Tevinter Slave - Tome 2
La porte se referma derrière elles avec un frottement de bois humide. Leda entendit le verrou glisser, puis le souffle que Neve retenait depuis les dernières marches de l’escalier.
La chambre donnait sur la place du marché. Un lit double, une table et deux chaises en occupaient presque tout l’espace ; derrière une porte étroite, une cuve de cuivre attendait sous une fenêtre trop petite pour laisser passer autre chose qu’un chat. Leda vérifia le loquet de la grande fenêtre. Le bois avait travaillé, mais les gonds tenaient. Au-dessous courait une corniche que l’on pouvait atteindre depuis le toit de l’écurie.
— L’accès par l’extérieur est possible, annonça-t-elle. Surtout depuis la gauche.
— Voilà qui est rassurant.
Leda se retourna. Neve avait posé une main sur la table. Sa jambe droite restait légèrement en retrait, presque déchargée de son poids.
En bas, un marchand vantait ses pommes au-dessus du tumulte des dernières ventes. Une roue grinça sur les pavés. Leda posa son arc contre le mur, à portée de main, puis tira vers Neve la chaise dont les assemblages lui semblaient les plus solides.
La détective considéra le siège.
— Subtil.
Elle s’assit néanmoins.
Leda avait choisi cette auberge pour sa chambre sur la place et son entrée bien visible. Le prix importait moins que la discrétion : la Maison Mercar aurait pu leur offrir autrement mieux, mais une elfe avec trop d’or devait souvent expliquer où elle l’avait pris. Elles avaient payé comme deux voyageuses ordinaires. Leda avait seulement ajouté le supplément pour l’eau chaude, sans consulter Neve. Celle-ci n’avait formulé aucune objection.
Leda s’accroupit devant elle. La poussière avait blanchi les coutures de son pantalon et laissé une traînée pâle sur le métal de la prothèse. Elle aurait voulu défaire les attaches tout de suite. Elle posa plutôt les mains sur ses propres genoux.
— Tu ne l’as pas retirée depuis trois nuits.
— Nous dormions sans murs, sans porte, et maintenant on a un Corbeau qui nous suit. Je n’allais pas lui demander d’attendre pendant que je rattachais ma jambe.
— Je sais. Mais comprendre une décision ne m’oblige pas à l’aimer.
Le coin de la bouche de Neve remonta.
— Ça, j’avais remarqué.
Des coups frappés à la porte interrompirent Leda. Elle se releva en laissant sa main près d’une dague, jusqu’à ce qu’une voix annonce l’eau chaude.
Deux jeunes elfes remplirent la cuve en plusieurs voyages.
Neve leur demanda où acheter des plantes médicinales. Une herboriste tenait encore son étal sous l’auvent rouge, de l’autre côté de la place.
— L’un de vous pourrait y aller pour nous? demanda Neve.
L’un des garçons regarda vers le couloir. On venait de l’appeler une deuxième fois depuis l’escalier.
— Après le service peut-être, madame. Avant, le patron ne nous laissera pas sortir.
— Bien sûr, répondit Neve.
Il s’excusa encore et emporta les seaux vides. Lorsqu’elles furent seules, le silence de la pièce parut presque épais après leurs allées et venues.
Neve traça quelques signes du bout des doigts. Une lueur froide courut le long du montant, gagna la fenêtre, puis disparut dans les jointures du bois. Leda sentit ses avant-bras se couvrir de chair de poule.
— Une alarme?
— Et de quoi décourager quelqu’un qui essaierait d’entrer sans invitation.
— Mortel?
— Pour son amour-propre, certainement. Pour le reste, j’essaie de tenir compte du personnel.
Leda détacha ses dagues et les déposa sur le banc, près de la cuve. Son armure suivit. Elle vérifia machinalement l’entaille laissée près des côtes par une branche brisée, puis repoussa le cuir humide. La plaie dessous tirait un peu. Elle l’oublia lorsque Neve vint s’asseoir sur le banc, plus lentement que d’habitude.
La première attache de la prothèse céda sans difficulté. À la deuxième, ses doigts s’arrêtèrent.
