Rena, fille de l'Ombre par

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Crossover / Aventure / Romance

49 Agapeia

Catégorie: M , 9616 mots
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Heket avait entendu la prière de Necro. Devant lui, au milieu de la forêt, la porte plantée dans le sous-sol de son esprit torturé apparut comme par magie. L’embrasure tremblait violemment comme si elle tentait de résister à une pression énorme. Les charnières grinçaient, les chaînes se tendaient et leurs maillons s’écartaient de plus en plus. Une des chaînes lâcha dans un fracas métallique, le serpent de fer fouettant l’air en sifflant. Le bois était en train d’enfler et l’eau commençait à suinter sur les bords comme si un océan essayait de défoncer la porte. D’ailleurs, c’était exactement ce qui était en train de se passer. Le panneau de bois se courba sous la force du courant tandis qu’un torrent commençait à se déverser par les bords béants de l’embrasure. Necro leva instinctivement un bras devant lui en resserrant son étreinte autour de Shion lorsque la porte céda et que le raz-de-marée s’abattit sur la forêt, les flots d’une violence inouïe emportant tout sur leur passage. La première pensée qui traversa l’esprit du nécromancien était que l’eau n’était pas salée ; la deuxième était qu’elle était fichtrement froide ; et la troisième qu’il était en train de se noyer.

Un dicton plein de sagesse et de bon sens disait qu’une fois qu’on avait touché le fond, on ne pouvait que remonter. Le corps de Necro, après s’être échoué au fond du lac parmi les racines de lotus et la vase, commençait donc lentement à remonter à la surface. L’air chassa l’eau dans ses poumons, il en recracha un peu alors que ses yeux s’ouvraient sur l’immense ciel gris dont la lumière crue lui brûlait la rétine. Tout autour de lui, les batraciens se répondaient dans une joyeuse cacophonie de croassements. Alors qu’il faisait l’étoile de mer sur un lit de nénuphares entre deux rangées de roseaux, une petite grenouille à la peau blanche ornée de motifs gris atterrit sur sa poitrine. Elle poussa un croassement rauque en gonflant son cou comme une bulle de savon puis, constatant que Necro ne réagissait pas à son appel, elle se changea en humaine. Heket se tenait désormais à califourchon sur lui, les mains sur son torse, en le dévisageant avec son air de gamine ahurie.

— T’es vivant ? T’es vivant ?! cria-t-elle en le secouant par le col pour lui arracher une réponse tout en le noyant à moitié.

— Si tu ne m’as pas coulé d’ici là, je devrais survivre, répondit son partenaire qui avait retrouvé son expression parfaitement blasée.

— Ouf… j’ai eu peur que tu ne reviennes pas. Il s’est passé quoi là-bas ?

— Rien, répondit Necro en essayant de faire lâcher prise à la grenouille pot-de-colle.

— T’es toujours sourd ?! demanda-t-elle alors d’une voix suraiguë en approchant sa bouche de l’oreille du jeune homme.

— Je ne l’étais plus jusqu’à ce que tu me défonces une nouvelle fois les tympans, merci.  

— Désolé… mais tout va bien alors. Je suis vraiment contente pour toi !

— Mouais… on va dire ça.

— Tu devrais aller te reposer maintenant. Tu l’as bien mérité.

Heket posa deux doigts sur le front de Necro qui, un battement de cil plus tard, se retrouva allongé dans son lit, au chaud et au sec. Tous ses souvenirs s’étaient mis à affluer dans son esprit avec autant de violence que le raz-de-marée qui avait englouti la forêt de Balenvia. Il se sentait assailli de toute part mais il y avait un souvenir qui s’était imposé à lui plus clairement que les autres. Quelque chose d’extrêmement important qui lui laissait un amer goût de culpabilité en bouche.

— Tu crois qu’elle est vivante ?

Qui ça ?

— Ma sœur. Shion.

J’aimerais bien, vraiment, mais je ne veux pas te donner de faux espoirs. J’ai clairement senti la tablette de Selkis se briser ce soir-là et sa signature spirituelle disparaître. Si Selkis a été détruite alors son hôte n’a pas pu survivre.

— Mais ce n’est pas impossible, n’est-ce pas ? Peut-être qu’elle a survécu mais qu’en perdant son lien avec Selkis, elle a perdu ses pouvoirs, et qu’elle est devenue amnésique. Si elle ne se souvient plus de moi, ça explique pourquoi elle n’a jamais essayé de me retrouver. Peut-être qu’elle vit sa vie quelque part sans se douter de rien…

Je ne veux pas paraître pessimiste mais je crois qu’il vaudrait mieux pour elle qu’elle soit morte avec Selkis. Imagine une humaine amnésique, sans aucun moyen de défense, qui se retrouve à errer parmi les faeries ? Combien de temps tu crois qu’il aura fallu pour que quelqu’un mette la main sur elle et la revende à des marchands d’esclaves ? Et quelles sont les chances pour qu’elle ait survécu dans de telles conditions pendant dix ans ? Je sais que c’est difficile à accepter pour toi… mais maintenant que tu as retrouvé tous tes souvenirs, il serait temps que tu fasses ton deuil.

Il y avait du vrai dans les paroles d’Heket, d’autant plus que Necro avait toujours été du genre rationnel et réaliste. Pourtant, cette fois-ci, il préférait la douce illusion du déni et de l’espoir. Quand on veut, on peut. Quand on croit, on voit. Quand on espère, on peut continuer à vivre. Il se donnerait les moyens de la retrouver, morte ou vive, et il ne croirait que ce qu’il verrait. Tant qu’il n’aurait pas eu les preuves irréfutables de sa mort sous les yeux, il partirait du principe qu’elle est toujours en vie.


