Tevinter Slave - Tome 2
Assise près de la fenêtre, Leda détacha son regard de la rue. La lumière qui traversait les feuilles d’Arlathann dessinait des taches vert pâle sur les rideaux. En bas, la tavernière déplaçait des chaises. Une charrette venait de s’arrêter devant la taverne ; son essieu grinçait à chaque mouvement du cheval. Depuis quelques minutes, une odeur de pain chaud montait par l’escalier.
Neve dormait encore, ou faisait semblant. Sa main reposait sur le drap, à l’endroit où elle avait retenu celle de Leda avant de céder enfin à la fatigue. L’elfe s’en était dégagée longtemps après, lorsque les doigts s’étaient desserrés d’eux-mêmes.
Mais elle avait gardé la chaise assez près du lit.
Neve remua, puis tourna la tête vers elle. Son regard passa de la couverture sur ses épaules à la fenêtre, avant de revenir à son visage. La jeune elfe avait déjà revêtu son armure.
— Mmh, t’as fermé l’œil ou t’as monté la garde toute la nuit?
Sa voix était rauque de sommeil.
— Tu sais quoi, reprit immédiatement la mage. Je ne veux pas savoir.
Neve la regarda un instant. Le coin de sa bouche se releva. Bien qu’elle aurait apprécié que sa compagne la réveille pour qu’elle prenne le relais, elle ne pouvait s’empêcher de la comprendre. Elle aurait fait la même chose à sa place.
— Bien sûr.
Elle dégagea un bras de la couverture et tendit la main. Leda se rapprocha sans quitter sa chaise. Les doigts de Neve se refermèrent sur les siens, encore froids d’être restés près de la vitre.
— Il ne s’est rien passé?
— Rien qui nous intéresse.
Le pouce de Neve glissa sur ses jointures. Elle garda les yeux fermés quelques secondes de plus, puis relâcha sa main pour se redresser.
Leda vit son souffle se suspendre avant même que la douleur apparaisse sur son visage.
— Les herbes ont fait effet, dit Neve. Ça ira.
L’elfe baissa les yeux vers la peau irritée de son moignon. Neve suivit son regard.
— Tu pourrais au moins attendre que je sois habillée avant de désapprouver.
— Je n’ai rien dit.
— C’est ce qui rend la chose si pénible.
Leda lui tendit sa chemise. Neve la prit, puis retint un instant le tissu entre elles.
— Viens là.
La jeune elfe se pencha. Le baiser fut bref, encore maladroit de sommeil. Neve posa son front contre le sien avant de s’écarter.
— Maintenant, tu peux recommencer à surveiller tout ce qui respire.
Elle enfila sa chemise, son pantalon, sa ceinture et ses bretelles.
Leda, elle, observait et écoutait. Dans la salle commune au rez-de-chaussée, elle entendit un homme réclamer de l’eau. Deux autres voix discutaient du prix d’un chargement. Le couteau de la tavernière frappait sa planche à intervalles réguliers.
Elle écoutait tout en suivant, dans le reflet de la vitre, les gestes de Neve : les attaches de la prothèse, la pause avant de prendre appui, la façon de reporter son poids sur la jambe gauche.
Puis, quelque chose changea. Un cheval s’arrêta plus loin dans la rue. Les passants rebroussaient chemin. Le couteau cessa de frapper.
Leda se redressa.
Un tabouret racla le sol, puis une voix basse interrompit la discussion des marchands. Les mots ne lui parvinrent pas tous. Elle distingua pourtant le silence qui les suivit : personne ne reprit sa phrase, personne ne demanda à l’inconnu de répéter.
Derrière elle, Neve achevait de fermer une attache.
— Quoi?
Leda posa un doigt sur ses lèvres.
Un rire monta de la salle.
Elle abandonna la couverture sur le dossier de la chaise. Neve avait déjà enfilé son manteau et saisi son bâton.