Leda attendit.
— Tu peux tenir le bas, finit par demander Neve.
Leda s’agenouilla aussitôt. Le métal, tiédi par le corps, portait des écailles superposées qui descendaient jusqu’à une tête de serpent. Un peu de terre s’était logée dans sa gueule. Leda maintint l’ensemble pendant que Neve desserrait le dernier fermoir, puis accompagna le mouvement pour que rien ne tire sur la peau.
Le souffle de la mage se coupa.
— Attends.
Leda s’immobilisa. Elle sentit, contre ses doigts, le léger tremblement que Neve ne parvenait plus tout à fait à retenir.
— Maintenant.
La prothèse se dégagea. Neve retira elle-même le manchon humide. Une marque rouge suivait le bord de l’emboîture ; plus bas, la peau était irritée et une ampoule tendait sa surface sur le côté du moignon.
Leda releva les yeux.
— Depuis quand sens-tu l’ampoule?
Elle ne répondit pas immédiatement. Neve passa une main sur son visage.
— Ce matin.
— Hier soir, corrigea l’elfe. Tu t’es arrêtée après le ruisseau pour refaire cette attache. Tu avais déjà changé la position de ton pied sur les pierres.
Un silence suivit.
— Pourquoi tu poses la question si tu connais la réponse, rétorqua Neve.
Leda posa la prothèse contre le mur avec plus de précautions encore.
— Je déteste quand tu te négliges.
— Nous aurions fait quoi? J’ai une jambe de métal, Leda. Je peux pas changer ça.
— Nous aurions cherché un autre rythme, rétorqua l’elfe.
— Et laissé notre ami choisir le sien.
Leda baissa les yeux vers le manchon. Elle connaissait les raisons de Neve ; elle les avait comptées avec elle, dans le noir, en écoutant la forêt. Cela ne l’aidait pas à regarder les marques laissées sur sa peau.
— Tu aurais pu me le dire avant que je sois obligée de le voir.
La main de Neve vint se poser sur sa joue.
Leda s’y appuya malgré elle. Ses propres doigts sentaient le cuir et le métal ; ceux de Neve étaient frais, un peu rêches sur sa tempe.
— Peut-être, dit la mage.
Leda attendit la plaisanterie qui suivrait, ou une nouvelle raison de ne pas s’inquiéter. Neve n’ajouta rien. Son pouce glissa seulement près de l’oreille de Leda.
Ce fut assez pour qu’elle respire plus librement.
Elle versa de l’eau propre dans un petit récipient et le posa près du banc, avec un linge. Puis elle entra dans la cuve. La chaleur lui arracha un frisson qui remonta jusqu’à sa nuque. Elle tendit l’avant-bras à Neve ; la mage y prit appui pour franchir le rebord, puis se laissa descendre avec une lenteur prudente.
Son épaule resta un instant contre celle de Leda.
— Si tu proposes de reprendre la route avant demain, murmura-t-elle, je t’en voudrai peut-être.
Neve baissa les yeux sur sa main, toujours refermée autour de son bras.
— Oh, une menace, plaisanta l’elfe.
Leda sourit.
Elles restèrent un moment sans parler. Dans le réduit, les bruits du marché devenaient lointains. La vapeur brouillait le miroir fixé de travers au-dessus du banc ; quelques gouttes descendaient le long du cuivre, entre leurs vêtements abandonnés.
Elles auraient voulu prolonger ce moment jusqu’à ce que la lumière disparaisse tout à fait. Pourtant, à travers la porte ouverte, elles voyaient le soleil toucher le bord de la table.
— Je vais acheter de la consoude et du calendula, dit-elle. Et regarder les onguents que l’herboriste propose.
Neve rouvrit les yeux.
— Il y a un Corbeau dehors.
— Je sais.
— Tu emploies beaucoup cette réponse pour quelqu’un qui prévoit quand même de sortir.
Leda posa le savon sur le rebord.
— L’étal est visible depuis la chambre. Il reste du monde sur la place et deux patrouilles passent devant l’auberge.
— On peut attendre demain.