***


Il ne connaissait qu’une seule personne susceptible de savoir ce qui lui était arrivé. Sakumo avait été leur maître d’armes et les jumeaux étaient parvenus à décrocher le fameux titre de Guerrier de l’Ombre — même si Assassin de l’Ombre aurait été plus juste vu l’usage qu’ils avaient fait de cet apprentissage. C’était la première mission que leur avait confiée Amon alors qu’ils étaient encore humains. Ils avaient le profil parfait des pauvres orphelins qui cherchaient à apprendre l’art du combat pour survivre en territoire hostile. Sakumo, lui, avait une réputation d’homme charitable qui ne pouvait pas ignorer la misère lorsqu’elle venait frapper à sa porte. Le véritable but de leur mission était donc de gagner la confiance du tanuki afin de garder un œil sur lui. C’était un des rares ennemis que le Démon redoutait réellement et il tenait à surveiller ses moindres faits et gestes. Les jumeaux devaient écrire des rapports réguliers sur ses activités et le prévenir du moindre comportement suspect. L’enseignement qu’ils pouvaient acquérir au passage n’était qu’un bonus dont Necro n’avait guère pu profiter puisqu’il s’était fait virer au bout de quelques mois seulement. Selon Sakumo, il n’avait rien à enseigner à quelqu’un qui savait déjà tout. Les génies n’avaient pas leur place dans son dojo et il n’avait que faire des élèves qui réussissaient tout ce qu’ils entreprenaient sans le moindre effort. Un reproche déguisé en compliment… à moins que ce ne soit l’inverse ? Toujours est-il que son non-sens n’était pas dénué de logique. Son enseignement prônait les valeurs du sacrifice, de la persévérance, de l’effort, du sang, des larmes et, surtout, du rapport respectueux à la Mort. Comprendre la valeur d’une vie et tuer avec discernement, c’était le fondement de son art. Necro ne s’était pas attribué ce surnom pour rien. Il trompait la mort et la donnait aveuglément sans se soucier du respect dû aux défunts. Sakumo avait la nécromancie en horreur. Il avait sans doute senti l’énergie morbide qui émanait du corps spirituel de son disciple ce qui n’avait dû lui plaire. Il avait conscience que c’était un don inné chez son disciple mais c’était une pratique qu’il ne pouvait pas cautionner malgré le potentiel évident de Necro. C’était une des principales raisons qui avait justifié son renvoi.

L’autre raison, c’était qu’il avait merdé avec sa sœur et Sakumo l’avait découvert. Shion ne s’était jamais vraiment remise de ce qu’ils avaient vécu à Mareth. Dire qu’elle était traumatisée était un euphémisme. Necro lui-même ne s’en était pas sorti sans séquelles. Il avait échappé à la surdité généralisée mais les capacités de sa “bonne” oreille étaient diminuées, les sons étaient étouffés et il était incapable de déterminer la direction du bruit. Il avait appris à lire sur les lèvres de ses interlocuteurs pour faciliter la compréhension et éviter les erreurs d’interprétation. Au handicap physique s’ajoutaient les troubles psychologiques, les insomnies, la désempathie et un rapport de plus en plus obsessionnel vis-à-vis de Shion. Sa sœur, elle, avait volontairement renoncé à la parole tout en développant une phobie sociale assez sévère. Ils avaient appris à communiquer par le biais du langage des signes et, même lorsqu’ils étaient seuls, elle ne parlait que très peu. En public, Necro devait traduire tout ce que Shion disait car elle ne s’adressait jamais directement aux autres et se cachait constamment dans son dos. Elle se méfiait particulièrement de la gente masculine et leur première rencontre avec les alliés d’Amon avait été assez compliquée.

Tout le monde se demandait ce qui était passé par la tête du Démon lorsqu’il était revenu avec deux humains, handicapés physiquement et mentalement instables, qui n’avaient même pas l’air de savoir ce qu’ils faisaient là ni ce qu’on entendait d’eux. Ils étaient sauvages, incapables de communiquer normalement et complètement paumés. Pourtant, cette vulnérabilité était exactement ce qu’il lui fallait pour appâter Sakumo. Ce dernier les avait d’ailleurs pris sous son aile avec une facilité déconcertante et leur avait appris des choses qu’ils pensaient impossible pour des humains comme eux, à commencer par l’utilisation de la magie.


***


Chez les faeries, la magie était innée et puisait dans le corps magique qui constituait une sorte de réserve naturelle en maana. Les humains n’ayant pas de maana en eux ni de corps magique, ils ne pouvaient que se reposer sur leur corps spirituel pour développer certaines compétences surnaturelles comme la télépathie, la télékinésie, l’hypnose, la création d’illusion, etc. Toutefois, ces pratiques étaient limitées et faisaient pâle figure face à un véritable mage capable de manipuler le maana à volonté. Sakumo leur avait révélé que si on ne pouvait pas trouver ce dont on avait besoin en soi, il fallait le prendre ailleurs et notamment dans ce qui se trouvait autour de soi. Le maana ne circulait pas uniquement sous forme de flux dans le corps magique des faeries, il parcourait les veines magiques qui sillonnaient la surface de la terre pour venir nourrir la flore locale et se répandait dans le vent, tout aussi impalpable mais vital que l’air qu’on respirait. Il suffisait de le sentir, de l’absorber et de le convertir en énergie magique. Rien de plus simple, en théorie du moins. En pratique cela signifiait de la méditation, encore de la méditation et toujours plus de méditation.

Pourtant, Necro avait très vite pris le pli et il entrevoyait avec avidité toutes les possibilités que ce pouvoir fraîchement acquis lui offrait. En quelques mois seulement, il avait touché à toutes les formes de magie possibles avec une nette préférence pour la magie spirituelle et la nécromancie. Manipuler aussi bien l’esprit des vivants que le corps des morts lui apportait une immense satisfaction. Il maîtrisait de mieux en mieux l’énergie morbide et il avait commencé à mener quelques expériences personnelles qui n’auraient sans doute pas plu à Sakumo s’il l’avait su. Il sentait la mort partout autour de lui dans les plus petites choses : le dépérissement d’un insecte, l’érosion d’une pierre, une fleur qui se fane ou une feuille qui tombe. Il avait testé les limites de ses compétences en essayant de ralentir, accélérer, inverser et suspendre le processus. Il avait remarqué que plus l’organisme du sujet d’expérience était complexe, plus la source d’énergie morbide était importante tout en étant plus difficile à manipuler. Ses tests s’étaient toutefois arrêtés aux familiers et il n’avait encore jamais eu l’occasion d’expérimenter sur un faery.

Sa sœur préférait la magie d’illusion et la magie de métamorphose mais cette dernière impliquait l’apprentissage des runes ce qu’il trouvait particulièrement fastidieux. C’était se compliquer la vie pour rien et elle progressait beaucoup moins vite que lui. Pourtant, il comprenait son choix qui était tout sauf anodin. Ces deux types de magie avait un point commun : la dissimulation. Shion cherchait à se protéger en cachant son identité et en manipulant la perception des autres pour devenir invisible à leurs yeux. Peut-être même qu’au fond d’elle-même, elle ne voulait plus être Shion von Zeymer. Elle cherchait littéralement à s’effacer et à n’être plus qu’une illusion pour échapper à cette réalité qui l’avait détruite et qui lui était insupportable. Si elle ne pouvait pas s’aimer elle-même, il ferait en sorte qu’elle puisse se sentir aimée par lui. Si elle ne pouvait pas être heureuse en étant elle-même, il effacerait sa souffrance et lui ferait tout oublier. Il recollerait les morceaux de son être brisé : son cœur, son âme, son esprit. Elle n’aurait plus jamais besoin de rien. Il serait tout pour elle. Son frère, son meilleur ami, son amant et sa seule et unique source de bonheur.