Elles descendirent sans bruit jusqu’au coude de l’escalier. De là, la cloison les dissimulait encore à la plus grande partie de la pièce. Neuf hommes armés occupaient la taverne. Ils étaient forcément entrés par l’arrière. Mais pourquoi?
Leda les situa aussitôt. Un devant la porte de la rue. Deux près de la cheminée. Trois entre les tables, assez espacés pour couper toute traversée de la salle. Un autre surveillait le passage derrière le comptoir. Le huitième s’appuyait contre un pilier ; son épée était déjà sortie du fourreau. Le dernier se tenait devant la tavernière.
— Une mage tévintide, répétait-il. Avec une jambe en moins. Et une petite elfe aux cheveux blancs.
La tavernière gardait les mains à plat sur le bois.
— Je ne sers que les repas.
— Tu dois avoir une excellente mémoire des visages, non? Ou peut-être que t’as besoin de motivation pour remettre en marche ton petit cerveau d’elfe?
Il se pencha vers elle. Ses hommes regardaient les clients. Une femme avait posé sa tasse sans la lâcher ; la soucoupe tremblait sous ses doigts.
Leda examina les fenêtres. De son angle, elle distinguait une silhouette immobile de l’autre côté de la rue. Une seconde attendait près de la charrette. L’assassin pouvait être derrière l’une d’elles, plus loin, ou perché dans un arbre. Il lui suffisait d’attendre qu’elle traverse un espace découvert.
Neve se rapprocha de son épaule.
— C’est un piège, souffla-t-elle.
Neve avait raison. Les mercenaires les cherchaient. Le Corbeau les observait depuis plusieurs jours ; il avait eu tout le temps de remarquer les appuis douloureux de la mage. Leda regarda de nouveau les fenêtres.
— Ils veulent nous faire bouger, répondit l’elfe. Me pousser à l’erreur et créer un angle de tire pour le Corbeau.
— J’avais remarqué le manque de subtilité.
Leda suivit du regard le trajet entre l’escalier et la porte arrière. Trop de tables. Trop de gens assis. Le mercenaire près du comptoir pouvait atteindre la tavernière avant qu’elles le rejoignent.
Remonter les protégerait quelques instants. Le premier cri les ferait redescendre.
À côté d’elle, Neve resserra les doigts sur son bâton.
— La cuisine?
Leda acquiesça.
Elle l’avait traversée la veille. Un escalier étroit y descendait vers la réserve, sous le niveau de la rue. Une fois la porte refermée, les clients seraient hors de danger et pourrait sortir par le tunnel de livraison. Supposant que la porte arrière était gardée puisque les Mercenaires étaient entrés par là pour éviter d’être aperçu depuis la chambre des deux femmes.
— Il faut dégager le passage derrière le comptoir, ajouta la jeune elfe.
— Très bien. Je m’occupe du passage. Tu fais bouger les clients.
Le chef des mercenaires posa la main sur celle de la tavernière et appuya. L’elfe raidit les épaules.
Leda porta les doigts à ses dagues, prête à bondir. Mais Neve la retint par le bras.
Elle se retourna. Le regard de la mage descendit vers ses mains, puis revint à son visage. Il y avait encore dans ses cheveux une mèche pliée par l’oreiller. Leda eut envie de la remettre en place.
— Je t’interdis de mourir aujourd’hui, murmura Neve. N’oublie pas le Corbeau dehors.
Leda entrouvrit les lèvres. Les doigts de Neve se resserrèrent avant même qu’elle réponde. Le mensonge ne faisait pas partie de son langage, encore moins lorsqu’il s’agissait de sa compagne. Lui répondre qu’elle n’allait pas mourir lui aurait demander d’affirmer une probabilité qu’elle n’avait pas.
— Je ferai de mon mieux, Neve. Tu me connais.
Neve baissa brièvement les yeux. Puis elle passa le pouce sur l’intérieur de son poignet et la lâcha.
En bas, une chaise tomba. Le chef avait saisi la tavernière par le bras. Il la tirait au-dessus du comptoir, assez loin pour que ses pieds cherchent un appui.