— Oui. Mais nous perdront cette nuit pour commencer les soins.
Neve la regarda longtemps. Leda soutint son regard, même si elle aurait préféré retrouver la chaleur tranquille de l’instant précédent.
— Tu penses qu’il te laissera traverser le marché, dit enfin la mage.
— Il cherche encore quelque chose.
— Oui. Ça s’appelle une occasion, Pépin.
— Il en a déjà eu plusieurs, et il ne les a pas prises.
Neve se redressa légèrement. L’eau remua entre elles. Neve avait retiré sa main du rebord pour la poser sur son propre genou.
— Le contrat ne disparaitra pas, rétorqua la détective. Il va t’attaquer. Il attend simplement le bon moment.
La jeune elfe resta silencieuse un instant. Puis :
— Que je m’endorme. Que tu t’éloignes. Ou voir comment je réagis à sa présence…
Neve détestait cette réponse. Elle réprima un juron.
— Et maintenant?
Leda chercha les mots qui donneraient à Neve tout ce qu’elle savait, sans lui offrir une assurance qu’elle n’avait pas.
— En me suivant sur la place, il peut apprendre quelque chose. En attaquant, il doit accepter de ne pas tout savoir. De prendre un risque.
— Ça ne l’empêchera peut-être pas d’essayer, rétorqua la détective.
— Non.
— Tu veux me rassurer avec un chiffre?
Elle hésita. Elle avait déjà calculé les probabilités, mais elle devait trouver la meilleure façon de le dire.
— Il y a plusieurs angles de tir et passages au Marché. Alors prédire sa décision… j’ai aucun chiffre fiable. J’ignore ses instructions. Je n’ai pas pu l’observer se battre. J’ai trop de facteurs inconnus.
Neve ferma brièvement les yeux.
— Tu sais vraiment comment rassurer quelqu’un.
Leda glissa sa main sous la sienne. Neve entrelaça leurs doigts.
— Fait attention, Pépin, dit Neve d’une voix plus inquiète que souhaité.
— Toujours.
Neve resserra sa prise. Leda sentit son pouce s’immobiliser contre le sien.
La détective approcha son visage. Leda crut qu’elle allait ajouter une dernière condition ; elle reçut un baiser à la place. Bref d’abord, puis retenu un peu plus longtemps lorsque sa main vint se poser contre la nuque de Neve.
Quand elles se séparèrent, leurs fronts restèrent proches.
— Et si tu meurs, je te retrouve dans l’Immatériel pour te le faire payer moi-même, souffla Neve.
— Oh, non. J’aimerais autant rentrer.
— C’est une excellente idée. Essaie celle-là.
Elles quittèrent le bain avant que l’eau soit froide. Leda rinça le manchon avec le reste d’eau claire et le mit à sécher près de la prothèse, puis aida Neve à sortir du bain.
La mage choisit la chaise près de la fenêtre. À cette place, elle pouvait surveiller l’auvent rouge sans trop s’exposer au regard des passants.
Leda remit son armure, ses dagues et son arc. Le cuir lui parut plus raide sur sa peau propre. Avant de sortir, elle se retourna.
Neve tenait son bâton contre le bord de la table.
— Moins de vingt minutes, dit Leda.
— Je compterai.
Elle le savait. Elle revint néanmoins poser une main sur son épaule, juste assez longtemps pour sentir les doigts de Neve recouvrir les siens.
Puis elle sortit.
Le marché sentait le pain encore chaud, la laine humide et le poisson. Une femme secouait un ruban devant une cliente en vantant un tissage elfique dont Leda ne retrouvait aucune particularité dans les nœuds. Plus loin, une vieille elfe rangeait ses bouquets de fleurs séchées. Elle encaissa quelques pièces, les glissa dans sa propre bourse et poursuivit sa conversation avec le marchand voisin.
Deux enfants aux oreilles pointues passèrent en courant. Leur mère les rappela ; le plus petit revint se cacher dans ses jupes, riant encore. Leda les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière une charrette.
Au trente-septième pas, elle repéra le Corbeau.