Une semaine avait suffi à donner vie à ce projet fou. Une arcane spirituelle qu’il avait nommée “Agapeia” dont le but était de guérir par l’amour. Il n’avait pas oublié leur conversation sur la route de Balenvia, après avoir quitté Mareth — un enfer qu’ils n’avaient jamais vraiment réussi à fuir et qui les hantait encore — et il comptait tenir la promesse qu’il lui avait faite de trouver un sens à ce mystère de l’existence qu’était l’amour. Il commençait enfin à distinguer les formes de son propre amour pour Shion : loyal, dévoué, inconditionnel, torturé et profondément égoïste. Il n’aimait qu’elle et voulait qu’elle n’aime que lui. Il était même persuadé qu’elle ne pouvait pas être heureuse autrement. Cette arcane permettrait de les lier pour qu’ils ne fassent plus qu’un. Leurs âmes résonneraient l’une avec l’autre, leurs cœurs battraient à l’unisson et leurs esprits partageraient les mêmes pensées. Pile. Khaleb. Face. Shion. Recto, elle était lui. Verso, il était elle. Ils étaient jumeaux et rien ne pouvait les séparer. Ils étaient nés ensemble, vivraient ensemble et mourraient ensemble.


***


Khaleb avait présenté son arcane à sa jumelle en vantant ses mérites avec une passion presque désespérée qui ne lui ressemblait pas. Il lui avait promis qu’elle ne le regretterait pas et qu’il ne faisait que lui ouvrir les yeux sur des sentiments bien réels qu’elle n’arrivait pas à exprimer. Ce n’était pas de la manipulation ou de la soumission, c’était plus de l’ordre de la révélation. Il cherchait simplement à laver la noirceur de son cœur pour faire apparaître la pureté immaculée de ses sentiments. Sa jumelle s’était laissée persuader assez facilement. L’activation de l’arcane était simple : il suffisait qu’il lui insuffle une partie de son énergie spirituelle et qu’il aspire une partie de la sienne en retour. Le transfert devait se faire par un contact intime entre les deux corps physiques, suffisamment prolongé pour que les deux énergies spirituelles se mêlent l’une à l’autre. Si le contact était rompu trop tôt, les effets étaient immédiatement annulés. C’était donc une arcane qui demandait une certaine forme de consentement de la part de personne qui acceptait de s’y plier.

Necro avait conscience du malaise de sa sœur et ne savait pas trop comment s’y prendre. Elle avait accepté qu’il l’embrasse non sans réticence mais au fur et à mesure que l’arcane prenait possession de son être, elle était devenue plus docile jusqu’à se laisser complètement aller à leur baiser. Il aurait pu s’arrêter là. Il aurait dû ignorer le regard de Shion dans lequel se reflétait ses propres sentiments et son désir. Un désir qui brûlait en lui et lui faisait perdre la raison. Ce besoin de se donner entièrement à celle qui venait de lui confier tout son être s’imposait à lui comme une évidence. Il voulait la posséder autant qu’il voulait lui appartenir. Il trouvait satisfaction à lui faire goûter à ce plaisir coupable qu’il s’était refusé de ressentir pendant toutes ces années. Puisqu’ils s’aimaient et se désiraient, il n’y avait rien de mal à cela et ils n’avaient pas à se sentir coupables ou honteux de leur relation.

Il lui avait livré son cœur dans une ultime confession et les mots “je t’aime” avait franchi ses lèvres sans retour possible. Il aurait dû se douter de quelque chose lorsque Shion avait signé un simple “merci” sans lui rendre ses mots. Il aurait dû être alerté par les larmes qui se cachait derrière son sourire lorsqu’elle avait lui avait signifié qu’elle était heureuse que sa première fois ait été avec lui. Tout cela n’avait aucun sens. Il ne lui avait pas effacé la mémoire, elle ne pouvait pas avoir oublié tout ce que Solrad Forsyth lui avait fait subir, mais ses émotions semblaient entrer en conflit avec sa raison. Il y avait la réalité de ses souvenirs d’un côté et ses sentiments amoureux induits par l’arcane de l’autre, les deux étant parfaitement incompatibles. Elle ne pouvait pas accepter l’un sans nier l’autre de façon plus ou moins consciente et s’était enfermée dans le déni le plus total, quitte à se réinventer une vie en occultant une grande partie des faits réels. Pourtant, plutôt que de voir dans ce comportement paradoxal les signes d’un déséquilibre mental et émotionnel, il avait préféré retenir la seule chose vraiment importante : elle était heureuse. Et le bonheur de Shion était le sien.


***


Sakumo avait un tout autre avis sur la question qu’il avait été amené à se poser lorsqu’il avait découvert leur relation. Il ne les jugeait pas sur la nature incestueuse de leur amour mais il remettait en cause le fondement même de leur relation qui était construite sur un mensonge. Il avait rappelé à son disciple, en lui balançant un de ses fameux proverbes ridicules, que le consentement ce n’était pas dire “oui”, c’était le droit de dire “non” quand on le souhaitait. Le consentement ne se donnait pas, il se prêtait et pouvait être repris à tout moment. Necro avait profité de la vulnérabilité de sa sœur pour la priver de la notion même de consentement. Son “oui” n’avait aucune valeur car Shion était bien trop fragile psychologiquement pour se refuser à son frère. Elle voyait en lui la seule personne sur qui elle pouvait compter et elle craignait de le perdre si elle le décevait. Elle avait renoncé à son libre-arbitre lorsqu’il avait activé son arcane et elle n’était guère plus qu’un pantin entre les mains de son frère. Necro pouvait se voiler la face en essayant de se convaincre que tout cela partait d’une bonne intention, que c’était pour son bien, mais ce qu’il faisait subir à sa sœur n’était ni plus ni moins qu’une forme d’esclavage sentimental. Il avait créé cette soif qu’elle ne pourrait jamais totalement étancher et qui lui laisserait constamment la gorge sèche. Elle en voudrait toujours plus. Plus d’affection, plus d’attention, plus de dévotion et c’est lui qui finirait dévoré par les sentiments factices de sa jumelle. Ce paradis artificiel qu’il croyait avoir bâti pour eux n’était qu’un château de carte érigé aux portes de l’enfer.

