Rena, fille de l'Ombre par

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Crossover / Aventure / Romance

48 Les Affres de la Mémoire (2)

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Ce moment avait fait écho à un autre fragment de mémoire et les deux souvenirs, à la fois différents et similaires, s’étaient superposés. Il avait couru après sa sœur pour la rattraper mais il était arrivé trop tard. Les portes étaient en train de se refermer. Elle ne s’était même pas retournée lorsqu’il l’avait appelée. Elle n’avait même pas cherché à se défendre lors de son procès. Le Conseil l’avait condamnée à l’exil en se targuant de faire preuve de clémence, et elle avait accepté la sentence sans broncher. Si elle n’avait pas été condamnée à mort, c’était simplement parce que les enfants de Sila étaient intouchables. Plus exactement, ils étaient des offrandes destinés aux dieux primordiaux. Les tuer revenaient à trahir leur alliance avec ceux qu’ils appelaient les Numens et à s’attirer le courroux des anciens dieux. C’était ce qui avait sauvé Shion. Ce n’était ni le manque de preuves, ni leur prétendue clémence et encore moins le plaidoyer hypocrite et larmoyant de leur belle-mère. Comment voulaient-ils qu’une jeune humaine de quatorze ans survivent seule dans ce monde hostile où les humains étaient considérés, au mieux, comme de la nourriture, au pire, comme des objets ou des bêtes de somme ? Ils avaient refusé de l’exécuter de leurs propres mains pour des raisons idéologiques obscures, mais ils l’avaient tout autant livrée à la mort voire à une vie bien plus affreuse. Khaleb avait voulu la suivre mais ils refusaient de le laisser quitter le village. Il était innocent donc il n’avait pas besoin de partir. En fait, il n’en avait pas le droit. Ils ne pouvaient pas se permettre de perdre le seul descendant de Sila qu’il leur restait.

Khaleb et Shion n’étaient pas des humains ordinaires. Aucun humain ne l’était s’il voulait avoir une chance de survivre à Eldarya, mais les jumeaux avaient quelque chose de plus que leurs congénères. En tant que héritiers de Sila, ils étaient destinés à servir la Cause des Numens lorsque ceux-ci fouleraient à nouveau la terre d’Eldarya et reprendraient leur place légitime dans le Grand Cosmos. Un retour qui se faisait attendre depuis quelques millénaires déjà et qui n’adviendrait que le jour où le Cristal tomberait. C’était une prophétie qui se transmettait de génération en génération. On l’appelait la Prophétie des Conjurés. Parmi la société humaine, une petite organisation de fanatiques qui œuvraient pour la réalisation de cette prédiction divine avait fomenté et lancé plusieurs attaques contre le Cristal, à diverses périodes de l’Histoire du royaume, sans succès jusqu’à présent. Les racines de la conspiration étaient profondes et, parmi les plus grands coups d’éclats de ceux qui s’étaient nommés solennellement les Illuminatis, on comptait notamment l’assassinat grandiose de la Reine Desdémone. Comment ils avaient réussi à abattre la réincarnation d’un des Trois Sages était un mystère dont seuls quelques initiés avaient le secret. Ce qu’on savait, en revanche, c’est qu’à chaque fois que les Illuminatis représentaient un danger pour l’intégrité du Cristal, on voyait apparaître au même moment la réincarnation des Trois Sages.

Les jumeaux avaient donc été entraînés dès leur plus jeune âge en prévision de cette seule et unique prophétie. Ils jouissaient d’une attention toute particulière et de privilèges que n’avaient pas leurs camarades, ce qui les avaient isolés du reste du village. On leur avait enseigné l’art du combat physique ainsi que la manipulation spirituelle, et on leur avait bourré le crâne de connaissances théoriques sur tout et n’importe quoi. Leur père était un chasseur de reliques, un membre du Conseil et un des Savants du village. Il avait supervisé lui-même leur formation tout en leur apprenant les ficelles du métier de chasseur de reliques. Malheureusement, il était mort trop tôt et ils n’avaient jamais pu terminer leur apprentissage. Ils avaient très vite montré des facilités pour la maîtrise des énergies spirituelles, ce qui présentait une bonne alternative à la magie que seuls les faeries étaient capables d’utiliser mais, là encore, ils n’étaient que des novices. Les humains n’avaient pas de flux maana contrairement aux faeries ce qui leur donnait un avantage considérable : ils n’étaient pas influencés par le Cristal. En revanche, ils étaient beaucoup plus limités dans leurs pouvoirs surnaturels et une bonne maîtrise du Ki demandait des années d’entraînement.

Les enfants commençaient leur entraînement dès l’âge de trois ou quatre ans pour être aptes à se défendre le plus tôt possible. Les plus doués avaient de meilleures chances de survie et c’était sur eux que reposait la sécurité et l’avenir du village. Les plus aguerris d’entre eux se joignaient aux adultes lors des missions de ravitaillement, ce qui consistait principalement à attaquer et détourner des convois entiers. Khaleb trouvait tout cela très ironique. Les faeries se rendaient sur Terre pour trouver la nourriture dont ils avaient besoin pour survivre. Ils employaient d’habiles stratagèmes pour passer inaperçus et éviter tout contact direct avec les Terriens. Les humains d’Eldarya devaient à leur tour s’aventurer dans le monde hostile des faeries pour effectuer des expéditions de survie alimentaire en adoptant des stratagèmes assez similaires.