Il se tenait devant un marchand de tissus, à quelques toises de l’allée qu’elle suivait. Ses cheveux noirs étaient attachés à l’arrière de son crâne. Des sangles maintenaient ses armes contre une armure sombre dont les pièces ne tintaient pas lorsqu’il bougeait. Il examinait apparemment une étoffe ; ses yeux, eux, se portaient vers le miroir de cuivre suspendu à l’étal voisin.
Leda regarda le reflet.
Leurs regards s’y rencontrèrent.
L’homme reposa le tissu sans précipitation. Leda poursuivit sa route vers l’auvent rouge. Elle l’entendit à peine se mettre en mouvement, puis le perdit derrière un porteur chargé de paniers.
Il réapparut à sa hauteur, de l’autre côté.
Elle avait prévu qu’il contournerait le porteur par la droite. Il avait choisi la gauche, où une charrette paraissait fermer le passage. Leda enregistra l’écart et poursuivit sa marche.
— Depuis combien de temps? demanda-t-il.
Sa voix était basse, assez distincte pour elle seule.
— Deux jours, vingt-deux heures et une dizaine de minutes.
— Au cimetière, comprit l’assassin après un instant.
— Il y avait une empreinte près du mur effondré. Je n’ai pu vous l’attribuer qu’après avoir observé votre démarche.
Il évita un panier posé à terre. Son épaule resta au même niveau que la sienne.
— Vous savez qui je suis?
— Un Corbeau Antivan.
Il ne répondit pas.
Leda tourna la tête vers lui. Il la regardait déjà. Elle chercha une réaction qui lui permettrait de comprendre pourquoi il avait choisi de se montrer ; elle ne trouva qu’une attention patiente.
— Vous connaissez le mien, dit-elle.
— Non. Vous savez être invisible.
— Pour le Magisterium?
Un autre silence.
Elle avait espéré surprendre une hésitation en nommant le Magisterium. Il continuait de marcher du même pas.
Leda revint du regard vers l’herboriste. Trois personnes attendaient encore devant son étal. La vieille femme pesait des feuilles dans une petite balance, sans se laisser presser par un client qui tapotait le bois du comptoir.
À côté de Leda, le Corbeau avait repris exactement son allure.
— Vous ne semblez pas effrayée, observa-t-il. C’est curieux.
Elle examina la question. Sa main restait libre, près de sa dague ; elle voyait la porte de l’auberge entre deux auvents, et le trajet pour la rejoindre n’avait pas changé. Elle sentait pourtant davantage chaque mouvement autour d’elle, jusqu’au froissement du manteau d’une passante dans son dos.
— Vous n’êtes pas prêt.
— C’est ce que vous pensez.
— Vous auriez pu attaquer près du ruisseau hier soir. J’étais seule. Vous aviez la hauteur, et le bruit de l’eau aurait couvert votre approche. Non pas que vous ayez besoin d’un coin intime pour assassiner vos cibles.
L’homme tourna légèrement le visage.
— Vous m’aviez vu?
— J’avais remarqué la mousse écrasée sur le talus. Puis une branche a bougé lorsque vous avez changé d’appui.
— Et vous êtes restée tranquille, constata-t-il.
— Je devais remplir les gourdes.
Ses yeux quittèrent un instant ceux de Leda pour descendre vers son arc.
— Mais vous aviez préparé une flèche, dit le Corbeau.
Elle s’en souvenait avec une netteté parfaite : le bois sous ses doigts, le courant qui emportait un fil de poussière, le reflet de son visage interrompu par une ride à la surface. Elle avait posé la flèche derrière son genou, hors de la vue du talus.
— Vous l’avez remarqué?
— Votre main revenait toujours au même endroit.
Leda considéra ses doigts. Elle les avait crus immobiles entre deux gestes nécessaires.
— Vous pensez que vous auriez été plus rapide que moi? demanda l’homme.
— Je ne le sais pas.
Il ne répondit pas tout de suite. Un vendeur les obligea à s’écarter pour laisser passer sa brouette. Leda se déplaça vers l’intérieur de la place, là où Neve pouvait encore la voir. Le Corbeau adapta sa trajectoire sans la toucher.
