Le noir est si opaque que Lilia avance en tendant ses bras en avant. Ses pieds ne se lèvent pas, trainant au sol pour prévenir d’éventuels obstacles. Seul un sens de Lilia fonctionne, et c’est l’ouïe. Des murmures l’entourent mais il lui est impossible d’en déterminer la source. Viennent-ils de sa droite ? De sa gauche ? Lilia est bien incapable de répondre. Elle continue à avancer, sans raison. Enfin si, il y en a une. Son cœur palpite. Son front est en sueur. Elle fuit. Quoi ? Impossible de le dire. Dans cette obscurité, elle fait son possible pour aller vite, mais c’est dur. Les ténèbres la freinent, la retiennent, l’empêchent de fuir pleinement le sort qui l’attends. Quel sort ? Elle n’en sait rien, et pourtant, elle le sait. Tout son être le sait, sauf son esprit. Il lui cache quelque chose, comme pour la protéger. De quoi ? De la folie ? Que peut bien être ce sort fatal qui l’attends ? Elle accélère. Ses jambes accélèrent. Elles, elles savent.
Soudain, un ”clac" retentit. Dans ce noir, il fait l’effet d’une explosion, et une lumière aveuglante surgit du ciel. Lilia ferme ses paupières de toutes ses forces, à s’en faire mal même, mais rien n’y fait, cette lumière est trop forte et transperce même ces fines membranes de peau. Une main lui saisit alors le poignet et la tire violement.
“Il était temps, on t’attendait pour le numéro.
La voix qui parle est joviale, et c’est ce qui la rend si terrifiante. La lumière est toujours aussi forte mais Lilia s’habitue, et doucement, ses paupières s’ouvrent. Il est difficile de distinguer quelque chose et, paradoxalement, ce sont des ombres qui lui font face. Les murmures ont disparu, laissant place à des rires francs et joyeux. Aussi chaleureux qu’ils paraissent, ils glacent le sang de Lilia. Six coups de pinceau passent sur son visage si vite qu’elle ne peut pas reculer.
“Allez, petit tigre...
Alors que ses yeux commencent à s’habituer, elle voit un cerceau s’enflammer devant elle.
“Saute !!
Le cri, couplé au claquement d’un fouet, la fait sursauter d’effroi et elle s’élance pour obéir à cet ordre. Alors qu’elle traverse le cerceau de feu, elle sent son corps... Changer.
“Très bien, petit tigre, le public est content.
La main la saisit par le col et la jette sans ménagement dans une cage où se trouve un miroir.
Elle voit le public composé de clowns aux visages blafards.
Elle voit le clown, son maître, le maquillage dégoulinant et remué par son rire grotesque.
Elle se voit en tigre, son humanité perdue sous les yeux moqueurs de ses bourreaux.
Elle veut hurler mais c’est un rugissement qui sort de sa gueule et qui se perd dans les railleries grasses du chapiteau.
*
Jaya, enfant, court dans les ruelles bondées de sa ville, soulevant de son pas léger de petits nuages de poussière. Sa mère lui a confiée une course très importante pour le repas de ce midi, et ce dernier, pour être parfait, a besoin des épices qu’elle transporte. Elle arrive devant chez elle, essoufflée.
“Maman, dit-elle en rentrant.
Elle pénètre dans la salle à manger mais cette dernière est vide. Un bruit de pas provient de l’arrière-cour. Jaya s’élance à sa suite mais trouve l’arrière-cour vide. Les pas se font entendre dehors, dans la rue qui donne sur leur maison.
“Maman, j’ai les épices !! S’écrie Jaya en courant derrière les pas.
Elle court, court et court encore, voyant sa mère sans cesse s’éclipser à des coins de rue. Soudain, elle arrive sur la place du village. Cette dernière est déserte. Seule sa mère se trouve en son centre, lui tournant de dos.
“Tu m’as fait courir, maman, se plaint-elle en lui touchant le bras.
La femme se tourne vers elle et Jaya hoquète. Ce n’est pas sa mère.
“Je ne suis pas ta mère, lui dit la personne. C’est peut-être cette dame.
Jaya suit du regard le doigt qu’elle pointe et se rend compte qu’une deuxième personne est effectivement présente sur la place et qui ne peut être que sa mère. Etrange, je ne l’avais pas remarquée, pense la petite fille. Elle se dirige vers elle et lui touche le bras.
“Je ne suis pas ta mère, lui dit la personne. C’est peut-être cette dame.
