NEVE GALLUS - La première neige de Minrathie

Chapitre 8 : La Prothèse

4879 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/06/2026 00:36

L’atelier sentait la sciure humide, la colle animale et le vieux cuir. C’était une odeur honnête, au moins. Une odeur de choses utiles. De meubles qui tenaient debout malgré les années, de portes qu’on réparait au lieu de remplacer, de caisses trop lourdes qu’on renforçait avec trois clous et une prière adressée à personne en particulier. Rien à voir avec les parfums trop sucrés des salons de Minrathie, ni avec l’encens froid des salles où les gens riches parlaient de charité sans jamais y toucher.

Les Docks avait ses défauts. Beaucoup. Trop pour les compter sans se décourager. Mais Dock Town savait faire tenir les choses cassées.

Neve Gallus resta immobile près de l’établi, les bras croisés, sa béquille appuyée contre sa hanche. Sa jambe droite s’arrêtait six pouces sous le genou, dissimulée sous une jupe épaisse qu’elle avait coupée elle-même pour cacher la forme du bandage sans se prendre dans le tissu. Le moignon était guéri. C’était ce que le guérisseur avait dit. Propre. Fermé. Stable. Comme si ces trois mots suffisaient à transformer une amputation en simple désagrément administratif.

Le menuisier, un homme trapu aux mains larges et aux ongles noircis, examinait les mesures qu’il avait prises avec une concentration presque religieuse. Il s’appelait Badin. Ou Babin. Neve n’était plus certaine. Elle avait surtout retenu le prix, parce que c’était la seule partie de la conversation qui avait vraiment compté.

Ce qui, à Dock Town, voulait dire : assez solide pour ne pas mourir tout de suite, assez imparfait pour rappeler pourquoi les pauvres avaient rarement droit aux meilleurs artisans.

-         Je vous le redis, dit-il sans lever les yeux. Je fabrique des meubles, des béquilles, des manches d’outils, des charnières de fortune. Pas des jambes.

-         Bonne nouvelle, répondit Neve. Je n’ai pas besoin d’une jambe. J’en avais une, ça s’est mal terminé.

Il leva les yeux vers elle. Une seconde de trop. La jeune femme sentit immédiatement la pitié essayer de s’installer dans l’espace entre eux, comme un chien sale cherchant un coin chaud où se coucher. Elle redressa le menton. Le menuisier comprit. Ou eut assez d’instinct de survie pour faire semblant.

Il retourna à son morceau de bois.

-         Vous avez besoin de quelque chose qui prend votre poids, qui garde le genou stable, et qui ne vous arrache pas la peau après dix minutes.

-         Si ça tient vingt minutes, je considérerai ça comme un luxe, rétorqua-t-elle.

-         Ouais, vous dites ça maintenant.

-         Je dis beaucoup de choses maintenant. Certaines sont même vraies.

Un coin de sa bouche bougea. Pas un sourire complet. Plutôt un accident qui avait failli devenir un sourire avant de changer d’avis.

Il avait choisi du bois clair, dense sans être trop lourd. La forme était grossière : une pièce verticale, polie sur le devant, épaissie vers le bas, avec une base légèrement élargie. Pas de pied articulé, évidemment. Pas de mécanisme raffiné, pas de miracle tévintide enchanté, pas de belle prothèse sculptée qu’une Altus aurait pu porter sous une robe brodée en prétendant que la tragédie avait du goût.

Juste du bois. Du cuir. Des sangles. Et la promesse très raisonnable que le tout ne casserait peut-être pas au premier escalier.

Badin… oui, Badin, elle en était presque sûre maintenant, ajusta une pièce de cuir bouilli à l’intérieur du support. Il avait rembourré l’endroit où son moignon devait reposer avec plusieurs couches de tissu compacté, cousues à la main. C’était plus doux que Neve ne l’aurait cru. Pas confortable. Elle n’avait pas les moyens pour confortable. Mais moins barbare que prévu.

-         Il faudra revenir pour les ajustements, dit-il. Le bois travaille. Le cuir aussi. Votre jambe aussi.

Neve eut un rire bref.

-         Ma jambe a déjà beaucoup travaillé récemment.

-         Votre moignon, alors.

Le mot tomba entre eux. Moignon. Elle le détestait. Pas parce qu’il était vulgaire. Il ne l’était pas. Il était précis. C’était peut-être ça, le problème. Les mots précis avaient la mauvaise habitude de ne pas laisser assez de place au mensonge.

