Tevinter Slave - Tome 2

Chapitre 3 : Le Contrat

Par CubeSolaire

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Charon Mercar franchit les lourdes portes du domaine à la tombée du jour. Sa robe de Magister noir portait encore les plis d’une longue journée passée au Magisterium, et l’odeur sèche de l’encre et du parchemin semblait le suivre jusque dans l’atrium.

Le Domaine Mercar se drapait d’ombres longues et élégantes. L’entrée, vaste et haute de plafond, était pavée de marbre clair veiné d’or, où se reflétaient les dernières lueurs orangées filtrant par les larges fenêtres. Des lanternes de lyrium enchâssées dans des appliques de bronze diffusaient une lumière douce, presque irréelle, qui faisait danser les fresques anciennes sur les murs; scènes de batailles, de triomphes politiques et d’alliances oubliées.

Il retira lentement ses gants, plus par habitude que par besoin, et marqua une pause avant de s’enfoncer davantage dans le domaine. La nouvelle qu’il rapportait avec lui n’allait plaire à personne ici.

Dans le couloir menant à la cuisine, Caius aidait Maryse à transporter de lourds sacs de farine. La tâche n’avait rien de prestigieux. Et certainement pas digne, selon les standards de Tevinter, du fils d’un Magister. Mais les Mercar avait depuis longtemps réduit le nombre de domestiques à l’essentiel. Moins de regards, moins d’oreilles, moins de risques. Chaque visage étranger représentait une faille potentielle. Une famille Altus ayant adopté une elfe ne pouvait se permettre la moindre imprudence.

Dans l’un des salons latéraux, Claudia Mercar était assise comme elle l’était presque chaque soir. Sa robe verte était un peu froissée, signe qu’elle avait eu une journée active. Une tasse de thé fumait sur la table basse, délicatement oubliée, tandis qu’elle tenait un livre ouvert entre ses mains sans vraiment en lire les mots. La lecture était devenue pour elle un refuge, une façon d’occuper son esprit et de contenir cette inquiétude sourde qui l’habitait dès que sa fille se trouvait hors des murs du domaine.

Elle leva les yeux en entendant les pas de son mari. Le simple fait de voir son expression lui suffit pour comprendre que quelque chose n’allait pas.

-         Charon?

Le Magister observa la scène quelques secondes depuis l’embrasure du couloir. Ce foyer qu’il avait juré de protéger, ces équilibres fragiles qu’il maintenait à bout de bras… et maintenant, le Magisterium venait d’y jeter une pierre de plus. Il inspira profondément avant de se diriger vers le salon.

-         Claudia, dit-il enfin, d’une voix trop calme pour être rassurante.

Elle referma doucement son livre.

-         Qu’est-ce qu’ils ont encore décidé?

Et dans ce simple ils, tout Tevinter semblait déjà coupable.

Charon referma les portes du salon derrière lui. Le bruit sourd du bois contre le bois résonna un peu trop fort dans la pièce feutrée. Claudia releva immédiatement la tête. Son regard n’avait rien de paisible. Elle savait qu’il apportait une mauvaise nouvelle et elle savait aussi qu’il savait parfaitement à quel point elle n’allait pas l’apprécier. Son mari ne prit même pas la peine de s’asseoir. Il n’y eut ni détour, ni précaution oratoire.

-         Le Magisterium a fait appel aux Corbeaux antivan.

Les mots tombèrent, nets, irrévocables.

-         Un contrat a été signé sur la tête de Leda. Ils n’ont pas apprécié qu’elle s’échappe de leurs cachots.

Claudia blêmit aussitôt. La couleur quitta son visage comme si quelqu’un venait de lui retirer brutalement le sol sous les pieds. Sa main se crispa sur l’accoudoir du fauteuil, ses jointures blanchirent.