Le tanuki l’avait mis en garde contre cette relation à double tranchant mais Necro l’avait ignoré. Ce n’était qu’un donneur de leçon qui ne savait rien d’eux ni de leur passé. S’il connaissait ne serait-ce que la moitié de leur histoire, il ne tiendrait pas le même discours. Sakumo lui avait donc donné le choix : quitter son dojo seul ou avec sa sœur. Il était peiné de devoir se séparer de Shion car il voyait en elle un grand potentiel mais il ne pouvait pas les séparer s’ils souhaitaient rester ensemble. Ce choix mettait Necro dans l’embarras car il savait pertinemment qu’Amon n'accepterait pas qu’ils rentrent tous les deux en échouant dans leur mission au bout de quelques mois à peine. Ils étaient à l’essai et il ne tolérerait aucune erreur de leur part. Si Shion avait une chance de rester, il insisterait pour qu’elle continue la mission seule.

Il redoutait déjà le moment où il devrait annoncer la nouvelle à sa sœur. Leur relation était loin d’être aussi insouciante que ce qu’avait imaginé Necro lorsqu’il avait confectionné son arcane. Son fantasme d’amour parfait et de bonheur simple était aux antipodes de la réalité. Plus le temps passait, plus il prenait conscience de la portée des mots de Sakumo. Il devait être constamment sur ses gardes avec Shion car elle était incapable de lui dire “non”, et elle interprétait certains de ses gestes comme l’expression de d’un désir qu’elle cherchait à satisfaire à tout prix. Il ne pouvait plus risquer le moindre geste un peu tendre sans qu’elle en réclame plus. Il ne pouvait même pas la repousser car elle ne comprenait pas la raison de son refus et en souffrait. Sa sœur avait beau être parfaitement consentante, il ne pouvait plus coucher avec elle sans avoir l’impression d’abuser d’elle, ce qui lui laissait un sentiment de culpabilité qui ne faisait que grandir de jour en jour. Il savait bien que le comportement de sa sœur n’était pas normal et que sa nymphomanie était un effet secondaire qui découlait directement de son arcane. Il avait alors essayé de prendre ses distances mais il avait constaté l’angoisse et la douleur que sa froideur lui causait.

Shion était toujours Shion. Sa personnalité n’avait pas changé et elle n’était pas du genre à faire des caprices, à pleurer, à crier et à se donner en spectacle. Elle s’était simplement isolée dans un coin pour souffrir et pleurer en silence. Elle ne voulait plus du tout lui parler, ce qui n’aurait pas dérangé Necro outre mesure s’il n’avait pas découvert qu’elle se mutilait. Pour la première fois, il prit réellement conscience de l’ampleur du problème. Pour endiguer le comportement auto-destructeur de sa sœur, il avait été obligé de la rassurer et de la cajoler toute la nuit, pour lui assurer qu’il ne l’avait pas repoussée parce qu’il ne l’aimait plus et qu’il voulait toujours d’elle. Il n’aurait pas pensé que son arcane plongerait Shion dans une telle agonie et qu’elle devrait vivre avec la peur constante de perdre son amour. Il n’y avait rien de rationnel dans sa crainte et Necro devait lui prouver encore et encore qu’il lui était dévoué corps et âme. C’était épuisant et il perdait pied dans cette relation qu’il trouvait de plus en plus oppressante et étouffante. Malgré ses doutes et ses regrets, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Ce qu’il avait fait de Shion était une responsabilité qu’il allait devoir assumer jusqu’au bout, pour le meilleur et pour le pire. Il avait été puni pour son hybris et l’objet de son désir était devenu son châtiment.


***


Ses ennuis ne faisaient que commencer. Il avait fait un rapport à Amon pour lui expliquer la situation en laissant de côté les détails plus personnels. Comme il s’y attendait, il avait reçu l’ordre de rentrer dans les Terres du Crépuscule et de laisser Shion avec Maître Sakumo. Il redoutait déjà le moment où il devrait annoncer la nouvelle à sa jumelle mais il n’avait pas anticipé une réaction aussi extrême. Autant dire que cette séparation avait été un drame pour Shion qui était devenue bien trop dépendante émotionnellement pour supporter l’absence de son frère plus de quelques heures. Elle avait bien entendu refusé de le laisser partir sans elle mais elle avait fini par se laisser convaincre après une longue conversation où il avait tenté de la rassurer en lui expliquant que, même s’ils étaient loin l’un de l’autre, ça ne changeait rien à leur relation et qu’il viendrait lui rendre visite dès qu’il le pourrait,. Du moins c’est ce qu’il croyait ; il n’aurait pas dû sous-estimer la fragilité et l’instabilité psychologique de sa sœur. Jamais il n’aurait pu deviner que cette séparation, qui n’était pourtant que temporaire, aurait poussé Shion jusqu’à la tentative de suicide et si Sakumo n’avait pas été là au bon endroit et au bon moment, elle aurait réussi son coup. Necro n’avait même pas été étonné ni même bouleversé. Il s’en voulait juste de ne pas avoir été suffisamment à l’écoute de sa sœur qui avait pourtant des antécédents en matière de comportements dangereux. Il sentait que la situation lui échappait totalement et ne sachant plus comment gérer Shion, il s’était confié à Sakumo sur le sujet. Pour une fois, il avait écouté attentivement le discours de son maître sans se braquer malgré son ton plein de reproches.

— Ta sœur est malade. Si vous partez tous les deux, ce genre de situation va se reproduire et tu ne pourras pas la surveiller constamment. Elle doutera tout le temps de la sincérité de tes sentiments. Même si tu ne lui donnes aucune raison de te soupçonner, elle inventera les signes de la trahison et de l’abandon. Elle se sentira persécutée, et ses délires paranoïaques la rendent aussi dangereuse pour toi que pour votre entourage ou pour elle-même. Tôt ou tard, ce genre de relation est destiné à finir en crime passionnel. Ton arcane était bien pensée, sur le principe, et elle aurait sans doute fonctionné sur une personne saine d’esprit. Dans le cas de Shion, tu n’as fait qu’empirer son cas. Elle n’a pas besoin d’amour pour guérir, elle a besoin de temps et d’isolement pour retrouver son équilibre intérieur. Je trouverai un moyen de rompre l’enchantement en minimisant les dégâts et je prendrai soin d’elle. Tu devrais retourner à Balenvia pour le moment. Je te contacterai quand je considérerai qu’elle est de nouveau apte à socialiser normalement avec toi. En attendant, je t’interdis formellement d’essayer de la revoir ou de communiquer avec elle. C’est ma condition si tu veux que je répare tes bêtises et que je sorte Shion de la merde dans laquelle tu l’as mise.