La survie de l’espèce humaine reposait donc sur un équilibre fragile et, s’il y avait bien une chose que Khaleb avait appris pendant les quatorze années passées dans le village caché de Goryo, c’était que la faiblesse n’était pas une option. On ne tolérait aucun maillon faible, aucune fragilité, aucune sensibilité. Les enfants qui n’offraient pas de résultats suffisamment satisfaisants étaient exilés avant de devenir un poids mort pour la communauté. Les plus jeunes étaient vendus directement aux marchands d’esclaves et les plus âgés se retrouvaient livrés à eux-mêmes. Le sort des adultes qui décevaient les attentes du Conseil n’étaient pas plus enviable. S’ils devenaient inaptes à assurer la survie du village après une blessure ou une baisse de performance, on leur donnait le choix entre une mort honorable — le suicide par empoisonnement — ou l’exil. Avant de les ostraciser, on modifiait une partie de leur mémoire afin qu’ils ne révèlent pas l’emplacement du village ou les secrets de leur organisation. Il n’y avait personne pour les protéger ou les pleurer. Ni famille, ni mentors, ni amis. Le sentimentalisme n’avait pas sa place dans leur société. Les parents n’avaient pas le droit d’aimer leurs enfants et l’on condamnait toute forme d’attachement. Les couples n’existaient que pour la perpétuation de l’espèce tandis que l’amour, quelle que soit sa forme, était tabou. Les émotions et les sentiments, aussi bien négatifs que positifs, étaient perçus comme une faiblesse qu’il fallait sévèrement réprimer. Khaleb avait souvent songé que ces faeries qu’ils craignaient et haïssaient tant étaient parfois bien plus humains qu’eux.

Ils s’attendaient à ce qu’il soit aussi bien formaté que ses camarades, qu’il abandonne sa sœur à son sort sans broncher et qu’il retourne à sa triste et morne petite vie. Ils se trompaient lourdement et eurent tôt fait de regretter leur décision. Ils auraient dû l’exiler avec Shion lorsqu’il en avait fait la requête gentiment. Chaque jour qui passait l’éloignait un peu plus de sa sœur et il n’était plus disposé à être patient ou indulgent avec ses pairs. S’il fallait commettre un meurtre pour être jeté dehors, c’est ce qu’il ferait. Il avait tué sa demi-sœur. Elle s’était glissé dans son lit au milieu de la nuit en lui susurrant des propositions absurdes à l’oreille. Elle pensait peut-être qu’après avoir hérité des biens et de la position de son père, il était devenu un des meilleurs partis du village. Elle avait eu l’insondable stupidité de lui dire qu’elle valait bien mieux que Shion et que coucher avec sa demi-sœur devrait lui apporter la même satisfaction. Il n’avait jamais aimé Tylia mais il ne l’avait jamais vraiment détestée non plus. Pourtant, ce soir-là, il avait été mué par une haine froide et implacable. Il l’avait étranglée avec ses propres mains et l’extase qu’il avait ressentie lorsqu’elle avait exhalé son dernier souffle était bien plus satisfaisante que n’importe quelle expérience sexuelle. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait quelqu’un mourir mais jamais avant il n’avait donné la mort lui-même. Ce premier meurtre avait déclenché quelque chose en lui. Une sorte de pouvoir latent qui lui offrait une promiscuité presque indécente avec la Mort. Il pouvait sentir l’énergie morbide circuler dans le corps de Tylia et s’attaquer aux points d’ancrage de son âme. Si seulement il pouvait la manipuler avec la même aisance que l’énergie vitale, il aurait un potentiel illimité à sa disposition. Cette pensée était aussi grisante que terrifiante.

Khaleb s’était rendu aussitôt pour avouer avec indifférence son crime au Conseil. Sans grande surprise, il avait été condamné à l’exil. Sa petite satisfaction personnelle avait été de voir sa belle-mère réclamer la peine de mort à cor et à cri, elle qui avait tué leur père en l’empoisonnant consciencieusement pendant de longues années, et qui avait fait accuser Shion à sa place pour pouvoir enfin se débarrasser d’elle. Si elle avait plaidé l’exil c’était simplement pour paraître “bienveillante” aux yeux de son beau-fils pour qui elle avait “de grands projets”. Il n’aurait même pas été surpris d’apprendre qu’elle était derrière la tentative de séduction avortée de sa fille. Il n’avait pas vraiment cherché à connaître la vérité. Il n’avait pas tué Tylia par vengeance et les crimes de sa belle-mère ne l’intéressaient pas. Tout ce qu’il voulait, c’était revoir Shion. Il ne s’était jamais senti aussi vivant et aussi libre qu’au moment où les portes du village s’étaient refermées derrière lui.  


***


Le décor avait une nouvelle fois basculé sans aucune transition pour le jeter dans une cellule sombre et humide. Un ombre se profila dans le couloir, annoncée par la flamme vacillante d’une torche. La clé tourna dans la serrure et la grille s’ouvrit avec un couinement de ferraille rouillée pour laisser entrer le Duc. Sans un mot, il jeta une bourse pleine de pièces d’or aux pieds de Khaleb.

— Cinq cent pièces d’or. C’est bien plus que ce que vaut ta sœur mais considère cela comme un dédommagement et une petite avance pour prendre un nouveau départ.

— Où est Shion ? Qu’est-ce que vous avez fait d’elle ?

