Tevinter Slave - Tome 2
La forêt d’Arlathann donnait l’impression de respirer. Chaque tronc ancien portait le poids de siècles oubliés, chaque racine semblait s’enfoncer non seulement dans la terre, mais dans la mémoire même du monde. La lumière perçait difficilement la canopée, fragmentée en éclats verts et dorés qui glissaient sur les fougères, les pierres moussues, et les ruines à demi avalées par le temps.
Leda avançait avec prudence. Sa silhouette semblait presque fragile sous le poids de son armure sombre, mais c’était une illusion que Neve avait appris à ne pas confondre avec la réalité. L’armure de cuir grise et de métal ouvragé épousait ses épaules fines, renforcée au torse par une plaque argentée aux lignes acérées. Quelques détails bleu froid traçaient des angles discrets le long des coutures, exactement comme si l’équipement avait été pensé pour elle par quelqu’un qui savait que Leda appartenait à la fois aux ombres et aux calculs précis. Sa cape gris anthracite était enroulée autour de son cou, tombant sur sa poitrine et ses épaules comme une protection supplémentaire contre la pluie, la forêt, ou les regards.
Ses cheveux argentés étaient tirés en arrière, partiellement tressés, humides aux pointes. Sous la lumière pâle des ruines, ils donnaient l’impression d’avoir été filés dans du clair de lune. Ses oreilles pointues sortaient nettement de sa coiffure. Les deux longues cicatrices parallèles que Magister Bataris lui avait fait sur le côté droit de son visage était exposés et cela lui était égal. Elle avait le visage calme. Trop calme, parfois. Un visage qui ne savait pas mentir, qui ne savait pas feindre l’assurance, et qui pourtant donnait souvent l’impression d’en posséder plus que tous ceux qui l’entouraient.
Son regard clair et brillant scrutant les symboles gravés dans l’écorce d’un arbre qu’elle venait de reconnaître trop tard comme autre chose qu’un simple chêne. Les lignes étaient presque effacées, rongées par les ans, mais leur forme restait indéniable.
- Ici aussi… murmura-t-elle.
Neve s’arrêta derrière elle, ajustant son équilibre sur le sol irrégulier. Elle n’avait pas eu besoin que Leda lève la main. Elle avait appris à reconnaître les pauses de sa compagne. Chez d’autres, un arrêt pouvait vouloir dire fatigue, hésitation, prudence, peur. Chez Leda, cela voulait dire que son esprit venait de mesurer, compter, comparer, classer et rejeter une trentaine d’informations en moins de temps qu’il n’en fallait à la mage pour maugréer intérieurement contre le sol inégale de la forêt.
Neve avait l’air d’une femme qui défiait la forêt d’oser la contrarier. Elle portait son manteau clair de mage, élégant et trop impeccable pour un lieu aussi humide, avec ses épaules structurées, ses ornements sombres, ses dorures fines et cette écharpe tressé turquoise qui ajoutait une note presque provocante à l’ensemble. Son chapeau incliné, voilé d’une résille noire, jetait une ombre sur une partie droite de son visage. Alors que ses cheveux noirs, attaché avec soin en un chignon bas, laissait tomber sa frange sur sa joue gauche. Elle avait l’air d’une détective qui s’était trompée de décor, mais jamais de certitude.
- De l’elfique ancien, répondit-elle calmement. Des anciens points repèrent peut-être.
Leda serra légèrement les doigts autour du tissu qu’elle avait soigneusement plié dans son sac. Leur seule piste. Leur unique certitude. Sa couverture de bébé. Magister Charon Mercar l’avait trouvée ainsi, abandonnée dans les bois, enveloppée dans ce textile ancien à la conservation presque irréelle. Le tissu n’était ni déchiré ni usé comme il aurait dû l’être après des décennies, probablement plus. Les symboles qui y étaient brodés formaient un langage que ni Leda, pourtant éduquée avec une finesse qui rendrait jaloux les plus brillants esprits de Tevinter, ni Neve, avec ses années d’enquêtes et de contacts, n’étaient capables de déchiffrer.
- Mais ce qui importe aujourd’hui c’est que mon contact nous a demandé de les suivre, reprit Neve.
Leda hocha lentement la tête. Cette pensée lui nouait l’estomac depuis des jours. Si ses origines étaient liées à Arlathann, alors tout ce qu’elle croyait savoir d’elle-même reposait sur des fondations fragiles.
