La soirée avait cette couleur particulière que Treviso réservait aux assassins revenus vivants. Pas tout à fait bleue. Pas tout à fait noire. Une nuance profonde, veloutée, posée sur les canaux comme une soie sombre, percée ici et là par les reflets tremblants des lanternes. Les étoiles brillaient au-dessus des toits gothiques, entre les flèches effilées, les arches suspendues et les balcons de pierre ouvragée.
La ville semblait construite pour ne jamais toucher entièrement le sol : passerelles, terrasses, ponts étroits, galeries couvertes, fenêtres hautes, escaliers qui s’enroulaient autour des façades comme des rubans de marbre. Même l’eau semblait avoir appris à parler bas. Ses canaux glissaient entre les maisons en briques et les demeures anciennes aux fenêtres en ogive. Les gondoles noires passaient sans bruit sous les arches, poussées par des rameurs qui savaient reconnaître les nuits où il valait mieux ne pas poser de questions. Des vignes grimpaient sur certaines façades, adoucissant à peine les lignes sévères des palais.
Au Café Pietra, pourtant, le monde paraissait presque paisible. L’établissement s’ouvrait sur une petite place en hauteur, assez près du canal pour entendre le clapotis de l’eau, assez loin des grandes artères pour que les conversations ne deviennent jamais une foule. Les tables étaient disposées sous des lanternes chaudes, dont la lumière dorée dessinait des halos sur les pavés. Les murs du café, couverts de pierre pâle et de lierre, gardaient la chaleur du jour. On y servait du café assez fort pour réveiller un mort, ou pour convaincre un vivant de rester encore un peu dans son corps.
Lucanis Dellamorte était assis seul à une table du fond. Il aimait cet endroit précisément parce qu’on savait l’y laisser tranquille et parce que personne en ville ne faisait de meilleur café.
Une tasse de café noir reposait devant lui. Aucun sucre. Aucune crème. Rien pour masquer l’amertume. Il la savourait lentement, les doigts posés autour de la petite porcelaine sombre, sans véritable hâte. Son dernier contrat était terminé. Le mage avait cessé de respirer avant même de comprendre que sa dernière protection magique avait été contournée. La cible avait eu le temps de lever les yeux. Pas davantage.
Le jeune assassin n’en tirait aucune fierté bruyante. Il ne portait pas la satisfaction comme certains Corbeaux portaient leurs bagues et leurs cicatrices. Pour lui, un contrat bien exécuté avait la netteté d’une lame propre. C’était un travail achevé. Rien de plus. Rien de moins.
Il n’était pas particulièrement grand, il était musclé et bâti sans lourdeur, avec cette élégance dangereuse propre aux hommes qui savaient exactement où placer leur poids avant de tuer. Ses longs cheveux noirs, tirés vers l’arrière, tombaient sur ses épaules en mèches lisses que la lumière des lanternes faisait luire d’un reflet presque bleu. Son visage avait des traits marqués : un front noble, des sourcils sombres et droits, des yeux bruns à la fois calmes et impossibles à lire. Sa barbe noire, soigneusement entretenue, encadrait une bouche rarement offerte au sourire complet. Quand il souriait, ce n’était jamais par hasard.
Il portait une armure de cuir bleu nuit, travaillée avec une précision presque aristocratique. Les épaules étaient larges, renforcées, gravées de motifs subtils qui accrochaient la lumière. Sous le col haut, une chemise claire apparaissait en lignes nettes, presque trop élégante pour un homme dont la réputation s’était bâtie dans le sang. À sa poitrine, plusieurs fioles étroites, remplies d’un liquide violacé, étaient maintenues dans un harnais de cuir. Ses dagues reposaient contre lui comme une extension naturelle de son corps, plus proches d’une habitude que d’une menace.
Les gens voyaient l’armure, les lames, la posture, puis détournaient les yeux. Ils connaissaient son nom. Le Démon de Vyrante. Une réputation aussi utile qu’inexacte, selon lui. Les démons avaient de la colère, de la faim, de l’orgueil peut-être. Lui n’avait que de la patience, une bonne mémoire, et une main sûre. Il savait entrer dans une pièce sans déranger l’air. Il savait tuer un mage avant la deuxième syllabe d’un sort. Il savait écouter un homme mentir et reconnaître à quel moment sa respiration trahissait la vérité. Le reste était du théâtre.
Lucanis porta la tasse à ses lèvres. Le café était brûlant, noir, parfait. Le calme dura encore trois respirations.