— Je commence à me lasser, oreille pointue.
Leda descendit les dernières marches.
— Lâche-la.
L’homme tourna la tête. Sa prise se relâcha, et la tavernière recula aussitôt contre l’étagère derrière elle.
Les mercenaires se déplacèrent. Celui qui gardait la porte tira le verrou. Près de la cheminée, un autre écarta du pied un sac abandonné entre deux tables. Leda nota l’espace qu’il venait de dégager.
Le chef la détailla avec un sourire.
— Eh ben, on ne m’avait pas menti. T’es vraiment minuscule.
— Laisse les clients sortir, répondit-elle. Ensuite on discutera.
— Non. Ils sont très bien ici.
Neve apparut à son côté. Une buée légère s’éleva de son bâton.
— C’est nous que vous cherchez. On est là. On est ouverte à la discussion. Vous n’avez plus besoin d’eux.
Le chef regarda sa prothèse, puis le givre qui gagnait ses doigts.
— Et si je préfère qu’ils restent?
— Alors ce sera votre dernière mauvaise décision.
Le rire prétentieux des Mercenaires remplit la salle. Ils surpassaient Neve et Leda en nombre. Et dans un espace aussi restreint que la Taverne, c’était techniquement un avantage. Mais les deux femmes n’en étaient pas à leurs premiers rodéos.
Quelques clients tournèrent les yeux vers elle. Neve gardait le visage impassible, mais son bâton s’était incliné vers le sol.
Leda se décala d’un pas. Le chef suivit son mouvement. Derrière lui, le mercenaire qui bloquait la cuisine tira lentement son arme. Elles n’avaient obtenu qu’une poignée de secondes.
Leda regarda la tavernière.
— Dès que vous le pourrez.
La femme ne répondit pas. Ses yeux glissèrent vers la porte de la réserve et elle comprit.
Au milieu de la salle, un mercenaire saisit un client par le col. Un autre leva sa lame vers la femme à la tasse.
Neve activa son bâton.
La glace condamna la fenêtre de gauche, puis s’étira jusqu’au comptoir. Leda suivit sa progression. La mage lui ménageait un passage à couvert ; elle s’y engagea avant même que le givre ait fini de recouvrir les dalles.
Un reflet dans une carafe, le frottement d’une semelle derrière elle : chaque détail précisait la position des hommes qu’elle ne regardait déjà plus. Elle en suivait les mouvements tout en choisissant où poser son prochain appui. L’effort venait de son corps, obligé de suivre.
L’homme qui gardait la cuisine se retourna. Son coude monta avant son épée. Sous son bras, une couture de cuir s’écarta.
La dague de Leda s’y enfonça. Elle se déroba sous le poids du corps et le laissa tomber dans les jambes de celui qui tenait le client.
— Derrière toi!
L’avertissement arriva trop tard. Le second homme lâcha son otage pour rattraper son équilibre ; la gorge découverte, il rencontra la lame de Leda en se redressant.
— À la cuisine! ordonna Neve. Tous!
La tavernière tira la femme à la tasse derrière le comptoir. Leda poussa l’autre client vers elle.
— Descendez à la réserve. Refermez derrière vous.
Une épée s’abattit vers son épaule. Mais Leda le vit. Le pied d’appui de l’homme, son poignet trop raide, la tension de son cou lui avaient livré le coup avant qu’il le lance. Elle pivota contre une table, si près du tranchant qu’il accrocha une mèche blanche.
— Mais bloquez-la, putain!
Son voisin voulut lui couper la route. Leda effleura le dossier d’une chaise, passa par-dessus la banquette et retomba sans la faire bouger. Les deux hommes se gênèrent en essayant de la suivre.
— À gauche, dit Neve.
Leda obliqua aussitôt. Le froid lui mordit la nuque : là où elle venait de passer, une gerbe de glace immobilisa le premier poursuivant jusqu’à la taille. Le second glissa en voulant l’éviter. Son genou heurta le bord de la table dans un craquement.