-         Par Dumat, non! Notre fille…

Tout le monde connaissait la réputation des Corbeaux. Des assassins professionnels. Méthodiques. Implacables. Une fois un contrat accepté, ils allaient toujours jusqu’au bout. Ce n’était pas une question de vengeance ou de passion, c’était une question de réputation. C’était leur travail. Il n’existait que trois façons de terminer un contrat. Que le signataire l’annule; ici, le Magisterium, ce qui relevait presque du fantasme. Que le contrat lui-même soit détruit… une relique soigneusement scellée et protégée au cœur du quartier général des Corbeaux, probablement. Ou que la cible meure.

Claudia ferma lentement les yeux.

-         Ils ont signé la mort de notre fille, murmura-t-elle enfin.

Sa voix ne tremblait pas. Pas encore. Mais quelque chose s’était fissuré sous cette maîtrise apparente. Une peur froide, viscérale, celle qu’aucune mère ne devrait jamais avoir à nommer. Et cette fois, même le rang de Magister et leur fortune ne suffiront pas à sauver leur fille adoptive.

Leda était partie à Arlathann. Elle n’était pas au courant. Et il n’existait aucun moyen de la prévenir. La panique monta brutalement chez Claudia, comme une vague froide lui comprimant la poitrine. Son souffle se fit plus court, son regard se perdit un instant, déjà hanté par des scénarios qu’elle refusait de formuler à voix haute.

Charon s’approcha enfin. Il saisit les poignets de sa femme. Non pas avec brusquerie, mais avec une douceur ferme, calculée, celle de quelqu’un qui savait exactement quand et comment intervenir.

-         Claudia… regarde-moi.

Il attendit qu’elle le fasse. Qu’elle respire avec lui. Leda était la meilleure analyste et la meilleure combattante qu’il ait jamais vue. Et Charon Mercar en avait vu, des prodiges, des généraux, des mages et des assassins. À son âge, elle surpassait déjà des vétérans. Puis, d’une voix calme, maîtrisée, il parla. Il lui rappela ce qu’ils savaient déjà. Ce qu’elle savait aussi, au fond.

-         Elle ne sera pas facile à abattre, dit-il sans emphase inutile. Et malgré le professionnalisme des Corbeaux, il est peu probable qu’un assassin puisse échapper longtemps à sa vigilance.

Cela-dit, il ne nia rien.

-         Notre fille est en danger. Je ne prétendrai pas le contraire. Mais elle n’est pas sans défense.

Ses doigts se resserrèrent légèrement autour de ceux de Claudia, un ancrage plus qu’une contrainte.

-         Et cela nous donne du temps. Assez de temps pour trouver comment détruire ce contrat.

Claudia avala difficilement sa salive. La peur était toujours là, brûlante, impossible à éteindre… mais elle n’était plus paralysante.

-         Du temps, répéta-t-elle doucement.

-         Et tant que nous avons du temps, notre fille aura encore une chance.

Charon se redressa lentement. La décision venait de se fixer en lui avec une clarté implacable. Il n’y avait plus d’hésitation, plus de place pour l’illusion qu’un autre s’en chargerait.

-         Je vais envoyer Caius à Antiva.

Elle releva brusquement la tête. Leur fils était ingénieux. Discret. Doté de cette intelligence pratique qui permettait de voir les failles là où d’autres ne voyaient que des murs. S’il existait, en ce domaine, quelqu’un capable d’approcher les Corbeaux sans se faire immédiatement repérer, quelqu’un capable de comprendre comment un contrat était conservé, protégé, et surtout comment le détruire, c’était bien lui.

-         Caius peut le faire, dit Charon d’une voix basse mais assurée. Il sait se fondre. Observer. Comprendre les systèmes… et les briser.

Il n’ajouta pas ce qu’ils savaient tous les deux. Qu’Antiva était un nid de vipères. Que le quartier général des Corbeaux n’était pas un lieu d’où l’on revenait indemne après y être entré sans invitation, en théorie.