— Ce ne sont plus tes affaires. Je t’offre un beau petit pécule et la liberté, tu devrais me remercier. N’importe qui dans ton cas aurait sauté sur l’occasion. Faeries ou humains, l’individualisme est le fondement de notre être.

Le regard que Khaleb exprimait toute la haine et le dégoût qu’il ressentait à l’égard de ce déchet de l’espèce féérique.

— Au moins, tu es plus expressif que ta sœur. Soit. Tu peux croupir ici jusqu’à la fin de tes jours si c’est ce que tu préfères.

Le Duc quitta la cellule en laissant derrière lui cette bourse dont la seule vue révoltait Khaleb au plus profond de son être. Il en avait plus qu’assez de ce monde de merde où le respect avait été enterré si profondément qu’il trouverait du pétrole bien avant de pouvoir l’exhumer. Sa sœur n’était pas à vendre, pas plus que sa conscience. Ils n’étaient pas des objets qu’on pouvait échanger ou monnayer sans aucun scrupules. Ils n’étaient pas des offrandes qu’on pouvait sacrifier à des dieux dont ils ne verraient probablement jamais l’ombre. Il voulait juste qu’on les laisse tranquille. Ils faisaient de leur mieux pour vivre au jour le jour sans faire de vagues. Ils n’avaient pas d’ambitions démesurées, pas de désir de vengeance, pas de haine tenace contre les faeries. Pourtant, malgré toute l’hypocrisie dont il était capable, Khaleb savait qu’eux aussi étaient un pur produit de ce monde corrompu et qu’ils étaient tout aussi pourris que leur prochain. C’était un monde où on leur avait appris dès leur plus jeune âge que la survie ne se résumait qu’à une seule règle très simple : tuer ou être tué. La loi du plus fort régnait en maître sur ce royaume, en apparence utopique, qui révélait sa véritable noirceur dès qu’on grattait un peu sous la surface. On faisait souffrir et on souffrait à son tour, prisonniers d’un cercle vicieux destiné à se répéter encore et encore.

Khaleb et Shion n’échappaient pas à cette loi universelle. Ils n’étaient pas des parangons de moralité, de clémence ou de bénévolence. C’était avant tout des tueurs. C’était un talent comme un autre qui avait ses mérites et ses avantages. Ni cruels, ni sadiques, c’était simplement dans leur nature. La pitié et le remords ne faisaient pas partie des valeurs qu’on leur avait inculquées. Ils s’aimaient et se protégeaient l’un l’autre mais leur altruisme s’arrêtait là pour laisser place à un égoïsme farouche. C’était eux contre le reste du monde. S’ils avaient emprunté la voie de chasseur de reliques, c’était parce qu’il s’agissait de la seule alternative à une vie de servitude et c’était ce qu’ils savaient faire le mieux. Ils s'installaient dans une ville ou un village où ils se trouvaient un travail de jour sous-payé, voire servile, en guise de couverture pour dissimuler leurs véritables activités. Ils avaient appris à cacher leur nature humains en manipulant leur signature spirituelle. Ainsi, personne ne les soupçonnait. Ils n’étaient que des gamins aux yeux de ceux qui croyaient pouvoir les exploiter, ce qui leur permettait d’explorer librement la région à la recherche de ressources rares qu’ils revendaient ensuite au marché noir. Ils fréquentaient les guildes de mercenaires, les tavernes mal famées et tous les endroits qui puaient le crime pour s’y constituer une clientèle fiable. Ce que ces artefacts devenaient, pour quoi ils étaient utilisés et contre qui, tout cela faisait partie des questions qu’ils ne se posaient jamais. Ce n’était pas leur problème. Si un client voulait des crocs de vampire ou le foie d’un kitsune, ils livraient la marchandise comme promis. Ils sélectionnaient leurs victimes avec soin. Il y avait toujours un marginal, un paria, un maillon faible qui ne manquerait à personne. C’était ainsi qu’ils avaient vécu pendant près de trois ans mais le karma n’avait pas mis longtemps à se manifester.


***


L’ignorance était une délivrance. Khaleb avait perdu la notion du temps dans ce trou à rat. On ne lui avait servi aucun repas mais il n’avait pas faim. Quelques heures avaient pu s’écouler ou peut-être une journée. Il ne savait pas où était sa sœur, ni ce qu’elle faisait mais il avait la chance d’avoir une imagination assez peu fertile. Il préférait fermer son esprit et ne penser à rien.

La douleur dans son oreille était devenue presque supportable. Il sentait le bouchon de ouate imbibé d’anesthésiant que l’infirmière avait glissé dans son conduit auditif. Elle lui avait annoncé avec une compassion larmoyante qui l’avait laissé de marbre qu’il ne retrouverait jamais l’usage de son tympan. La magie de soin n’opérait pas aussi bien sur les humains qui ne possédaient pas de corps magique. Elle pouvait simplement lui donner un analgésique pour atténuer la douleur et prévenir l’infection. Elle lui avait aussi prédit une éventuelle généralisation de sa surdité. Il avait subi un traumatisme violent qui avait affecté l’ensemble de son système auditif. D’autres séquelles pouvaient se manifester plus tard, à commencer par une perte totale de l’ouïe. Son oreille valide était fonctionnelle pour le moment mais c’était un risque qu’il ne fallait pas négliger. Khaleb n’était pas bouleversé par cette nouvelle. Son plus gros handicap était avant tout d’être un humain à Eldarya, devenir sourd ne ferait pas une grande différence.

