Rena, fille de l'Ombre

Chapitre 51 : Abysses

10114 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/10/2020 02:55

Galifaël sombrait dans les profondeurs des Abysses. Son corps lourd comme une pierre, il coulait à pic. Lacéré par de puissants tentacules invisibles qui fendaient l’air avec la rapidité et le tranchant d’une lame aguerrie, vidé de son sang, son énergie vitale vampirisé par les ventouses qui tentaient d’étouffer son esprit, il avait échoué à se métamorphoser. Ses jambes engourdies ne lui répondaient plus, il avait perdu un bras, coupé net au niveau du coude, et l’autre était hors d’usage, brisé des doigts à l’épaule. Le combat était perdu avant même d’avoir commencé. Un tsunami de violence s’était abattu sur lui, sa formidable puissance réduisant son Trident en poussière d’un simple souffle. L’instant d’après il était à genoux, écrasé par la pression monstrueuse de la volonté de son adversaire. Le reste n’était que tourment et douleur. Le roi-tyran avait compris en cet instant, mais trop tard, que ce n’était pas Alajéa qui lui faisait face. Pour la première fois, il doutait. Pire, il avait peur. Il se sentait minuscule, misérable, insignifiant. Une fourmi sous le talon de son ennemie. 

À genoux, il avait supplié la déesse d’épargner sa vie. Son âme et son cœur étaient soumis au jugement divin. Le mensonge devenait confession. Il ne restait plus rien que la honte, le regret et une profonde douleur. Il s’était fourvoyé, il s’était attiré la colère de Margygr, il avait pêché par son orgueil et échoué en tant que serviteur de l’Atlantide et souverain des Neuf Cités. Galifaël Gyghraïs, fils de Traëgon, petit-fils d’Alyriön, contemplait la fin de son existence. Il ne restait plus que Galifaël le parricide, Galifaël le régicide, Galifaël le monstre. Difforme et pitoyable. Aux portes de la Mort, il suppliait la déesse de le laver de tous ses péchés, de noyer le mal en lui pour qu’il puisse apercevoir un soupçon de bonté quelque part en lui, une dernière lueur d’espoir pour le salut de son âme. Il ne voulait pas mourir honni de tous. Dans ses derniers instants, il ne souhaitait qu’une seule chose : l’amour et le pardon.

Quelque part dans les eaux troubles, une silhouette monstrueuse lui apparut. Une peau diaphane et laiteuse couvertes de fins cristaux violacés vint effleurer la sienne tandis que de puissant tentacules enlaçait son corps meurtri. Sous une tignasse d’algues blanchâtre, un visage aux dents acérées grimaçait étrangement. Ses yeux brillaient d’une lueur abyssale comme ces monstres marins qui hantait les profondeurs océaniques. Une lumière terriblement attirante. Cette créature était aussi belle qu’horrifiante. De ses huit bras tentaculaires elle entoura Galifaël, l’attirant doucement à elle en le dévisageant avec pitié et curiosité. Alors qu’il perdait conscience, Galifaël songeait que ce n’était pas le regard d’un prédateur affamé. Peut-être était-ce la dernière manifestation de Margygr, l’ultime geste de tendresse de la déesse envers son rejeton avant qu’il ne franchisse les portes de l’au-delà. Il se laissa aller à cette étrange étreinte dans un soupir résigné. 

***

Le combat avait été plus que décevant. Tout s’était déroulé si vite que Necro n’avait pas eu à lever le petit doigt. Un moment de confusion avait suivi le déglingage en règles de ce bon vieux Galifion, mais très vite tous ses soldats avaient déposé les armes et s’étaient rangés du côté de leur reine. 

La cavalerie arrivant toujours à temps, Farel Minho et son groupe de rebelles étaient arrivés bien après les festivités, guidés par une Kaïa qui semblait en avoir bavé pour les rejoindre. D’attendrissantes retrouvailles pleines d’émotion s’en étaient suivies, les larmes avaient coulé à flots, on s’était fait des accolades et des pat pat dans le dos ; tout cela était fort bien, mais le nécromancien sentait que son séjour sous l’océan s’éternisait et “renverser le tyran de l’Atlantide” n’était qu’un des nombreux items qui figuraient sur son interminable to-do list. Être un agent du Mal n’était pas un travail de fainéant ; il était temps d’enchaîner avec la mission suivante. Pendant que les Atlantes célébraient leur libération, leurs nouveaux dirigeants avaient lancé de longs pourparlers politiques pour amorcer la reconstruction du royaume. L’avenir des Neuf Cités n’étant plus l’affaire de Necro, il en avait profité pour mettre la main sur ce fameux sceau qui devait ouvrir le journal de Margygr. Les déceptions volant souvent en escadrille, il avait réussi à déverrouiller le livre, mais toutes ses pages étaient blanches. Il supposait que les mots restaient cachés aux yeux des étrangers et que seule Margygr pouvait en déchiffrer le contenu. Dommage, ça lui aurait fait de la lecture pour passer le temps avant leur départ. 

Les rumeurs de la mort présumée de Galifaël avait rapidement fait le tour des Neuf Cités. Partout, on applaudissait et on chantait les louanges de la Sauveuse. Les récits épiques contant les exploits de la Princesse Alajéa, qui avait terrassé le monstre dans un combat singulier aussi spectaculaire que sanglant, alimentaient tavernes et chaumières. Malgré les premiers jours de confusion et d’incertitude, le sentiment général était au soulagement et à l’espoir. Chacun mettait la main à la pâte pour aider à rétablir l’équilibre afin que le royaume retrouve paix et stabilité. La résistance avait participé à l’effort collectif en faisant évacuer les esclaves de la Cité des Sables.

Sous la direction de la reine Colaïa, le Conseil des Ministres avait approuvé l’opération de purge visant à traquer et punir les derniers fidèles de Galifaël. Tous ceux qui avaient été reconnus coupable de crimes contre nature avaient été exécutés. Ce fut le dernier épisode de violence qui clôtura le règne sanguinaire de Galifaël. Une fois ses opposants éliminés, Colaïa avait été nommée Reine des Neuf Cités. Son premier acte avait été de saisir tous les bien mal acquis de la noblesse complice des crimes de Galifaël et de redistribuer les richesses au peuple. Une initiation qui lui avait valu une popularité immédiate, même si beaucoup auraient voulu voir Alajéa monter sur le trône. 

C’est un honneur que la jeune sirène avait refusé, jugeant qu’après avoir abandonné les siens et avoir passé plus de dix ans loin de son peuple, elle n’avait pas le droit de régner sur eux. Colaïa avait connu le règne tyrannique de Galifaël, elle en comprenait les rouages et les ressorts politiques mieux que quiconque. Sa poigne de fer et son expérience était ce qu’il fallait pour relever le royaume atlante de la déchéance dans laquelle l’avait plongé Galifaël. 

