, grimper un balcon rouillé, traverser un toit humide, reculer devant une lame, esquiver un sort? Comment est-ce qu’elle allait protéger qui que ce soit? Comment est-ce qu’elle allait travailler assez pour manger? Payer son appartement? Garder son travail? Payer des bottes, des bandages, un guérisseur, une prothèse, si même elle pouvait en trouver une qui ne coûte pas le prix d’une vie entière? »
L’image de son petit logement lui traversa l’esprit avec une cruauté inattendue. Le lit étroit. Les murs trop minces. Le coin où elle gardait ses notes. Sa réserve de café bon marché. Les livres qu’elle avait acquis un par un.
Elle se vit incapable d’y monter les escaliers. Incapable de travailler. Incapable de gagner assez. Incapable de rester.
La peur changea de forme. Elle n’était plus seulement une réaction. Elle devint calcul. Loyer. Nourriture. Sécurité. Réputation. Mobilité. Utilité. Survie. Chaque mot tombait comme une pièce dans une balance déjà trop lourde.
Elle avait dix-huit ans. Dix-huit ans, et tout ce qu’elle avait arraché au monde, elle l’avait arraché avec ses mains, son intelligence, sa magie, son entêtement et ses deux jambes. Maintenant, elle en avait une de moins.
Un rire étranglé lui échappa. Il sonna affreusement dans le noir. Trop proche d’un sanglot.
- Bravo, Gallus, souffla-t-elle. Vraiment. Belle enquête. Très propre. Presque pas de conséquences.
Sa voix trembla sur le dernier mot. Presque. Elle serra les dents si fort que sa mâchoire protesta.
Elle aurait voulu être en colère.
C’était plus facile, la colère. La colère avait une direction. On pouvait la lancer contre quelqu’un. Contre le mage du sang, par exemple. Contre son sourire lorsqu’il avait compris qu’il n’avait plus le contrôle du rituel. Contre sa lâcheté lorsqu’il avait choisi de fuir au lieu d’assumer la catastrophe qu’il avait ouverte sous la ville.
Elle voulait le haïr. Elle le haïssait. Mais sous la colère, il y avait la vérité. Elle était entrée seule. Elle n’avait pas attendu de renfort. Elle avait cru pouvoir gérer. Parce qu’elle gérait toujours. Parce que Dock Town n’avait pas le temps d’attendre que des gens plus sages ou mieux équipés décident que ses habitants méritaient d’être sauvés.
Parce que si elle avait fait demi-tour, si elle avait perdu une heure, peut-être que le rituel aurait atteint la ville. Peut-être que des centaines de gens seraient morts. Peut-être que les rues qu’elle connaissait se seraient remplies de cris.
Peut-être. Le mot était une lame. Peut-être.
Elle avait payé un prix pour empêcher une catastrophe qui n’arriverait peut-être jamais maintenant. Et personne ne saurait jamais exactement ce qu’elle avait évité. Personne ne viendrait regarder sa jambe manquante en disant : oui, cela valait la peine. Non. Les gens la regarderont avec pitié. Et pour la jeune femme c’était bien pire.
Mais pour l’heure, il n’y aurait que la douleur et la marche impossible jusqu’à la sortie. Ou ce qu’elle croyait être l’entrée.
Les catacombes semblaient différentes dans le noir. Le rituel avait soufflé les repères. Certaines marques de givre laissées pendant le combat avaient fondu. Les torches étaient mortes. Les ombres avalaient les arches l’une après l’autre. Le corridor par lequel elle était arrivée n’était plus qu’un rectangle noir parmi d’autres rectangles noirs.
Elle avait marché au moins vingt minutes pour arriver ici.
Vingt minutes avec deux jambes, de la lumière, assez d’énergie pour rester alerte, et la certitude arrogante de pouvoir repartir.
Maintenant, il fallait remonter. Avec une jambe. Sans lumière. Sans magie. Au milieu des morts. Avec peut-être un mage de sang quelque part dehors, vivant, libre, assez malin pour comprendre qu’il devait disparaître avant qu’elle puisse prononcer son nom.
Neve ferma les yeux une seconde. Pas pour prier. Elle n’avait pas assez de respect pour les dieux, anciens ou nouveaux, pour leur offrir ce moment. Elle ferma les yeux pour ne pas perdre le peu de contrôle qui lui restait.
- D’accord, dit-elle dans un souffle. D’accord.