— Argh! Putain, mon genou! se plaignit l’homme. Salope!
Neve sourit. Elle écarta son arme du bout du bâton et repoussa d’un trait de givre le mercenaire qui voulait suivre la tavernière. Les clients traversaient enfin la salle.
Leda couvrait leur passage. Neve décidait des ouvertures, resserrait les angles, divisait leurs adversaires ; elle n’avait pas besoin de lui expliquer davantage. Sa compagne connaissait l’inclinaison de son bâton avant un sort, ce léger recul de l’épaule qui annonçait le suivant. Elle s’y adaptait sans interrompre sa course.
Puis le rythme changea.
Le talon droit de Neve resta en arrière. Ses doigts blanchirent sur le comptoir. Leda vit sa bouche se fermer sur un souffle : la peau à vif venait de frotter contre l’emboîture.
Un homme avançait déjà vers ce côté. Leda rabattit son poignet d’un coup de dague. Le sang jaillit entre ses doigts. Il recula en jurant, et Neve le tint à distance avec son bâton.
— Derrière la banquette, souffla Leda.
— J’y allais.
Neve y prit appui sur sa jambe gauche. La glace gagna le sol devant elle, assez loin pour obliger les hommes à contourner. Leda repartit dès que sa respiration se régularisa.
Près du pilier, le chef suivit leur échange des yeux. Il n’avait pas encore pris part au combat. Les deux femmes l’avaient évidemment remarqué.
Dans la salle, il restait encore deux clients sous une table, contre la fenêtre encore dégagée. Le mercenaire blessé à la main les aperçut aussi.
— Vous bougez pas! menaça-t-il.
Il changea son épée de main. Mauvaise prise, épaule trop haute. Leda aurait pu le rejoindre par la droite, mais une silhouette attendait toujours de l’autre côté de la vitre. Un autre mercenaire? Ou le Corbeau?
Elle ne prit pas de risque et longea les tables, hors de cet axe.
Neve la vit s’abaisser.
— Baisse la tête.
Leda plia davantage les genoux. Un éclat de glace passa au-dessus d’elle et frappa l’épaule du mercenaire. Sa garde s’ouvrit ; la jeune elfe était déjà dessous. Sa lame entra sous l’aisselle avant qu’il ait compris d’où venait l’autre attaque.
— Jusqu’au comptoir, ordonna-t-elle aux derniers clients. À quatre pattes.
Les deux clients rampèrent derrière le corps. Leda suivit leur progression, mais son attention revenait à Neve entre chaque appui. La mage gardait son flanc droit protégé. Mais pour combien de temps encore?
— Restez ensemble, gronda le chef. Vous comptez les laisser nous crever un par un?
— T’as vu cette saloperie d’elfe? Elle est rapide, putain!
— Alors occupe-la. Vous deux, la mage.
Les trois hommes encore valides se séparèrent. Celui qui se plaça devant Leda tenait trop fermement son arme. Il avait peur ; son regard allait de ses dagues aux morts derrière elle.
Elle feinta vers sa main. Il ramena son épée trop près de lui. Leda passa sur son côté ouvert et lui trancha l’arrière du genou sans ralentir. Son cri se prolongeait encore lorsque le verrou de la réserve coulissa.
Les clients étaient à l’abri.
— Par ici, Pépin.
Neve avait commencé à reculer vers la cuisine. Leda prit l’allée qu’elle lui ouvrait. Le premier des deux assaillants voulut les séparer ; une poussée de glace le déporta contre une table. Leda acheva le mouvement, sa dague trouvant sa gorge lorsqu’il se retourna.
Il en restait un devant Neve.
Et le chef, à gauche.
Il avait ramassé une épée, mais la tenait basse. Ses yeux suivaient les pieds de la mage.
— Vas-y. Maintenant! ordonna-t-il à son homme.
Le dernier mercenaire frappa. Neve para, leva la main pour le repousser. Dans le même instant, le chef poussa la banquette du pied. Le bois heurta sa prothèse par le côté.