Désiréa et son frère jumeau étaient également sortis de l’ombre. Ils occupaient désormais une place dans le nouveau Conseil Royal, aux côtés de la nouvelle reine. Des accords avaient été signés, des promesses avaient été faites et des projets de longue haleine avaient été amorcés. Necro n’avait pas manqué de s’assurer le soutien du peuple atlante dans l’éventualité d’un conflit futur sur le Continent. Une alliance de poids qui ne manquerait pas de plaire à Amon, du moins sur le papier puisque rien ne garantissait qu’il puisse un jour bénéficier de cette force armée. Necro avait appris à ne jamais mettre tous ses oeufs dans le même papier et Amon était un homme dont il préférait se prémunir, car ces derniers temps, la limite entre ami et ennemi se faisait de plus en plus floue. 

Le temps des adieux était arrivé. Le nécromancien se préparait à quitter le monde sous-marin pour rejoindre la surface. Alajéa avait décidé de le suivre sous l’injonction de Margygr avec qui elle commençait peu à peu à se familiariser. Elle était encore partagée entre sa loyauté envers la garde d’Eel et sa dévotion pour son peuple. Après tout, Necro avait activement œuvré à la libération des Atlantes, c’était un de leurs alliés et l’égal de Margygr. Qu’est-ce que la Garde avait fait pour eux sinon ignorer le problème pendant plus de dix ans ? Elle leur devait beaucoup en tant que personne, mais sa gratitude s’arrêtait là. Sans l’intervention de Necro, aussi cavalière fût-elle, combien d’années encore Galifaël aurait-il opprimé le peuple de l’Atlantide ? Les gardiens étaient des hommes et des femmes d’honneur, ils étaient admirables et compétents. Ce n’était pas le cas de Necro. Compétent, il ne l’était sans nul doute, mais il n’avait rien d’admirable ni d’honorable. Elle ignorait pourquoi la déesse-pieuvre avait décidé de lui accorder sa confiance. Pourtant, même si Alajéa n’approuvait pas tout à fait ce choix, elle avait décidé de s’y plier car telle était la volonté de Margygr.

***

La conscience de Galifaël allait et venait, comme le doux bruit des vagues qui s’écrasaient mollement sur le rivage. Il entrouvrit lentement les paupières pour les refermer aussitôt, aveuglé par la lumière crue d’un soleil bien trop torride pour être artificiel. Une étrange sensation lui parcourait le bout des doigts qu’il ne possédait plus. Dans l’esprit de ce cadavre vivant échoué sur la plage, la même question tournait en boucle : “Pourquoi ne suis-je pas mort ?”. 

— Tu as eu de la chance. Si je ne t’avais pas repêché, tu aurais nourri les poissons lunaires. 

La voix, bien que rocailleuse, avait quelque chose de profond et mélodieux comme le chant des sirènes de Phôn. Galifaël rouvrit les yeux. Le soleil était éclipsé par le visage d’une jeune femme affreusement laide. Sa peau, maladivement pâle, était criblée de grossiers cristaux violets. Ses cheveux mauves blanchis par sel et coagulés par les algues, lui tombaient grossièrement sur les épaules. Ses dents taillées en scie lui donnaient un air monstrueux lorsqu’elle souriait. Elle dardait sur lui des yeux reptiliens qui lui inspiraient crainte et dégoût. Galifaël était peut-être bien mort après tout et c’était le visage de la Reine des Enfers qu’il contemplait. 

— Faites de moi ce que vous voulez, lâcha l’Atlante dans un râle résigné. 

— Qu-qu’est-ce que tu as dit ?!

Galifaël tourna la tête vers la créature. Elle avait l’air profondément bouleversée par ses paroles. 

— J’ai dit : “faites de moi ce que vous voulez.” Mangez-moi, tuez-moi, je m’en fiche. Je n’ai plus rien à perdre… 

— Ce langage… tu viens de l’Atlantide ! Margygr soit louée… j’ai attendu si longtemps… Merci ! Merci ! 

La jeune femme se jeta sur lui, l’étreignant avec force en pleurant toutes les larmes de son corps. C’était bien la première fois que quelqu’un remerciait Galifaël aussi chaudement. Qu’avait-il fait pour provoquer une aussi vive réaction ?

— Tu me fais mal. Pousse-toi. Si tu ne veux pas me tuer, va-t-en. Laisse-moi mourir en paix.

— Pourquoi dis-tu cela ? se lamenta la créature en essuyant ses larmes. Toi aussi tu as été banni ?

— Banni ? Non, je… 

— Quoi ? 

— Non, rien. Quel est cet endroit ? Où sommes-nous ?

— Si seulement je le savais… Cette île est littéralement au milieu de nulle part.  

— Tu as parlé de bannissement. C’est pour cela que tu es ici ? 

— Je suis née sur cette île. Ce sont mes parents qui ont été bannis, mais ils sont morts il y a longtemps déjà. 

— Longtemps ? C’est-à-dire ?

— Je ne sais pas… J’ai perdu le compte des années.  

— Et tu étais toute seule pendant tout ce temps ?

— Oui. Mais tu es là maintenant ! Tu vas pouvoir me ramener en Atlantide. Tu es arrivé jusque-là tout seul donc tu dois connaître le chemin du retour, n’est-ce pas ?

Galifaël resta silencieux un long moment. La lueur d’espoir qu’il avait fait naître dans les yeux de cette pauvre créature lui faisait mal au cœur. Comment lui expliquer qu’il ne savait pas plus qu’elle comment il était arrivé là, ni comment retourner chez lui ? 

— Comment tu t’appelles ?

— Scylla. Je m’appelle Scylla. Et toi ?

***

Un petit comité s’était réuni sur la plage pour faire ses adieux à l’étranger qui avait changé le destin des Neuf Cités. La Reine Colaïa elle-même avait tenu à saluer son départ. 

— Enthraa, je suis désolée de te renvoyer là-bas si tôt, mais tu nous seras bien plus utile à Eel qu’ici. Continue à servir et à protéger Alajéa comme tu l’as fait jusqu’à maintenant. Ta loyauté sera récompensée. 

— C’est un honneur de servir la famille royale, répondit la guerrière en s’inclinant respectueusement. Je ne faillirai pas à ma mission. Margygr m’en soit témoin.

Colaïa et Alajéa s’étaient ensuite isolées pour échanger quelques mots. Les deux sœurs souffraient de cette nouvelle séparation, mais leurs larmes étaient la promesse de retrouvailles futures. 

— On peut y aller maintenant ? lança Necro que ces adieux mélodramatiques ennuyaient profondément. 

— Oui, acquiesça Colaïa. Enthraa, ouvre le chemin. 

— J’espère que l’eau n’est pas trop crade, fit Necro en retirant ses chaussures. Ni trop salée. Le sel c’est pas bon pour ma tension. 

— Ne vous en faites pas, vous n’aurez pas à nager, sourit Colaïa. Vous pouvez vous rechausser. Regardez. 

Enthraa se dirigea vers la mer. Lorsqu’elle eut de l’eau jusqu’à la taille, elle leva son trident qu’elle fit tournoyer au dessus de sa tête. Un tourbillon se formait progressivement à la surface de l’eau dont le niveau baissait à vue d’oeil. Alors que la mer se retirait, un vieux pont de pierre moussu commençait à apparaître. À l’horizon, la silhouette d’une arche se découpait contre le ciel. 