Jaya sursaute. En effet, une personne, deux même, viennent d’apparaitre sur la place. Alors qu’elle va parler à la première, ce ne sont pas deux mais quatre personnes qui surgissent de nulle part.
“Je ne suis pas ta mère, lui dit la personne. C’est peut-être cette dame.
La respiration de Jaya commence à s’accélérer. Ces femmes pourraient être sa mère, comme elles pourraient ne pas l’être. A laquelle parler ?
“Je ne suis pas ta mère, lui dit la personne. C’est peut-être cette dame.
Les voix se multiplient, se répercutant comme un écho, et les femmes suivent cet exemple. Dix, vingt, cent, mille... La place est submergée, chaque molécule de dioxygène étant remplacée par une nouvelle copie.
“Je ne suis pas ta mère, lui dit la personne. C’est peut-être cette dame.
Jaya hurle mais sa voix est couverte.
“Je ne suis pas ta mère, lui dit la personne. C’est peut-être cette dame.
Jaya essaye d’hurler mais la foule de femme est si dense que son corps ne peut plus bouger.
“Je ne suis pas ta mère, lui dit la personne. C’est peut-être cette dame.
Jaya essaye de respire mais, comme sa mère, l’air a disparu, et, comme l’air, elle aussi va disparaitre dans cette masse de monde devenue informe
*
Le temps est à l’orage alors que Vincent négocie parfaitement son virage sur cette petite route de montagne. Dylan, affalé sur le siège arrière, scrolle sur son téléphone, à peine dérangé par la conduite sportive de son frère. Thibalt a le regard perdu dans les gouttes qui s’écrasent sur le pare-brise. Le trio n’a pas de but, il se contente de tuer le temps, simplement, en famille. Le pneu avale l’asphalte, la voiture avale les kilomètres, les humains avalent le temps. N’y a-t-il pas d’autre moyen ? Thibalt ne sais pas. Il n’y réfléchit pas. Il n’a pas le temps d’y réfléchir. Il n’a jamais le temps. Depuis la mort brutale de leurs parents dans un accident de la route, il s’occupe de la famille, et pour ça, il consacre tout son temps à ses affaires. Tout son temps ou presque. Il ne faut pas oublier ses frères, ces moments qu’ils partagent. Il les apprécie autant qu’il les haïe. Ils lui rappellent le passé. Il savoure le présent. Il oublie de penser au futur. Sa vie est déchirée entre ces trois temps.
Déchirée. C’est ainsi que finit la voiture. Vincent a pris son virage trop large et c’est un autre véhicule qui les percute. Leurs corps se soulèvent sous l’impact. Les vitres se brisent. L’eau pénètre dans l’habitacle.
Puis, d’un coup, rien.
Le temps s’arrête.
Le regard de Thibalt est fixé sur Vincent. Il aurait bien voulu jeter un regard à Dylan mais c’est impossible. Il ne peut pas bouger. Plus rien ne peut bouger. C’est un soulagement. La vie est en suspens, la mort aussi.
Soudain, les éclats de verre s’approchent normalement de la gorge de son frère, puis s’arrêtent. Ils n’ont parcouru que quelques centimètres mais c’est déjà trop.
Le visage de Vincent a changé. Il a vieilli. C’est un visage qu’il n’arborera jamais. Celui de Dylan apparait dans le reflet des éclats. Il est plus jeune. Il raconte le début d’une histoire qui prend fin aujourd’hui. Thibalt voit ce moment. Il restera leur dernier, gâché par la routine.
Thibalt voit tout, et c’est effrayant. Les éclats reprennent leur course. Le temps reprend son cours. La vie reprend son cours. La mort reprend son cours. Seul Thibalt est à l’arrêt. Il ne peut rien faire. Il ne peut pas lutter. Il ne peut pas hurler. Le temps lui prendra tout, jusqu’à lui-même, et c’est seulement quand les traits de Vincent se transforment en tête de mort qu’il peut émettre un son. Malheureusement, le temps le fauchera en lui plantant un éclat de verre dans la gorge.
*
Les nuages flânent doucement au-dessus de Pauline. Il fait beau et bon. Allongée dans l’herbe, elle contemple le ciel. Quelle agréable après-midi. Pauline laisse le soleil l’inonder d’une innocente chaleur, la plongeant dans un état de semi-somnolence. Des gens courent dans la prairie à la poursuite de chevaux, d’autres mangent, d’autres encore font la sieste. C’est la quiétude qui règne sur la plaine.