La jeune femme regarda la pièce de bois. Ce n’était pas une jambe. Ce n’était pas un retour en arrière. Ce n’était pas une réparation. C’était un compromis. Et elle avait toujours détesté les compromis, surtout quand elle n’avait pas le choix.

-         Combien? demanda-t-elle.

Le menuisier lui donna le prix.

Neve n’eut aucune réaction visible. C’était une compétence qu’elle avait apprise très jeune. Ne pas grimacer devant les factures. Ne pas montrer qu’une somme vous déchirait davantage que la blessure elle-même. Les gens faisaient des calculs quand ils voyaient la peur dans les yeux d’une femme pauvre. Ils ajoutaient des frais. Ils retiraient du respect.

Elle sortit les pièces de sa bourse. Il ne resterait presque rien. Encore deux semaines de loyer si elle mangeait peu. Une semaine si quelque chose cassait. Trois jours si Dock Town décidait, comme souvent, de réclamer sa part de sang sous forme de malchance.

Badin prit l’argent lentement, sans le recompter devant elle. C’était presque gentil. Elle décida de ne pas le remercier pour ça.

-         Essayez-la, dit-il.

Elle prit la prothèse. Pendant un instant, l’atelier sembla devenir trop silencieux. Même la rue, derrière la porte, s’éloigna. Plus de cris de marchands, plus de chaînes dans les ruelles, plus de métal traîné sur les pavés, plus de pluie sale gouttant des corniches. Juste elle. Le bois. Et l’humiliation très pratique d’avoir besoin d’aide pour se tenir debout.

-         Vous pouvez tourner le dos, dit-elle.

Le vieil homme ne discuta pas. Il se retourna vers son mur d’outils avec une obéissance presque trop rapide. Neve apprécia. Un peu.

Elle s’assit sur le banc près de l’établi, serra les dents, puis remonta le tissu avec des gestes secs. Le bandage était propre. Trop propre. Elle avait passé des semaines à le garder ainsi, comme si l’ordre pouvait remplacer ce qu’elle avait perdu. Elle défit lentement les attaches, exposant la peau encore sensible.

Même guéri, le moignon avait l’air vulnérable. C’était ce qui la mettait le plus en colère. Neve Gallus n’aimait pas les choses vulnérables sur son propre corps. Sur les autres, elle savait les protéger. Sur elle, elle les considérait comme des failles, et les failles attiraient les couteaux.

Elle glissa le moignon dans l’emboîture. La première sensation fut mauvaise. Pas douloureuse exactement. C’était pire. Étrangère. Le cuir pressait des zones qui n’avaient pas l’habitude d’être pressées. Le poids du bois tirait vers le bas, donnant à son absence une forme. Son corps protesta immédiatement, cherchant un pied qui n’existait plus, des orteils capables d’équilibrer, une cheville capable de corriger. Mais là… rien. Il n’y avait rien. Le vide répondit avec une douleur sourde.

Neve inspira par le nez.

-         Ça pince? demanda Badin, toujours dos à elle.

-         Bien sûr que non, ironisa-t-elle. C’est une expérience délicieuse. Je songe à en commander une deuxième pour le plaisir.

-         Donc ça pince.

-         Perspicace.

Il se retourna seulement quand elle eut fini d’attacher les sangles autour de sa cuisse et sous son genou. Il s’accroupit devant elle, professionnel, attentif, et vérifia sans toucher davantage que nécessaire.

-         Là, dit-il en indiquant une sangle. Serrez moins. Vous voulez tenir la prothèse, pas couper la circulation.

-         C’est bon à savoir. J’avais prévu de faire les deux.

-         Et là, plus serré. Sinon elle tournera.

Neve obéit. Elle détesta ça. Pas Badin. Pas vraiment. Il faisait son travail. Et il avait la décence de ne pas prendre une voix douce, celle que les gens utilisaient quand ils parlaient à quelqu’un qu’ils avaient déjà décidé de ranger parmi les choses abîmées. Mais elle détestait devoir apprendre. Elle détestait ne pas savoir. Elle détestait que son propre corps soit devenu un problème mécanique dont un menuisier pouvait discuter avec plus de compétence qu’elle.

Le vieil homme recula.