On vint une nouvelle fois le sortir de son déni. C’était encore le Duc. Il était accompagné de Shion. Elle s’était changée et portait l’uniforme des servantes du palais mais, à part cela, rien n’avait changé chez elle. Du moins en apparence. Puis un détail attira son attention : ses bras. Ses poignets étaient entourés d’épaisses bandelettes de gaze.

— Je commençais à croire que ta sœur n’était pas humaine, lança le Capitaine de la Milice en poussant Shion à l’intérieur de la cellule. Comment peut-on être aussi docile et aussi sauvage à la fois ? Elle tient plus de l’animal que de l’humain. Et vous vous étonnez qu’on vous considère comme des êtres inférieurs ?

— Shion… Qu’est-ce que vous lui avez fait encore ?

— Elle s’est fait ça toute seule. Il faut croire qu’elle n’a pas supporté l’idée que son frère l’ait vendue pour cinq cent pièces d’or. Cette idiote a essayé de se suicider quand je lui ai dit que tu avais pris l’argent et que tu avais quitté la ville sans elle.

Khaleb n’avait même pas besoin de regarder sa sœur pour connaître la réponse à sa question informulée. Il savait qu’elle n’avait pas tenté de se donner la mort parce qu’elle se s’était sentie abandonnée et trahie par la seule personne en qui elle avait confiance. Non. Elle était simplement soulagée. Soulagée de savoir que son frère s’en était sorti, qu’il allait bien et qu’il était libre. Elle n’avait plus de raison de se plier à la volonté du Duc s’il ne détenait plus son frère pour faire pression sur elle. La mort lui avait probablement paru préférable à la fuite. Un moyen simple, efficace et définitif de se débarrasser de tous ses problèmes. C’était un peu naïf de sa part et terriblement frustrant pour Khaleb. Elle ne pensait jamais à lui, à ce qu’il voulait, à ce qu’il désirait. Elle prenait toutes les décisions quitte à se sacrifier pour son bien. Qu’est-ce qu’elle en savait ? Elle faisait passer son égoïsme pour de l’amour fraternel. Elle croyait que sa survie était tout ce qui comptait. Elle oubliait que l’obliger à vivre sans elle serait plus cruel que la mort elle-même. Il était aussi faible qu’elle était hypocrite.

— Je suppose que c’est vraiment une idiote, sinon elle ne se serait pas loupée, souffla Khaleb avec amertume.

Si le Duc était venu lui annoncer son suicide, il aurait eu une bonne raison de se laisser mourir à son tour. Il n’avait pas de raison de vivre sans elle et cela aurait mit fin à cette mascarade. Tout aurait été tellement plus simple. Pourtant, il ne pouvait pas souhaiter la mort de sa sœur, pas plus qu’il ne pouvait lui imposer la sienne.

— Je me doutais que tu dirais quelque chose comme ça, répliqua le Duc avec un sourire condescendant. Je commence à comprendre comment vous fonctionnez tous les deux. Elle te protège. Tu la protèges. Recto. Verso. Pile. Face. Elle est prête à mourir pour toi mais tu ne peux pas vivre sans elle. Tu es prêt à mourir pour elle mais elle ne peut pas vivre sans toi. C’est si prévisible que c’en est presque risible. Personnellement, j’ai toujours préféré les jeux de hasard.

Le jeune Capitaine de la Milice sortit une pièce d’or qu’il fit sautiller avec nonchalance dans la paume de sa main.

— Choisis. Pile ou face ? Pile : une surprise pour toi. Face : une surprise pour ta sœur. C’est simple non ?

— Allez vous faire foutre, cracha Khaleb en serrant la mâchoire, le coin de son œil agité par un tic nerveux qui trahissait la rage vibrant dans toutes les fibres de son âme.

Le Duc poussa un soupir navré et leva la main en affichant un air de regret. L’instant d’après, Shion était en train de suffoquer, prisonnière d’un étau liquide qui lui comprimait la tête et la privait d’air.

— Choisis si tu ne veux pas qu’elle se noie.

C’était un jeu cruel. S’il tombait sur pile, il se ferait torturer mais sa soeur serait épargnée. S’il tombait sur face, il serait épargné mais sa soeur serait torturée à sa place. Tout cela était laissé au hasard, il n’avait aucun moyen de deviner le résultat final. S’il se trompait…

— L’apnée n’a pas l’air d’être le fort de ta sœur… Un peu moins de réflexion et plus d’action ce serait bien.

— Pile. Pile ! Libérez-là !

— Là, je préfère cette expression paniquée et désespérée. C’est tellement plus humain.

L’ondin lança la pièce qu’il rattrapa lestement avant de la retourner pour découvrir le résultat.

— Pile ! Bravo, tu as gagné !

Khaleb poussa un soupir de soulagement. Il pouvait lui faire subir ce qu’il voulait, il l’endurerait aussi longtemps que cela pouvait accorder un peu de sursis à sa sœur.

— Laissez Shion partir.

— Je ne peux pas faire cela, voyons. Si tu as gagné, ça veut dire que par défaut elle a perdu. Sa punition est donc de rester ici pour assister à ce qui va suivre.

— Enflure… siffla Khaleb entre ses dents.

