Tevinter Slave - Tome 2
Le matin s’annonçait à peine sur Arlathann. Une lumière pâle filtrait entre les troncs anciens, accrochant la brume basse qui serpentait encore entre les racines. Le campement de fortune de Harding était déjà loin. Depuis quatre jours, Leda et Neve arpentaient la forêt sauvage avec un nom, Strife, et une direction.
Un fil ténu, mais suffisant pour poursuivre leurs recherches. Encore fallait-il atteindre sa dernière position connue avant que les intempéries n’effacent les traces laissées par les Mandataires du Voile.
Leda ajusta son carquois en silence. Les indications de Harding lui revenaient intactes, avec les inflexions de sa voix et le mouvement de son doigt sur la carte. Elle les confrontait au terrain, corrigeait un détour, évaluait ce que les pluies des derniers jours auraient épargné. Son regard glissa pourtant vers Neve.
La détective avançait avec cette assurance tranquille qui rendait ses efforts presque invisibles. Presque. Depuis la dernière montée, elle reportait un peu plus longtemps son poids sur la jambe gauche. À chaque racine trop haute, sa main frôlait sa cuisse avant de retomber le long de son corps.
Leda raccourcit son pas.
Neve tourna légèrement la tête.
— On ne le trouvera pas en restant ici.
— Nous marchons encore, rétorqua la jeune elfe.
— Tu négocies avec la vitesse maintenant?
L’elfe baissa les yeux vers le sol humide. Elle choisit un passage où les racines affleuraient moins, sans répondre à l’ombre de sourire qu’elle avait surprise sur les lèvres de Neve.
— Tu vas me le dire si tu as besoin d’une pause ?
— Tu me lis comme un livre ouvert, répondit la mage. Je doute de pouvoir te cacher quoi que ce soit bien longtemps.
— J’aimerais que tu me le dises avant.
Cette fois, Neve la regarda vraiment. Leda sentit la chaleur de ses doigts se poser brièvement contre les siens.
— Ma jambe tire, admit la mage. Je peux continuer jusqu’au prochain village. Ensuite, je m’assieds et je vérifie les attaches.
Leda hocha la tête. Une réponse précise l’aidait davantage qu’une assurance vague, même si elle ne faisait pas disparaître l’inquiétude. Elle avait envie de garder cette main dans la sienne ; une racine les obligea à se séparer.
Elles continuèrent ainsi, côte à côte, jusqu’à ce que la forêt s’éclaircisse. Les troncs s’espacèrent et les racines laissèrent place à un chemin battu. Un petit village apparut entre deux ondulations du terrain : quelques bâtisses de bois et de pierre, des clôtures basses, de la fumée au-dessus des toits. Au loin, quelqu’un discutait du prix d’un sac de grain.
Leda entendit alors un frottement derrière elles.
Le bruit était faible, presque noyé dans le grincement d’une charrette. Elle l’avait déjà entendu avant le dernier tournant, puis à la traversée d’un passage de gravier. À chaque fois, quelque chose de plus bruyant l’avait couvert en partie. Un voyageur aurait pu suivre le même chemin. Mais celui-ci ne les rattrapait jamais, et les rares silences ne lui arrachaient aucun pas.
Elle conserva son allure.
Près de la première maison, une vitre lui renvoya un fragment de la route. Une silhouette sombre venait de quitter l’abri d’un tronc. Elle disparut avant que Leda puisse en distinguer le visage.
L’elfe retrouva aussitôt deux images dans sa mémoire : un pan de tissu aperçu au-delà d’un bouleau, une épaule entre deux rochers. Sur le moment, elle n’avait pu les attribuer à la même personne. Maintenant, leur succession dessinait un déplacement cohérent. L’inconnu avait changé de côté à la faveur des courbes du chemin, profitant chaque fois du relief pour rompre leur ligne de vue.
Leda se rapprocha de Neve.
— On est suivies, murmura-t-elle, le visage tourné vers les maisons.
La mage ne regarda pas derrière elles. Elle continua de regarder devant elle, le menton toujours haut comme à son habitude.
— Depuis quand?