— Vous allez devoir marcher un petit moment, mais vous serez au sec, expliqua Colaïa. Une fois que vous aurait atteint la Porte Marine, Enthraa vous ouvrira le passage vers le Continent. 

Les voyageurs d’Eldarya se mirent en route, escortés par Enthraa qui fermait la marche. Ils avaient parcouru quelques mètres à peine lorsqu’une voix désespérée les interpela. 

— Attendez ! Attendez-moi ! Je viens aussi !

— Vite, avancez et ne vous retournez pas, ordonna Necro sans s’arrêter. On va le semer. 

— Vous ne voulez pas qu’il vienne avec nous ? demanda Enthraa. Dans ce cas, je peux lui couper la route. Vous voulez que je le tue ?

— Oh oui ! C’est une bonne idée ça !

— Non, attends Enthraa, l’arrêta Alajéa d’un geste de la main paniqué en voyant que sa garde du corps s’apprêtait à réduire leur pauvre invité surprise en passoire. Ne l’écoute pas. Il plaisante. 

— Ah bon ? fit Necro en la dévisageant d’un air interrogateur. Je ne me savais pas si drôle. 

Pendant ce temps, Kyliön était parvenu à les rattraper en courant de toutes ses forces. 

— Merci… de m’avoir… attendu, souffla-t-il les mains sur les genoux, épuisé par sa course.

— Tu es sûr de vouloir venir ? demanda Alajéa. On ne sait pas quand on pourra revenir ici. Tu en as parlé à Lena ?

— O-oui… Elle n’était pas très contente, mais je ne lui ai pas laissé le choix. Si elle m’aime vraiment elle attendra mon retour, non ?

— Mon pauvre… fit Necro en lui tapant sur l’épaule avec compassion. On te trouvera quelqu’un d’autre va. 

— C-comment ça ? 

— Ne fais pas attention à lui, le rassure Alajéa d’un ton compatissant en prenant ses mains dans les siennes. Je suis sûre que Lena attendra patiemment ton retour. 

Necro leva les yeux au ciel. Il n’y avait pas de limite à la stupidité chez ces deux-là, mais il n’était pas d’humeur à briser leurs illusions romantiques. 

“Fais ce que je dis, pas ce que je fais” commenta Heket dont le ton trahissait l’amusement. 

— Quoi ? Je sens que tu as un truc très édifiant à me dire. Tu sais que j’adore tes petites leçons de morale pleines de bon sens et d’intelligence.

Rien. De toute façon tu n’écoutes rien de ce que je te dis. Mais pour quelqu’un qui s’accroche à la même personne depuis une décennie sans même savoir si elle est morte ou vivante, je te trouve bien cynique quand cela concerne les sentiments des autres.

 — Je sais qu’elle est vivante et ça n’a rien à voir avec mes sentiments. Les liens du sang sont plus forts que les liens du cœur. Ils ne peuvent jamais se rompre. Comment peux-tu comparer cela à une relation de bas étage entre deux étrangers qui finiront par se perdre de vue et s’oublier à la première rupture ? 

Certes. Certes. Et je ne dirais rien sur le fait que malgré ton amour éternel et indestructible et ta fidélité à toute épreuve, tu ne te gênes pas pour coucher avec n’importe qui.

— Ne m’en parle pas. Tu ne sais pas ce que ça me coûte de devoir sacrifier mon corps pour parvenir à mes fins. Je ne le fais pas pour le plaisir, ça fait partie des risques du métier, c’est tout.

Wouah, quel sacrifice !

— T’es qu’une gamine de toute façon, t’es trop jeune pour comprendre !

Hé !

— Hum, hum, fit Enthraa en se raclant bruyamment la gorge. Excusez-moi d’interrompre votre passionnant monologue, Sire Necro, mais nous devrions nous dépêcher. Le chemin ne va pas rester ouvert longtemps. 

Enthraa avait raison. La mer se refermait derrière eux, une bonne partie du pont déjà engloutie sous les eaux écumeuses. Ils se remirent en route en pressant le pas, ne s’arrêtant qu’aux pieds de l’énorme arche qui reliait le monde de l’Atlantide à celui d’Eldarya. Son fonctionnement était similaire aux arches qui permettaient de voyager entre les îles. La gardienne de la Porte Marine activa quelques runes, elle se dirigea ensuite vers ce qui ressemblait à un antique tableau de bord en pierre, puis introduisit son trident dans une large une encoche qu’elle fit pivoter d’un quart de tour. Aussitôt, un voile d’eau miroitante se forma au milieu de l’arche. Il n’y avait plus qu’à passer de l’autre côté. 

— Attendez ! 

— Necro, c’est Kaïa, lui signala Alajéa lorsqu’elle aperçut la jeune guerrière qui les avait rejoint en barque. 

La Dalwhâ accosta tant bien que mal, naviguant maladroitement entre les rochers qui bordaient le petit îlot où trônait la Porte Marine. 

— C’est Dame Désiréa qui m’envoie. Elle m’a demandé de vous accompagner. 

— Ben tu lui diras merci, mais non merci, répliqua Necro. L’équipe des boulets est déjà au complet.  

— Hé ! Je ne suis pas un boulet et je ne t’ai pas demandé ton avis ! Je viens et puis c’est tout. 

— Blablablabla, fit le nécromancien en se bouchant les oreilles. 

Il franchit l’arche en ignorant royalement la pauvre guerrière qui fulminait d’indignation. 

— Dame Alajéa, laissez-moi me joindre à vous. Je vous servirai fidèlement. Je… je veux avoir une chance de voir le monde. 

Kaïa s’était laissée séduire par le parfum de liberté qui collait à la peau du nécromancien. Elle avait tenté de résister à cette attraction qu’elle ne comprenait pas, mais sa maîtresse avait dû lire en elle le désir et l’envie. C’était elle qui l’avait encouragée à céder à la tentation et, pour la première fois, Kaïa voulait vivre pour elle-même. Elle voulait goûter à cette liberté enivrante sans se soucier des conséquences, mais il était si difficile de vivre sans chaînes lorsqu’on avait grandi en captivité. 

— Tu es libre de faire ce que tu veux, lui répondit alors Alajéa avec un sourire chaleureux qui frôlait la naïveté. Tu n’as pas besoin de me servir ni quoi que ce soit. 

— Oui, oui… Vous avez raison. Dans ce cas…

Kaïa se dirigea d’un pas confiant vers la Porte Marine. Kyliön, qui ne cachait pas aussi bien son anxiété, lui emboîta aussitôt le pas. S’il avait pu, il lui aurait même tenu la main pour se rassurer. Vint le tour d’Alajéa qui partageait l’appréhension de ses compagnons face à l’inconnu. Elle ignorait ce que l’avenir lui réservait mais sa vie avait drastiquement changé et plus rien ne serait jamais pareil. Elle était devenue une traîtresse malgré elle. Ses alliés étaient désormais ses ennemis. Pourtant, Alajéa avait accepté cette nouvelle réalité avec une facilité déconcertante. Il y avait toujours la crainte de se retrouver directement confrontée à ses ex-compagnons, mais peut-être n’était-elle pas aussi attachée à la Garde qu’elle le pensait. 