- Messere Dellamorte?
La voix était basse. Respectueuse. Terrifiée, aussi. L’assassin ne tourna pas immédiatement la tête. Il posa d’abord la tasse sur sa soucoupe avec une délicatesse absolue. Le bruit de la porcelaine fut si léger qu’il se perdit dans le murmure de l’eau plus bas. Puis seulement, il regarda l’homme debout à deux pas de sa table.
Le serviteur portait la livrée du Manoir Dellamorte. Pas celle des domestiques affectés aux repas ou aux invités. Celle des messagers internes. Discrète, sombre, brodée de noir sur noir, reconnaissable seulement pour ceux qui savaient regarder. Il était jeune, mais assez bien formé pour ne pas haleter malgré la hâte qui crispait encore sa gorge. Il gardait les mains devant lui, les doigts serrés.
- La Première Serre vous demande au Domaine, dit-il. Immédiatement.
Aucun nom. Aucun détail. C’était déjà un détail en soi.
Lucanis observa le visage du serviteur. Pupilles dilatées. Nuque raide. Peur contrôlée. Il ne venait pas porter une contrariété domestique, ni une invitation, ni même une simple convocation familiale.
- Bien, j’y vais, répondit-il.
Lucanis hocha la tête. Il ne soupira pas. Ne demanda pas pourquoi. Ne fit pas semblant d’être contrarié par l’interruption. Il n’avait jamais trouvé de noblesse particulière à désobéir pour le plaisir. Catarina Dellamorte donnait un ordre, et Lucanis l’exécutait. Pas par faiblesse. Pas même par peur. Par structure. Un contrat, une lame, une instruction claire. Voilà des choses honnêtes.
Il sortit quelques pièces, plus qu’il ne fallait, et les posa près de la tasse encore à moitié pleine. Le café fumait toujours. Il aurait aimé le terminer. Il ne le termina pas.
- Merci, dit-il simplement au serveur du Café Pietra, qui s’était approché sans oser interrompre.
Le serveur inclina la tête avec la prudence de quelqu’un qui ne savait jamais si remercier un Dellamorte de sa présence était plus dangereux que de ne pas le faire.
Lucanis se leva. Le mouvement était fluide, sans bruit inutile. Même lorsqu’il marchait en pleine lumière, il donnait l’impression d’appartenir davantage aux ombres qu’à la rue. Il descendit les quelques marches du café vers le pont voisin, suivi à distance par le serviteur, puis s’arrêta.
- Retourne au Domaine par la grande rue, dit Lucanis.
Le jeune homme s’inclina.
- Bien, Messere.
Lucanis n’attendit pas sa réponse complète. Il prit un passage latéral, sous une arche étroite où les lanternes étaient plus rares. La pierre sentait l’humidité, le sel, les fleurs nocturnes et la fumée des cuisines. Treviso se déployait autour de lui comme une carte qu’il connaissait les yeux fermés. Chaque pont. Chaque impasse. Chaque balcon assez solide pour soutenir un homme en armure. Chaque toit dont les tuiles cédaient sous le mauvais pas. Chaque fenêtre derrière laquelle un garde buvait trop, chaque porte secondaire qu’un noble croyait secrète.
Il traversa un pont de pierre, passa devant une petite chapelle dont les vitraux rouges luisaient dans le noir, puis longea un canal où une gondole glissait lentement. Le rameur le reconnut. Il détourna aussitôt le regard. Plus loin, deux jeunes nobles riaient trop fort sur une terrasse, parfumés de vin et d’argent. Lucanis les ignora. Une femme masquée, drapée de soie verte, le suivit brièvement des yeux depuis une loggia. Peut-être par curiosité. Peut-être par intérêt professionnel. Dans cette ville, les deux menaient souvent au même résultat.
Le Domaine Dellamorte dominait un quartier ancien de Treviso, posé au bord de l’eau comme une forteresse qui aurait appris à se faire passer pour un palais. Il était immense. De hauts murs de brique sombre entouraient la propriété, percés de fenêtres étroites et de balcons ornés. Des arches superposées soutenaient des galeries intérieures, et des statues d’oiseaux noirs, ailes repliées, gardaient les corniches. Des jardins suspendus adoucissaient les lignes du bâtiment, mais pas assez pour cacher sa vraie nature. Le Domaine n’était pas seulement une maison. C’était une déclaration. Une dynastie en pierre, en or, en secrets.