Le mot n’était pas une acceptation. C’était une trêve. Une petite trêve avec la panique. D’abord, ne pas mourir ici. Le reste pouvait s’effondrer plus tard.
Elle se redressa sur les coudes. Le monde explosa en douleur.
Elle eut juste le temps de tourner la tête avant de vomir sur la pierre, un mélange acide et presque vide qui lui brûla la gorge. Son ventre se contracta encore, inutilement, puis encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des spasmes.
Quand ce fut terminé, elle resta penchée, tremblante, une main plaquée contre le sol froid. La pierre sous ses doigts était humide. Pas seulement d’eau.
Elle ne regarda pas.
- Venhedis, murmura-t-elle.
Elle essuya sa bouche du revers de la main, puis força son esprit à revenir à la plaie.
Il fallait la protéger. Même cautérisée, même scellée par magie, ce n’était pas une garantie. La surface brûlée pouvait se fendre. Elle pouvait s’infecter. Elle pouvait heurter la pierre. Elle pouvait recommencer à saigner. Elle pouvait…
Neve inspira brusquement. Pas cette liste-là. Pas maintenant.
Elle arracha un morceau de tissu de sa manche. Ses doigts tremblaient trop. Elle dut s’y reprendre trois fois. Le tissu se déchira enfin avec un bruit sec, affreusement banal. Elle en arracha un autre, puis un autre, jusqu’à ce que sa manche ne soit plus qu’une loque.
Elle se pencha vers sa jambe droite. Le mouvement lui demanda un courage qu’elle n’aurait jamais admis à voix haute. Voir la blessure de plus près fut pire.
Non pas parce que c’était plus sanglant. Ça ne l’était presque pas. C’était justement le problème. La magie avait fait un travail trop propre, trop cruel. La chair et les nerfs avaient été fermés par une chaleur qui n’appartenait pas au feu. Le bord de la plaie dessinait une ligne irrégulière, noire par endroits, rouge sombre à d’autres. Des filaments de magie éteinte, comme des veines de cendre, couraient encore sur la peau sous son genou.
Le rituel avait mordu. Puis il avait refermé la bouche.
Neve appuya le tissu autour du moignon sans serrer directement sur la surface brûlée. La douleur remonta si vite qu’elle eut l’impression qu’une main invisible lui arrachait encore la jambe, lentement, pour le plaisir.
Cette fois, un son lui échappa. Pas un cri. Un gémissement bref, étranglé, immédiatement avalé par ses dents serrées. Elle resta penchée, tremblante, les yeux remplis de larmes qu’elle refusait de laisser tomber.
- Ferme-la, souffla-t-elle à son propre corps. Ferme-la, j’ai compris.
Son corps ne ferma pas la moindre chose.
Elle fit quand même le bandage. Mal. Pas assez propre. Pas assez stable. Mais suffisant pour créer une barrière entre la plaie et le sol. Ensuite, elle chercha un bâton. Ou une arme. Ou n’importe quoi pour l’aider à se relever et se trainer hors d’ici.
Sa main trouva un morceau de bois fendu. Une hampe de torche brisée, peut-être. Trop courte pour servir de vraie béquille, mais assez solide pour aider un peu. Elle le tira vers elle. Le bruit du bois sur la pierre résonna dans la salle.
Quelque chose bougea dans l’ombre. La jeune femme se figea. Son cœur se mit à battre si fort qu’elle l’entendit dans ses oreilles. Encore un bruit. Petit. Grattant. À sa gauche. Elle tourna la tête. Une forme basse passa entre deux corps, rapide et furtive. Un rat. Puis un autre.
Neve laissa échapper l’air qu’elle retenait.
- Bien sûr, dit-elle d’une voix basse et rauque.
Mais sa main se referma plus fort sur le morceau de bois.
Les rats n’étaient pas le problème. Pas encore. Le problème, c’était tout ce qui pouvait les suivre. Les catacombes de Minrathie n’étaient pas vides. Elles ne l’étaient jamais. Il y avait des contrebandiers, des fous, des cultistes, des esclaves en fuite, des choses oubliées par les mages et trop têtues pour mourir. Il y avait des portes qu’on n’ouvrait pas. Des tunnels qu’on évitait. Des endroits où l’air changeait sans raison.
Et maintenant elle était ici, incapable de courir.
Cette pensée faillit la briser plus sûrement que la douleur. Incapable de courir. La jeune femme se força à ramper. Au début, ce fut humiliant. Puis ce fut pire.