— Mais vous avez accepté ce risque, reprit-il.
— Vous aussi. Vous êtes resté assez longtemps pour voir où je posais ma main.
Son regard remonta vers elle. Leda ne put décider si l’infime mouvement de sa bouche annonçait un sourire.
Ils arrivèrent devant l’étal. Elle prit place derrière un homme qui tenait contre lui un enfant endormi. L’assassin s’arrêta à côté, à une distance que personne autour d’eux n’aurait trouvée étrange. Leda garda le poids sur l’avant des pieds.
— Les gens craignent généralement de mourir, dit-il.
Elle regarda l’enfant, dont la joue s’écrasait contre le col de son père, puis la fenêtre de l’auberge.
— Ce serait dommage. J’aime bien vivre.
Lorsqu’elle revint vers lui, il suivait son regard.
Neve s’était penchée vers la vitre. Leda distinguait la ligne de ses épaules et le haut de son bâton. Elle leva légèrement la main pour lui montrer qu’elle l’avait vue. La silhouette demeura immobile.
— Votre équipière apprécie moins cette conversation, constata l’homme.
— En effet.
— Elle vous a pourtant laissée sortir.
— Je ne lui appartiens pas.
Il tourna les yeux vers elle.
Leda le savait. Les mots lui étaient venus en regardant les enfants traverser de nouveau la place, cette fois en tenant chacun une main de leur mère.
— Elle me fait confiance, ajouta-t-elle.
— Quel genre de confiance?
Leda ne répondit pas. Lucanis regarda encore la fenêtre, puis la porte en dessous. Ses mains étaient toujours éloignées de ses armes.
La vieille herboriste appela le client suivant. Le père s’avança ; une petite main endormie glissa de son épaule. Leda la rattrapa avant qu’elle heurte le bord du comptoir et la reposa doucement contre lui. L’homme la remercia sans interrompre sa demande.
Lorsqu’elle reprit sa place, le Corbeau avait reculé d’un demi-pas pour lui laisser de l’espace. Elle retrouva ses yeux sur elle.
— Vous cherchez à savoir si je peux prévoir ce que vous allez faire, dit-elle.
— Est-ce que vous le pouvez?
— Parfois.
Il resta silencieux encore une fois. Leda continua :
— Vous venez de changer de côté dans la foule. Ça pourrait être futile comme information. Mais la voie était libre devant vous.
Il baissa la tête de quelques degrés. Leda sentit l’envie de poursuivre, de lui demander ce qu’il avait vu, ce qu’il en avait déduit, à quel instant il avait choisi de venir jusqu’à elle. Elle la retint. Chaque question révélerait à son tour les endroits où elle cherchait une réponse.
— Vous pourriez aussi vouloir me faire douter, dit-il.
— Peut-être.
Le Corbeau l’observa sans répondre. Leda entendit le frottement sec des feuilles que l’herboriste versait dans un sachet. Une mouche se posa sur le bord de la balance, puis s’envola lorsque la vieille femme passa la main au-dessus.
— Vous avez un talent pour répondre aux questions sans donner de réponse.
— Oui.
Son regard quitta son visage pour revenir à ses mains. Leda les garda immobiles.
L’homme à l’enfant s’écarta enfin. Leda posa ses mains sur le bord de l’étal, en gardant l’assassin dans son champ de vision.
— Bonjour. Avez-vous de la consoude, du calendula et quelque chose pour une irritation due au frottement?
La vieille femme la détailla brièvement, des cheveux jusqu’aux pièces de cuir qui couvraient ses épaules.
— La peau est ouverte?
— Non. Rouge, un peu gonflée. Il y a une ampoule intacte.
L’herboriste lui montra deux pots. Elle en ouvrit un, en approcha l’autre, puis entreprit d’expliquer ce qui les distinguait. Leda écouta, posa une question sur l’huile employée et écarta le premier, trop fortement parfumé. Les fleurs de calendula étaient sèches et propres, la consoude conservée dans un bocal fermé. Elle en demanda de petites quantités.
Le Corbeau ne s’était pas éloigné.