- C’est pour ça que ton contact est sûr? demanda-t-elle finalement.
Neve eut un sourire bref, sans humour.
- Je connais jamais le dénouement d’une enquête à l'avance. Mais… oui, elle est de confiance.
Elle marqua une pause, observant les arbres autour d’elles.
- Une chose est certaine, Leda. Une fois que nous aurons la réponse… on ne pourra pas la remettre dans l’ombre.
Leda inspira profondément, sentant le poids de la forêt autour d’elle, au-dedans d’elle.
- Ouais, j’espère juste qu’on ne va pas apprendre que je suis une genre d’abomination, ironisa-t-elle.
La détective éclata de rire, malgré la question sérieuse.
- Une abomination bienveillante? Ça serait rafraichissant… mais peu probable, tu n’es pas mage.
- Ça a le potentiel d’être rassurant comme réponse, répondit l’elfe.
- C’est pas le cas? rétorqua la détective avec un demi sourire.
Ce fut au tour de la jeune elfe de rigoler. Évidement que c’était le cas.
Elles reprirent leur marche. La forêt semblait se refermer doucement derrière elles, comme si, elle aussi, attendait qu’un secret ancien soit enfin prononcé à voix haute. Leda marchait légèrement en avant, mais Neve ne la quittait pas des yeux. Le terrain était traître, irrégulier, jonché de racines dissimulées sous la mousse humide. À plusieurs reprises, elle ajusta inconsciemment sa cadence. Ce genre de sol était toujours plus compliqué avec une prothèse en guise de pied. Un vrai pied ressent le sol, pas besoin de regarder à terre pour savoir si elle pose le pied sur un roche ou une racine.
- Tu ralentis, fit remarquer Leda sans se retourner.
Neve haussa les épaules.
- Non, je m’adapte.
Leda esquissa un sourire bref. Elle savait ce que cela voulait dire. Mais elle préférait les faits aux aveux.
- Tu regrettes? demanda soudainement Neve.
Leda s’arrêta.
- Regretter quoi?
- D’avoir ouvert cette porte-là.
Leda baissa les yeux vers le sol forestier. Elle chercha ses mots plus longtemps qu’elle ne l’aurait voulu.
- J’ai passé toute ma vie à croire que mes origines n’avaient aucune importance, finit-elle par dire. Que ce qui comptait, c’était ce que j’étais devenue.
Elle inspira profondément.
- Mais maintenant que je sais qu’il y a quelque chose… d’anormal… et je ne peux plus faire semblant que ça n’existe pas.
Neve hocha lentement la tête. Elle connaissait ce besoin. Cette obsession qui naît quand une vérité refuse de rester enterrée.
- Très bien, répondit-elle. Et tu es sûr que ton père ne t’a rien caché?
Ce n’était pas accusateur. Juste factuel. Mais il fit son chemin.
- Mon père ne m’a jamais menti, murmura Leda. Il n’avait aucun indice sur le champ de bataille… que le silence des morts.
Neve se rapprocha alors, suffisamment pour que leurs épaules se frôlent brièvement.
- Les silences sont pires que les mensonges, souffla la détective.
Le regard de Leda se posa sur sa compagne, chargé d’un mélange de gratitude et de peur brute. Puis elles reprirent leur marche, plus proches désormais.
- Tu sais que ça pourrait tout compliquer, murmura-t-elle.
Neve eut un sourire en coin.
- Oh, Pépin… ta vie est compliquée depuis le jour où je t’ai rencontrée.
Un souffle de rire échappa à l’elfe. Bref. Fragile. Mais réel. Au loin, un bruit discret qui n’était pas le leur, probablement le contact de Neve, se fit plus ferme.
- On arrive au point de rendez-vous, dit-elle à voix basse.
Les arbres s’écartèrent enfin, laissant place à une petite clairière discrète, presque volontairement effacée du paysage. Une seule tente, solidement montée. Un feu modeste brûlait en son centre, entretenu avec soin, pas de fumée inutile, pas de lumière excessive.
Quelqu’un les attendait déjà. Une naine aux cheveux roux soigneusement tressés était assise près du feu. Elle portait un tenu décontracté, une petite chemise fleurie et un pantalon en cuire de druffle, mais son armure était visible près de la tente. Son arc posé à portée de main, mais non brandi. Sa posture était détendue, sans être négligente. Elle les avait entendues arriver, c’était évident, mais n’avait pas bougé d’un pouce.