Necro avait mis sa fierté de côté en acceptant à contrecœur la proposition de Sakumo. Il avait été assez bête pour croire qu’il pouvait être le remède dont sa jumelle avait besoin alors qu’il n’était qu’un poison qui la tuait à petit feu. Il était donc prêt à faire ce sacrifice si cela pouvait l’aider à se sentir mieux. Le tanuki lui avait accordé une dernière entrevue avec Shion mais il avait eu l’impression de tourner en rond avec elle.

Tu ne peux pas me faire ça ! avait-elle protesté en s’accrochant à lui avec l’énergie du désespoir. Emmène-moi avec toi. Je veux rentrer avec toi.

Elle formait ses signes tellement vite qu’il avait dû mal à suivre ce qu’elle lui disait.

— Tu sais bien qu’Amon ne le permettra pas, répondit-il à voix haute. Ses ordres sont très clairs et Sakumo ne veut plus que je te vois non plus. Si veux blâmer quelqu’un, tu n’as qu’à les blâmer tous les deux. Tu as juste à faire ce que le tanuki te dit et continuer à faire des rapports réguliers. J’enverrai quelqu’un d’autre pour les récupérer.

On pourrait juste retourner à Balenvia, chez les Myconides, signa-t-elle en affichant un air profondément peiné. On était bien là-bas. On n’aurait jamais dû partir.

— Écoute, j’ai rien contre nos amis les champis, sauf quand ils me poussent sur les pieds, mais tu sais bien qu’on ne peut plus faire marche arrière maintenant. Amon nous tuera si on la lui met à l’envers.

Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? De toute façon si tu t’en vas, je mourrai aussi… mais c’est peut-être ce que tu veux au final. Tu cherches juste à te débarrasser de moi.

— Shion…

Peu importe ce qu’il lui disait, elle continuerait à penser qu’il lui voulait du mal et qu’il cherchait vraiment à l’abandonner. Sakumo lui avait expliqué que ce qui rendait son arcane particulièrement dangereuse était qu’elle agissait comme une drogue très puissante et addictive qui avait rendu Shion totalement dépendante de son frère sur le plan aussi bien émotionnel que spirituel et physique. Le sevrage serait violent et la cure de désintoxication ne se ferait pas sans une bonne dose de souffrance psychique. Sa seule consolation était qu’il ne serait pas là pour voir sa sœur dans cet état. Cette fois, il lui répondit également en langage des signes.

— … tu as raison. Tu es un poids pour moi et je ne te supporte plus. Tu es malade Shion. Tu dois te faire soigner et je ne suis pas capable d’endosser cette responsabilité. Sakumo s’occupera bien de toi. Je reviendrai te voir quand tu iras mieux.

Il n’avait pas la force d’en dire plus et lui avait tourné le dos sur ces dernières paroles qui n’étaient porteuses d’espoir que pour lui. Sa sœur était déjà au fond du trou et il ne pensait pas que la blesser un peu plus y changerait grand-chose. Il ne pouvait que compter sur Sakumo pour l’aider à remonter la pente. C’est ce que le tanuki avait réussi à faire non sans quelques difficultés. Les jumeaux avaient été séparés pendant cinq longues années durant lesquelles Necro n’avait eu aucune nouvelle de sa sœur. Il l’avait revue lorsqu’ils avaient tous été convoqués par Amon pour la sélection des Cinq Fléaux. Elle avait changé et semblait aller beaucoup mieux mais quelque chose dans son regard le mettait mal à l’aise. Elle avait l’air de lui en vouloir sans être complètement capable de le détester. Il supposait que c’était mérité mais il n’avait pas eu le temps de s’interroger très longtemps sur un moyen de regagner sa confiance puisque quelques jours plus tard, ils avaient tous les deux été sacrifiés, avec trois autres de leurs camarades d’infortune, sur l’autel du Temple de Sila.

Leur cœur avait servi d’offrande aux anciens dieux Niliens. Si le dieu acceptait l’offrande, il prenait possession du corps qui renaissait sous une nouvelle forme. Amon, en digne démon qu’il était, avait gravé ses runes d’Asservissement et d'Annihilation directement sur le cœur des sacrifiés. L’organe était l’élément central du rituel, c’était lui qui liait l’hôte au dieu. Si Amon contrôlait le cœur de l’hôte, il contrôlait également la déité qui l’habitait. Il avait ainsi asservi des êtres supranaturels qui lui devaient loyauté et obéissance s’ils ne voulaient pas être réduits en cendre en un claquement de doigts. Malgré leur situation précaire, cette renaissance avait eu le mérite de remettre les compteurs à zéro et les jumeaux avaient enfin trouvé cet équilibre et cette insouciance qui leur avait fait défaut toute leur vie. Se faire arracher le cœur pour échanger vingt-trois ans de galère contre une éternité de paix intérieure et quelques missions pour le compte d’Amon qui était loin d’être aussi intraitable et tyrannique qu’il en avait l’air, ce n’était pas trop cher payé.  

C’était aussi comme cela qu’ils avaient acquis leur physique atypique et que tous les souvenirs les moins glorieux de leur vie antérieur avaient été scellés pour faire place nette. Necro s’était toujours demandé pourquoi il avait oublié jusqu’à son nom mais qu’il se souvenait parfaitement de celui de sa sœur et de son lien avec elle. Maintenant que tout se remettait en place, il comprenait que c’était sans doute grâce à son arcane qu’ils avaient pu se reconnaître instinctivement. Ils avaient échangé un fragment de leur âme et c’était ce lien qu’Heket n’avait pas été capable de briser. C’était étrange de se dire qu’une partie de Shion existait en lui. Pourtant, il ne ressentait rien de spécial si ce n’est une faible présence familière qui lui mettait du vague à l’âme.