Les grandes portes furent ouvertes avant même que Lucanis atteigne le seuil. À l’intérieur, la richesse avait été travaillée avec suffisamment de goût pour ne pas crier. Les sols étaient en marbre clair, veiné d’or. Les tapis antivan étouffaient les pas. Les lustres de verre soufflé répandaient une lumière chaude sur les murs couverts de portraits, d’armes cérémonielles et de tapisseries représentant des scènes que les invités prenaient pour de l’histoire familiale, alors qu’il s’agissait souvent de mises en garde. Un escalier monumental montait vers l’étage, sa rampe sculptée de corbeaux entrelacés dans des branches de laurier.
Lucanis connaissait chaque recoin. Il savait quelle marche craquait légèrement sous la pression. Quel couloir résonnait plus qu’il ne devait. Quel portrait dissimulait un mécanisme. Quelle fenêtre donnait sur un toit praticable. Où se trouvaient les entrées des passages de service. Où un corps pouvait être caché pendant deux heures, six heures, une nuit entière. Il connaissait les odeurs du Domaine comme d’autres connaissaient les parfums de leur enfance : cire d’abeille, cuir, café, roses blanches, métal huilé, vieux papier, poison rare dans les armoires verrouillées.
Il monta à l’étage. Le bureau de la Première Serre des Corbeaux Antivan se trouvait dans l’aile est, derrière deux portes hautes, noires, incrustées d’argent. Aucun garde ne bloquait l’entrée. Il n’y en avait pas besoin. Il fallait être fou pour mettre un pied sur le territoire privé des Corbeaux Antivan. Lucanis frappa deux fois.
- Entre, dit la voix de Catarina.
Il ouvrit la porte. La pièce était vaste, éclairée par des lampes basses et un feu discret dans une cheminée de marbre. Des bibliothèques couvraient les murs, chargées de registres, de cartes, de traités politiques et de vieux carnets reliés en cuir. Une grande fenêtre donnait sur les canaux et les toits de Treviso. Sur le bureau massif, tout était à sa place : l’encrier, la cire noire, les plumes taillées, les dossiers empilés selon une logique que personne n’aurait osé déranger.
Catarina Dellamorte se tenait derrière le bureau. Même assise, elle aurait imposé sa présence. Debout, elle semblait régner sur la pièce entière. C’était une femme d’âge mure, mais rien en elle n’avait la fragilité attendue de l’âge. Ses cheveux gris étaient coiffés avec une sévérité élégante, tirés loin de son visage aux traits nobles et durs. Sa peau portait les marques du temps sans les subir. Ses yeux, sombres et perçants, avaient cette qualité rare des gens qui n’écoutaient pas seulement les mots, mais aussi tout ce qu’on essayait de cacher derrière. Elle était vêtue de noir et de violet profond, dans une coupe impeccable qui rappelait à la fois la noblesse et la guerre. Elle n’avait pas besoin d’élever la voix. La ville entière savait déjà qu’elle pouvait faire taire n’importe qui.
Illario Dellamorte était appuyé près de la fenêtre, un verre à la main, comme s’il avait été invité à une conversation mondaine plutôt qu’à une convocation urgente. Il était plus jeune que Lucanis, beau d’une manière consciente d’elle-même, avec des traits fins, un sourire facile et des yeux toujours prêts à se moquer avant même qu’il ait parlé. Ses vêtements étaient somptueux, ajustés, choisis pour flatter sa silhouette autant que son rang. Là où Lucanis semblait taillé pour disparaître dans l’ombre, Illario paraissait né pour entrer dans une pièce et s’assurer que tout le monde l’avait vu. Il leva son verre vers son cousin.
- Ah, cousin. Tu as l’air contrarié. On t’a arraché à un cadavre?
- À un café, répondit l’assassin.
Illario porta une main à son cœur avec une fausse compassion.
- Cruel. Vraiment.
Lucanis ne réagit pas au trait. Il referma la porte derrière lui et avança jusqu’au bureau. Catarina l’observa un instant.
- Lucanis, tu es venu vite.
- Vous avez demandé immédiatement.
Un infime pli apparut au coin de la bouche de Catarina. Chez une autre personne, cela aurait pu être un sourire.
- Je vais éviter de perdre mon temps.
Illario fit tourner le vin dans son verre.
- Évidemment.
Le regard de Catarina se déplaça vers lui. La pièce devint soudainement plus froide. Le jeune Corbeau sourit encore, mais il baissa les yeux vers son verre. L’insolence avait ses limites. Il les connaissait. Il aimait simplement les toucher du bout des doigts.