***

Galifaël se remettait peu à peu de ses blessures grâce aux bons soins de Scylla. Il avait retrouvé suffisamment de force pour faire le tour de l’île et tenter de déterminer leur position. Les mers environnantes n’avaient rien à voir avec celles des Neuf Cités. La faune et la flore étaient bien trop exotiques, et le roi déchu en avait conclu qu’ils devaient se trouver quelque part dans une des mers d’Eldarya. Comment avait-il atterri sur le Continent sans passer par la Porte Marine était un mystère. Scylla lui avait expliqué qu’elle était allée aussi loin que possible, nageant parfois pendant plusieurs semaines, dans l’espoir de trouver une terre habitée. Elle était descendue loin dans le sud mais s’était heurtée à un énorme mur de falaises infranchissables, par lesquelles se déversait une multitude de torrents d’eau douce. Au nord et à l’ouest, de violents courants glacés rendaient la nage impossible. Le climat oriental était plus clément mais les eaux étaient infectées de krakens et de léviathans. Scylla avait bien failli y laisser la peau la première fois qu’elle s’y était aventurée. D’après son récit, Galifaël, qui possédait plus de connaissance que la tritone, avait réussi à situer leur île quelque part dans la Mer Perdue, au nord des Terres Oubliées. C’était une mer vierge, inhabitée, et parfaitement isolée du reste du monde. Autrement dit, l’endroit parfait pour exiler quelqu’un sans courir le risque qu’il retrouve son chemin vers la civilisation. 

Des semaines puis des mois avaient passé. Galifaël avait renoncé à l’idée de quitter cet endroit. Même s’il l’avait pu, il n’avait nulle part où retourner. Scylla en parlait parfois mais elle avait compris que c’était une mission qui mettrait leur vie en péril. Elle se satisfaisait du fait de ne plus être seule et de pouvoir partager sa vie avec l’un des siens après tant d’années d’isolement. Elle n’avait jamais connu d’homme autre que son père avant l’arrivée de l’ex-tyran et Galifaël, s’étant fait à son physique atypique, avait fini par lui trouver suffisamment de charme pour en faire son amante. Vivre sur cette île sans se soucier du lendemain, se construire une nouvelle vie en tout simplicité, aimer et être aimé sans peur ni douleur, c’était bien plus que ce qu’il méritait. Cette chance, il la devait peut-être à la clémence de Margygr qui l’avait épargné dans ses derniers instants. C’était une chance qu’il ne voulait pas gâcher. Il chérissait sincèrement Scylla, la première femme qui était parvenu à faire naître en lui un amour sincère et sans aucune perversion. Elle portait son enfant et, pour la première fois, il ne percevait pas cet être à naître comme une menace. Un sentiment nouveau s’était éveillé en lui, l’instinct paternel qu’il avait si longtemps cherché à réprimer, terrifié à l’idée de devenir à son tour victime des ambitions de ses propres enfants. Sur cette île, il n’y avait rien à convoiter, mais il y avait tout à créer et un monde entier à bâtir. Fonder une famille semblait être un bon commencement. 

***

De l’autre côté de la Porte Marine, une chaloupe attendaient Necro et sa petite troupe. La marée basse révélait un ilot similaire à celui qui se trouvait du côté Atlante, à la différence qu’il s’agissait d’une arche qui s’était naturellement creusée dans la roche. À marée haute, l’ilot disparaissait sous les eaux de telle sorte que le passage entre les deux mondes pouvait se faire aussi bien à sec pour le confort des voyageurs, que par la voie sous-marine pour plus de discrétion. Enthraa prit les devants pour regagner Eel à la nage et préparer leur arrivée. Ils s’étaient donné rendez-vous dans l’ancien port de commerce que le Général de la Garde d’Eel avait fait raser de nombreuses années auparavant. Enthraa opérerait désormais comme espionne pour le royaume d’Atlantide, sous la supervision de Necro, ce qui leur donnait un avantage considérable sur la Garde, mais également sur Amon. Le démon avait son espionne personnelle qui lui faisait des rapports direct sur tout ce qui se disait et se passait entre les murs de la Garde. Il amassait toutes sortes d’informations qu’il gardait bien de partager avec ses collaborateurs. L’information c’était le pouvoir, et les bons renseignements suffisaient à changer le cours d’une guerre. Maintenant que Necro poursuivait un but nouveau, il devait mettre toutes les chances de son côté pour devancer Amon et neutraliser son influence. Cela commençait par ne pas éveiller ses soupçons en effectuant ses missions comme prévu. Il ne lancerait les hostilités qu’après avoir retrouvé Shion. 

— Avant de vous débarquer à Eel faut que je fasse un petit tour par la case prison, leur annonça-t-il en prenant la barre.

— Comment cela ? s’enquit Alajéa en se demandant quelle aventure rocambolesque leur réservait le mage.

— Je dois passer prendre quelqu’un au pénitentiaire des Vouivres. 

Les Vouivres était une prison militaire hautement sécurisée, construite sur une île à quelques kilomètres au sud de la Cité d’Eel. C’était là-bas qu’étaient envoyés les traîtres à la couronne et à la Garde. Il y avait très peu de personnel sur place, leur rôle étant principalement de nourrir et blanchir les prisonniers. Les défenses magiques et les créatures de cauchemars qui gardaient les couloirs se chargeait du reste. 

— Tu veux faire évader un prisonnier des Vouivres ? 

Si elle ne le connaissait pas si bien, Alajéa se serait écriée que c’était de la folie mais, après avoir vu ce dont Necro était capable, plus rien ne l’étonnait. 

— Non, je veux y louer une chambre avec vue sur le peloton d’exécution ! Quelle question ! 

— J’ai lu que la forteresse était impénétrable, risqua alors Kyliön qui avait enfin une chance de briller par ses quelques connaissances culturelles sur le monde d’Eldarya. Elle serait gardée par des monstres redoutables comme des cerbères et des hydres. Et encore, ça c’est si on arrive à franchir les barrières magiques qui pulvérisent quiconque tente de les franchir sans posséder les runes de protection adéquates. 

— T’es bien renseigné dis-donc mon petit Kiki ! Tu veux y aller à ma place ? 

— N-non, ça ira merci ! Mais ce n’est pas un peu risqué, même pour vous ?

— Trois minutes. 

— Pardon ?

— C’est le temps qu’il me faut pour entrer, trouver la grognasse, jouer à la balle avec un cerbère, me faire une paire de chaussures en peau d’hydre, et ressortir. Si j’ai une seconde de retard je vous paye une tournée générale à la taverne. 

lls jetèrent l’ancre à quelques centaines de mètre de l’île, leur chaloupe dissimulée derrière un amas de rochers. 