Chaque mouvement demandait une négociation avec son propre corps. Elle avançait sur les mains et le genou gauche, traînant sa jambe droite avec une précaution maladroite, incapable de trouver une position qui ne tire pas sur la blessure. Le bandage frottait malgré elle. La pierre était froide sous ses paumes, granuleuse, coupante par endroits. De petits éclats s’enfonçaient dans sa peau. Sa respiration devenait trop bruyante dans le corridor.
Elle passa près du premier corps. Elle essaya de ne pas le toucher. Elle échoua.
Sa main glissa sur un tissu poisseux. Elle retira les doigts avec un sursaut qui lui arracha un cri muet. Son épaule heurta la pierre. Son moignon bougea trop. La douleur la transperça.
Cette fois, les larmes coulèrent. Elle ne put pas les retenir.
Elle resta là, à moitié couchée entre le cercle rituel et les cadavres, une main plaquée contre sa bouche, secouée par des sanglots silencieux qui lui faisaient mal aux côtes.
Elle pleurait de douleur. De rage. De peur. Et parce qu’une partie d’elle, petite, terrible, beaucoup trop jeune, voulait que quelqu’un vienne.
Quelqu’un. N’importe qui. Son oncle Tavian. Un ‘‘ami’’. Un voisin. Un passant. Même un imbécile de garde incapable de distinguer un rituel de sang d’un égout bouché. Même sa mère.
Quelqu’un qui dirait son nom. Quelqu’un qui la sortirait de là.
Mais personne ne savait où elle était. Personne sauf Damien, le vieux pêcheur, un informateur. Mais la jeune femme ne lui avait précisé qu’elle n’irait que jeter un œil. Elle n’avait laissé qu’une piste vague. Une intuition. Assez pour être brillante si elle survivait. Pas assez pour être retrouvée si elle ne revenait pas. La détective cynique, toujours deux pas devant les autres. Très utile, quand on mourait trois niveaux sous terre.
Elle finit par baisser sa main.
- Debout, dit-elle.
Sa voix tremblait. Elle détesta ça.
- Debout, putain.
Elle n’était pas vraiment capable de se mettre debout. Pas encore. Mais elle pouvait atteindre le mur.
Elle rampa jusqu’à la paroi la plus proche, laissant derrière elle une trace irrégulière de poussière déplacée. Elle prit appui sur la pierre. La surface était humide, couverte de mousse froide. Ses doigts glissèrent. Elle trouva une fissure, y accrocha ses ongles, et poussa sur sa jambe gauche.
Le monde bascula.
Pendant une seconde, elle fut debout. Ou presque. Un équilibre absurde, fragile, qui reposait sur une seule jambe tremblante, un morceau de bois trop court et un mur indifférent.
Sa tête tourna immédiatement. Le corridor pencha. Les braises du rituel devinrent des étoiles rouges dans sa vision. Elle appuya son front contre la pierre froide et inspira par petits coups.
- Facile, murmura-t-elle. Ridiculement facile. Je recommande l’expérience à tous les mages trop confiants.
Sa voix se brisa sur la fin. Elle resta ainsi longtemps.
Puis elle fit un saut. Pas un vrai saut. Un déplacement misérable, désordonné. Sa jambe gauche poussa, son épaule racla le mur, le morceau de bois frappa le sol trop tard. Son corps avança d’un pas et demi avant de s’écraser contre la pierre.
Mais elle avait avancé.
La jeune femme fixa le tunnel devant elle. Le noir semblait s’étirer à l’infini.
- D’accord, souffla-t-elle.
Un autre saut. La douleur.
Un autre. La nausée.
Un autre. Son souffle.
Un autre. La peur de tomber.
Elle dut s’arrêter après six. Six déplacements. Peut-être dix pieds. Même pas. Son corps était déjà couvert de sueur froide. Sa jambe gauche tremblait si violemment qu’elle menaçait de céder.
Vingt minutes de marche. Une éternité de sauts.
Elle se laissa glisser contre le mur avant de tomber pour de bon. Le choc sur le sol fut trop dur. Elle étouffa un cri contre son poignet.
Son moignon heurta presque la pierre. Presque. Ce presque lui fit plus peur que la chute.
Elle se recroquevilla aussitôt autour de sa jambe blessée, comme si elle protégeait quelque chose de fragile. Ce qui était absurde. Il n’y avait plus rien à protéger, son esprit lui cracha : mais si. Il restait le genou. Il restait sa vie. Il restait tout ce qui pouvait encore être sauvé. Cette pensée la frappa avec une violence étrange. Tout ce qui pouvait encore être sauvé.