Neve ralentit immédiatement, son regard balayant l’espace, évaluant les angles, les ombres, les issues possibles. Leda sentit ce changement subtil et s’arrêta à son tour. Puis, la petite naine leva ses yeux verts vers elles et sourit franchement.
- Vous devez être Neve Gallus.
Ce n’était pas une question. Ce qui démontrait qu’elle était bien leur contact. Neve parla la première.
- J’imagine que ça fait de toi Dentelle Harding.
La petite naine se leva, calmement, prenant soin de garder ses mains bien visibles.
- Exact.
Son ton était poli, ouvert. Pas de méfiance excessive. Pas de condescendance non plus. Elle observa brièvement Leda, sans insistance, puis revint à Neve avec une curiosité bienveillante.
- Merci d’être venues si loin. Je sais que ce genre de rendez-vous, au milieu d’Arlathann, demande une certaine dose de confiance.
Neve croisa les bras.
- Je dirais plutôt la nécessité. La confiance se mérite.
La naine hocha la tête sans se formaliser.
- Tout à fait. C’est pour ça que je suis seule.
Ce détail ne passa pas inaperçu. Leda s’avança légèrement, sortant délicatement le tissu ancien de sa besace. Le feu projeta une lueur douce sur les symboles elfique brodés, leur donnant presque l’impression de bouger. Harding inclina la tête, son regard se durcissant. Non pas par méfiance, mais par reconnaissance.
- Ça ressemble à l’elfique ancien, murmura-t-elle. Je n’en ai pas vu souvent dans mes voyages.
- Je veux savoir d’où ça vient, dit Leda.
Harding hocha doucement la tête.
- J’ai rencontré un elfe Dalatien pendant mon voyage, précisa Harding.
Elle marqua une pause, observant leurs visages.
- Mais, euh, ce que vous cherchez, dit-elle finalement, c’est le genre de vérité a tendance à déranger. Les elfes ne rigolent pas avec leurs héritages.
Le silence retomba un instant, seulement troublé par le crépitement du feu. La détective jeta un regard rapide à Leda, puis revint vers Harding.
- Alors dites-nous ce que ça va coûter.
- Oh, rien que vous ne soyez déjà prêtes à payer, j’imagine… En vérité je n’en sais rien…
Elle se tourna vers Leda.
- Mais… ce que je sais… c’est que les Dalatiens ne verront pas seulement ce tissu. Ils vous verront vous deux.
- Oui. Une elfe citadine et une mage Tevintide… on n’est pas particulièrement dans les bonnes grâce des Dalatiens, répondit-elle simplement.
Harding sourit à nouveau.
- Ouais, Tevinter n’a pas exactement la meilleure réputation envers les elfes.
- Tu m’étonne, souffla Neve avec une ironie évidente.
L’éclaireuse désigna le feu d’un geste simple.
- Asseyez-vous, dit-elle. Vous avez marché longtemps.
Ce n’était pas un ordre. C’était une invitation. Neve hésita un instant. Réflexe ancien. Puis accepta, s’installant près du feu avec un soupir qu’elle ne chercha même pas à dissimuler. Leda la suivit, plus légère dans ses mouvements, et s’assit à son tour. Elle sourit doucement. Mais son regard glissa aussitôt vers la jambe de Neve, vers la façon dont elle relâchait enfin ses épaules, comme si son corps profitait de la permission avant même qu’elle n’en soit consciente.
Harding observa la scène sans commentaire, avec cette intelligence tranquille de ceux qui passent leur vie à regarder plutôt qu’à juger. Elle ajouta quelques bûches au feu avant de reprendre, plus sérieuse.
- Il s’appelle Strife. Il est Mandataire du Voile, précisa-t-elle.
Elle marqua une pause.
- Il a l’air dur mais il est sympathique.
Neve releva légèrement la tête.
- Il pourrait accepter de nous parler?
- Pas sans le convaincre, ça c’est sur… mais possiblement, termina Harding sans détour.
- Oh, on est au courant.
Harding esquissa un sourire.
- Tant mieux.
- Et on le trouve comment? demanda Neve.
Harding leva les yeux au ciel, comme si elle s’excusait d’avance pour la réponse.
- Il ne reste pas longtemps au même endroit. Il est difficile à trouver. Mais je peux vous indiquer sa dernière position connue…
Elle s’arrêta, comme si elle était désolée d’avance pour ce qui allait suivre.