-         Allez-y lentement.

La jeune femme attrapa sa béquille.

-         Je ne fais jamais rien lentement.

-         Aujourd’hui, si.

Elle lui lança un regard. Il ne baissa pas les yeux. Intéressant. Peut-être qu’il avait déjà survécu à des clientes pires qu’elle. Ou peut-être qu’il était marié.

Neve poussa sur sa jambe gauche, appuya la béquille contre le sol, puis se leva. Le monde bascula. Pas beaucoup. Mais juste assez pour lui rappeler que beaucoup suffisait.

La prothèse toucha le plancher avec un bruit sec. Pas le bruit d’un pied. Pas la subtile réponse d’une semelle, pas la pression familière du talon, pas le frottement des orteils qui trouvent leur place. Un choc. Bois contre bois. Un signal brutal, incomplet, transmis à travers le cuir et l’os comme une information mal traduite.

Son genou se verrouilla par instinct. Sa hanche se crispa. Son dos compensa. Tout son corps essaya de résoudre une équation dont on avait arraché une partie. Alors elle vacilla.

Le menuisier fit un demi-mouvement vers elle.

-         Ne me touchez pas, dit-elle.

Il s’arrêta net.

Elle resta debout. Une seconde. Deux. Trois. Sa respiration était courte. Trop courte. Elle la força à ralentir. Elle regarda droit devant elle, vers les étagères couvertes de rabots, de chevilles, de morceaux de bois, parce que regarder vers le bas aurait été admettre que le bas avait gagné quelque chose.

-         Ça tient, dit Badin.

-         Merveilleux. Je suis officiellement un tabouret avec des dettes.

Il eut presque un sourire.

-         Faites un pas.

Neve déplaça la béquille. Puis la prothèse. Le mouvement fut laid. Il n’y avait pas d’autre mot. Son corps lança le bois vers l’avant avec trop de raideur. La base heurta le sol légèrement de travers. Son poids suivit trop vite. Pendant une fraction de seconde, elle sentit le vide ouvrir sa gueule sous elle.

-         Venhedis, jura-t-elle.

Elle rattrapa l’équilibre avec la béquille. Ses doigts blanchirent autour du pommeau. La douleur monta dans son moignon, vive, immédiate. Elle ne fit aucun bruit.

Badin, à son crédit, ne fit aucun commentaire.

-         Encore, dit-il seulement.

Neve tourna la tête vers lui.

-         Vous donnez toujours des ordres à vos clientes?

-         Seulement à celles qui risquent de tomber dans mon établi, rétorqua-t-il.

-         Votre établi survivrait.

-         Vous aussi, probablement. Mais j’ai déjà assez de travail.

Cette fois, Neve sourit. Un vrai sourire, minuscule et tranchant.

-         Voilà. Continuez comme ça. La pitié vous allait mal.

Elle fit un autre pas. Puis un autre. Chaque mouvement était une négociation.

Son corps voulait boiter. Évidemment qu’il voulait boiter. La boiterie était logique. Économique. Naturelle. Elle redistribuait le poids, protégeait la douleur, acceptait le déséquilibre. C’était une solution rationnelle. Mais la jeune femme la méprisa immédiatement.

Il était hors de question que les gens la voient traîner sa jambe de bois comme une preuve ambulante de ce qu’elle avait perdu. Il était hors de question que Dock Town baisse la voix sur son passage. Que les marchands lui fassent des prix avec ces yeux mouillés de fausse bonté. Que les criminels se disent qu’elle était plus lente maintenant. Plus facile. Moins dangereuse.

Elle préférait avoir mal. La douleur, au moins, se taisait quand on ne lui donnait pas de public. Elle traversa l’atelier jusqu’à la porte. Trop lentement. Trop raide. Trop visible. Mais elle traversa.

Quand elle revint vers le banc, sa nuque était humide de sueur et son moignon pulsait sous le cuir. Elle s’assit sans s’effondrer. C’était une victoire. Une petite. Ridicule. Insultante. Mais une victoire quand même.

Le menuisier s’accroupit à nouveau et examina les sangles.

-         Je vais raboter un peu ici, dit-il. Et ajouter du rembourrage là. Vous aurez des plaies si vous marchez trop longtemps dès le début.

Il travailla encore une heure.

Neve resta assise, la béquille entre les mains, à regarder ses économies transformées en copeaux sur le plancher.