Neve resta au sol, respirant trop vite, les yeux fermés.
Le silence autour d’elle n’était pas vide. Il avait changé. Dans la salle du rituel, le silence était lourd, saturé de mort. Dans le corridor, il était plus vaste. Plus profond. Il portait des échos lointains. Des gouttes d’eau. Des craquements de pierre. Le souffle presque imperceptible de l’air venant de tunnels secondaires.
Et peut-être… Neve ouvrit les yeux. Elle tendit l’oreille. Là. Très loin. Un bruit. Pas une goutte. Pas un rat. Quelque chose qui raclait. Ou quelqu’un.
Son cœur s’arrêta presque.
Elle resta immobile, une main posée sur sa bouche pour étouffer sa respiration. Le bruit revint. Faible. Irrégulier. Comme un pied traîné sur la pierre. Ou une chaîne. Ou son imagination, nourrie par l’épuisement et la peur.
Neve regarda derrière elle. Le tunnel était noir.
Le morceau de bois était à portée de main. Elle le saisit. Sa magie remua en elle, instinctive, glaciale, prête à répondre à la terreur. Non. Pas de magie. Pas maintenant. Si elle lançait un sort et s’effondrait ensuite, elle ne se relèverait pas.
Le bruit cessa. Neve attendit. Une seconde. Deux. Dix. Rien. Elle finit par expirer si lentement que sa poitrine trembla.
- Si tu es réel, dit-elle dans le noir, tu attendras ton tour.
La phrase n’avait aucun mordant. Mais elle était à elle. Elle la garda.
Elle recommença à ramper. Cette fois, elle choisit le sol. Le mur lui permettait d’aller plus vite sur quelques mètres, mais chaque tentative debout risquait de la faire tomber sur la plaie. Ramper était plus lent. Plus sale. Plus humiliant. Plus sûr.
Elle avança donc comme ça. Main droite. Main gauche. Genou gauche. Traîner la droite. Pause. Respirer. Recommencer.
Parfois, elle trouvait une partie du tunnel assez sèche pour avancer sans glisser. Parfois, sa paume tombait dans une flaque glacée. Une fois, quelque chose de mou céda sous ses doigts et elle dut se mordre l’intérieur de la joue pour ne pas hurler. Elle ne regarda pas ce que c’était. Elle n’avait plus assez de courage à gaspiller sur les détails.
Au bout d’un moment, ses pensées cessèrent d’être ordonnées. Elles devinrent des fragments. Pas mourir ici. Gauche. Main. Respire. La plaie tient. Peut-être. Pas de magie. Pas dormir. Surtout pas dormir. Si elle s’arrêtait trop longtemps, elle ne repartirait pas. Elle le savait avec une certitude tranquille.
L’épuisement voulait l’emporter. Il lui parlait avec douceur. Il lui disait que le sol était froid, oui, mais stable. Qu’elle pouvait fermer les yeux une minute. Une seule. Que personne ne lui demanderait de prouver quoi que ce soit pendant une minute.
La jeune femme connaissait ce genre de mensonge. La ville entière était construite dessus. Juste une minute. Juste une exception. Juste cette fois. Et puis on ne se relevait plus.
Elle avança. À un carrefour, elle s’arrêta trop longtemps. Trois tunnels s’ouvraient devant elle. Dans le noir, ils se ressemblaient tous. Neve posa son front contre son avant-bras. Non. Non, elle ne pouvait pas se perdre. Pas maintenant. Elle força sa mémoire à revenir.
Elle était entrée par la gauche? Non. Elle avait tourné à droite après la statue cassée. Puis descendu deux volées. Puis passé sous une arche avec des inscriptions effacées. Puis… Sa tête pulsa. La douleur brouillait les repères.
Elle leva lentement la main et toucha le mur. Les balises. Le Mage du sang les avait laissées en entrant. Elle ferma les yeux. Un rire tremblant lui échappa.
- Ah, ce salaud, dit-elle. Tu vois? Parfois, tu es pénible d’une manière utile.
Neve prit le tunnel de gauche. Plus loin, l’air changea. À peine. Mais elle le sentit. Moins stagnant. Plus froid. Un souffle descendant. La sortie n’était pas proche, mais elle existait encore. Cette simple preuve manqua de la faire pleurer de nouveau.
Elle atteignit les premiers escaliers après ce qui lui sembla des heures. Ils montaient dans l’obscurité, irréguliers, usés au centre par des siècles de passages. Avant, elle les avait descendus sans y penser. Maintenant, ils ressemblaient à une condamnation.