Il aurait dû s’en douter. Le Duc était le profil type du sadique pervers narcissique qui prenait son pied à manipuler ses victimes en leur faisant miroiter une lueur d’espoir pour mieux les plonger dans un désespoir aussi noir que les ténèbres. Ce petit jeu risquait de durer longtemps. Khaleb avait renoncé à l’idée de quitter cet endroit vivant. Son seul espoir était que leur bourreau se lasse vite de ses nouveaux jouets et finisse par s’en désintéresser. Il les tuerait dès qu’il commencerait à s’ennuyer. Le plus tôt serait le mieux.

— Aïe… ça a l’air douloureux, nota le Capitaine de la Milice en approchant sa main de l’oreille meurtrie de Khaleb qui ne pouvait que anticiper la souffrance qui ne manquerait pas de suivre. Aëlys a fait du bon boulot… Dommage que son patient néglige autant sa propre intégrité physique.

Il appuya sur son tragus. Il n’avait même pas besoin d’invoquer ses pouvoirs de hydrokinésie, cette simple pression externe avait suffi à raviver la douleur. Ce n’était qu’un avant goût de ce qui l’attendait. Le Duc savait se faire désirer. Il jouait sur son anticipation et son appréhension de la souffrance. À chaque fois qu’il le touchait, ses gestes étaient un peu plus intrusifs et brutaux. Pourtant, ce n’était pas son visage déformé par la douleur qu’il prenait plaisir à contempler, c’était les réactions de Shion. Il s’amusait à briser son masque d’indifférence en appuyant là où ça faisait mal : son attachement pour son frère. Plus que celle de Khaleb, c’était la souffrance de sa sœur qu’il trouvait jouissif. Khaleb aurait voulu qu’elle ne soit pas aussi sensible et expressive à son égard. Il était son plus gros point faible. Il le savait. Elle était plus forte sans lui mais il n’était rien sans elle. Si elle pouvait simplement l’ignorer, si elle pouvait ne rien ressentir pour lui et le traiter avec indifférence comme elle le faisait avec tous les autres, ils n’auraient pas à souffrir autant.


***


Le même jeu se répétait inlassablement jour après jour. Ils avaient parfois le droit à un peu répit bien que cela ne dure guère plus de quatre ou cinq jours. Pendant ce temps, ils étaient séparés. Khaleb était confiné dans sa cellule. On le nourrissait de façon irrégulière pour le priver de repères temporels fixes et on lui donnait juste de quoi le maintenir en vie sans lui apporter suffisamment de forces. Il ne savait pas ce que faisait Shion. Est-ce qu’elle était enfermée dans une autre cellule ? Est-ce que le Duc la gardait près de lui et la faisait travailler comme domestique dans le palais ? La deuxième option était la plus probable. Shion portait toujours un uniforme propre, elle était bien coiffée et présentable. Sa mine, en revanche, n’était pas aussi pimpante. Elle n’était déjà pas bien grande ni bien grosse, mais elle fondait à vue d’œil et d’énormes cernes noires cerclaient ses yeux gris qui avaient perdu de leur tranchant. Soit le Duc la tuait à la tâche en l’affamant, soit elle se privait volontairement de nourriture.

Khaleb avait appris à aimer le silence et la solitude. Dès qu’il entendait le grincement d’une porte ou voyait une ombre glisser contre le mur, il savait que le jeu allait reprendre et cette simple pensée le rendait fou. Il commençait d’ailleurs à perdre le peu de rationalité qu’il lui restait. Si sa raison était mal en point et son corps en piètre état, son équilibre émotionnel frôlait l'encéphalogramme plat. Il ne ressentait plus rien, il était las des abus, fatigué des tortures, déconnecté de la réalité qu’il ne pouvait plus supporter. L’angoisse écrasante qui l’étouffait, le dégoût qui lui retournait l’estomace, les tremblements, les larmes, la colère, la haine, tout cela avait fini par disparaître. Il ne restait plus rien qu’un vide émotionnel insondable. Il s’était réfugié dans son palais mental, là où plus rien ne pouvait l’atteindre. Il n’entendait plus rien, ne voyait plus rien, ne disait plus rien. Par moment, il ne reconnaissait même plus sa sœur. Elle devait être dans un état proche du sien. Ils avaient tous les deux perdu le compte des gains et des pertes. Un jour c’était à lui de choisir et le suivant c’était à elle d’épargner son frère ou de le condamner. Il choisissait toujours pile ; elle choisissait toujours face. Invariablement, ils espéraient que la chance sauverait l’autre mais c’était un vœux pieux, une illusion qui leur permettait de rester encore à peu près sains d’esprit. Il n’y avait plus rien à sauver. Les sévices et les dégradations que sa soeur subissait devant ses yeux lui avait fait prendre conscience que le sadisme ne se limitait à la simple torture physique. Son propre corps avait été brisé par les instruments de torture du Duc mais c’était de voir sa sœur être abusée, humiliée, maltraitée de la plus vile des façons qui avait brisé son âme.

Un spasme agita sa main ébouillantée, dernière idée en date de son Duc préféré. Il venait d’entendre la porte des geôles s’ouvrir. Par réflexe, son esprit se retrancha aussitôt dans les confins de son inconscient. Il était aussi vif et éveillé qu’un zombie. Quand il restait déconnecté assez longtemps, il arrivait même à déclencher une forme d’amnésie à court terme qui lui faisait oublier sa dernière séance de torture. À chaque enfer son paradis.

Si sa cellule était l’antre du démon, cette femme devait être un ange tombé du ciel. Il ne savait pas ce qu’elle faisait là ni pourquoi elle le regardait avec cet air à la fois triste et coupable. Il lui avait fallu faire un pénible effort de mémoire pour la reconnaître. C’était l’infirmière qui avait examiné son oreille.