Ils étaient retournés auprès de Sakumo, le Démon ayant décidé de jouer cartes sur table avec son ennemi. Necro n’était pas persuadé que ce soit une très bonne idée. Sakumo n’était pas né de la dernière pluie non plus et le provoquer ouvertement était un pari risqué. Il n’avait peut-être rien soupçonné lorsqu’ils n’étaient que deux humains inoffensifs mais, maintenant que leur nature avait changé, il allait forcément se méfier d’eux. Ils s’étaient une nouvelle fois présentés à lui, cette fois-ci en tant qu’enfants de Sila ayant accepté leur destin. Ils voulaient apprendre à contrôler et exploiter ces nouveaux pouvoirs qui leur avaient été conférés par les anciens dieux. Si le tanuki avait senti le coup fourré, il n’en avait rien montré. Il avait accueilli Shion à bras ouverts en faisant mine d’être vexé qu’elle ait oublié ces cinq fabuleuses dernières années passées ensemble. Il avait même essayé de lui faire gober qu’elle était sa fiancée et s’était pris un vent monumental. Rien de nouveau sous le ciel d’Eldarya de côté-là.

S’il entretenait une relation privilégiée avec Shion, il n’en allait pas de même pour Necro et il avait longuement hésité à lui accorder une seconde chance. Il l’avait viré la première fois pour une bonne raison et il n’était pas du genre à revenir sur sa décision. Toutefois, la donne avait changé et le disciple qu’il avait renvoyé n’était plus tout à fait le même que celui qui était revenu. Necro présentait un nouveau potentiel encore inexploré qui méritait d’être guidé. Il leur avait fallu encore cinq ans d’entraînement intensif et de missions en tout genre pour valider leur formation et devenir des guerriers de l’Ombre à part entière. Shion ayant toujours été la favorite de Sakumo, elle n’avait eu aucun mal à garder contact avec lui, longtemps après avoir quitté le dojo. Necro se demandait si elle n’avait pas développé une véritable affection pour lui. Elle n’avait plus vraiment de dette envers lui, ayant oublié tout ce qu’il avait fait pour elle mais c’était bien son genre de s’attacher à ses ennemis et d’oublier qu’ils devraient probablement le tuer un jour. Derrière ses airs d’original, le tanuki n’était pas dupe non plus. C’était une faiblesse qu’il n’hésiterait pas à exploiter. Amon se méfiait autant de sa fourberie que de ses pouvoirs hors du commun qui lui permettait d’affronter et de tuer un Fléau en combat singulier. Sakumo semblait avoir fait le choix de la neutralité, du moins pour le moment, mais on ne savait pas quelles cartes il cachait dans sa manche. Tout le monde avait conscience de marcher sur des œufs et plus Necro y pensait, plus il soupçonnait le tanuki d’y être pour quelque chose dans la disparition de sa jumelle.


***


Le maître-espion de Galifaël lui avait fait un rapport des plus déplaisants. Les hommes qui devaient se rendre à Phôn pour appréhender l’eldaryen et ses acolytes n’avait pas pu franchir le portail car celui-ci subissait actuellement un dysfonctionnement des plus étrange. Il les envoyait systématiquement à la Cité des Sables et lorsqu’ils avaient essayé de rejoindre Phôn depuis les Sables, ils s’étaient retrouvés à Azuralya. Ils se faisaient balader de cité en cité sauf celle qu’ils voulaient rejoindre et avaient fini par revenir à Atlantide, complètement démoralisés. Ils avaient fait appel à des Érudits de Koralya pour régler le problème mais ces derniers étaient en train de s’arracher les cheveux sur le code runique qui n’arrêtait pas de se réécrire tout seul dès qu’ils essayaient de le modifier. L’autre groupe s’était bien rendu à Octopolis mais le Grand Prêtre n’avait pas l’air ravi de voir des hommes armés investir la Cité Sacrée et il leur avait interdit de quitter le périmètre du Sanctuaire des Portes sous peine de représailles. On savait que les prêtres et les prêtresses possédaient des artefacts magiques assez puissants et qu’ils ne plaisantaient pas avec les lois sacerdotales. Ils n’hésiteraient pas à châtier les hérétiques qui osaient troubler l’ordre divin.

— Autre chose ?

— Hm… Votre femme, la Reine Colaïa, a essayé de vous empoisonner hier soir. J’ai bien entendu intercepté le plat mais je crains qu’elle n’essaye une nouvelle fois de vous assassiner… Le retour de sa sœur semble lui avoir redonner un peu de combativité et je pense qu’elle cherche à vous éliminer pour la protéger. Vous devriez l’enfermer quelque part en attendant que les choses se calment un peu.

— Elle me déteste donc tant que cela ?

— C’est-à-dire que vous ne lui avait jamais vraiment donné de raison de vous apprécier, Sire.

— J’admire ta franchise mais je ne partage pas ton avis. Je lui ai donné le prestige, la gloire et la richesse. Elle ne manque de rien, elle est libre d’aller et venir comme bon lui semble dans le palais, elle a une horde de serviteurs à son service, elle peut s’offrir ce qu’elle veut et je lui demande même son avis lorsqu’il y a des décisions politiques importantes à prendre.

— Sauf votre respect, Sire, mais puis-je vous rappeler que vous l’avez quand même forcée à partager votre couche à plusieurs reprises et que vous avez tué son premier-né. Je ne crois pas que toute la gloire et toutes les richesses du monde soient une compensation suffisante. Et même si vous lui demandez son avis, vous n’en prenez jamais compte dans vos décisions finales qui sont déjà fixées d’avance. La reine le sait bien et elle pense simplement que vous vous moquez d’elle en la sollicitant pour ignorer toutes ses suggestions qui sont, soit dit en passant, souvent très pertinentes.

— Si tu n’étais pas aussi compétent dans ton domaine j’aurais arraché ta langue perfide. Qu’elle remplisse son devoir conjugal était tout ce que j’exigeais d’elle. Il a fallu qu’elle en fasse tout un drame et qu’elle se rebelle contre moi. Ce n’est pourtant pas faut d’avoir été patient avec elle. Si elle n’avait pas été aussi farouche, je n’aurais pas été obligé de la contraindre à se donner à moi.

— Sire, votre “patience” n’a duré que trois jours… Enfin, je ne vais pas juger votre façon de traiter les femmes. Je pense très sincèrement que Colaïa est la moins à plaindre de vos épouses quand on sait que vous voulez tuer la première, et que l’autre a passé six mois enfermée dans une tour du haut de laquelle elle a d’ailleurs fini par se jeter. C’était pourtant bien la seule à vous avoir sincèrement aimé et qui se serait donnée à vous corps et âme avec plaisir, et pourtant c’est la seule que vous n’ayez jamais désirée au point de vouloir la tuer ou la violer. Vous êtes un digne représentant d’Eros et Thanatos.

— Je croyais pourtant avoir ordonné de ne plus évoquer ce sujet. Tu dois être tombé amoureux de la Mort pour oser briser la loi du silence avec autant de désinvolture. Si tu continues à être aussi insolent, tu ne tarderas pas à rejoindre ses bras.