— C’est pour elle, dit-il.
Leda reposa le couvercle.
— J’ai vu votre équipière marcher, termina-t-il.
La phrase était dite du même ton que les précédentes. Leda se rappela aussitôt la main de Neve sur la table, puis son épaule qui descendait lorsqu’elle chargeait sa prothèse. Elle avait surveillé ces gestes sur les sentiers, souvent sans remarquer qu’elle tournait la tête vers elle.
L’assassin avait pu les regarder aussi.
— Depuis hier, reprit-il, elle évite de poser le pied sur les pierres inclinées. Vous choisissez le passage avant elle. Ce matin, vous vous êtes arrêtée deux fois sans regarder la piste que vous suiviez.
Leda retrouva les deux endroits dans son esprit. Le premier près d’une souche creuse, le second à l’entrée du village. Neve s’était appuyée contre un muret pendant que Leda vérifiait ostensiblement une boucle de son carquois.
Elle avait cru leur accorder du repos sans attirer l’attention.
— Vous êtes observateur, dit-elle.
— Je serais un terrible assassin si je ne l’étais pas.
L’herboriste posa les sachets devant Leda. Le papier bruissa sous ses doigts lorsqu’elle les rassembla.
Elle avait évalué le temps nécessaire pour traverser la place et les endroits où une lame pouvait l’atteindre. Elle n’avait pas prévu que répondre à une question sur une ampoule relierait, pour lui, plusieurs observations encore dispersées.
— Vous pensez que nous allons ralentir, dit-elle.
— Vous voudriez pouvoir repartir demain.
Il avait regardé les plantes en disant cela. Leda n’ajouta rien. Elle ignorait jusqu’où il avait poussé son raisonnement ; le corriger l’aiderait à le préciser.
À la fenêtre, Neve bougea. Leda perçut seulement un déplacement du bâton, un éclat plus clair près de la vitre. Le chemin jusqu’à l’auberge était toujours libre.
Elle compta les pièces demandées. L’herboriste cherchait encore le petit flacon que Leda avait choisi. Celle-ci garda les yeux sur lui.
— Alors passez une bonne nuit, mademoiselle.
Il inclina la tête et recula d’un pas entier. Poli. Respectueux.
Leda aurait voulu savoir si sa décision confirmait une autre de ses hypothèses. Elle laissa cette question sans réponse et tendit la main vers le flacon.
— Vous aviez raison sur un point, dit-il.
Elle leva les yeux.
— Je ne suis pas prêt.
Elle chercha un instant ce qu’il attendait d’elle : un soulagement, un relâchement des épaules, une réponse qui lui dirait combien cet aveu la rassurait. Elle ne pouvait même pas savoir s’il était sincère.
L’assassin porta une dernière fois les yeux vers l’auberge. Puis il s’écarta pour laisser passer une femme et son panier, et la foule se referma entre eux.
Leda le suivit du regard jusqu’au marchand de tissus. Il ne revint pas à sa première place. Elle aperçut son épaule près d’une charrette, la perdit derrière un auvent, la retrouva plus loin qu’elle ne l’avait prévu.
Elle connaissait désormais son visage, sa voix et sa manière de se déplacer entre les charrettes. Ces détails resteraient exacts dans sa mémoire. Ils ne lui disaient pas où il serait la nuit suivante.
— Faites attention au bouchon, dit l’herboriste en lui tendant ses derniers achats. Il ferme mal si on le met de travers.
Leda la remercia. Elle vérifia le flacon et le glissa dans une poche intérieure, où le cuir le protégerait. Puis elle leva les yeux vers la chambre.
Neve était toujours là.
Leda lui adressa un signe et reprit le chemin de l’auberge. Elle avait encore quelques minutes avant l’échéance promise. Assez pour examiner du regard les abords de la porte et le toit de l’écurie ; assez pour choisir ce qu’elle dirait en premier à Neve.
Elle avait trouvé de quoi soulager Neve. Mais le Corbeau savait que leur vitesse était réduite. Leda devait donc redoubler de méfiance. Son collet venait de se serrer davantage.