La vieille femme prit le dossier posé au centre du bureau. Il était mince. Trop mince pour un contrat important. Scellé de cire noire, sans armoiries, sans nom de maison, sans marque officielle d’un client identifiable. Le genre de message qui arrivait par des mains intermédiaires, payées pour oublier, puis pour mourir si elles échouaient à oublier correctement.
Elle fit glisser le parchemin vers Lucanis. Il la prit. Ses yeux parcoururent le texte. Il lut rapidement. Puis une deuxième fois, plus lentement. Il n’y avait presque rien. Aucune identité de signataire. Aucune formule habituelle. Aucun motif. Aucune mention de dette, d’honneur, de vengeance, d’héritage ou de rivalité commerciale.
Le contrat indiquait une cible elfique à Minrathie, dans l’Empire tévintide. Pas de nom. Pas d’âge. Pas de position. Pas de maître à qui appartenait l’elfe, ce qui aurait pourtant été l’information la plus évidente à fournir si la cible était un esclave. Aucun portrait. Aucun horaire. Aucun détail exploitable. Seulement un lieu général. Et une somme. Jusque-là, rien d’anormal en soit, les Corbeaux était habitués de travailler avec peu d’information.
Cependant, Lucanis s’arrêta sur le montant. Même Illario, qui n’avait probablement pas pu s’empêcher de lire avant son arrivée, ne faisait plus semblant de sourire complètement.
- C’est beaucoup d’argent pour un elfe de Minrathie, dit Lucanis.
- C’est beaucoup d’argent pour tuer un elfe, corrigea Illario, avec cette légèreté mordante qui rendait parfois ses phrases plus laides qu’il ne l’admettait lui-même.
Catarina ne le reprit pas. Pas parce qu’elle approuvait. Parce que le fait était utile. À Tevinter, les elfes vivaient rarement assez haut pour qu’on paie les Corbeaux afin de les faire tomber. Lucanis reposa le parchemin sur le bureau.
- À Tevinter, la plupart des elfes sont esclaves.
- Principalement, dit Catarina.
- Bien dressés, surveillés, identifiables par leur maison, continua Illario. Faciles à atteindre pour quiconque peut acheter un garde, corrompre un intendant ou ouvrir une porte de service. S’ils veulent tuer un esclave, ils n’ont pas besoin de nous.
La Première Serre releva les yeux sérieux vers son petit-fils.
- Ce n’est pas la question.
Illario s’éloigna de la fenêtre, intéressé malgré lui.
- Peut-être que notre mystérieux client est simplement trop riche et trop dramatique. Tevinter en produit à la douzaine, non?
Lucanis regarda son cousin.
- Les gens trop riches ne donnent pas trop d’argent sans raison. Ils paient trop cher pour acheter quelque chose d’autre. Comme le silence. La distance. Une réputation. Ou un bouc émissaire.
Illario sourit.
- Voilà pourquoi grand-mère t’aime. Tu transformes même un parchemin vide en sermon.
Catarina croisa lentement les mains devant elle. Lassé par les réflexions de ses petits-fils.
- Le contrat est inhabituel à plusieurs niveaux, rétorqua-t-elle. L’argent a été transféré par trois voies différentes, toutes propres, toutes protégées, toutes volontairement complexes.
Le feu craqua doucement dans la cheminée. Au-dehors, une gondole passa sous la fenêtre. L’eau refléta un instant une ligne tremblante de lumière dorée sur le plafond.
Lucanis reprit le parchemin. La simplicité du contrat l’agaçait plus qu’une menace explicite. Il n’aimait pas les vides. Les vides étaient des endroits où les erreurs se cachaient.
- Que savons-nous de la cible?
Catarina fit glisser un second parchemin. Plus courte encore.
- Elfe. Minrathie. Tevinter. Le contrat précise que la cible doit être éliminée par une lame. Pas par poison. Pas par magie. Pas par accident.
Lucanis releva les yeux.
- Donc c’est une vengeance. La cible à froissé l’ego de quelqu’un. Et cette personne veut que la cible sente la vie le quitter.
- Il semblerait, approuva la vieille femme.
Illario eut un petit rire.
- Ah. Voilà qui ressemble davantage à une invitation adressée à notre cher Démon de Vyrante.