— Je suis vraiment désolée… Si j’avais su… Je n’aurais jamais cru… Par l’Oracle…

Khaleb ne réagit pas. Tout comme elle, il n’avait pas les mots pour s’exprimer. Il avait l’impression d’avoir perdu l’usage du langage. Il n’arrivait même pas à faire sens de cette situation. Tout cela lui paraissait bien trop surréaliste.

— Je vais vous faire sortir de là, toi et ta sœur. Je ne peux pas laisser mon frère continuer ces atrocités… Je suis désolée de ne pas l’avoir su plus tôt.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut vous faire…

— Je… j’ai une conscience. Comment puis-je ignorer ce que je viens de découvrir et fermer les yeux sur tout… ça ? Je suis Aëlys Forsyth, Princesse Diaconale. Mon rôle est de suivre les préceptes de l’Oracle, de combattre l’injustice et de porter secours aux personnes dans le besoin. Comment un homme qui prétend représenter l’Ordre et la Loi peut être aussi monstrueux… J’ai déjà parlé avec ta sœur, je vais vous aider à quitter la ville. Même si j’expose mon frère, ce sera votre parole contre la sienne. Les crimes contre les êtres humains ne sont pas officiellement reconnus. Il faudrait l’attaquer sur des questions de moralité, de cruauté, de violence aggravée mais je ne suis pas sûre que cela suffise à le faire condamner… Je réfléchis à un moyen de le destituer, je témoignerai personnellement contre lui s’il le faut, mais il faudra que vous soyez loin d’ici lorsque j’exposerai publiquement ses crimes si vous voulez continuer à vivre dans l’anonymat.

Elle se donnait beaucoup de mal pour de simples humains. Il y avait des gens comme elle parfois, de bons samaritains qui sentaient qu’il était de leur devoir de redresser les torts au nom du bien, même quand le mal avait été fait et qu’il n’y avait plus rien à redresser.

— Comment vous comptez nous faire sortir de là ?

— J’y réfléchis avec ta sœur. Elle est libre de se déplacer dans le palais ce qui facilite nos interactions. J’ai eu beaucoup plus de mal à venir ici et je ne peux pas rester longtemps. Je voulais juste te prévenir pour que tu te tiennes prêt. Je ne peux pas encore te dire comment les choses vont se dérouler, il faudra sans doute improviser un peu.  

Si Shion participait activement à leur escapade avec la complicité de cette Aëlys dont il ne savait rien hormis qu’elle prétendait être la sœur cadette du Duc — une révélation qui ne jouait clairement pas en sa faveur et qui n’incitait pas à la confiance — il n’allait pas miner ses plans et coopérerait. Il espérait juste qu’elle ne se laisserait pas tenter par des promesses en l’air en accordant une foi aveugle aux paroles de leur sauveuse. Elle avait beau être Princesse Diaconale, infirmière, Sainte Mère ou Pythie de l’Oracle, c’était une Forsyth et les mauvaises graines ne poussaient jamais très loin l’une de l’autre. Comment pouvait-elle être diamétralement opposée à son frère ? Comment pouvait-elle être aussi sensible et bonne que son frère était cruel et mauvais ? Sous ses airs d’ange, elle était peut-être tout aussi démoniaque que son frère aîné. Si Aëlys n’était pas réellement là pour les aider, c’est qu’elle était la partenaire du Duc dans cette version moderne de la chasse à l’humain. Il avait dû remarquer que ses parties de pile ou face ne suscitait presque plus aucune réaction et que ses jouets commençaient à être usés. Il fallait raviver la petite lueur d’espoir qui s’était éteinte, allumer la lumière au bout du tunnel en brandissant le mot “liberté”. Un mot qui faisait rêver le plus endurci des prisonniers. Il voulait voir ses pantins inanimés s’agiter à nouveau en ignorant le bourreau qui tirait lui-même les ficelles. C’est ce que Khaleb aurait fait si le sadisme était son passe-temps préféré.  


***

Le chasseur de reliques ne sut jamais s’il avait eu tort ou raison de se méfier de la Princesse de Mareth. Qu’elle les ait aidés par pure bonté d’âme ou qu’elle les ait sous-estimés en voulant jouer aux plus fins, ils avaient réussi à quitter la ville. Il avait fallu patienter une bonne semaine, jusqu’à la nouvelle visite du Duc qui fut aussi sa dernière et non des plus glorieuses pour lui. On disait que la vengeance était un plat qui se mangeait froid. C’était surtout un plat très indigeste qui avait tendance à vous rester sur l’estomac, aussi nutritif soit-il. Le Duc avait eu le droit au service express entrée plat dessert sans café car les jumeaux n’avait pas le temps de s’attarder plus longtemps et qu’ils auraient eu beau y passer des mois à le démanteler pièce par pièce, ils ne seraient probablement jamais réellement satisfaits. C’était un défouloir, rien de plus. Un moyen de remettre les pendules à l’heure et de proclamer l’égalité dans la douleur ou du moins un semblant d’équité. L’état dans lequel ils l’avaient laissé n’avait rien à envier à la Mort et, en leur qualité de chasseurs de reliques, ils n’étaient pas repartis les mains vide. Ils avaient extrait sa Perle d’Eau, une petite pierre polie de forme ovale, dont la couleur bleutée rappelait fortement le maana cristallisé. C’était un des “ingrédients” interdits en alchimie qui permettait d’amplifier la magie élémentaire d’eau. Les mages les moins scrupuleux se les arrachaient à prix d’or. À plus forte raison lorsqu’on savait que les Perles d’Eau étaient des organes presque vitaux pour les Ondins donc très difficile à se procurer. Ils étaient la source de leur pouvoir mais également de leur équilibre psycho-magique. L’enlever revenait à leur faire subir une forme de lobotomie qui les plongeaient dans un état végétatif, entre le royaume des vivants et celui de l’Au-Delà.