Neve resta au pied des marches, assise de travers, la jambe droite protégée contre elle. Chaque marche était plus haute que sa capacité actuelle à espérer.
Elle leva les yeux. Le haut disparaissait dans le noir.
- Venhedis, dit-elle.
Pas un refus. Une constatation. Elle ne pouvait pas les monter debout. Pas avec le mur. Pas avec la torche brisée. Pas avec une seule jambe et les bras déjà tremblants. Alors elle se retourna. Dos aux marches. Elle posa les mains sur la première. Poussa avec sa jambe gauche. Tira. Son corps monta d’une marche.
La plaie tira. Elle vit blanc. Pendant quelques secondes, elle ne fut plus dans les catacombes. Elle fut uniquement douleur. Une forme de douleur avec des dents, qui lui mordait le bas de la jambe absente et lui rappelait cruellement que le corps pouvait souffrir là où il n’y avait plus rien.
Quand sa vision revint, elle était couchée sur le côté, à moitié sur la marche. Elle n’avait monté qu’une seule marche. Une. Il y en avait des dizaines.
Son souffle se transforma en sanglot. Elle frappa la pierre avec le poing. Une fois. Deux fois. Pas assez fort pour se blesser. Assez fort pour sentir quelque chose d’autre que l’impuissance.
- Espèce de salopard, cracha-t-elle.
Elle ne savait pas si elle parlait au mage. Au rituel. À elle-même. Aux catacombes. À Minrathie. À tout.
Sa colère monta enfin, chaude et instable, et pendant quelques secondes elle eut envie de hurler jusqu’à déchirer le noir. Elle avait donné sa jambe à cette ville et la ville ne le saurait même pas. Demain, quelqu’un se plaindrait encore d’un vol, d’une dette, d’une dispute de voisinage, d’un corps retrouvé dans un canal, et Dock Town continuerait à demander. Encore. Encore. Encore.
Et elle continuerait à répondre. Parce que qui d’autre le ferait?
Cette pensée fut presque aussi cruelle que la blessure. Elle posa l’arrière de sa tête contre la marche. Ses larmes glissèrent vers ses tempes.
- Je ne peux pas faire ça, murmura-t-elle.
Le noir ne se moqua pas. Il ne la consola pas non plus. Il attendit.
Alors Neve inspira. Puis elle posa les mains sur la marche suivante.
- Mais je peux pas mourir ici, souffla-t-elle à elle-même.
Elle tira. Deuxième marche. Puis troisième.
À la cinquième, ses bras tremblaient tellement qu’elle dut s’arrêter. À la huitième, elle crut entendre encore le bruit derrière elle. À la douzième, elle se mordit la manche pour étouffer un cri. À la quinzième, elle oublia son propre nom pendant quelques secondes. Il ne resta que le mouvement. Mains. Pousser. Tirer. Protéger la jambe. Respirer. Ne pas vomir. Ne pas dormir. Ne pas mourir.
La peur devint utile. Elle imaginait quelque chose derrière elle.
Pas clairement. Surtout pas clairement. Une forme. Un mage revenu. Un mort qui se relevait. Une chose née du rituel, mal refermée, rampante elle aussi, mais plus patiente qu’elle. Chaque fois qu’elle s’arrêtait trop longtemps, son imagination plaçait un bruit au bas des marches.
Alors elle continuait. Pas par courage. Par terreur.
Enfin, elle atteignit le palier. Elle s’y effondra entièrement. Le sol était moins humide ici. L’air plus froid. Quelque part, très loin, une rumeur de ville vibrait dans la pierre. Minrathie. Vivante. Ignorante. Ingrate. Magnifique.
Neve rit, ou pleura, ou les deux. Le son était trop faible pour choisir.
Elle rampa encore. Le tunnel remontait en pente douce maintenant. Elle reconnut une vieille grille effondrée, puis un mur couvert de graffitis anciens, puis une niche vide où une statue sans tête gardait un passage oublié.
Les repères revenaient. Elle était sur le bon chemin.
La sortie secondaire ne donnait pas directement sur une rue passante. Elle menait à un vieil accès d’entretien près d’un canal, derrière un bâtiment abandonné. Elle l’avait choisi parce qu’il était discret.
Quand elle aperçut enfin une ligne de gris au loin, elle crut d’abord à une hallucination. Une mince fente de lumière. Pas le soleil. Pas encore. La lumière sale de Minrathie filtrant par une ouverture mal scellée.