— Au moins avant le dernier tournant. Probablement plus tôt. Une cape sombre. Je n’ai pas vu son visage.
Neve laissa passer quelques secondes. Ses yeux parcoururent la petite place avec l’intérêt fatigué d’une voyageuse cherchant où s’asseoir.
— Alors donnons-lui une occasion de faire une erreur.
Leda avait déjà repéré un muret près du puits.
— Nous pouvons nous arrêter là. Et tu pourras reposer ta jambe.
— Celui contre la maison, corrigea doucement Neve. D’ici, la charrette nous cache toute la ruelle. De l’autre côté, j’en verrai l’entrée.
Leda suivit son regard. Le second emplacement leur offrait aussi un mur dans le dos et deux voies pour quitter la place. Elle modifia leur trajectoire.
— Tu compenses depuis trente-huit minutes, ajouta-t-elle.
— Je me demandais quand tu allais me présenter le décompte.
Neve s’assit sans protester. Sa main se crispa un instant sur la pierre avant qu’elle ne pose son sac à côté d’elle. Leda remarqua son expiration plus longue, la détente prudente de ses épaules. Elle dut se retenir de lui demander si la douleur avait augmenté. Neve venait de lui répondre, et elles avaient autre chose à surveiller.
L’elfe lui tendit la gourde, puis resta près d’elle, légèrement de biais, comme pour profiter de la chaleur qui commençait à gagner la façade.
L’inconnu reparut entre deux porteurs.
Il ne s’arrêta pas en les voyant immobiles. Il poursuivit jusqu’au puits, posa un pied sur sa margelle et se pencha sur sa botte. Il avait rejoint cet abri sans hésitation, comme s’il avait choisi sa halte en approchant de la place.
La cape retomba autour de son bras. Rien ne tinta. Lorsqu’un enfant passa en courant près de lui, il se décala juste assez pour le laisser filer, sans lever brusquement la tête ni ramener une main vers sa ceinture.
Leda observa tout cela dans la vitre derrière Neve. Elle n’y voyait qu’une portion de son dos et son profil lorsqu’il se redressait. C’était peu. Suffisant, pourtant, pour remarquer qu’il s’était placé à l’ombre du toit voisin. De là, il pouvait surveiller leur muret sans avoir à lui faire face.
— Il n’a pas l’air d’un touriste, souffla-t-elle.
Neve porta la gourde à ses lèvres. Puis :
— Il a choisi le seul côté du puits d’où il peut voir les deux sorties de la place.
Leda ramena son attention sur la géométrie des lieux. La détective avait raison.
— Il prépare la suite.
— Ou il garde une porte de sortie. Dans les deux cas, ce n’est pas sa première filature.
Un marchand interpella l’homme. Celui-ci répondit trop bas pour qu’elles l’entendent. Il ne lui tourna pas complètement le dos pour autant. Quelques mots, un mouvement de tête, puis il reprit sa marche vers l’auvent d’une échoppe. Il acceptait de les perdre de vue pendant quelques instants ; de là, il pourrait retrouver le chemin qu’elles prendraient en quittant le village.
Leda sentit se préciser ce qui l’avait alertée. Il ne cherchait pas à rester à une distance fixe. Il laissait l’écart se creuser lorsque le terrain lui garantissait de les retrouver, puis le réduisait à couvert. Ses déplacements répondaient aux possibilités du village autant qu’aux leurs. Elles ne pouvaient pas simplement l’attirer dans un endroit découvert en changeant de rythme.
— Tu penses à quoi? demanda Neve.
— Un assassin.
Le pouce de la mage s’immobilisa contre le bouchon de la gourde.
— Venhedis. Le Magisterium, murmura-t-elle.
Le mot suffit à ramener les geôles entre elles. Leda vit les lèvres de Neve se pincer, puis la gourde trouva sa place sur le muret avec un soin excessif.
— Un espion reste possible aussi à ce stade, précisa l’elfe. J’ai pas vu d’armoirie.
— Possible, oui. Mais quelqu’un qui veut te ramener doit prévoir comment t’entraver, te transporter et traverser la forêt avec toi. S’il est seul, un contrat pour te tuer lui simplifierait considérablement le voyage.