Aëlys leur avait fourni des uniformes de milicien. Shion s’était coupée les cheveux à la garçonne afin de passer aussi inaperçue que possible, ce qui renforçait encore plus son apparence androgyne. Si la différence de taille n’était pas aussi évidente, elle aurait presque pu se faire passer pour son frère. Un convoi de Purrekos était prêt à quitter la ville. La Princesse Diaconale leur avait vraisemblablement expliqué la situation et les avait payé à l’avance. Le Purreko qui gérait l’expédition marchande leur avait indiqué une cachette dans le double fond d’un des wagons. L’endroit était étroit, poussiéreux et terriblement inconfortable mais ils n’étaient plus à cela près. Blottis l’un contre l’autre, ils avaient retenus leur souffle lorsque les miliciens avaient fouillé les chariots au poste de garde. Khaleb pouvait sentir sa sœur trembler dans ses bras. Ils avaient été trop occupés par leur opération de sauvetage pour avoir une réelle discussion. Une discussion à quel sujet exactement ? C’était absurde. Ce qui leur était arrivé n’était pas quelque chose dont ils voulaient parler. Ni lui, ni elle. C’était quelque chose auquel ils ne voulaient même pas penser mais qui les avait marqués trop profondément pour qu’ils puissent espérer l’oublier un jour.

Ils n’avaient pas été inquiétés par d’éventuels poursuivants. Du moins pas pendant les premiers jours qui avaient suivi leur départ. Les Purrekos avaient établi un camp pour la nuit à quelques dizaines de kilomètres de Balenvia, leur prochaine destination. La santé de Shion s’était dégradée durant le voyage et elle avait fait une violente poussée de fièvre dans la nuit. Khaleb ignorait l’origine de son mal et les Purrekos n’en savaient pas plus que lui. Ils lui avaient proposé quelques remèdes qui permettaient d’atténuer les symptômes, à défaut de traiter la maladie. Il avait toutes les peines du monde à lui faire avaler ne serait-ce qu’un peu de porridge et il n’avait pas réussi à lui arracher un seul mot depuis qu’ils avaient quitté Mareth. Elle se refusait même à exprimer son inconfort ou son humeur. Un simple “ça va” même mensonger aurait été dix fois mieux que ce mutisme obstiné.

Ils avaient repris la route le lendemain matin et s’étaient séparés des Purrekos à quelques kilomètres du village de Balenvia.

— Nous allons d’abord attester de la situation, leur expliqua le marchand. L’arrivée de deux humains pourraient être mal venue et nous ne savons pas quelles mesures ont pu être prises à votre encontre lors des dix derniers jours. Si votre tête est mise à prix et que la rumeur est déjà parvenue jusqu’ici, vous vous jetteriez dans la gueule du loup. Nous prendrons toutes les précautions nécessaires et, si la situation le permet, nous discuterons avec le maire pour négocier votre asile. D’ici là, je vous conseille de contourner le village et de prendre refuge dans la forêt, un peu plus au nord. C’est une zone sûre. J’enverrai un messager pour vous communiquer le résultat des négociations.

Khaleb n’avait pas de raison de mettre en doute la parole du Purreko. Malgré un sens des affaires aiguisé, c’était une race réputée pour son honnêteté et sa bénévolence. Ils avaient un code d’honneur et, loin d’être cupides, leur profit n’était jamais “sale”. C’était aussi la seule race à ne pas être “féérique”. Contrairement aux faeries qui descendaient des Lumens venus de la Terre — c’était ainsi que les appelaient les Illuminatis — les Purrekos étaient des créatures nées de la magie du Cristal, tout comme les familiers, à la différence qu’ils formaient une race intelligente. Ils n’étaient pas les seuls, on comptait d’autres espèces originelle parmi lesquelles les Aqualions, les Pixies, les Bugbear, les Myconides, les Chimères ainsi que pléthore d’autres créatures moins évoluées qui tenaient plus de l’animal sauvage que de la fée. C’était de purs Eldaryens et, à ce titre, ils ne souffraient pas des mêmes tares que leurs congénères d’origine terrienne. Ils n’étaient pas stériles et pouvaient parfaitement vivre de la consommation d’aliments produits localement. Ils avaient donc assez peu de raison de se montrer hostiles envers les humains ou toute autre race.

Shion avait insisté pour marcher mais elle avançait avec difficulté, traînant les pieds à travers le sous-bois couvert d’un épais tapis de feuilles mortes qui freinait leur progression. Elle avait glissé et trébuché plusieurs fois malgré le soutien de Khaleb et il avait fini par la hisser sur son dos. Elle n’avait pas protesté et s’était contentée de passer ses bras autour de son cou, sans dire un mot. Cela devait faire bien trente minutes qu’il marchait en la portant lorsqu’elle lui souffla à l’oreille d’une voix faible :

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi tu te donnes tant de mal pour moi ?