-         Je ne l’enverrais pas si j’avais une autre option, conclut-il enfin. Si je quitte mon poste pour un voyage à Antiva, et qu’ils apprennent que le contrat a été détruit je serai le principal suspect. Et si je tombe, vous tombez tous avec moi.

Il inspira profondément. Comme pour mieux digérer ses prochains mots.

-         Il est hors de question que je vous perds tous.

Claudia serra les lèvres. La peur changeait de forme, se divisait désormais en deux visages.

-         Nous risquons de perdre nos deux enfants, murmura-t-elle.

-         Ou ils se sauveront tous les deux, répondit calmement son mari.

Et dans cette réponse, il n’y avait ni arrogance ni certitude. Seulement la détermination froide de quelqu’un qui refusait de choisir lequel de ses enfants méritait de vivre.

Charon se dirigea vers les portes du salon et les ouvrit. Caius se tenait de l’autre côté. Debout. Immobile. Le visage fermé. Il avait reconnu le regard de son père dès l’instant où il était entré dans le domaine, ce regard précis, lourd, qui n’apparaissait que lorsque quelque chose d’irréversible venait de se produire. Il n’avait pas eu besoin d’écouter longtemps. Il avait tout entendu.

-         Quelle Maison a signé le contrat? demanda-t-il simplement.

Aucune émotion dans sa voix. Pas de panique. Pas de colère. Juste une information à obtenir. Son père soutint son regard.

-         Dellamorte. À Treviso.

Un léger hochement de tête. C’était suffisant. Caius tourna aussitôt les talons. Il n’y eut ni promesse, ni adieux, ni demande d’autorisation. Chaque seconde comptait, et il le savait. Plus le temps passait, plus le contrat se rapprochait de son terme et plus Leda devenait une cible isolée.

-         Caius… souffla Claudia derrière lui.

-         Je reviens quand le contrat n’existera plus.

Caius monta à l’étage et se dirigea vers sa chambre. Il rassembla ses affaires avec méthode, sans gestes inutiles, chaque objet choisi pour son utilité. Le sac de voyage se remplit rapidement. Il n’y avait pas de place pour le superflu.

La porte s’ouvrit derrière lui. Claudia entra, le visage marqué par une inquiétude qu’elle ne cherchait même plus à dissimuler.

-         Caius…

Il s’arrêta, se tourna vers elle.

-         Je ferai attention, mère, dit-il avant même qu’elle ne puisse parler. Je veux sauver ma sœur. Et me condamner reviendrait à la condamner aussi.

Il la regarda droit dans les yeux, comme pour s’assurer qu’elle comprenait exactement ce qu’il promettait.

-         Je ne ferai rien d’irréfléchi. Je vous le promets.

Claudia s’approcha et posa une main sur son visage, un geste qu’elle ne s’autorisait plus souvent depuis qu’il était devenu un homme. Puis l’enlaça sans retenue. Elle le serra contre elle avec une force presque désespérée, comme si ses bras pouvaient encore le retenir ici, dans cette chambre, loin d’Antiva, loin des Corbeaux. Son visage se perdit un instant contre son épaule, et sa respiration se fit plus lente, plus profonde, un effort conscient pour ne pas céder. Ses doigts tremblaient légèrement dans le tissu de sa tunique.

-         Tu as un cœur bon, mon fils, murmura-t-elle, la voix voilée.

Alors qu’elle le tenait ainsi, un souvenir s’imposa à elle, clair et douloureusement doux. Le jardin du domaine. Le soleil de fin d’après-midi filtrant entre les feuilles. Caius et Leda enfants, couverts de poussière, riant sans retenue.

Son fils avait toujours eu cette manie de lancer des défis à sa petite sœur. Pas par cruauté. Mais par curiosité. Il voulait voir jusqu’où elle pouvait aller. Il lui proposait des choses objectivement difficiles pour une enfant de sa taille. Sauter plus loin, grimper plus haut, porter plus lourd qu’elle ne le devrait. Et Leda acceptait toujours. Jamais par orgueil. Jamais pour prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Elle testait. Elle observait. Elle apprenait.