- Ensuite vous allez devoir le traquer, termina Harding. Et j’espère vraiment que vous êtes douées parce qu’il ne laisse aucune trace.
- On verra ce qu’on peut faire, répondit Leda.
Les Mandataires du Voile étaient des protecteurs de la magie du Voile. Veillant à l’équilibre magique. Et les incidents magiques étaient plus fréquent à Arlathann à cause de sa proximité avec l’ancien empire elfique. Devoir chercher le contact n’était pas une surprise pour elles.
- Je campe ici jusqu’à demain, ajouta Harding en se levant légèrement pour ajuster la toile de la tente. Si vous voulez vous reposer, vous êtes les bienvenues.
Neve échangea un regard bref avec Leda. Un de ces regards où tout se dit sans mots.
- D’accord, un peu de repos ce ne serait pas du luxe, répondit-elle finalement.
Leda posa une main près d’elle, effleurant presque ses doigts. Harding sourit, satisfaite.
- J’imagine.
Et tandis que la nuit s’installait doucement, le feu devenait plus qu’une simple source de chaleur: un court répit avant des vérités anciennes, et peut-être, avant que le passé de Leda ne cesse définitivement de se taire. L’elfe releva légèrement la tête, observant Harding avec une curiosité nouvelle.
- Donc… tu travaillais pour l’Inquisition.
Ce n’était pas une accusation. Plutôt une confirmation. Harding fronça les sourcils, d’abord surprise. Puis, l’elfe précisa.
- Ton armure… il en porte la bannière.
Harding sourit aussitôt, un sourire franc, teinté d’un brin de nostalgie.
- Oh! Oh, oui. J’étais éclaireuse. Je dois vraiment me racheter une nouvelle armure mais… bon… je suis un peu nostalgique.
Elle haussa les épaules, comme si le rôle avait été simple. Ce qu’il n’avait jamais été.
- Je me déplaçais de région en région. Je prenais le pouls. J’observais. Je notais ce qui bougeait, ce qui mentait, ce qui était prêt à exploser… avant que l’Inquisitrice ne s’y aventure elle-même.
Leda hocha lentement la tête, le regard brillant d’une compréhension immédiate. Elle connaissait ce genre de fonction. Ceux qui n’étaient pas au premier plan, mais sans qui rien n’avançait. Ceux qui voyaient tout et dont on retenait rarement le nom.
- Ça explique beaucoup de choses, murmura-t-elle.
Neve, restée silencieuse jusque-là, observa Harding d’un œil neuf. La posture. La vigilance relâchée, mais jamais absente. Le calme de quelqu’un qui avait survécu à des missions que d’autres n’auraient jamais su raconter. Le feu crépita doucement entre elles, comme pour ponctuer l’évidence. Leda, piquée par une curiosité sincère, inclina légèrement la tête.
- Donc… tu as connu l’Inquisitrice?
Harding hocha la tête sans hésiter.
- Euh, oui. Si on veut.
Puis elle précisa aussitôt, avec honnêteté :
- Je ne faisais pas partie de sa garde rapprochée. J’étais rarement à ses côtés longtemps. Mon rôle, c’était d’ouvrir la voie… c’est tout.
Elle marqua une courte pause, son regard se perdant un instant dans les flammes du feu, comme si un souvenir ancien venait de remonter à la surface.
- L’Inquisitrice est une femme extraordinaire, dit-elle finalement. Pas seulement parce qu’elle portait un titre ou un pouvoir que personne n’avait demandé… mais parce qu’elle sait écouter. Même quand le monde hurlait autour d’elle.
Puis, plus sérieusement :
- Elle doutait. Et elle se trompait parfois. Mais elle avançait quand même. Et elle n’oubliait jamais que derrière chaque décision, il y avait des gens.
Le silence qui suivit n’était pas inconfortable. Il était chargé de respect. Neve baissa les yeux, attendrit.
- Ça devait être rassurant, d’avoir quelqu’un comme elle à suivre.
- Oh, ça oui.
Elle releva les yeux vers la détective, attentive.
- Et c’est pour ça que je reconnais ce genre de chose quand je le vois. Certaines quêtes ne commencent pas par de grandes batailles. Elles commencent par une question qu’on n’arrive plus à ignorer.
Le regard de la mage se posa brièvement sur la couverture ancienne, puis revint vers Harding. Elle n’ajouta rien. Mais Leda, à côté d’elle, resserra légèrement sa présence. Jusque-là silencieuse, elle finit par prendre la parole, sa voix posée, presque analytique.