Leda acquiesça. L’absence d’un second poursuivant dans ses observations ne prouvait pas qu’il n’existait pas.
Neve abaissa encore la voix.
— Quant au commanditaire… Tu as humilié les Magisters en sortant de leurs geôles. J’ai été stupide de croire que c’était fini. Qu’ils allaient simplement accepter de t’avoir perdue.
La jeune elfe regarda la main posée sur le sac. Les doigts de Neve étaient détendus à présent, dégagés des lanières. Elle pourrait lever la main et lancer un sort sans qu’aucune attache n’entrave son geste.
— Il n’est pas en position d’attaque, dit Leda.
— Pour l’instant.
— Il observe. Il n’a pas profité de notre arrêt pour se rapprocher.
— Non. Il vient plutôt d’apprendre combien de temps je peux marcher avant de devoir m’asseoir.
Leda releva les yeux.
Sous l’auvent, l’homme n’était plus visible.
Leda se força à laisser son regard revenir vers Neve. Elle pouvait situer la porte de l’échoppe, le passage entre les maisons, l’endroit où la clôture rejoignait le chemin. Elle ignorait lequel il avait choisi. Sa mémoire conservait ce qu’elle avait vu avec une fidélité absolue ; elle ne remplissait pas les espaces où l’homme avait disparu. Bien sûr, elle avait calculé les différentes possibilités, mais sans indice supplémentaire aucune ne se démarquait plus qu’une autre.
— Il sait que nous l’avons remarqué, dit-elle. Mais il observe.
— Oui. Et il peut très bien continuer à jouer au voyageur ordinaire. On ne va pas compter sur son ignorance pour rester en vie.
Neve se pencha sur les attaches de sa prothèse. Elle en desserra une, juste assez pour soulager la pression, puis déplaça légèrement l’emboîture. La crispation qui traversa son visage fut brève.
Leda l’observa.
De si près, elle voyait la fatigue au coin des yeux de Neve, les mèches humides collées à sa tempe. Son envie de la toucher devint douloureuse. Elle repoussa doucement une mèche derrière son oreille ; Neve inclina à peine le visage contre sa main.
Le geste ne dura que le temps d’un souffle. Lorsque Leda se redressa, la détective avait retrouvé son expression tranquille.
— On reprend le chemin principal, décida Neve. S’il nous suit, il devra se montrer à nouveau. S’il ne le fait pas, on continuera à surveiller.
Leda hocha la tête et consulta mentalement la carte. Le chemin longeait un relief boisé avant de rejoindre un second village. Par les sous-bois, elles auraient pu couper une grande partie du détour. Elle écarta cette possibilité. Neve aurait besoin de ses appuis si elles devaient se battre, et Leda préférait voir venir une attaque plutôt que gagner une heure.
— On continue?
Neve se leva, testa son appui et prit le temps de faire deux pas.
— Oui. La pression a diminué.
Cette fois, Leda n’eut pas à chercher dans sa démarche la réponse que ses mots lui refusaient.
Elles quittèrent la place sans se presser. Près des dernières maisons, Neve s’arrêta pour laisser passer une charrette qui arrivait en sens inverse. Elle remercia le conducteur d’un signe de tête. Leda remarqua qu’en se décalant, elle s’était ménagé une vue sur la rue qu’elles venaient de traverser.
L’homme à la cape sombre se trouvait à l’autre extrémité.
Il ne se remit pas en marche dès qu’elles repartirent. Il laissa passer la charrette, puis s’engagea dans une allée parallèle. Un toit le cacha ; Leda retrouva sa silhouette au-delà d’une clôture, plus loin sur leur droite. Il avait choisi un itinéraire qui lui permettait de rejoindre la lisière sans traverser derrière elles toute la longueur de la rue.
— Toujours là, dit Neve.
— À droite. Il va rejoindre le talus.
Leda n’en vit pas davantage. Mais elle se souvenait de l’embranchement aperçu en entrant dans le village. Il n’avait pas besoin de courir pour les retrouver plus loin. Elle estima le temps qu’il lui faudrait, puis surveilla discrètement l’endroit où le talus se rapprochait du chemin.