Quand elle quitta l’atelier avec la prothèse attachée à sa jambe, Badin lui tendit une petite bourse de tissu.

-         Chutes de cuir. Pour ajouter sous les sangles si ça frotte.

Elle la prit.

-         C’est inclus dans le prix?

-         Cadeau.

-         Je ne crois pas aux actes désintéressés, Monsieur Badin.

Il haussa les épaules.

-         Disons que je tiens à ma réputation. Si vous tombez dans une ruelle et que quelqu’un apprend que c’est ma fabrication, ça fera mauvais genre.

Neve le fixa. Puis elle rangea la bourse dans sa poche. Son visage s’adoucit un instant.

-         Merci.

Badin hocha la tête en signe de respect. Puis ajouta :

-         Revenez dans trois jours.

-         Je suis occupée, rétorqua-t-elle.

-         Revenez dans trois jours, Mademoiselle Gallus. Je vais pouvoir mieux observer les points de pression et ajuster le confort. C’est inclus dans le service.

Elle ne répondit pas. Mais le vieux menuisier vit son sourire en coin. Elle ouvrit la porte. La pluie froide des Docks l’accueillit aussitôt, fine et sale, comme si le ciel avait décidé de laver la ville avec l’eau d’une serpillière.

La jeune femme regarda les pavés irréguliers devant elle. Avant, elle n’y aurait pas pensé. Maintenant, chaque pierre était une menace. Chaque pente, une insulte. Chaque flaque, un piège. Elle serra la mâchoire, planta sa béquille devant elle, avança la prothèse, puis suivit avec sa vraie jambe. Un pas. Puis un autre. Pas vite. Pas bien. Mais debout. Et pour l’instant, c’était déjà plus que ce que le monde avait prévu de lui laisser.

Neve Gallus avait décidé qu’elle s’entraînerait chez elle. Jamais dehors. Jamais devant un ami, jamais devant un client potentiel, jamais devant un voisin qui aurait ensuite raconté à tout Dock Town que la petite Gallus, la détective aux yeux trop froids et à la langue trop coupante, était tombée sur le plancher comme une enfant apprenant à marcher. Non. Il y avait des humiliations qu’on pouvait survivre. Et d’autres qu’il fallait tuer avant qu’elles trouvent des témoins.

Son appartement devint un champ de bataille étroit. La table. Le mur. La chaise. Le lit. La bassine. Le comptoir. Elle apprit la distance entre chaque meuble avec une précision nouvelle, non pas parce qu’elle le voulait, mais parce que tomber coûtait trop cher. En douleur. En temps. En bandages. En orgueil.

Le matin, elle attachait la prothèse avant même d’être complètement réveillée, parce qu’il était plus facile de combattre son corps avant que son esprit ait eu le temps de formuler des objections. Le cuir était froid contre sa peau. Le premier serrage lui donnait toujours envie de l’arracher. Le moignon, même guéri, n’aimait pas être contenu. Il gonflait parfois. Il brûlait. Il protestait. Et parfois, pire encore, son pied droit lui faisait mal.

Son pied droit, qui n’était plus là.

La première fois, Neve resta assise au bord du lit, figée, les doigts crispés dans les draps. La douleur serpentait sous une plante inexistante, se logeait dans des orteils absents, tordait une cheville qui ne pouvait plus être tordue. Elle regarda l’espace vide sous son genou.

-         Vraiment? murmura-t-elle. Même absente, cette partie de moi trouve le moyen d’être agaçante.

Sa voix trembla à peine. Elle considéra cela comme acceptable.

Les premiers jours, elle ne marcha pas. Elle survécut d’un meuble à l’autre. Trois pas jusqu’à la table. Repos. Quatre pas jusqu’au mur. Repos. Demi-tour. Chute. Jurons. Recommencer.

Le plancher connaissait ses genoux. Sa paume gauche. Son coude. Une fois, son menton. Elle resta au sol après celle-là, la joue contre les lattes froides, respirant fort, une douleur blanche derrière les dents. Personne ne l’avait vue. Cette pensée fut la seule chose qui l’empêcha de pleurer.

Elle apprit à poser le bois sans frapper trop fort. À ne pas lancer la prothèse trop loin devant elle. À accepter que son genou droit devait travailler autrement. À faire confiance à une pression qu’elle ne sentait pas vraiment. Le sol ne lui parlait plus du même côté. Il ne lui disait plus s’il était humide, incliné, instable. Il ne lui disait plus rien.