— Tout cela m’a l’air bien dangereux, commenta la Dalwhâ en observant la forteresse à la longue vue, pendant que Necro s’adonnait à sa petite séance d’échauffement. Je vais venir avec toi. Tu vas avoir besoin de renfort.

— Calme tes ardeurs, Karla. Toi tu restes là et tu bouges pas. On se revoit dans trois minutes. 

— Mais- 

Trop tard. Necro avait disparu dans un cercle de téléportation. Kyliön sortit une montre à gousset qu’il fixait d’un air angoissé. Trois minutes. Deux minutes. Une minutes. Trente secondes. Dix secondes. Une seconde. Alors que l’aiguille venait sonner la limite fatidique, le ciel se fendit en deux et une grosse masse informe vint s’écraser sur le pont de la chaloupe. Kyliön eu un haut-le-cœur en voyant la pile de peau de serpent fraîchement écorchée et encore sanguinolente. Une nouvelle horreur tomba du ciel : une tête décapitée qui semblait avoir été mâchouillée par un chien. Après cela, ce fut au tour d’une femme — bien vivante elle — d’atterrir lourdement en plein dans la peau de reptile. Elle bondit sur ses pieds en poussant un cri de rage, suivi d’une salve de jurons. Necro complétait cette pluie d’objets insolites, la déchirure spatiale se refermant immédiatement derrière lui.

— Désolé, j’avais pas de quoi faire des godasses sous la main, mais j’ai ramené la matière première. 

— T-tu as tué un gardien ? demanda Alajéa, horrifiée par la tête qui avait roulé à ses pieds. 

— Nan, j’aurais pas osé ! C’était un petit cadeau de départ de la part de ma très chère amie ici présente. 

— Hé ! Tête de nœud ! C’est qui ces rigolos ? lança la prisonnière en balayant l’équipage de son regard venimeux. 

Alajéa se tourna vers la femme qui tentait d’essuyer le sang d’hydre étalé sur son visage et ses bras. Elle lui disait vaguement quelque chose… Où l’avait-elle vue ? Ce teint hâlé, ces cheveux noirs et roses, ces yeux vert émeraude, ces cornes lisses et pointues, et cet air arrogant… 

— Naytili ! s’exclama avec surprise et horreur. 

— On se connait ? rétorqua la traîtresse en détaillant la sirène d’un air hautain. 

— Pourquoi elle ? Elle a trahi la garde !  

— Comme nous tous, répliqua Necro en haussant les épaules. C’est pas grave ça. Le plus grave, c’est surtout que c’est une grosse conne, mais faut pas le dire. 

— Hé ! Le suceur d’huître là ! Tu veux que je te refasse le portrait ! 

— Ben vas-y ! De toute façon tu pourras jamais faire pire que ta tronche de Globulosaurus !

— Ouh la ! Calmez-vous ! intervint Kaïa en s’interposant entre la Sulfurya et le nécromancien. 

— C’est elle qui a commencé, fit Necro en pointant Naytili du doigt sans la moindre expression accusatrice dans son regard.

— Euh… non, c’est toi, rectifia Kaïa. M’enfin c’est peut-être pas le moment de vous battre entre vous ? Votre passage éclair par la prison n’a pas dû passer inaperçu. On ferait mieux de déguerpir d’ici avant que quelqu’un sonne l’alerte. Vous réglerez vos histoires plus tard.

— Oui, maman. 

— Pour qui elle se prend celle-là ? cracha la Sulfurya en fusillant Kaïa du regard. Elle me tape sur les nerfs.

La Dalhwâ ignora la remarque de leur nouvelle passagère. Elle se dévoua pour prendre la barre puisque Necro avait décidé de bouder dans un coin. Après une brève consultation avec Kyliön qui lui donna une direction approximative, elle mit le cap sur les côtes d’Eel. 

— J’arrive pas à croire que c’est toi qu’on a envoyé pour me libérer, grommela Naytili en s’asseyant à l’ombre du bastingage. 

— J’arrive pas à croire que tu ne saches toujours pas tracer un cercle de téléportation digne de ce nom, rétorqua Necro en se décalant le plus loin possible de la Sulfurya. J’ai failli être en retard à cause de toi.

— J’ai fait ce que j’ai pu. Tu crois que c’est facile de tracer un cercle à main levée en trois dimension sans se faire repérer et de l’activer dans un environnement qui neutralise la magie ? 

— Ben ouais. T’avais dix ans pour te préparer, t’as branlé quoi pendant tout ce temps ?

— Je planifiais ma vengeance… 

— Contre qui ?

— Ceux qui ont tué Rurik. 

— Ah oui, ton cher Rurik…

— Nevra, il va me le payer !

— Ah… oui. 

Le fait est que Rurik avait perdu l’estime et la protection d’Amon. Les deux hommes étaient souvent en conflit lorsqu’il s’agissait d’idéologie et de politique. Rurik voulait le chaos, Amon la destruction. C’était sensiblement la même chose, mais la fine différence entre ces deux notions était suffisante pour opposer les deux hommes et fragiliser leur alliance. L’ex-capitaine de l’Ombre était plus qu’un simple pion, c’était une pièce maîtresse qu’Amon avait choisi de sacrifier pour récolter de plus grands bénéfices. Naytili était bien stupide de croire que sa mort était l’œuvre du vampire de l’Ombre. Le Walravn était bien trop rusé et puissant pour se faire avoir par des novices comme Rena et Nevra. Ils ne l’avaient pas loupé, mais pas au point de le tuer. 

C’était ses propres alliés qui lui avait tendu un piège. Ils devaient initialement lui porter secours et assurer sa fuite, en le faisant passer pour mort par un habile tour de passe-passe visant à placer un faux cadavre sur le lieux de l’accident. C’était quelque chose que Shion et Necro avaient l’habitude de faire en alliant magie d’illusion et nécromancie. Mais les ordres avaient changé au dernier moment. Guettant le moment où Rurik allait s’élancer par la fenêtre, laissant croire à Nevra qu’il l’avait vaincu, les jumeaux se tenaient prêts à lui donner le coup de grâce. C’était une mission qu’ils avaient accompli sans états d’âme, insensible à la mort de celui qui avait été autrefois un de leurs mentors et qui avait fait d’eux des assassins chevronnés. 

Son sacrifice avait servi les plans d’Amon, qui avait gagné la loyauté et le respect des partisans de Rurik en leur faisant miroiter des promesses de vengeance et de représailles contre la Garde d’Eel. Naytili croupissait déjà en prison quand Amon avait pris d’assaut le QG d’Eel, ce qui était une chance en soi puisqu’elle avait évité une mort certaine. Les quelques fidèles de Rurik qui avaient échappés à la traque de la Garde avaient donné leur vie pour activer le cercle magique qui avait fait exploser le Cristal, fiers de pouvoir mourir pour sauver l’honneur de leur chef. Un suicide de masse qui n’aurait pas pu avoir lieu si Rurik avait été encore en vie, car il s’y serait fermement opposé. Le vieux guerrier avait quelques défauts notoires, mais il ne traitait pas ses hommes comme de la vulgaire chair à canon. 