Une branche remua derrière les premières fougères.
— Il connaît les lieux, murmura-t-elle. Ou il s’adapte vite.
— Dans les deux cas, évitons de lui faciliter le travail.
Les dernières clôtures disparurent derrière elles. Neve attendit que les voix du village se soient éloignées pour reprendre :
— Comment tu comptes gérer la suite? Si c’est un assassin…
Elle ne termina pas sa phrase. Les émotions menaçaient de sortir.
Leda cherchait déjà une réponse. Le suivre à son tour exigeait de laisser Neve seule. L’attirer dans les sous-bois les séparait ou imposait à la mage un terrain défavorable. Revenir sur leurs pas ne leur donnait aucune certitude de le semer et les éloignait de Strife. À chaque itinéraire, elle retrouvait la même difficulté : l’homme pouvait choisir de rester hors de portée.
— Nous pouvons lui compliquer l’approche, répondit-elle. Choisir nos haltes, éviter de nous séparer. Mais tant qu’il observe…
— Il ne frappe pas, termina Neve. Je sais. Mais plus il observe, plus il apprend. Et j’aime pas ça.
Le regard de Leda descendit vers le sol.
— Depuis la place, tu changes de côté chaque fois qu’il disparaît près de moi, expliqua la détective. Il aura compris où regarder pour obtenir une réaction.
L’elfe ralentit d’un demi-pas. Elle retrouva chacun de ces déplacements, aussi nettement que ceux du poursuivant. Elle n’avait jamais cessé d’étudier le terrain. Pourtant, elle s’était rapprochée de Neve sans inclure dans ses calculs ce que ce mouvement révélait.
— Je ne veux pas qu’il puisse t’atteindre.
— Moi non plus, Pépin. Mais je peux me défendre. Il faut que tu me laisses le faire.
Il n’y avait aucun reproche dans sa voix. Leda aurait presque préféré y entendre de l’agacement. Cette patience lui fit mesurer ce que Neve avait déjà compris de sa peur.
— Je ne comptais pas tuer quelqu’un sur un soupçon, reprit-elle après quelques pas.
— Je sais, répondit la mage. Et même si nous confirmons qu’il a un contrat, sa mort ne suffira pas. S’il travaille pour une confrérie, elle va en envoyer un autre.
— Jusqu’à ce que le travail soit fait.
Neve acquiesça.
Leda comprenait qu’un assassin puisse accomplir une mission sans éprouver la moindre haine pour sa cible. Elle pouvait elle-même envisager de l’affronter sans colère. Cela ne rendrait aucun de ses coups moins dangereux.
Le chemin se resserrait entre un fossé et une levée de terre. Leda en releva les points de passage, l’écartement des arbres, les endroits où une silhouette pouvait se dissimuler. Elle ne voyait plus l’homme. Il aurait pu s’arrêter derrière elles ou progresser sous les branches. Elle conserva ces deux possibilités au lieu de lui attribuer une position rassurante.
— Pour mettre fin à la traque, il faudrait remonter au contrat, dit-elle. Le détruire. Ou obtenir qu’il ne soit plus exécuté.
— Ce qui nous ramène aux Maisons, répondit Neve. La Maison du Repos, à Orlaïs, ou celle des Corbeaux, à Antiva. Très pratique, depuis Arlathann.
La jeune elfe hocha la tête. Pensive.
— Le tuer ne nous rapprocherait pas forcément de ceux qui le détiennent, dit-elle.
— Je sais. Vivant, il peut encore nous apprendre qui l’envoie. Mais s’il lève une lame sur toi, je ne vais pas lui demander de me dicter le nom de son employeur avant d’intervenir.
Leda regarda son profil. La plaisanterie avait été prononcée sans sourire.
— Moi non plus.
— Bien.
Quelques pas plus loin, un craquement sec leur parvint du fossé. Leda tourna les yeux sans tourner la tête. Un oiseau s’en échappa. Rien ne lui permettait d’en conclure davantage ; elle laissa sa main loin de ses dagues.