Le souffle de Neve se rompit. Son genou fléchit ; le sort frappa trop haut, arrachant des éclats au pilier. L’homme arma un second coup.
Leda vit la pointe chercher le ventre de Neve. Elle vit aussi le chef lâcher son épée et ouvrir les mains. Il l’attendait dans l’allée.
Elle pouvait rester à l’abri des tables. Passer derrière le chef. Mais aucun de ces chemins ne la ramenait à Neve avant le coup. Une dague lancée ne suffirait pas à arrêter l’élan du bras : il fallait dévier l’épée.
Toutes les issues se dessinèrent ensemble, avec la place exacte de la lame dans chacune d’elles. Une seule épargnait Neve.
Leda s’y engagea.
Ses dagues prirent l’épée en biais et rabattirent la pointe contre le bois. Elle accompagna la force de l’homme, tourna sur son appui ; l’arme lui échappa. Déjà Neve redressait son bâton pour le rejeter contre les tables.
Leda sentit alors les bras du chef se refermer sur les siens.
— Je te tiens, oreilles pointues, souffla-t-il avec un large sourire.
Elle essaya de descendre sous la prise. Mais il la souleva avant que ses pieds trouvent le sol, ses poignets écrasés contre ses hanches. Son faible poids lui permit de la ramener contre lui d’un seul mouvement.
La lumière de la fenêtre tomba sur leurs corps.
Leda chercha l’angle d’une lame, une articulation découverte. Le cuir renforcé protégeait les avant-bras de l’homme. Ses propres poignets n’avaient plus assez de jeu pour retourner les dagues. Elle rejeta la tête ; le chef enfouit son visage contre l’épaule de l’elfe et serra.
L’air quitta ses poumons.
— Rappel ta magie, demanda le chef d’une voix beaucoup trop calme.
Neve s’était tournée vers eux, la main blanche de givre.
Le chef resserra encore les bras. Les doigts de Leda s’ouvrirent malgré elle. Ses dagues heurtèrent les dalles.
— Lâche-la, ordonna la mage.
Leda connaissait cette voix. Elle chercha les yeux de Neve, tenta de désigner la fenêtre. Un mot aurait suffi. La pression sur ses côtes ne lui permit pas de reprendre assez d’air. Sa compagne vit sa bouche s’entrouvrir. Elle abaissa lentement son bâton.
À ce moment, Neve aurait voulu que Leda cesse de chercher le sol avec ses pieds.
Ce mouvement minuscule l’empêchait de réfléchir correctement. Elle connaissait la vitesse de ces appuis, la manière dont l’elfe pouvait changer de direction entre deux battements de cils. Elle attendait encore qu’un talon trouve le bord d’un meuble, qu’un poignet se libère. Il lui suffisait parfois de si peu.
Leda releva les yeux vers elle.
Neve sentit son propre souffle se bloquer.
— D’accord, dit-elle. Tu as mon attention.
Le chef regarda son bâton. Elle le baissa davantage, sans desserrer les doigts.
L’homme avait une joue découverte. Neve pouvait l’atteindre. Mais il gardait son visage contre celui de Leda, et ses bras serrés sur sa poitrine ; au moindre mouvement, elle risquait de toucher l’elfe ou de provoquer le geste qu’il menaçait de faire.
Il voulait obtenir quelque chose. Tant qu’il parlerait, elle pourrait chercher.
— Tu as eu ce que tu voulais, poursuivit-elle. Laisse-la respirer… s’il te plait.
Elle avait réussi à garder sa voix stable. Elle se concentra sur ce fait, sur la distance à franchir, sur le genou de l’homme qu’elle distinguait derrière la jambe de Leda.
Il fallait une ouverture. Leda les trouvait toujours.
La pensée lui vint avec une facilité honteuse. Elle la reconnut à peine, occupée à regarder la main de l’elfe, à attendre un signe.
— Tu vois, mage…
Leda tourna les yeux vers la fenêtre. Le verre éclata au même moment.