— Toutes mes excuses. Je ne fais que vous donner mon avis éclairé sur la situation, comme vous me le demandez si souvent, mais si je vous ai offensé, j’en suis désolé.

Galifaël n’aimait pas du tout le ton que son maître-espion prenait avec lui. Il n’avait pas besoin qu’on lui rappelle ses vices et encore moins qu’on remette sur le tapis cette vieille histoire qui avait tristement marqué le début de son règne. C’était un secret de Polichinelle qui se jouait entre le roi, son espion, Farel et Colaïa. Cette dernière avait découvert que Jaya se cachait sous les traits d’Alajéa mais elle ignorait que Galifaël connaissait également la véritable identité de la fausse reine. Elle avait essayé de cacher la vérité en pensant tromper son mari, sans se douter qu’il avait déjà compris que qu’elle essayait de faire lorsqu’il lui avait donné l’autorisation de s’occuper elle-même des obsèques de sa sœur. S’il n’avait pas assisté aux funérailles et qu’il avait laissé Colaïa s’en charger, c’était pour qu’elle continue à croire qu’il pensait vraiment qu’il s’agissait d’Alajéa. Farel aussi savait parfaitement que c’était Jaya qui était morte ce jour-là mais il avait emporté le secret avec lui dans sa fuite vers le Continent. Quant à son espion, c’était celui qui avait fait le ménage derrière eux en s’assurant que cette histoire soit parfaitement étouffée et que les six premiers mois du règne de Galifaël soient passés sous silence, ce qui lui avait valu une belle promotion et la confiance du roi-tyran. L’étranger avait donné un beau coup de pied dans la fourmilière lorsqu’il avait débarqué avec Alajéa pour réclamer sa fameuse Clé du Temps dont Galifaël n’avait très honnêtement rien à faire. Si seulement il s’était contenté de récupérer l’artefact, de lui livrer la sirène et de repartir comme il était venu, le tyran ne l’aurait pas traité en ennemi mais il avait fallu qu’il fourre son nez dans les affaires du royaume et qu’il se mettre à comploter son renversement avec la complicité de sa propre mère. Galifaël avait sacrifié beaucoup trop de choses pour laisser ce grand échalas aux cheveux verts à peine plus épais que son petit doigt le destituer.

— Faites ce que vous dit le Grand Prêtre, limitez les combats à la zone des Portes. Arrêtez ceux qui acceptent de se rendre et tuez tous les autres. Ordonnez d’abord aux Érudits de bloquer le portail entre Octopolis et Atlantide, puis dites au deuxième groupe de rejoindre Octopolis par une autre cité et de se tenir prêts à intervenir en cas de besoin. Dites également à tous les soldats qui surveillent les Sanctuaires de stopper la circulation entre les cités pour le moment. Je ne veux que personne hormis nos hommes ne franchissent le moindre portail tant que nos ennemis n’auront pas été tués ou arrêtés. Puisqu’ils veulent jouer à cela, on va les prendre à leur propre piège.

— Très bien, Sire. Ce sera fait.

Le maître-espion s’inclina avant de se retirer. Galifaël fit ensuite venir son Intendant et lui ordonna d’annuler toutes les audiences prévues ce jour-là.

— Vos ministres ne vont pas être contents d’apprendre que vous refusez de les voir, lui fit savoir l’Intendant tout en prenant bonne note de son ordre.

— J’ai plus important à faire qu’écouter leurs jérémiades. Je les convoquerai quand la situation sera revenue à la normale. Où est la Reine ?

— Dans ses appartements, Sire. Voulez-vous que je la fasse venir ?

— Non. J’irai la voir moi-même.

— Très bien.

L’Intendant s’inclina bien bas devant Galifaël lorsque celui-ci se leva pour quitter la salle du Trône. Il trouva son épouse en train d’arpenter sa chambre en long et en large comme un requin en cage. Il lui avait rarement vu un air aussi féroce. Elle se retourna en lui jetant un regard furibond lorsqu’il frappa contre la porte ouverte pour signaler sa présence.

— Colaïa, tu ne devrais pas t’agiter comme ça. Je ne sais pas ce que tu espères, mais ça n’arrivera pas.

— Je n’ai plus rien à perdre. Alajéa est revenue et si je ne fais rien, tu la tueras dès que tu en auras l’occasion. Je ne fais pas confiance à cet étranger mais je te fais encore moins confiance.

— Et si je te promets de ne faire aucun mal à ta sœur si tu te ranges de mon côté ? Tu es ma femme et la Reine des Neuf Cités. Tu es plus importante à mes yeux que ma rancune contre Alajéa. Si tu as peur pour elle, je te promets de ne pas toucher à un seul de ses cheveux. Ce n’est pas elle le véritable problème à l’heure actuelle.

Colaïa le dévisagea avec des yeux ronds avant de lâcher un petit rire amer.

— Tu as dû manger un truc pas frais ce matin, mon pauvre Galifaël. Est-ce que tu essayerais de me faire croire que tu as de l’estime et du respect pour moi ?

— Tu peux croire ce que tu veux, répondit son époux en haussant les épaules. Tu as tous les droits de me haïr mais même si j’ai parfois été cruel avec toi, ça ne veut pas dire que je n’ai pas un peu d’affection pour toi. Je mentirai si je disais que je t’aimais comme un mari devrait aimer sa femme, mais tu n’en demeures pas mon épouse et nous avons été mariés pendant dix ans. Ça doit bien compter pour quelque chose, non ?

— Compter pour quoi ? Si j’avais su que je deviendrai ta femme, je n’aurais pas essayé aussi désespérément de survivre.

— Je ne t’ai jamais retenue. Si tu veux faire comme Jaya et sauter par une fenêtre, vas-y. Nous seront tous les deux libérés de nos obligations conjugales comme ça. Mais quelque chose me dit que contrairement à elle, tu as bien trop de fierté et tu tiens bien trop à la vie pour me donner cette satisfaction. C’est cette combativité et cette force d’esprit que j’admire chez toi. Plus tu résistes, plus j’ai envie de te posséder et j’ai bien cru réussir à un moment. Tu étais devenue si docile et obéissante mais il a suffi que ta sœur revienne pour que tu me montres une nouvelle fois les crocs.

— Tu ne crois pas si bien dire, cracha Colaïa en se jetant sur lui, un poignard levé au-dessus de sa tête.