Rurik était comme un père pour Naytili, un mentor qu’elle admirait et respectait plus que tout, mais Amon était son maître, l’objet de ses fantasmes les plus inavouables, l’amant qu’elle ne pourrait jamais réellement posséder, mais pour qui elle se soumettait avec plaisir, l’homme pour qui elle était prête à tous les sacrifices. L’ironie était si délicieuse que Necro était tenté lui balancer la vérité en pleine figure, juste pour le plaisir de voir sa réaction, mais ni le lieu ni l’endroit ne se prêtait à une révélation aussi dramatique. 

— Navré de te décevoir, mais ça ne va pas être possible, se contenta-t-il de lui répondre en maintenant sa célèbre poker face. Interdiction de toucher à Rena, les ordres viennent d’Amon. Si tu la touches, t’es morte. Quant à Nevra, je ne sais pas trop ce qu’Amon prévoit de faire avec lui, mais ma prochaine mission le concerne donc ta vengeance tu peux l’oublier. 

— Attends… Pourquoi tu me parles de Rena ? Je croyais qu’elle était déjà morte elle ! Même du fond de ma cellule j’en ai entendu parler. 

— Ah oui, c’est vrai que t’as raté la moitié des épisodes toi… Ben elle est pas morte, elle est revenue après dix ans de disparition, et elle a hérité du sceau de l’Ange — sans mauvais jeu de mot. Ah ! Puis on a un dragon maintenant aussi… Enfin c’est le bordel quoi. 

— Pourquoi Amon m’a-t-il fait libérer après tout ce temps ? Qu’est-ce qu’il attend de moi ?

— Je n’en sais rien, mais il va bientôt devoir changer de corps. Il faut qu’il se trouve un hôte compatible avec son âme démonique. Et la démonologie c’est ton rayon, non ? 

— J’aurais dû m’en douter, lâcha Naytili avec amertume. Il ne me sollicite que lorsqu’il a besoin de moi. Il se fiche bien de m’avoir laissée croupir dans cet endroit pendant dix ans. 

— Il serait temps que t’en rendes compte… Enfin, dix ans c’est mieux que cent ans. Au moins il te trouve encore suffisamment d’utilité pour te rappeler à ses côtés. Tu devrais être contente, non ?

— Oui, oui, je suppose que oui. S’il m’a abandonnée c’est qu’il ne me considérait pas digne de lui. Je dois me racheter à ses yeux et lui prouver ma loyauté et mon dévouement. 

“Trop bonne, trop conne” nota intérieurement Necro qui n’avait jamais pu encadrer Naytili. Il se fichait habituellement du monde, préférant ignorer les gens qu’il n’appréciait pas plutôt que de perdre son énergie à les haïr, mais la Sulfurya était si stupide et si pitoyable qu’elle faisait surgir en lui un sentiment de haine et de mépris. Un jour, il la tuerait. C’était certain. 

— Et ta délurée de sœur, elle devient quoi ? Vous êtes toujours fourrés ensemble d’habitude… Ou fourrés l’un dans l’autre. Me dis pas qu’elle t’a larguée ? C’est Xyan qui te l’a piquée ?

Elle lui lança un sourire mauvais qui exprimait tout son dégoût et toute son aversion pour leur relation qu’elle avait toujours trouvé antinaturelle. Naytili était du genre à penser que toute relation qui n’entrait pas dans le cadre bien étriqué du couple homme femme relevait de la déviance et méritait la lapidation en place publique. Un puritanisme étonnant pour quelqu’un qui se prenait pour une succube, adoratrice de démons anciens et nouveaux, et qui aurait vendu son âme au diable pour se faire une place en Enfer. 

— Ferme-là si tu veux pas que je te fourre celui-là dans l’œil, rétorqua Necro en la gratifiant d’un magnifique doigt d’honneur. Si tu l’ouvres encore une fois, je te fais passer par-dessus bord et tu rentreras à la nage. C’est compris ?

— Ouh la la, sujet sensible, excuse-moi. Ça fait combien de temps que tu t’es pas tapé ta sœur pour être aussi ronchon ?

Chose promise, chose due. La Sulfurya s’était retrouvée à la flotte, crachant et hurlant à la mort pour qu’on la repêche. Necro ne daigna même pas lui lancer une bouée, mais il ne manqua pas de lui balancer la tête coupée qu’elle avait tant tenu à ramener. Les restes d’un compagnon de cellule qui avait tenté de s’évader avec eux, mais que Naytili avait sacrifié sans états d’âme pour échapper au cerbère. Il s’avérait qu’elle ne l’avait jamais aimé et s’était réjoui de le voir réduit en pâtée pour chien tricéphale. Necro, lui, n’avait aucune envie de subir sa compagnie. Il en avait suffisamment fait pour elle, qu’elle se débrouille pour le reste. Sa mission était de la faire évader, pas de se coltiner son caractère de harpie. Personne d’autre à bord n’avait protesté, jugeant tous secrètement que le châtiment était mérité. 

***

Necro avait rallié le point de rendez-vous où les attendait Enthraa. Il ne restait plus grand-chose de l’ancien port de pêche et de commerce qui s’étendait autrefois aux pieds des remparts de la Cité d’Eel. Quelques pontons subsistaient encore, mais toutes les cabanes de pêche et les hangars avaient été détruits. À la place, on avait fait construire un sémaphore qui permettait de surveiller aussi bien l’intérieur des terres que la mer. Sans Enthraa, il aurait été impossible d’accéder à la Cité par cette plage. D’ailleurs, la chaloupe n’avait pas échappée à la surveillance des gardiens qui guettaient l’horizon nuit et jour, à l’affût d’une éventuelle attaque venue de la mer. Après un bref échange avec les gardes maritimes, Enthraa était parvenue à obtenir un droit de passage. Une heure plus tard, ils posaient leurs bagages dans une des nombreuses auberges de la Cité. 

— Je vous laisse entre touriste, annonça Necro à ses compagnons dans la soirée. J’ai des choses à faire. On quittera la ville demain matin. 

— Où est-ce qu’on va après ? demanda Alajéa, soulagée de ne pas avoir à rester trop longtemps là où l’on pourrait la reconnaître. 

— Tu verras bien quand on y sera. Essayez de ne pas trop vous faire remarquer pendant mon absence. 

***

Necro traversait la ville en direction du quartier des Sargousets. Les choses avaient bien changé en cent ans, mais il y avait un bâtiment qui résistait à l’épreuve du temps et qui contrastait fortement avec les demeures voisines. Le mage fixa un long moment les portes closes qui contenaient des souvenirs antédiluviens. C’était là qu’il avait abandonné Shion, la laissant combattre seule le mal qu’il lui avait lui-même infligé. C’était entre ses murs qu’il avait appris à la désirer et à la repousser, à l’aimer et à la haïr. Et c’était ici que, cette nuit, il revenait la chercher. 

Tu ne devrais pas te reposer un peu avant ? On vient juste de rentrer et tu veux déjà qu’on retourne se battre ?

— Je n’ai pas de temps à perdre. Plus vite ce sera réglé, plus vite je pourrai retrouver ma sœur.