Claudia se souvenait particulièrement de ce jour-là. Caius l’avait défiée de grimper dans l’arbre le plus haut du jardin. Elle l’avait regardé longuement, avait évalué les branches, leur inclinaison, la distance entre chacune… puis elle avait commencé à grimper.

-         Ce sera facile, avait-elle dit à Caius à l’époque.

Elle était arrivée presque au sommet. Et puis une branche avait cédé. Leda était tombée d’un coup, le souffle arraché… mais sa chemise s’était accrochée à une branche plus basse. Elle était restée là, suspendue dans le vide, les jambes battant doucement l’air, parfaitement immobile. Le silence avait duré une éternité. Puis Caius avait éclaté de rire. Juste après avoir eu si peur qu’il en avait presque pleuré. Leda, elle, n’avait pas crié. Elle avait simplement regardé autour d’elle, calmement, cherché une solution… puis demandé de l’aide pour descendre.

Claudia sentit sa gorge se nouer. Elle n’avait jamais cessé, depuis ce jour-là, de les voir ainsi : deux enfants qui se poussaient mutuellement à devenir plus que ce que le monde attendait d’eux.

Elle inspira profondément avant de parler à nouveau.

-         C’est vous qui m’avez appris cela, mère, répondit Caius doucement.

Il se recula légèrement pour la regarder, et ses mains trouvèrent naturellement les siennes. Les yeux de Claudia brillèrent. Elle hocha lentement la tête. Se souvenant du jour ou Charon avait ramené cette petite orpheline au cheveux argentés.

Le jeune homme esquissa alors un léger sourire, celui qu’il avait enfant, après un défi relevé, après une frayeur transformée en rire.

-         Et puis, je ne laisserai personne le pouvoir de s’en prendre à ma sœur.

Son sourire s’élargit un peu. Plutôt pour rassurer sa mère que par joie.

-         Ça, c’est mon rôle à moi.

Claudia laissa échapper un souffle tremblant, posa ses mains sur le visage de son fils, le détailla comme si elle essayait d’en mémoriser chaque trait.

-         Reviens-moi, murmura-t-elle. Sauve ta sœur, et reviens-moi.

Elle le serra une dernière fois contre elle. Et lorsqu’elle le laissa partir, ce ne fut pas par manque d’amour, mais parce qu’elle savait exactement pourquoi elle avait élevé ses enfants ainsi.

Caius quitta le domaine familial. Les tours de Minrathie se découpaient encore dans la pénombre, leurs silhouettes arrogantes dressées contre un ciel qui refusait de s’éclaircir. La ville dormait, ou feignait de le faire car à Tevinter, même le silence était calculé.

Il ne se retourna pas. Les pavés cédèrent bientôt la place à la terre battue, puis aux routes plus étroites qui s’éloignaient du cœur impérial. Le bruit régulier des sabots de son cheval rythmait ses pensées, martelant une certitude qu’il refusait d’ignorer : chaque lieue parcourue le rapprochait du danger, mais l’éloignait de l’inaction.

Le paysage changeait lentement. Les terres ordonnées de Tevinter, façonnées pour servir et produire, laissaient place à des routes plus vivantes, moins surveillées. Les tours disparaissaient. Les symboles de pouvoir aussi. Ici, le sol n’était plus marqué par la domination, mais par le passage. Antiva n’annonçait pas son arrivée par des forteresses ou des étendards, mais par l’air lui-même. Chargé d’odeurs de bois, de vin, d’épices et de promesses ambiguës. Là où Tevinter dominait, Antiva séduisait.