Galifaël para son coup sans le moindre effort et la plaqua contre le mur en comprimant son poignet pour lui faire lâcher prise. L’arme tomba à leurs pieds dans un fracas métallique mais Colaïa ne s’avouait pas vaincue. Elle asséna un violent coup de genoux dans l’aine de son mari qui étouffa un juron en se prenant l’entrejambe, sa virilité littéralement mise à mal. La sirène en profita pour libérer ses bras, elle se laissa glisser à terre et récupéra le poignard pour frapper une nouvelle fois son ennemi. Cette fois-ci, Galifaël ne parvint pas à parer le coup et l’esquiva de justesse, la lame venant entailler légèrement son bras. La garce était vive et déterminée, elle enchaînait les coups sans relâche et Galifaël ne parvenait pas à reprendre l’avantage. C’était grâce à cette vivacité et à cette rage de vaincre qu’elle avait réussi à survivre aux créatures des Abysses. Sa femme était un adversaire redoutable qu’il ne devait pas prendre à la légère.

— Colaïa, tu ne gagneras rien à essayer de me tuer, lui dit-il en déviant le bras de la sirène dont la lame lui entailla la joue cette fois-ci. Tu te fatigues pour rien. Pose ce poignard et calme-toi.

— Tais-toi ! Je te tuerai ici et maintenant ou je mourrai en essayant !

— D’accord.

Galifaël changea de posture. Parfaitement détendu, il n’était plus sur la défensive et, les bras grand écartés et le regard plein de défi, il invitait Colaïa à lui porter le coup fatal.

— À quoi tu joues ? lança la sirène en le dévisageant avec méfiance.

— Tu as l’air décidée à vouloir me tuer et je n’ai pas envie que tu meures. Alors vas-y, je suis à ta merci.

Galifaël était tombé sur la tête, ce n’était pas possible… À moins que ce ne soit un piège ? Si c’était le cas, il était bien grossier. Il devait la sous-estimer s’il pensait pouvoir la provoquer aussi facilement. Colaïa resserra les mains autour du manche de son arme. Elle le tenait si fort que ses jointures étaient devenues blanches et elle tremblait de tous ses membres. Elle se sentait prise au piège. Elle n’osait pas attaquer mais si elle baissait les bras maintenant, elle aurait perdu… Elle avait juré de le tuer quitte à y laisser la vie, elle n’allait pas se laisser avoir par ses manipulations mentales. Elle était prête à tenter le tout pour le tout lorsqu’un cri strident retentit dans le couloir. Colaïa perdit sa concentration un bref instant mais ce fut suffisant pour que Galifaël se jette sur elle et retourne son arme contre elle. Il lui tenait le couteau sous la gorge lorsqu’un deuxième cri se fit entendre, suivi d’une injonction autoritaire d’un des gardes et d’un bruit de lames. Un combat semblait s’être engagé dans le couloir tandis que d’autres éclats de voix plus lointains faisaient écho dans le palais.

— Suis-moi ! ordonna Galifaël d’une voix ferme en empoignant son épouse par le bras.

Il la traîna hors de la chambre jusque dans le couloir où deux gardes en affrontaient un troisième qui portait coup sur coup avec une rage hors du commun sans se soucier des blessures qu’il recevait en retour. Un des hommes lui passa son épée au travers du corps jusqu’à la garde puis la retira d’un coup sec en faisant gicler une belle gerbe de sang. Son adversaire se figea un instant, recula légèrement puis charga une nouvelle fois en levant son arme au dessus de sa tête, totalement indifférent à la blessure mortelle qu’il venait de recevoir et qui, à en juger par son corps transpercé de part et d’autre, n’était pas la première à avoir causé sa mort. Le deuxième garde parvint à le désarmer mais cela ne suffit pas à décourager le revenant qui bondit sur lui avec une force inouïe. Le garde, déséquilibré, fut projeté au sol. Le monstre était déjà sur lui et lui arrachait la jugulaire d’un coup de dents. Les hurlements de la pauvre victime étaient à glacer le sang et le bruit de mastication et de succion du nzambé qui se repaissait de chair fraîche, le visage couvert du sang encore chaud du pauvre homme, était absolument dégoûtante. Colaïa porta une main à sa bouche en réprimant un haut-le-cœur, l’estomac complètement retourné. Elle en avait oublié sa haine vengeresse envers Galifaël et ne protesta pas lorsqu’il lui intima l’ordre de rester derrière lui. Elle ne savait pas trop pourquoi il se donnait la peine de la protéger mais elle n’allait pas s’en plaindre.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? lança-t-elle à l’intention du deuxième garde qui avait l’air tout aussi horrifié par la scène macabre qui se déroulait sous ses yeux.

— V-votre Altesse ! s’exclama-t-il en s’apercevant alors de la présence du couple royal. Vous ne devriez pas être là ! C’est dangereux ! Les gardes sont devenus fous et se sont mis à attaquer les gens du palais. On ne peut pas les tuer et ceux qu’ils tuent se relèvent pour attaquer les vivants. C’est l’apocalypse !

Le garde avait à peine terminé de livrer ses explications que le mort-vivant se relevait déjà, ses yeux complètement blancs et vides d’expression tournés vers eux. La créature semblait aveugle mais elle humait l’air comme si elle cherchait à capter l’odeur des vivants. Galifaël n’avait pas l’intention d’être son prochain casse-croûte. Il ordonna au garde de lui donner son épée et alla à la rencontre du nzambé qui avançait rapidement vers lui en traînant une jambe visiblement fracturée. D’un geste précis et puissant, Galifaël lui trancha la tête qui alla rouler lourdement sur le sol, les yeux laiteux de la créature tournés vers le ciel. Le corps décapité fut parcouru d’un léger spasme avant de devenir complètement immobile. Galifaël s’était déjà retourné vers le garde lorsqu’il entendit d’abord un long râle rauque puis qu’il sentit une main glaciale se refermer autour de sa cheville. Apparemment, la décapitation n’était pas suffisante pour venir à bout de ces parasites.

— Je hais la nécromancie, grommela le roi-tyran en tranchant la main du cadavre qui resta accrochée à sa cheville.

Au même moment, le cadavre du garde qui venait d’être tué s’anima lui aussi et un nouveau nzambé se releva, épée en main. Il faisait désormais face à un homme dont la tête ne tenait plus qu’à un tendon, et un autre qui l’avait perdue, qui n’avait plus qu’une main et qui pouvait à peine marcher, mais qui semblait mortellement déterminé à terroriser les vivants. Galifaël sentait que la journée allait être très, très longue.

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