Elle s’arrêta. Son corps entier tremblait. Ses bras étaient couverts d’éraflures. Sa gorge brûlait. Sa jambe gauche n’était plus qu’une masse de fatigue. Sa jambe droite hurlait d’une douleur impossible.
Mais la lumière était là. La jeune femme fixa cette ligne pâle. Et soudain, l’avenir revint avec elle. Pas comme une solution. Comme une menace. Elle sortirait de ces catacombes. Et ensuite?
Ensuite, il y aurait des regards. Des questions. Des dettes. Des escaliers. Des ruelles qu’elle ne pourrait plus prendre comme avant. Des ennemis qui apprendraient. Des clients qui douteraient. Des gardes qui riraient peut-être. Des nobles qui considéreraient qu’une détective de Dock Town est enfin devenue aussi inutile qu’ils l’avaient toujours imaginée.
Elle pensa à son appartement. À sa chaise. À sa table bancale. Aux dossiers qui attendaient. Aux gens qui viendraient encore frapper à sa porte parce qu’une fille avait disparu, parce qu’un frère avait été arrêté sans raison, parce qu’un propriétaire menaçait de jeter une famille dehors, parce que personne d’autre n’écoutait. Une jambe en moins ne réduirait pas la misère de Dock Town. Elle réduirait seulement sa capacité à y répondre.
Cette fois, la peur ne la fit pas pleurer. Elle la rendit froide. Pas calme. Froide.
Neve posa la main sur la pierre et tira son corps vers la lumière. Centimètre par centimètre. Son visage se crispa. Ses ongles raclèrent le sol. Le bandage autour de sa jambe droite était presque défait. Elle le sentit glisser, mais elle ne s’arrêta pas. Plus maintenant. Pas si près.
La trappe était au-dessus d’elle, entrouverte juste assez pour laisser passer l’air. Il faudrait la pousser. Il faudrait se hisser. Il faudrait encore souffrir. Neve resta dessous, couchée sur le dos, regardant cette fente de lumière comme on regarde une insulte.
Puis elle leva les deux mains. Poussa. La trappe résista. Elle poussa encore. Rien.
Une panique immédiate lui traversa la poitrine. Non. Non, pas ça. Pas après tout ça.
Elle ramena le morceau de torche, le coinça contre le bois gonflé d’humidité, chercha un angle. Ses mains tremblaient tellement qu’elle faillit le laisser tomber dans l’obscurité.
- Ouvre-toi, murmura-t-elle.
Elle poussa. Le bois gémit.
- Ouvre-toi.
Encore. La trappe céda d’un coup. L’air extérieur entra dans le tunnel. Froid. Sale. Chargé d’odeur de canal, de fumée, de métal, de nourriture trop cuite, de ville vivante et pourrie.
Neve n’avait jamais rien senti d’aussi beau. Elle resta un instant immobile, le visage tourné vers cette ouverture, incapable de faire le dernier effort. Au-dessus, le ciel était gris. Pas bleu. Bien sûr que non. Minrathie n’offrait pas ce genre de poésie gratuitement. Gris. Bas. Indifférent. Parfait.
Neve accrocha ses doigts au rebord. Son corps protesta avant même qu’elle bouge. Elle tira quand même. Une fois. Elle glissa. Son moignon heurta le bord de pierre. Un cri lui échappa enfin, vrai, brut, incontrôlé. Il se répercuta dans le tunnel derrière elle, se cassa contre les murs, descendit vers la salle du rituel et les morts.
Elle resta suspendue à moitié, secouée par la douleur.
Puis elle entendit un bruit. Lointain. Dans le tunnel. Peut-être une pierre qui tombait. Peut-être un rat. Peut-être rien. La jeune femme ne chercha pas à savoir.
Avec un son étranglé, elle tira de toutes ses forces. Ses coudes passèrent le rebord. Puis sa poitrine. Puis ses hanches. Elle roula sur le sol extérieur et s’écrasa dans la boue froide derrière le bâtiment abandonné.
Le choc lui vida les poumons. Pendant quelques secondes, elle ne put plus respirer. Puis l’air revint, douloureux, merveilleux. Elle était dehors. Pas en sécurité. Pas sauvée. Pas entière. Mais dehors.
Neve resta couchée dans la boue, sous le ciel gris de Minrathie, une main crispée sur sa jambe mutilée, l’autre enfoncée dans la terre comme si la ville pouvait encore essayer de la reprendre.