- L’Inquisition a eu un impact positif sur Tevinter.
Elle marqua une pause, comme pour ajuster la nuance.
- Enfin… positif c’est un grand mot. Disons que ça a déclenché quelque chose.
Harding tourna légèrement la tête vers elle, attentive.
- Dorian Pavus est revenu à Tevinter avec des idées qui dérangeaient profondément l’ordre établi, poursuivit-elle. Mettre fin à l’esclavage. Rééquilibrer les classes sociales. Remettre en question le pouvoir héréditaire des grandes familles.
Un rictus bref étira ses lèvres.
- Évidemment, ça n’a pas été très bien accueilli.
Neve hocha lentement la tête. Elle connaissait cette histoire par cœur. Harding, de son coté, observa tour à tour leurs visages, son expression plus grave.
- Donc même dissoute, l’Inquisition a laissé des traces, murmura-t-elle.
- Les révolutions ne commencent jamais là où on les attend, répondit Neve.
Harding hocha lentement la tête et observa un instant le feu, avant de relever calmement les yeux vers elles.
- Vous croyez que Dorian réussira à abolir l’esclavage?
- Pas demain. Ni dans un futur proche, répondit la détective. Abolir l’esclavage signifie de changer la mentalité de milliers de Tevintide et donner de l’importance à toute une race que la plupart des gens n’ose pas regarder ou les méprîmes pour se sentir un peu plus importants que leurs rôles dans l’empire.
Le silence qui suivit aurait probablement dû être chargé de tristesse. Mais il était respectueux. Harding était en compagnie de deux femme Tevintide, dont une elfe. Et pourtant, elles se regardaient en égale. Deux exceptions à la règle.
- Est-ce que je peux vous poser une question? demanda-t-elle avec politesse.
Elle marqua une pause, laissant toujours la possibilité de refuser.
- Pourquoi chercher un spécialiste Dalatien?
Le crépitement des flammes sembla soudain plus fort. Neve tourna légèrement la tête vers Leda. Le regard qu’elles échangèrent était bref, mais dense. Un accord silencieux, forgé par tout ce qu’elles avaient déjà traversé ensemble.
Leda inspira profondément. Elle avait déjà lu Harding. Sa posture, son ton, sa façon de poser la question sans la pousser. Elle ne cherchait ni un secret à exploiter, ni une information à transmettre. Juste à comprendre.
- Je cherche mes origines.
- Orpheline?
Elle esquissa un sourire léger, presque ironique.
- Je l’étais… et je croyais que mes origines n’avaient pas d’importance.
- Comment ça? s’étonna l’éclaireuse.
- J’ai été adoptée par une famille aimante qui m’ont toujours protégée, répondit l’elfe. Peut-être pas toujours de la meilleure façon, mais c’est qui l’intention qui compte.
Leda s’arrêta un instant avant d’avouer la partie plus inquiétante. Neve tourna le regard vers Leda. Sachant très bien ce qui allait suivre.
- Sauf que… plus le temps avance, plus des choses cloches. Des détails, au début. Puis des coïncidences. Et avec le temps, elles se sont accumulées.
Harding ne l’interrompit pas.
- Et plus elles s’empilent, plus j’ai peur, admit Leda à voix basse. Pas de ce que je suis devenue… mais de ce que cela pourrait vouloir dire.
Le silence qui suivit n’était pas lourd. Il était respectueux. Neve se rapprocha imperceptiblement, sa présence ferme, constante. Harding hocha lentement la tête.
- C’est honnête, dit-elle simplement.
Puis elle fronça légèrement les sourcils, sans jugement, juste avec une curiosité sincère.
- Mais, c’est si étrange que ça… pour t’inquiéter autant ?
Neve eut un sourire en coin, bref, presque tendre.
- Oh oui. Et selon mon expérience; étrange rime rarement avec bon présage.
Leda inspira profondément avant de répondre, comme si mettre des mots sur tout cela exigeait un effort particulier.
- J’ai… des blocages, commença-t-elle, sur certaines émotions… entre autres.
Elle chercha le regard d’Harding, puis le soutint.
- Je ne ressens ni la colère, ni la rage. Elles existent comme des concepts, pas comme des impulsions… Mentir m’est impossible aussi. Mon esprit refuse de créer un mensonge.