Un fourmillement attire son attention sur son genou droit. Elle se redresse. C’est un papillon rouge. Il est grand, de la taille de sa main. Un second le rejoint, se posant sur son genou gauche. Ils sont beaux. Elle tend très lentement une main pour les toucher mais ils s’envolent. Ils ne s’éloignent pas. Ils tournent autour de sa tête. Elle les suit du regard, fascinée. La lumière traverse leurs fines ailes et dessine sur leurs rainures de curieuses formes.
Soudain, ils fondent sur elle. Surprise, elle cligne des yeux. Ils ont disparu. Dommage.
Pauline se lève. Elle regarde autour d’elle. Elle croit que quelqu’un l’appelle. Pourtant, les gens vaquent à leurs occupations sans la regarder. Elle a dû se tromper. Elle tourne la tête. Ça recommence. Cette fois, c’est sûr. Mais qui ? Bonne question. La voix était lointaine. Était-ce cet homme au loin ? Elle se dirige vers lui.
La plaine tremble de manière imperceptible alors que Pauline entend clairement son prénom. Elle lutte un instant pour ne pas tomber et reprend sa route. Elle s’approche de l’individu. Elle...
La plaine tremble véritablement. Pauline tombe au sol. Sa tête lui fait horriblement mal. Elle a dû heurter le sol. L’individu lui tend une main. Il remue ses lèvres. Elle n’entend qu’un bourdonnement.
Le monde se dédouble. La douleur est plus forte. Pauline hurle. Elle n’entend rien, qu’un bourdonnement.
Soudain, elle réalise. Le bourdonnement. Les papillons. Ses oreilles.
Le monde bascule. Pauline hurle de toutes ses forces. C’est intenable. Avec véhémence, elle enfonce ses doigts dans son oreille. Elle frotte, elle pousse, elle gratte, faisant son possible pour déloger l’intrus. Sa main devient poisseuse mais elle ne sent rien. La douleur est trop forte. Son crâne va exploser. Elle s’acharne quand elle sent quelque chose tomber. Elle n’a pas le temps de crier victoire.
Ce n’est pas un papillon. C’est son oreille.
Le monde s’effondre. Pauline tâtonne, la gorge en sang. Elle panique. Elle touche un caillou. Cela fera l’affaire. C’est son salut. Elle le serre fermement. Elle l’abat vers son tympan à vif.
Elle ne sent rien. Il est rouge. Le bourdonnement est toujours là. Elle continue.
Sans relâche.
Avec force.
Avec violence.
Ce bruit doit cesser.
A tout prix.
L’herbe se teinte de rouge.
A tout prix.
*
“Ernacio, c’est à toi d’aller chercher le ballon.
Ernacio soupire. C’est la troisième fois aujourd’hui qu’il doit y aller. Il escalade la barrière et se retrouve dans le jardin du voisin. Ce dernier est absent. Ernacio s’avance. Le ballon est loin. Il finit enfin par l’atteindre.
“Ouaf !
Il sursaute. Le chien est là, lui, bien campé sur ses quatre pattes. C’est un berger allemand du nom de Kratos. Il est agressif. Heureusement, une chaîne le retient.
“Ouaf !
Ernacio saisit le ballon puis regarde l’animal dans les yeux. Ce dernier se met à grogner. L’enfant recule de peur. Ses dents sont grandes et pointues. Il se reprend. Il ne risque rien, Kratos est attaché. Il lui tire la langue. Le chien grogne plus fort. Il lui montre ses fesses en guise de défi.
“Ouaf ! Grrrrr !!! Ouaf ! Ouaf !
L’animal s’énerve. Ernacio part en rigolant. Il continue à jouer avec ses amis jusqu’à ce que sa mère vienne le chercher. C’est l’heure d’aller faire les courses. Elle lui donne une moitié de liste. Le magasin est vide, il se retrouve tout seul dans les rayons. Sur la pointe des pieds, il prend une bouteille de lait.
“Ouaf !!
Ernacio sursaute. Au bout du rayon, il y a Kratos qui le regarde, la bave aux lèvres, les yeux rouges de sang. La bouteille lui échappe des mains et s’explose au sol. Le chien se met à courir en grognant. Ernacio fait demi-tour mais glisse sur le lait répandu à ses pieds. Il patine. Ses pieds font du surplace tandis que le grognement devient plus fort. Il arrive enfin à sortir de ce piège mais c’est trop tard. Alors qu’il se jette hors du rayon, le chien se jette sur lui.
“Que fais-tu ?