Hm… je suppose qu’il n’y a que lui qui peut savoir ce qu’elle est devenue. Mais Amon nous a demandé de le neutraliser… Je ne sais pas s’il acceptera de te donner des informations s’il sait qu’on vient pour l’éliminer. Il va essayer de négocier pour sauver sa peau.

— Tout dépendra des informations qu’il me donne. Dans le pire des cas, je dirai à Amon que j’ai échoué et il enverra quelqu’un d’autre plus tard.

Je ne te savais pas si naïf…

— Quoi encore ?

D’après toi, pourquoi est-ce à toi qu’Amon a confié cette mission ? Il aurait pu envoyer un autre des Cinq Fléaux, mais c’est toi qu’il a choisi spécifiquement. Il veut mettre ta loyauté à l’épreuve. Si tu échoues, tu perdras sa confiance et on ne peut pas se mettre Amon à dos. Pas sans un plan solide pour lui tenir tête.

— Ce n’est pas de la naïveté. Amon ne m’a jamais vraiment fait confiance de toute façon. Que je le trahisse maintenant ou un peu plus tard, ça n’a pas vraiment d’importance, tant que je peux obtenir ce que je veux. »

Tu es vraiment borné… Enfin, quoi qu’il en soit, tu as mon soutien même si ça m’attriste un peu de devoir infliger cela à quelqu’un comme lui.

— Comme qui ?

Je veux dire un Numens, comme moi. Nous sommes si peu nombreux, c’est dommage que nous ayons à nous affronter comme ça alors que nous pourrions unir nos forces.

— Les Piliers et les Fléaux servent des causes opposées. C’est inévitable. Enfin, moi tu sais, au final je m’en fous un peu. Ça m’empêchera pas de dormir cette nuit.

Dans une ruelle adjacente, un bref sifflement retentit. Necro s’éloigna des portes pour rejoindre son interlocuteur secret.

— Tiens. J’ai ce que tu m’as demandé, fit son informant en sortant deux petites fioles. Ce n’était pas facile à obtenir. 

— Ça fera l’affaire. 

— Tu étais vraiment obligé de la tuer ?

— Qui ça ?

— Alajéa.

— Ah oui… C’est vrai que c’était ton “amie”.

— Elle n’était pas comme les autres. J’aurais pu la rallier à notre cause.

— C’est bête. 

— Heureusement, j’ai peut-être une chance avec Chrome. Si j’exploite l’accident avec Rena et que j’arrive à le monter contre elle, je devrais pouvoir en faire un agent double. Puis j’ai bien vu comment il me regardait, je pourrais peut-être jouer de mon charme pour lui soutirer des informations et le pousser à travailler pour nous sans qu’il s’en rende compte. Ce loup-garou est tellement naïf par moment… 

— Quel charme ?

— Je sais même pas pourquoi je te parle à toi. Bon, je vais monter la garde. Ne traîne pas trop.

Necro jeta un dernier coup d’oeil aux fioles. La première contenait quelques mèches de cheveux et la deuxième une petite dose de sang. La métamorphose c’était la spécialité de Shion. Elle la maîtrisait à la perfection et sans effort. Necro, lui, devait passer par l’alchimie pour obtenir un résultat équivalent. Il avait déjà la base de la potion de métamorphose à laquelle il se contenta d'ajouter le sang et les cheveux de son modèle. Cette potion n’était pas destinée à tromper sa cible, qui ne serait pas dupe d’une telle supercherie, mais à troubler l’œil de potentiels témoins. C’est donc sous l’apparence de Nevra Dragoman, ex-Capitaine de la Garde de l’Ombre, que Necro poussa les portes de l’intemporel dojo. 

***

Son maître n’avait pas changé. Assis à une table basse au milieu de la salle des armes, il profitait d’une tasse de saké à la lueur d’un lampion. 

— L’apprenti daigne enfin rendre visite à son maître, le salua le tanuki, son ton froid contrastant avec ses yeux rieurs. Mais l’Oracle seul sait pourquoi tu as choisi un tel accoutrement, Khaleb. 

— Plus personne ne m’appelle plus comme ça.

— Je sais, mais c’est le prénom qui t’a été donné par la grâce de l’Oracle, tu devrais le chérir davantage. 

— Où est Shion ?

— Je suppose qu’un simple “bonsoir” c’est trop te demander. 

— Où est Shion ? répéta Necro en ignorant la réprimande de Maître Sakumo. 

Le vieux guerrier se leva en poussant un soupir. Sous l’œil méfiant de son élève, il se dirigea vers un petit autel mortuaire dans le coin de la pièce. Il fit glisser un des tiroirs pour en sortir deux objets. Le premier ressemblait à une tablette d’argile et le deuxième un petit coffret en bois laqué. 

— Voilà, fit-il en déposant les deux reliques sur la petite table basse. C’est tout ce qu’il reste d’elle.

Le Fléau prit place en face de son maître pour examiner calmement les objets qu’il lui présentait. 

Necro, c’est la tablette de Selkis. Mais elle a été brisée. Les hiéroglyphes ont disparu et elle est fendue en deux. Ça veut dire qu’elle est…

Necro ignora le commentaire d’Heket. Il mit la tablette de côté, puis ouvrit le coffret. Il contenait un cœur momifié, entouré de bandelettes ensanglantées. 

— Je suppose que tu sais ce que ça signifie, dit alors Maître Sakumo en levant les yeux vers Necro. 

— Je veux l’entendre de votre bouche. Dites-le moi. 

— Je n’avais pas le choix, se défendit son maître avec un haussement d’épaule faussement désolé. Je lui faisais confiance et elle m’a trahi. Elle a fait le mauvais choix et elle l’a payé de sa vie. 

— C’était elle qui avait confiance en vous. 

— Vraiment ? Je crois plutôt que vous avez essayé de vous servir de moi depuis le premier jour où vous avez mis les pieds ici. J’ai commis une erreur en vous accordant le bénéfice du doute et j’ai dû en assumer les conséquences. Shion était ma responsabilité et je me suis chargé de la punir personnellement. Elle n’a pas eu le temps de souffrir, si c’est ce qui t’inquiète. Elle n’a même pas résisté. Je crois qu’au fond c’était ce qu’elle désirait. Elle était lasse de servir un maître qui n’avait aucun respect pour elle et lasse d’être un fardeau pour toi. Elle voulait que je la libère et c’est ce que j’ai fait. Mais je sais bien que ça ne sert à rien d’essayer de me justifier auprès de toi. Rien de ce que je pourrais te dire ne suffira à me faire pardonner. 

— Non. 

— Bien. Fais ce que tu as à faire alors. Je t’ai volé l’être le plus important à tes yeux et je suis prêt à le payer de ma vie. Il y a pire fin que d’être vaincu par son propre apprenti. 

Callidora l’avait averti. Il savait que le combat contre Necro était perdu d’avance. Quoiqu’il décide de faire, qu’il résiste et se batte ou qu’il se rende, l’issue serait la même. Personne ne pouvait échapper à son destin, pas même les dieux, et Sakumo ne faisait pas exception à la règle.