Treviso s’ouvrit à lui comme un mirage façonné par l’or et l’eau. Les canaux découpaient la ville en veines lentes et profondes, où glissaient des barges chargées de soieries, de coffres scellés et de marchandises venues de tout Thedas. Des ponts de pierre reliaient des quartiers entiers, bordés de façades sculptées, de balcons ouvragés et de lanternes de verre coloré dont la lumière se reflétait en éclats mouvants à la surface de l’eau. L’air sentait le sel, l’encre fraîche des contrats, les épices coûteuses et l’argent en circulation. Une ville riche. Trop riche pour être innocente.

Le jeune mage avançait d’un pas mesuré, son sac de voyage rejeté sur l’épaule, l’armure dissimulée sous un manteau de mage aux teintes sobres. Le tissu était épais, choisi pour masquer autant sa silhouette que ses intentions. Le bas de son visage était voilé, ne laissant apparaître que ses yeux, attentifs, calculateurs. Personne ne devait le reconnaître ici. Car ici, chaque regard croisé était évalué. Chaque reflet dans l’eau, chaque vitrine polie, devenait une surface de surveillance. Il ne pressait pas le pas. Se hâter attirait l’attention. Se fondre dans le flot des marchands, des émissaires et des intermédiaires anonymes était la clé.

L’auberge se trouvait à l’écart des grandes artères commerciales, assez proche des canaux pour recevoir les voyageurs, mais suffisamment discrète pour ne pas poser de questions inutiles. Une façade sans prétention, une enseigne sobre, rien qui retienne l’œil plus d’une seconde. Parfait. À l’intérieur, l’odeur du bois ciré se mêlait à celle du vin et du papier. Des voix basses, des discussions murmurées, le froissement constant de pièces qu’on échangeait contre des services. Treviso ne dormait jamais vraiment.

Il posa son sac au sol devant le comptoir.

-         Nom? demanda l’aubergiste sans lever immédiatement les yeux, déjà habitué aux demi-vérités.

-         Ashur, répondit Caius sans hésiter.

Le faux nom glissa naturellement de sa langue, travaillé, éprouvé. Un nom suffisamment commun pour être oublié, suffisamment étranger pour ne pas être retracé. Un nom qu’il utilisait souvent lorsqu’il travaillait avec les Lucerni à Minrathie.

Officiellement, il voyageait pour affaires. Des affaires sous conditions secrètes, ce qui, à Treviso, expliquait à peu près tout. L’aubergiste nota l’information, jaugea un instant le manteau, le voile, puis hocha la tête. Aucun commentaire. L’or changea de main, lourd et discret.

Lorsque Caius récupéra la clé de sa chambre, il sentit ce léger frisson familier courir le long de son échine. Celui qui lui rappelait qu’ici, plus qu’ailleurs, chaque alliance avait un prix, et chaque silence, une raison. Treviso l’avait accueilli. Restait à savoir ce qu’elle exigerait en retour. Il monta les escaliers sans faire de bruit et trouva sa chambre au bout du couloir. Une pièce simple. Propre. Fonctionnelle. Il y déposa son sac… et ne s’accorda pas une seconde de plus avant de redescendre. Il n’était pas venu à Treviso pour se reposer.

Il ignorait où se trouvait le quartier général des Corbeaux dans cette ville. Treviso était vaste, morcelée par l’eau et les secrets. Il lui faudrait du repérage. Se fondre dans les conversations. Visiter la ville comme on visite un piège pour en comprendre les ressorts.

Il redescendit dans les rues. Très vite, un détail le frappa. Les Corbeaux étaient relativement très présents. Peut-être un peu trop des Assassins. Ils patrouillaient les ponts, les quais, certaines intersections stratégiques, comme une garde officieuse mais parfaitement assumée. Des silhouettes reconnaissables pour qui savait regarder. Trop visibles pour être accidentelles. Treviso ne leur appartenait pas en secret. Elle leur appartenait ouvertement.