Sa mère le regarde. Kratos a disparu. Ernacio est en sueur. Son cœur bat la chamade. Ils sortent du magasin et monte dans la voiture. Sur le trajet, Ernacio n’arrête pas de sursauter. Chaque fois qu’il voit un chien, il croit voir Kratos. Ses yeux mauvais le suivent. L’enfant entend son grognement. Kratos est là, pas loin.
La famille mange puis la mère va coucher Ernacio.
“Maman, j’ai peur, raconte-moi une histoire.
-Tu as huit ans, Ernacio, tu es trop vieux pour les histoires. Tiens, prend ta peluche Pat’Patrouille.
Il prend sa peluche. La lumière s’éteint. La porte se ferme. Ernacio ferme les yeux. Il caresse sa peluche.
“Grrr !!!
*
Des cris d’enfants parviennent à atteindre Yu malgré le double vitrage. Elle se met sur la pointe des pieds pour tenter de les apercevoir. Ce sont son frère et ses amis qui jouent au foot à l’extérieur. Elle aimerait bien les rejoindre mais ses parents lui interdisent de sortir dehors. Elle est trop fragile pour s’amuser avec les autres enfants. Elle tomberait malade dehors, ou elle se blesserait. Le monde est dangereux pour elle et sa frêle constitution. Elle pose ses mains sur les carreaux puis son visage en entier. Elle aimerait tellement jouer avec eux, rire avec eux, mais c’est interdit. Elle est mieux dans la maison. C’est pour son bien et la tranquillité de ses parents. Ils s’inquiètent quand ils la savent dehors.
Elle regarde son frère faire une passe puis s’éloigne de la fenêtre. Ce n’est pas si grave si elle ne peut pas sortir. Elle peut facilement s’évader ici, dans la bibliothèque familiale. Il lui suffit de prendre un livre. Elle traine devant l’étagère. Lequel n’a-t-elle pas encore lu ? Jules Vernes, le tour du monde en quatre-vingt jours, ça doit être bien, non ?
Yu prend le livre est va s’adosser à un mur pour commencer sa lecture. Il se lit bien, elle tourne les pages, avance dans l’histoire, se prend d’affection pour Philéas le héros, soutient mentalement le pauvre Passe-Partout, prends le train avec...
Aïe...
Elle s’est coupée en tournant une page. La douleur est vive mais fugace et elle retourne à sa lecture. Elle commence à avoir des fourmis dans les jambes et se les étire. Bizarrement, elle a un peu de mal à les soulever. C’est comme si elles sont collées à la moquette. Elle regarde le sol et se met crier. Il est recouvert de sang. Comment c’est possible ? Elle se lève, s’aidant du mur, mais ce dernier est poisseux. Elle le regarde et crie de plus belle. Une main sanglante y est apposée. Pourquoi ?
Soudain, elle réalise le problème. Son entaille déverse un flot ininterrompu de sang. Comme si elle attendait d’être remarquée, la plaie se met à saigner plus fort. Il en coule tellement que le sol de la bibliothèque en est recouvert. Pire, le niveau commence à monter. Yu se précipite vers la porte et tente de l’ouvrir, sans succès. Elle est fermée. Elle tape dessus et crie à l’aide. Le bois vibre. C’est tout. Le sang a atteint ses genoux. Des rires lui parviennent. Son frère et ses amis. Elle court vers la fenêtre. Le sang monte de plus en plus vite et lui arrive au menton quand elle arrive à la fenêtre. Elle se met sur la pointe des pieds pour le voir. Elle ne sait pas encore nager. Elle ne veut pas mourir. Elle tape sur le carreau. Le verre vibre, se teinte de rouge. Son frère tire et marque un but. Yu crie.
Elle crie de toute ses forces. Il célèbre son but. Le sang lui rentre dans la bouche.
Il rit. Elle pleure.
Il joue. Elle meurt.
*
La salle est blanche. Le mobilier est blanc. Les gens sont en blanc. Chez le docteur John, il n’y a pas de place pour la nuance. Le père d’Elton lit le journal. Il a le visage fermé, comme tous les adultes dans la pièce. Une femme ouvre une porte et les appelle. Le docteur John va les recevoir. Elton s’installe. Son père aussi. Ainsi commence une discussion d’adultes à laquelle le petit garçon n’est pas convié. Son regard vogue dans le cabinet et il essaye de trouver une utilité á tous les objets qui s’y trouvent.
Le docteur demande à son père ce qu’il a. Il n’en sait rien. Le docteur se tourne vers lui avec un grand sourire. Ses dents sont blanches, si blanches qu’Elton en a mal aux yeux.
“Ce n’est pas grave. On va trouver.