— S’il attaque et que nous devons le tuer, dit-elle, il faudra du temps pour constater son échec et envoyer quelqu’un d’autre. Quelques jours, peut-être. Quelques semaines, tout au plus.
Neve frotta lentement son pouce contre son index.
— Peut-être, répéta-t-elle. On ignore à qui il rend des comptes. Et à quelle fréquence.
Leda révisa son estimation. Le délai pouvait être beaucoup plus court. Elle aurait voulu trouver une solution qu’elle puisse annoncer à Neve sans devoir aussitôt en exposer les failles.
— Cela nous donnerait au moins du temps.
— À condition de survivre à ce qui nous l’achète.
Leda ne répondit pas.
Devant elles, le talus s’abaissait autour d’un arbre tombé. Une trouée ouvrait, sur quelques pas, la vue vers le sous-bois. L’homme la franchit au moment où le vent soulevait les feuilles du chemin. Leda n’aperçut que son bras et le haut de son torse entre deux troncs. Sa cape était retenue près du corps pour ne pas s’accrocher aux branches. Une pièce de son armure passa dans la lumière, puis disparut.
L’elfe conserva l’image. La découpe de l’épaule, la superposition des pièces de cuir, une touche de couleur à leur bord : elle n’eut pas besoin d’un second regard pour retrouver cet assemblage parmi ceux qu’elle connaissait.
— Un Corbeau, dit-elle à voix basse.
Neve ne se retourna pas.
— Qu’est-ce que tu as vu?
— Son armure. L’épaule, sous la cape.
La détective inspira lentement.
— Génial. Nous avons donc réussi à attirer quelqu’un qui sait finir ce qu’il commence.
Leda aurait voulu sourire. Elle n’y parvint pas.
Le Corbeau venait de disparaître sans ralentir, sans s’attarder pour vérifier si elles l’avaient vu. L’autre passage l’aurait obligé à s’éloigner davantage ; il semblait avoir préféré une brève exposition au risque de les perdre. Même découvert, il restait maître de sa distance. Elles savaient enfin à qui elles avaient affaire ; elles ne savaient toujours pas quand il déciderait de les approcher.
Neve marcha un moment sans parler. Sa démarche avait retrouvé sa régularité depuis la halte. Pourtant, Leda la sentit s’éloigner dans un silence qu’elle ne savait pas interrompre. Elle aurait pu lui donner la distance jusqu’au prochain village, lui expliquer pourquoi le chemin restait leur meilleur choix. Aucun de ces renseignements ne répondait à ce que Neve retenait derrière ses lèvres serrées.
— C’est un gros risque, finit par dire la mage.
— Oui.
— Est-ce que tu es sûre de survivre s’il attaque?
Leda tourna la tête.
Neve regardait toujours devant elle. Sa voix n’avait pas tremblé. Mais elle avait posé la question trop doucement, avec une application qui effaçait jusqu’à la plus petite trace d’ironie.
Leda ne pouvait pas lui donner la réponse qu’elle attendait.
— Non.
Le pied gauche de Neve s’arrêta une fraction de seconde de trop avant de reprendre son mouvement. Leda le remarqua, puis regretta de ne pouvoir manquer ce genre de détail.
— Je serai plus difficile à surprendre si je continue à surveiller ses approches, ajouta-t-elle. Et je suis plus rapide que lui sur ce terrain.
— Il n’a pas besoin de courir plus vite que toi s’il choisit l’endroit où tu vas passer.
— Je sais.
— Je sais que tu sais.
Neve expira entre ses dents. Leda entendit ce qui lui avait échappé dans cette dernière phrase et sentit sa propre poitrine se resserrer.
Leurs épaules se frôlèrent. Elle aurait voulu prendre Neve contre elle, poser les lèvres sur sa tempe, lui laisser le temps de respirer sans qu’un homme invisible transforme leur proximité en occasion à saisir. Elle se contenta de glisser les doigts contre son poignet.
Neve les retint aussitôt.
Sa prise fut assez ferme pour surprendre Leda. Puis elle se desserra, lentement, sans la libérer tout à fait. La peau de la mage était chaude sous ses doigts. Leda se concentra une seconde sur cette chaleur, sur le contact de son pouce, au lieu de la distance qui les séparait du dernier endroit où elle avait vu le Corbeau.