Alors elle apprit à écouter autrement. Le son du bois. Le changement dans sa hanche. La tension dans son dos. Le léger déplacement de son poids avant que l’équilibre ne cède. Elle transforma la marche en enquête.

Indice: douleur sur le côté du moignon, sangle trop serrée ou mauvais angle. Indice: hanche gauche épuisée, elle compensait trop. Indice: bruit creux au contact du sol, base mal posée. Indice: chute imminente, orgueil surdimensionné. Conclusion: recommencer.

La nuit, elle retirait la prothèse avec des gestes lents, parfois furieux. La peau était rouge. Parfois éraflée. Elle nettoyait, désinfectait, bandait. Elle savait qu’elle devait éviter les plaies. Une infection pouvait la clouer au lit plus sûrement que l’amputation elle-même. Alors elle était prudente. Enfin, prudente à sa manière. C’est-à-dire qu’elle faisait exactement trop, mais avec méthode.

Une semaine passa. Puis deux. Elle ne boitait presque plus entre la table et la porte. Presque. Le mot la rendait folle. Presque, c’était ce que les gens remarquaient. Presque, c’était une faille assez grande pour que la pitié s’y glisse. Elle recommença. Encore. Encore. Et encore.

Elle traça une ligne mentale sur le plancher, de son lit à la porte, puis de la porte à la fenêtre. Elle marcha jusqu’à ce que ses muscles tremblent. Elle se força à respirer normalement. À garder les épaules droites. À ne pas regarder ses pieds. À ne pas grimacer quand le cuir mordait.

Un soir, elle réussit à traverser l’appartement sans béquille. Cinq pas. Sept. Dix. Elle atteignit la fenêtre.

La ville brillait au-dehors, sale et vivante, des lanternes tremblant dans la brume, des silhouettes courbées sous la pluie, des voix montant des ruelles. Dock Town continuait sans elle. C’était peut-être ça le plus cruel. Le monde ne s’était pas arrêté pour constater son absence. Les crimes continuaient. Les dettes continuaient. Les enfants avaient toujours faim. Les hommes dangereux continuaient de croire qu’ils étaient les seuls à avoir des dents.

La jeune femme posa une main contre le cadre de la fenêtre. Son reflet lui renvoya un visage plus maigre, plus pâle, les yeux durcis par des semaines de douleur avalée de travers. Dix-huit ans. Une jambe en moins. Presque plus d’argent. Mais toujours vivante.

Elle souffla un rire bas.

-         Impressionnant, Gallus. Tu es devenue exactement ce dont cette ville avait besoin. Une détective boiteuse, fauchée, et assez stupide pour continuer.

Son reflet ne répondit pas. Il avait l’air d’accord.

Le lendemain, elle sortit. Pas loin. Juste l’escalier. Elle attendit que la ruelle soit vide. Elle avait appris les heures où les voisins descendaient chercher du pain, celles où les enfants couraient, celles où les marchands rentraient trop bruyamment. Elle choisit un moment calme, ouvrit sa porte, puis fixa les marches.

Les escaliers étaient une invention créée par quelqu’un qui n’avait jamais manqué de jambe. Elle descendit une marche. Puis une autre. La béquille d’abord. La prothèse. La jambe gauche. Lentement. Trop lentement. Elle serra les dents.

À mi-chemin, son moignon lança une douleur si vive qu’elle dut s’arrêter. Une sueur froide glissa entre ses omoplates. Pendant un instant, elle imagina tomber jusqu’en bas, entendre une porte s’ouvrir, voir un visage apparaître et y lire pitié, curiosité, rumeur. Non. Jamais.

Elle descendit le reste. En bas, elle posa la main contre le mur humide et inspira. Elle avait mal. Elle était épuisée. Elle n’avait parcouru que quelques marches. Mais elle était en bas.

Le monde, malheureusement pour lui, allait devoir s’habituer à la revoir.

Les jours suivants, elle allongea les distances. L’escalier. La ruelle derrière l’immeuble. Une fois, un gamin la vit s’arrêter près d’un mur et plissa les yeux vers sa démarche.

-         Madame? Vous avez mal à la jambe?

Neve le regarda.