Puis sa voix se fit plus grave :
- Mais le pire, c’est mon esprit lui-même. Il ne lâche jamais. C’est un peu comme s’il était indépendant de mon corps… L’alcool, par exemple, poursuivit Leda, ralentit mon corps, mais il n’embrume jamais mon esprit.
Elle baissa légèrement les yeux.
- Ainsi que deux semaines d’incarcération au Magisterium. Isolement total. Ça aurait dû me briser, aussi. Mais non. J’étais… exactement la même. Complètement lucide.
Un silence pesant s’installa. Neve expira doucement avant d’ajouter, d’un ton faussement léger :
- Et il ne faut pas oublier la mémoire parfaite. Dans les moindres détails. Ni sa capacité d’analyse. De calcul. De projection. Tout est hors norme.
Un rictus amusé passa sur ses lèvres.
- C’est presque insultant, honnêtement.
Leda leva les yeux au ciel, mais sans nier. Harding inclina légèrement la tête, manifestement intriguée.
- Hors du commun… on parle de quel niveau, exactement ?
Leda répondit sans hésiter, d’un ton parfaitement neutre, comme si elle commentait la météo.
- Depuis le moment où tu nous as vues entrer dans la clairière, tu as cligné des yeux trente-neuf fois.
Elle marqua une micro-pause.
- Quarante, corrigea-t-elle.
Le feu crépita. Harding cligna des yeux, puis s’arrêta net, consciente du geste. Un sourire incrédule effleura ses lèvres.
- D’accord… concéda-t-elle en tournant la tête vers la détective. Tu confirmes?
- Oh, j’aimerais te dire qu’elle bluffe, répondit Neve en soupirant. La première fois que je l’ai vue faire ça, j’ai cru à un tour. La deuxième, j’ai commencé à compter moi-même. La troisième… j’ai arrêté d’essayer de comprendre comment.
- Et tu fais confiance à ce genre de capacité ?
Neve eut un rictus bref.
- Oh, ce sont des capacités effrayantes à première vue. Mais… elle ne s’en sert pas pour manipuler. Elle analyse parce que son esprit refuse de faire autrement. Même quand ça lui coûterait moins d’énergie de lâcher prise.
Leda baissa légèrement les yeux.
- Ce n’est jamais volontaire, ajouta-t-elle. C’est juste… toujours là.
Un silence s’installa, plus dense que les précédents. Harding se redressa lentement, son scepticisme laissant place à quelque chose de plus grave, du respect mêlé d’inquiétude.
- Très bien, dit-elle finalement. Je comprends. Je crois… non pas vraiment.
Elle jeta un regard circulaire à la clairière, comme si la forêt elle-même pouvait entendre.
- Et c’est précisément pour ça, commença Neve, qu’on a besoin de réponses. Avant que quelque chose qui décide à sa place de ce qu’elle est.
Le feu projeta une lueur mouvante sur leurs visages. Et Harding comprit alors que ce rendez-vous n’était pas une simple faveur rendue à deux voyageuses fatiguées. Mais le prélude à une vérité que même Arlathann n’avait peut-être pas fini de digérer. L’éclaireuse observa Leda un moment de plus, puis posa la question doucement, sans la presser.
- Ce n’est pas… épuisant, à la longue?
Leda haussa légèrement les épaules. Un geste simple. Presque machinal. Son regard glissa vers le feu, puis s’abaissa.
- Peut-être, admit-elle après un instant. Sûrement.
Sa voix était calme, mais moins assurée qu’avant.
- Mais j’ai toujours vécu comme ça. Alors… je n’ai rien avec quoi comparer.
Elle pinça doucement le tissu de la couverture entre ses doigts, comme si ce contact l’aidait à rester ancrée.
- Pour moi, c’est normal. C’est le silence qui serait étrange, pas le bruit.
Neve, restée silencieuse, sentit quelque chose se serrer en elle. Elle connaissait cette réponse. Elle l’avait entendue trop souvent, sous trop de formes différentes. Je vais bien. Je suis habituée. C’est comme ça.
- Ce qui ne veut pas dire que ça ne te coûte rien, dit-elle finalement, d’une voix plus douce.
Leda esquissa un sourire bref, sans lever les yeux.
- Peut-être, répéta-t-elle.
Le feu crépita doucement, projetant des ombres lentes sur les troncs autour d’elles. Et dans ce silence-là, Leda comprit qu’elle n’avait jamais réellement envisagé cette possibilité. Pas parce qu’elle la refusait, mais parce qu’elle n’avait jamais su qu’elle existait.