— Si c’est pour dire des âneries, tu aurais mieux fait de te taire. Je préfère encore être sourd qu’entendre ça.

« Ce qui ne saurait tarder d’ailleurs » songea-t-il, les prédictions d’Aëlys s’étant révélées justes. La surdité commençait à gagner son oreille valide, lentement mais sûrement.

— Tu te souviens du conte que Père nous racontait quand on était petits ? demanda-t-elle avec mélancolie.

— Lequel ?

— Mon préféré… celui avec le scorpion et la grenouille.

— Vaguement… C’était une histoire absurde avec un scorpion qui voulait traverser une rivière sur le dos d’une grenouille. La grenouille n’était pas sereine mais le scorpion lui a promis de ne pas la piquer parce que sinon il se noierait aussi, tout ça. Sauf qu’en plein milieu de la rivière, cet idiot l’a piquée et son excuse c’était un truc genre “c’est dans ma nature, c’est plus fort que moi” et ils sont tous les deux morts comme des cons. Je sais pas lequel des deux étaient le plus stupide mais cette histoire n’a ni queue ni tête de toute façon. Je ne sais même pas pourquoi c’est ton conte préféré.

— Parce qu’il me fait penser à nous… Toi et moi, on est un peu comme la grenouille et le scorpion.

— Parce que je te porte sur mon dos ?

— Mais non, idiot… parce que même si on a besoin l’un de l’autre, on se tire vers le fond. Pourquoi tu n’as pas pris l’argent ? Tu aurais pu partir et éviter tout ça…

— Et puis quoi encore ? Tu crois vraiment que j’allais abandonner ma sœur jumelle et la seule famille qu’il me reste ?

— Ce n’est pourtant pas comme ça qu’on a été élevés… Les liens du sang ne devraient rien signifier pour nous.

— Ils ne signifient rien… Si c’était le cas, je devrais me sentir coupable, ne serait-ce qu’un peu.

— Coupable ? De quoi ?

— Rien. Laisse tomber.

— Si tu ne te sens pas coupable pourquoi tu ne veux pas me le dire ?

— Si tu le sais déjà pourquoi tu poses la question ?

— Peut-être qu’avec toi, ce ne serait pas si mal…

— De quoi ?

— C’est quoi l’amour d’après toi ?

— Tu m’en poses des questions… C’est une légende urbaine. Un mythe. Une chimère. C’est le truc dont tout le monde parle comme si c’était une évidence mais que personne n’est capable d’expliquer. On dit que le jour où tu le trouveras, tu sauras. Que ça va te tomber dessus et que tu comprendras. Mais y a rien à comprendre ni à savoir. C’est tout et n’importe quoi. C’est ce qu’on veut que ce soit. Romantique, platonique, fusionnel, unique, pluriel, incestueux… et même tout ça ensemble si on veut, ça peut être de l’amour comme ça ne peut ne pas l’être. Chacun à sa définition mais on peut chercher la nôtre ensemble si tu veux…  

— Est-ce que tu crois que le scorpion aimait la grenouille ?

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes encore ? C’était juste un boulet qui faisait du stop et qui s’est planté dans le décor avec le chauffeur.

— Je ne veux pas que tu te noies à cause de moi.

— Ok… alors, déjà, va falloir arrêter de me bassiner avec cette histoire. C’est quoi cette lubie? Ensuite, je te rappelle que les grenouilles ne sont pas des créatures fragiles. Elles sont beaucoup plus résistantes qu’il n’y paraît. Y en a même qui ont la peau toxique et d’autres qui ont une peau super dure. Donc c’est pas une piqûre ou deux qui va leur faire peur. Et le scorpion il a qu’à apprendre à nager aussi, il va pas nous casser les couilles.

— Tout est toujours tellement simple avec toi, soupira sa sœur en posant sa tête contre son épaule.

— C’est toi qui te compliques la vie pour rien.

— Hm…

— T’endors pas.

— Je suis fatiguée.

— Tu veux faire une pause ?  Shion ?

Sa sœur ne répondit pas. Il sentit qu’elle glissait et la rattrapa maladroitement avant qu’elle ne s’effondre. Il l’installa aussi confortablement que possible au pied d’un arbre. Elle avait vraiment mauvaise mine. La fièvre était de retour, elle semblait avoir du mal à respirer et son corps était parcouru de frissons violents.

— Hé ! Shion ! Reste avec moi. C’est pas le moment de flancher.

— Ce n’est rien. Ça va passer. De l’eau… s’il te plaît…

Khaleb sortit une des outres que leur avaient données les Purrekos. Il l’aida à boire par petites gorgées mais elle en recracha la moitié. Il pouvait sentir l’énergie morbide ronger peu à peu son énergie vitale. Elle était mourante et sa vitalité déclinait à une vitesse affolante. Il pouvait essayer de la stabiliser mais cela ne ferait que retarder l’inévitable. Il lui donnait quelques heures. Une journée, tout au plus, s’il lui insufflait suffisamment de Ki pour repousser l’énergie morbide. Shion oscillait entre les pertes de conscience et les moments de lucidité enfiévrée. Adossé contre le tronc, il l’avait prise dans ses bras et il attendait. Il ne voulait pas la laisser mourir seule. Il ne voulait pas vivre seul. Si la réincarnation existait, il espérait qu’ils se retrouveraient dans leur prochaine vie et que, cette fois-ci, ils pourraient être heureux. Si les dieux existaient vraiment, c’était sa première et dernière prière.


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