Il disait le titre avec élégance, mais quelque chose brillait sous sa voix. Une pointe très fine. Trop bien enveloppée pour être appelée jalousie en public. Illario était un bon assassin. Lucanis le savait. Catarina le savait. Illario lui-même le savait, ce qui ne l’empêchait pas de souffrir de ne pas être le meilleur. Il avait du charme, de l’instinct, une audace naturelle et cette capacité brillante à convaincre une pièce entière qu’il était inoffensif jusqu’au moment où il ne l’était plus. Mais il aimait être vu. Même lorsqu’il se cachait, une partie de lui voulait qu’on admire l’élégance de la disparition.
Lucanis, lui, n’avait jamais eu besoin d’un public. C’était l’une des nombreuses choses qu’Illario ne lui pardonnait qu’à moitié.
- La somme suffit à attirer le meilleur, dit Catarina à Lucanis.
Le jeune Corbeau posa son verre sur une petite table.
- Dans ce cas, pourquoi ne pas m’envoyer? Je peux tuer un elfe. Même à Tevinter. Je pourrais probablement le faire avant le petit-déjeuner et revenir avec une histoire charmante.
Catarina ne le regarda pas tout de suite. Ce fut pire.
- Parce que si ce contrat était aussi simple, je ne l’aurais pas convoqué.
Le silence qui suivit fut délicat, poli et tranchant. Illario conserva son sourire. Il était doué pour ça.
- Naturellement.
Lucanis plia le parchemin entre ses doigts, sans la froisser.
- La somme ne correspond pas à la cible annoncée. L’exigence de la lame ne correspond pas à la discrétion totale. La lame est salissante et visible… Il y a un piège.
Illario souffla doucement par le nez.
- Et tu crois que je ne pourrai pas m’adapter au piège?
- Ça suffit, coupa la vieille femme. Lucanis a le contrat. Pas de discussion.
Lucanis baissa légèrement les yeux.
- Compris.
Illario récupéra son verre.
- Et si l’elfe est simplement un elfe?
Lucanis se tourna vers lui.
- Alors quelqu’un aura payé trop cher.
Pendant un instant, aucun des trois ne parla. Il y avait, dans ce bureau, tout ce qui composait la Maison Dellamorte : l’obéissance, l’ambition, le sang, les rivalités jamais nommées. Catarina, droite et impitoyable derrière son bureau. Illario, beau, brillant, blessé par les préférences qu’il prétendait mépriser. Lucanis, silencieux, déjà en train d’organiser le voyage dans son esprit.
Minrathie. Tevinter. Un elfe sans nom. Une somme impossible. Une lame exigée. Il n’aimait pas ça. Ce qui ne changeait rien. Lucanis Dellamorte n’avait jamais eu besoin d’aimer un contrat pour le mener à terme.
Il quitta le bureau. Puis passa par ses appartements. La pièce était ordonnée à l’extrême. Pas froide, exactement, mais dépourvue de tout ce qui aurait pu gêner un départ rapide. Une armoire, un coffre, une table de travail, quelques livres, du matériel d’entretien pour les lames, des fioles, des cartes roulées. Sur une étagère, une petite boîte contenait plusieurs mélanges de café. Le détail aurait surpris ceux qui ne le connaissaient que par les rumeurs.
Lucanis posa le dossier sur la table. Il retira lentement ses gants, puis commença à préparer son nécessaire. Deux dagues principales. Une lame plus courte pour les espaces serrés. Des fioles. Du fil. Une trousse de crochetage. Rien d’inutile. Rien qui ne puisse être abandonné.
Dans son esprit, les informations se plaçaient déjà. Un elfe à Minrathie pouvait être un esclave, un fugitif, un agent, un mage caché, un témoin, un symbole, un mensonge. L’absence de nom pouvait signifier que le client ne le connaissait pas. Ou qu’il ne voulait pas l’écrire. L’exigence de la lame pouvait être rituelle. Politique. Personnelle. Ou destinée à accuser quelqu’un d’autre. La somme, elle, disait une seule chose avec certitude : cette cible avait de la valeur. Peut-être pas aux yeux du monde. Mais aux yeux de quelqu’un.
Lucanis rangea la dernière fiole dans son harnais. Puis il s’arrêta près de la fenêtre. Treviso brillait sous les étoiles, superbe et dangereuse, comme une lame posée sur du velours. Il ajusta son manteau, prit ses gants et souffla la lampe. Avant l’aube, il quitterait Antiva. Avant la fin de la semaine, il serait à Minrathie. Et quelque part, dans la capitale de Tevinter, un elfe sans nom venait de devenir le centre d’un contrat beaucoup trop cher pour être honnête.