Le jeune homme s’arrêta devant l’étal du marchand de fleurs. Les couleurs tranchaient avec la pierre pâle des quais : rouges profonds, blancs laiteux, violets presque noirs. Des pétales impeccables, entretenus avec un soin méticuleux.

-         Belle journée pour vendre des fleurs, lança Caius en s’approchant.

Le marchand releva la tête, un homme d’un certain âge, le sourire facile, les mains déjà tachées de pollen.

-         À Treviso, toutes les journées sont bonnes pour ça, répondit-il. Les gens aiment offrir ce qu’ils ne peuvent pas promettre autrement.

Caius esquissa un sourire sous son voile.

-         Dans ce cas… j’aurais besoin de votre aide.

-         Oh? Voilà qui me plaît déjà.

-         Je suis fiancé, mentit le mage. Elle est… remarquable. Et ce soir, j’aimerais lui faire une surprise. Quelque chose de romantique, mais pas trop ostentatoire.

Le marchand pencha légèrement la tête, jaugeant son client.

-         Une femme discrète, mais précieuse, alors.

Il tira un bouquet, puis un autre, expliquant chaque choix comme s’il racontait une histoire.

-         Les lys parlent de promesses. Trop lourds pour un début de soirée. Les tulipes… passionnées, mais volages. À Treviso, on s’en méfie.

-         Et celle-ci ? demanda Caius en désignant une rose isolée.

Le marchand sourit.

-         Une rose seule. Classique. Directe. Elle dit : je sais ce que je veux.

-         Cela lui ressemble, admit Caius.

Il prit la fleur entre ses doigts, en observa la tige, les épines soigneusement taillées.

-         Vous êtes de passage? demanda le marchand en enveloppant la rose.

-         Oui. Voyage d’affaires.

-         Des affaires confidentiels, je suppose.

Caius haussa les épaules.

-         À Treviso, ce sont souvent les seules qui valent le déplacement.

Le marchand acquiesça, complice.

-         Alors vous êtes au bon endroit.

Un silence confortable s’installa pendant que l’or changeait de main. Puis Caius reprit, comme s’il parlait de la pluie ou du vent :

-         Dites-moi… je remarque les patrouilles en ville. Des Corbeaux, si je ne me trompe pas.

Le marchand ne baissa pas la voix. Ne regarda même pas autour de lui.

-         Les armures ne trompent pas.

-         C’est… habituel?

-         Tout à fait, répondit-il calmement. Ils possèdent la ville.

Caius inclina légèrement la tête.

-         Et les habitants? Ça ne les inquiète pas?

Le marchand éclata d’un rire bref.

-         Pourquoi donc? Tant qu’il n’y a pas de contrat sur votre tête, vous êtes plus en sécurité ici que n’importe où ailleurs.

Il tapota l’étal du bout des doigts.

-         Les voleurs disparaissent, poursuivit-il. Les assassins non autorisés aussi. Les dettes… se règlent. Les Corbeaux aiment l’ordre. Mais ne tue pas sans raison.

-         Même les gens importants? demanda Caius, faussement naïf.

Le sourire du marchand s’élargit.

-         Même pour eux. Lae gouverneur-e Ivenci, par exemple. Iel a des atomes crochus avec les Corbeaux depuis aussi longtemps que je me souvienne. Et pourtant iel est toujours là pour confronter la tête des Corbeaux.

Il glissa la rose emballée vers Caius.

-         Offrez-lui ça. Et profitez de votre soirée. Treviso est une ville généreuse avec ceux qui savent rester à leur place.

Caius prit la fleur.

-         Merci pour vos conseils.

-         Revenez quand vous voulez, répondit le marchand. Et félicitations pour vos fiançailles.

Alors, Caius s’éloigna le long du canal, la rose à la main. Quinze minutes à pleine dans les rues de Treviso, et déjà une information non négligeable: lae gouverneur-e connaît probablement la première serre et il ne s’entend pas avec eux. C’était un scénario prometteur à explorer.




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