— Heket, j’aurais voulu te retrouver dans des circonstances plus favorables. Et je suis déçu de voir que depuis tout ce temps, tu n’as toujours pas grandi. Moi qui me faisais une joie de découvrir quelle genre de femme tu étais devenue.

— Et moi je suis ravie de voir qu’après des milliers d’années tu es toujours un gros pervers, Susanoo, répliqua la déesse en empruntant la voix de son hôte. 

— Que veux-tu ! Quand on est dieu de la fertilité dans un pays où tout le monde a été rendu stérile, il faut bien trouver à s’occuper. 

Necro avait atteint sa limite. Comme un remous à la surface de l’eau, le calme olympien qu’il avait réussi à maintenir jusque-là menaçait de se briser, laissant déborder toute sa colère et toute sa haine. Il aurait pu tuer Sakumo d’un claquement doigt. D’autant plus que celui-ci n’émettait aucune résistance. Pourtant, il voulait le faire souffrir dix fois, cent fois, mille fois plus que ce qu’il endurait lui-même en cet instant. Il n’avait pas de raison de douter du récit de Sakumo. Il avait la tablette sous les yeux et Heket avait confirmé son authenticité. Si la tablette était brisée, c’était que Selkis avait été éjectée du corps de Shion et son âme, privée de protection, avait été désintégrée par la magie du Cristal. Le cœur en possession du tanuki portait la signature magique de Shion mêlée à celle de Selkis. Necro savait que c’était le sien, mais sans le pouvoir de la déesse, elle ne pouvait pas être ramenée à la vie. Il ne savait pas ce que Sakumo avait fait de son corps; c’était sans doute le seul détail qui laissait encore planer le doute dans l’esprit du nécromancien. Il lui avait fait quelque chose, c’était certain, mais Necro n’en saurait pas plus. Sakumo n’était qu’un obstacle de plus qui s’était dressé entre lui et sa sœur et qui l’avait privé de sa seule chance de la retrouver. Sa mission était de l’éliminer et c’est ce qu’il ferait. L’onde se propagea silencieusement, ses émotions sombrant dans les profondeurs de son subconscient pour laisser remonter le calme et l’indifférence. 

Necro avait l’impression de procéder à une exécution plus qu’à un combat tant l’attitude de Sakumo était passive. Après l’avoir criblé de lames en tout genre, prenant soin de laisser derrière lui une abondante flaque de sang, à laquelle il mêla un peu de son propre sang dont la signature magique avait été altérée par la potion de métamorphose, il traîna le tanuki dans l’arrière cours pour l’achever. Tuer un dieu n’était pas impossible, mais c’était compliqué, même pour un autre dieu, et ce n’était pas ce qu’Amon voulait. Il voulait simplement le neutraliser en scellant son âme dans une relique. 

Necro avait l’habitude de traquer d’anciennes reliques divines pouvant contenir les restes spirituels d’un Numens, comme il l’avait fait pour trouver Margygr, mais c’était la première fois qu’il en créait une de toutes pièces. La première difficulté, c’était d’arracher le cœur de sa victime, la deuxième c’était de lier l’énergie spirituelle du dieu au réceptacle et de lui insuffler suffisamment d’énergie pour qu’il puisse contenir l’âme divine sans exploser et la relâcher immédiatement. Tout cela en étant assez rapide, car il ne fallait pas que le manaa ambiant produit par le Cristal ne détériore la magia divine. 

La première étape ne posa aucun problème à Necro. Sakumo se serait presque arraché le cœur lui-même pour le lui donner s’il avait pu. La deuxième aurait pu se dérouler sans encombre s’il n’avait pas été interrompu par des visiteurs indésirables. Sa complice l’avait alerté d’un signal sonore strident, imitant vaguement le hululement d’un Seryphon, dès qu’elle avait vu les intrus se diriger vers le dojo. Cela ne lui laissait que quelques minutes pour terminer le rituel avant de quitter les lieux. 

Le cœur sanguinolent du Kami lui coulant encore entre les doigts, il se mit à psalmodier une incantation en langage arcanique, sa voix se superposant à celle d’Heket qui avait joint ses forces aux siennes. L’organe se rabougrit comme un vieux fruit pourri, sec et friable, jusqu’à ne plus être qu’un petit nuage de cendre lumineuse, légèrement bleutée, qui virevoltait dans le creux de sa main. Necro transféra l’essence divine de Sakumo dans une petite urne. Les runes gravées sur la surface interne se mirent aussitôt à luire et le nuage de poussière s’effondra en un tas inerte dans le fond du réceptacle. Le nécromancien rabattit aussitôt le couvercle sur l’urne puis la fit disparaître dans une de ses armoires dimensionnelles. Il venait d’achever son rituel au moment où les deux inconnus franchissaient le seuil de l’arrière-cour. Son regard croisa celui d’une jeune femme qu’il reconnut aussitôt. C’était Rena, le possesseur du Sceau Angélique. Elle était accompagnée du Dragon, ce qui ne l’étonnait guère. À vrai dire, leur arrivée tombait à pic. On lui mâchait presque le travail en lui fournissant d’aussi bons témoins. Il n’avait plus qu’à laisser entrevoir son visage, juste le temps d’être pris en flagrant délit et de semer le doute parmi les alliés du vampire. 

La yuki-onna le prit aussitôt en chasse mais elle avait l’air très mal en point. Necro ne se pressait pas ; il voulait lui laisser le temps de confirmer ses doutes. Peut-être qu’il la confronterait et qu’il s’engagerait dans un simulacre de combat avec elle. Ou peut-être que… La gardienne de l’Ombre avait rompu son train de pensée en lui barrant la route. Elle avait réussi à se hisser sur le toit et à lui couper la retraite. Toutefois, ce n’est pas sa présence qui avait tiré le mage de sa rêverie. C’était une ombre qui se profilait dans le dos de la yuki-onna. L’éclat d’une lame brilla sous le clair de lune, précédé d’un cri rageur. Necro n’eut pas le temps de réagir. Naytili avait déjà enfoncé son poignard dans les reins de son ennemie. Rena porta une main à son flanc qui saignait à flots. Déjà affaiblie pour des raisons qui échappaient à Necro, elle perdit l’équilibre et se rattrapa in extremis à celui qu’elle croyait être Nevra. Son regard suppliant l’interrogeait silencieusement. Il hésita un instant, mais l’aider desservait ses plans. Sans exprimer la moindre émotion ni le moindre remords, il la força à lâcher prise et la poussa du toit où elle alla s’écraser quelques mètres plus bas. Du moins c’est ce que supposait le nécromancien, car il avait disparu avant qu’elle ne touche le sol, embarquant avec lui Naytili qui jubilait, visiblement fière de son coup d’éclat. Il se téléporta avec elle quelques pâtés de maison plus loin. Il aurait pu la tuer sur-le-champ, mais il n’en ressentait ni l’envie ni le besoin. Amon lui arracherait la tête lui-même lorsqu’il apprendrait qu’elle avait osé profaner son ange chéri.

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