Son père quitte la pièce. Le docteur prend sa main et l’emmène s’allonger. Une femme – la femme qui est venue le chercher – rentre. Elle lui met un masque chirurgical.
“Avale ce médicament, lui dit le médecin.
Il lui tend un cachet beige. Elton le prend et pose sa main sur sa joue. Il veut tirer sur le masque pour le mettre dans sa bouche mais il ne trouve pas le tissu. Il se palpe le visage pour trouver son masque mais ne le trouve pas. Il ne trouve pas sa bouche.
“Suis-je bête, tu ne peux pas l’avaler. Veuillez l’immobiliser.
Le docteur John lui reprend le cachet en souriant. Soudain, la femme le plaque contre la table. Elton veut crier mais il ne peut pas. Il ne trouve pas sa bouche. Ce sont donc ses yeux qui s’ouvrent en grand. La femme non plus n’a pas de bouche. Elle n’a pas d’yeux. Elle n’a pas de visage. Était-ce déjà le cas quand elle est venue le chercher ? Un bruit sec détourne son attention. Le médecin pile le médicament et insert la poudre dans une seringue. L’aiguille est pointue. L’aiguille est énorme. Le médecin sourit.
Elton commence à se débattre mais la femme à une poigne de fer. L’aiguille se rapproche de son bras. Elle se pose sur sa peau. Elle pénètre dans sa veine. Elton ne veut pas regarder. Pourtant, il regarde. Le piston pousse la poudre en lui avec douceur. C’est fascinant. C’est horrifiant.
“Passons aux choses sérieuses.
Le docteur John tire un tiroir que son bureau ne peut pas contenir. Des dizaines d’outils brillants y sont attachés. Ils sont beaux. Ils sont terrifiants. Le docteur se saisit d’un scalpel et sourit. Ses dents sont aussi brillantes que le scalpel.
“Maintenant, voyons quelles vilaines bactéries sont en toi.
D’un geste vif, il sectionna le ventre d’Elton de son nombril à sa gorge. Elton se débat mais ça ne sert à rien. La femme est trop forte. Le médecin s’approche et, après un ultime sourire, plonge ses mains dans ses entrailles. Elton sent les doigts en lui, lui toucher les organes. Ses doigts sont en lui. Au plus profond de lui. Cela le dégoûte. Cela le terrifie.
Elton veut hurler. Il ne peut que subir.
*
La pluie tombe averse. Vlad regarde le trou qui lui fait face. Aujourd’hui, c’est son grand-père qu’on enterre. Le jeune homme est entouré de toute sa famille, sans parler de tous ces gens qui sont là pour lui rendre un dernier hommage. Son grand-père était un grand homme, apprécié de tous. La pluie est forte et couvre le bruit des larmes. La cérémonie a lieu. Vlad n’écoute pas. Il se remémore les bons moments passés avec lui. Il regarde la couronne de fleurs posée sur le cercueil.
Des roses rouges.
Tout le monde porte une rose rouge, même lui. C’était la fleur préférée de son grand-père. Il en avait offert un grand bouquet à sa future femme lors de leur premier rendez-vous. Il l’avait depuis considérée comme sa fleur fétiche et ne jurait que par elle dans ses affaires. Il en avait même fait le blason de la famille.
La pluie se transforme en neige. Vlad se recourbe. Il cherche à protéger la rose. Pendant plusieurs instants, le silence règne en maitre.
Vlad fait demi-tour. Il voit rouge. Littéralement. Les individus venus à l’enterrement son tous pris du même mal. Les roses ont plongé leurs tiges dans leurs corps et se nourrissent du sang pour croitre. Elles ont déjà une taille supérieure à celle de leurs hôtes.
Une porte.
Vlad vacille.
Une pièce. Un bureau.
Il a mal. La rose vient de se planter en lui.
Le visage de son grand-père. Le dos de sa grand-mère. Les pleurs de cette dernière.
La douleur devient plus vive. En face de lui, les corps se dessèchent, deviennent des momies, avec pourtant un point commun. Leurs visages deviennent celui de son grand-père.
L’entrebâillement. Le sourire. Le cri. La peur.
A chaque flash, Vlad sent son cœur battre et son sang irriguer la fleur.
La douleur. Le rire. La terreur. Les pétales. Les épines.
“Tu m’appartiens, Vlad. Vous m’appartenez tous.
La voix vient d’outre-tombe, et alors que toute la mémoire de Vlad lui revient, il est déjà trop tard. Il est déjà un pantin de la rose. Il est un pantin, comme les autres.