— Je ne veux pas mourir, Neve, dit-elle.
Neve la regarda enfin.
— Alors ne le laisse pas faire.
La réponse serra davantage la gorge de Leda. Elle avait envisagé tant de façons de protéger Neve qu’elle l’avait laissée lui demander une place dans sa propre survie.
— Je t’écoute.
La mage garda leurs mains jointes quelques pas encore. Lorsqu’elle reprit, sa voix avait retrouvé cette netteté que Leda connaissait dans les enquêtes difficiles.
— Nous restons ensemble. Si tu repères une approche, tu me l’indiques avant de bouger. Je peux lui fermer un passage avec la glace. Peut-être le retenir assez longtemps pour que tu agisses. Mais pas si tu te jettes entre lui et moi sans me laisser le temps de comprendre ce que tu fais.
Leda imagina la scène. Le sol gelé, l’espace limité, le temps que Neve pourrait leur gagner. Elle revit aussi sa propre impulsion à s’interposer, plus rapide que toute délibération lorsqu’il s’agissait de la mage.
— Et s’il vient sur toi? Je ne supporte pas que tu sois en danger.
— Alors tu ne décides pas d’avance que je suis perdue. Tu sais que ce sera un piège. C’est toi qu’il veut, Pépin, pas moi.
Leda baissa les yeux vers leurs mains. Elle connaissait la puissance de Neve. Elle l’avait vue rester lucide alors que tout autour d’elle menaçait de céder. La fatigue de ces derniers jours n’avait effacé ni son talent ni son expérience. Il lui fallait leur faire une place jusque dans les scénarios qu’elle redoutait le plus.
— D’accord, répondit-elle.
Neve chercha son regard, puis hocha la tête.
— Et si ton plan exige que tu serves d’appât, j’aimerais le découvrir avant lui.
Le coin de sa bouche remonta à peine. Leda sentit pourtant la différence dans sa propre respiration.
— Je n’ai pas prévu de servir d’appât.
— Voilà une phrase que j’aimerais entendre plus souvent.
Elles se lâchèrent pour franchir une portion de chemin encombrée de pierres. Cette fois, Leda indiqua d’un mot le couvert sur leur droite et laissa Neve choisir sa position. La mage se décala sans ralentir. Aucun geste spectaculaire. Juste assez d’espace pour que chacune puisse agir.
Leda continua à observer les arbres. Elle ne retrouvait pas le Corbeau à chaque tournant, et chaque absence demandait un effort pour ne pas devenir, dans son esprit, une attaque déjà en cours. Lorsqu’un mouvement restait indécis, elle le disait. Neve posait une question, proposait une autre lecture ou changeait légèrement leur trajectoire. Leurs décisions se précisaient ainsi, à voix basse, pendant que l’après-midi avançait.
Les chemins n’étaient pas vraiment des routes au sens strict. C’étaient de larges sentiers anciens, creusés par des siècles de passage. Au-dessus d’elles, les branches entrelacées formaient une voûte vivante où les rayons du soleil devenaient plus obliques. La lumière glissait entre les feuilles comme des lames d’or.
Leda avait recommencé à ralentir avant que Neve ne demande une nouvelle halte. Elle s’en rendit compte et tourna la tête vers elle.
— Encore un peu, dit la détective. Il y a de la fumée devant nous.
Une odeur de bois brûlé leur parvenait effectivement. Leda retrouva dans sa mémoire la distance indiquée sur la carte. Le second village ne devait plus être loin.
Lorsque le soleil commença à disparaître derrière la canopée, la forêt s’ouvrit enfin sur une clairière. Quelques maisons de bois et de pierre entouraient un puits. Une forge rougeoyait encore, et des lanternes s’allumaient aux fenêtres. Après des jours sur les routes et dans les ruines, la simple perspective d’un toit avait quelque chose d’irréel. Un toit et des murs offraient une protection physique temporaire. Mais aussi une occasion d’en apprendre sur leurs poursuivant.