L’enfant avait peut-être huit ans, des joues creusées, un manteau trop grand et l’expression parfaitement impolie des enfants qui n’avaient pas encore appris à mentir pour survivre.

-         Non, dit-elle. J’expérimente une nouvelle façon de menacer les pavés.

Il cligna des yeux.

-         Ça marche?

Neve planta sa béquille, fit un pas lent, contrôlé, puis le dépassa avec toute la dignité qu’elle put arracher à son corps.

-         Ils n’ont pas encore osé répondre.

Le gamin sourit. Pas de pitié. Juste de l’amusement. La jeune femme décida qu’elle pouvait tolérer ça.

Au bout d’un mois, elle retourna chez Badin. Elle entra dans l’atelier sans s’appuyer sur sa béquille. Elle l’avait tout de même apportée. Elle n’était pas idiote. Juste assez orgueilleuse pour faire semblant.

Badin leva les yeux de son établi. Son regard descendit brièvement vers sa démarche, puis remonta vers son visage.

-         Mademoiselle Gallus… Alors, cette prothèse? Elle tient? demanda-t-il.

Neve s’arrêta devant lui. La prothèse lui faisait mal. Son dos était raide. Sa hanche gauche protestait. Son moignon aurait probablement des marques rouges ce soir. Mais elle avait traversé trois rues, évité deux flaques, monté un trottoir brisé et ignoré un homme qui l’avait regardée une seconde de trop.

-         Elle tient, dit-elle.

Le vieil homme hocha la tête.

-         Et vous?

Neve eut un sourire froid.

-         Évidemment.

Il la fixa un instant, comme s’il entendait tout ce qu’elle ne disait pas. Puis il eut l’intelligence de se taire.

Elle posa quelques pièces sur l’établi. Pas beaucoup. Juste assez pour un ajustement.

-         Il faut raboter ici, dit-elle en indiquant un point sur le côté. Ajouter du cuir là. Et la base accroche mal sur les pavés mouillés.

La jeune femme s’assit pour défaire sa jambe. Badin prit la prothèse entre ses mains.

-         Vous avez beaucoup marché.

-         J’ai travaillé.

-         Déjà?

Le menuisier n’était pas surpris. Il connaissait la réputation grandissante de Neve Gallus dans les Docks.

-         Mes factures ont refusé d’attendre que je termine de me reconstruire, répondit la jeune femme.

Il secoua la tête avec un soupir qui aurait pu ressembler à de l’inquiétude, s’il avait été assez imprudent pour la montrer.

-         Vous devriez y aller plus doucement.

Neve s’adossa au mur, croisa les bras, et regarda la poussière danser dans la lumière grise de l’atelier.

-         Les gens qui peuvent se permettre d’y aller doucement appellent ça de la guérison. Les autres appellent ça perdre son logement.

Badin ne répondit pas. Le rabot glissa sur le bois. Longtemps, seul ce bruit remplit l’atelier.

La jeune femme ferma les yeux une seconde. Son pied droit absent lui faisait mal. Sa vraie jambe était épuisée. Sa prothèse n’était qu’un morceau de bois malpoli tenu par du cuir et de l’entêtement.

Mais demain, elle marcherait jusqu’à un client. Après-demain, jusqu’à une scène de crime. Un jour, peut-être, elle courrait de nouveau. Mal. Pas comme avant. Peut-être jamais comme avant. Mais Dock Town ne demandait pas aux gens d’être intacts. Seulement de continuer. Et ça, Neve Gallus savait faire.

Quand Badin lui rendit la prothèse, elle la rattacha avec des gestes plus sûrs qu’un mois plus tôt. Elle se leva. Le bois toucha le plancher avec un bruit sec. Cette fois, elle ne vacilla pas.

Elle prit sa béquille, non parce qu’elle en avait absolument besoin, mais parce qu’un outil utile n’était pas une faiblesse. Seulement un outil. Les faibles étaient ceux qui confondaient les deux.

À la porte, Badin dit :

-         Faites attention à vous.

Neve ouvrit sur la pluie, la boue, les cris, la ville entière qui attendait de voir si elle allait tomber. Elle jeta un regard par-dessus son épaule.

-         Mauvais conseil. Je suis détective.

Puis elle sortit. Et marcha. Plus déterminé que jamais à ne pas laisser Dock Town l’écraser comme sa mère le pensait.

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