Neve leva la main. Mais la première lame avait déjà frappé.
Le corps de Leda se raidit dans les bras du mercenaire. Une longue pointe sombre dépassait sous sa poitrine, à gauche. Neve vit la seconde pénétrer près de son épaule ; le chef recula sous le choc et poussa un cri. La troisième traversa le flanc de l’elfe avant de se ficher dans celui du mercenaire.
Tout s’était produit dans le temps d’un seul geste inachevé.
La magie de Neve frappa enfin la fenêtre. La glace boucha l’ouverture, emprisonna des éclats encore suspendus aux montants et s’épaissit jusqu’au plafond. Un choc mat résonna contre sa face extérieure.
Le chef jurait. Il avait relâché un bras pour porter la main à son côté. De l’autre, il repoussa Leda, cherchant à se dégager des lames qui les avaient transpercés tous les deux.
Neve vit les pieds de l’elfe toucher le sol. Elle attendit qu’ils prennent appui.
Mais les genoux plièrent.
— Non.
Elle se jeta vers elle.
Son bâton heurta une table. Elle le lâcha et reçut Leda contre elle, une main derrière sa nuque, l’autre sous son bras. Leur élan les entraîna toutes deux sur les dalles. Le genou de Neve frappa le sol ; elle n’y prêta aucune attention.
La tête de Leda bascula dans le creux de son coude.
Neve remonta la main pour mieux soutenir sa nuque et rapprocha son visage du sien.
— Non, non. Pépin.
Leda avait les yeux entrouverts. Son regard ne se fixait pas.
Quelqu’un courut derrière elles. Neve tendit la main sans se retourner ; la glace se dressa entre leurs corps et les hommes encore debout. Un choc la fit vibrer. Des bottes reculèrent, le verrou de la porte d’entrée claqua, puis l’air de la rue passa dans la salle.
— Pépin, regarde-moi.
Leda ne releva pas les yeux.
Neve baissa les siens vers les lames. Elle en compta trois, recommença, cherchant où poser les mains. Le sang gagnait sa manche, coulait entre les doigts qu’elle avait glissés sous le bras de l’elfe. Elle pressa le tissu contre la plaie, puis s’arrêta en voyant le visage de Leda se contracter.
— Je sais. Je sais, pardon.
Elle attendit un mot, même un reproche. Leda aurait su lui dire où appuyer. Elle aurait évalué les dégâts avec cette précision parfois insupportable, relevé les yeux et expliqué ce qu’il fallait faire.
Ses lèvres remuèrent.
Neve se pencha aussitôt.
— Je suis là.
Un peu d’air passa, si faiblement qu’elle le sentit plus qu’elle ne l’entendit. La main de Leda bougea sur sa cuisse. Neve la saisit, rapprocha leurs doigts et attendit qu’ils se referment.
La main resta ouverte dans la sienne.
— Leda.
Le nom lui échappa plus bas qu’elle ne l’aurait voulu.
La porte de la cuisine grinça. La tavernière apparut, un torchon encore serré dans la main. Son regard descendit sur elles et elle s’immobilisa.
— Un guérisseur, dit Neve.
L’elfe ne bougea pas.
— Il faut un guérisseur.
Mais il n’y avait personne. Les mercenaires toujours vivants avaient quitté les lieux après que leur Chef ai été blessé. Les clients avaient été évacués il y a bien cinq minutes. Et les civils qui auraient pu se trouvée à proximité de la Taverne on fuit en entendant le combat.
— Reste avec moi, murmura-t-elle.
Elle posa enfin les doigts de l’elfe contre sa propre chemise. Ses gestes retrouvaient un ordre : contenir le sang, la soutenir, trouver des secours. Elle pouvait encore faire cela. Elle ajusta son bras sous la nuque de Leda et dégagea les cheveux collés à sa joue.
La poitrine de l’elfe eut un mouvement court. Mais ce n’était pas la respiration qu’elle cherchait.