Rena, fille de l'Ombre

Chapitre 56 : De l'art d'être un bon maître

10075 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/10/2020 04:09

Le compte à rebours était lancé. Shion avait tenu à entraîner Nevra le plus longtemps possible, quitte à repousser le début du processus jusqu’au dernier moment. Il ne leur restait plus que deux heures avant que la barrière spatio-temporelle ne se dissipe et il fallait absolument que le vampire ait réussi sa polarisation avant la fin du temps imparti. L’opération aurait lieu dans la salle d’armes où Shion traçait avec diligence un nouveau cercle magique sur le plancher afin d’ériger une barrière magique capable de contenir l’énergie qui serait relâchée lors de la polarisation. 

— Tu ne vas pas me rendre mes pouvoirs avant qu’on commence ? interrogea Nevra qui se sentait étrangement anxieux à quelques minutes de débuter l’expérience. 

— Non. Réussir à lever le sceau par la seule force de ta volonté fait partie du processus de polarisation mais ça devrait se faire naturellement une fois que tu auras surmonté tous les obstacles. 

— À quoi je dois m’attendre exactement ?

— Je ne sais pas. Personne ne le sait. Tu vas devoir pénétrer dans ton propre subconscient. Qui sait ce qui se cache là-bas ? Ce que je sais c’est que là-bas, tu seras ton propre ennemi. Tout ce que tu verras, entendras ou ressentiras ne sont que des projections de ton esprit. 

— Tu peux me réexpliquer ces histoires de subconscient et de projections ? Je vais devoir me battre contre moi-même ?

— Tu pouvais pas tout retenir la première fois ?

— Ça faisait beaucoup d’infos d’un coup et je n’écoutais qu’à moitié… 

— Pourquoi ça ne m’étonne pas ? 

— Désolé ?

— Bon, mais ce sera la dernière fois ! 

— D’accord. J’écoute. 

— Y a intérêt ! Donc, pour revenir sur le fonctionnement de ta psyché, il y a trois principales couches dans un esprit. La couche la plus superficielle est celle du conscient. Tes pensées rationnelles, tes émotions, tes sentiments, tout ce qui traverse l’esprit sur le moment et que tu peux identifier clairement se trouve là. Ensuite il y a l’inconscient, c’est tout ce qui concerne les automatismes et les réflexes conditionnés comme le langage, par exemple. Puis il y a le subconscient qui contient tout ce qu’on refoule, nos pulsions, nos désirs secrets, nos peurs inavouées, que même les mots ne peuvent pas contenir ou décrire. En général, tout ce que notre esprit n’est pas capable de gérer psychologiquement ou émotionnellement est renvoyé dans le subconscient, mais les trois strates de l’esprit ne sont pas hermétiques donc le subconscient a tendance à se déverser de façon insidieuse dans l’inconscient et à influencer indirectement notre comportement conscient. Toi, tu représentes ton conscient et, une fois que tu seras descendu au troisième sous-sol de ton esprit, tu feras face à ton alter ego qui prendra la forme de tout ce que tu crains et que tu hais au plus profond de toi-même. Et là, tu comprendras que l’enfer ce n’est pas les autres. Tu es ton propre enfer et le démon en toi, au sens métaphorique du terme, essayera de prendre le dessus et de s’emparer de ton conscient. Tu devras trouver un moyen de le dominer, que ce soit par la force ou la négociation, ça dépend des circonstances. 

— Et si j’arrive à battre mon alter ego, il disparaîtra ? Je serai libéré de toutes ces choses négatives ?

— Il ne va pas disparaître mais il va évoluer. Ton vécu fera toujours partie de toi mais au lieu de le réprimer, tu pourras plus facilement le comprendre et l’accepter. N’oublie pas que ton alter ego c’est toi. Il te traitera comme un intrus et un ennemi, mais tu dois en faire ton allié. N’oublie pas non plus que tout ce qui se passe dans ton esprit a des répercussions sur ton corps physique. Une blessure psychique peut s’avérer mortelle si ton esprit est trop faible. 

— Et toi tu vas faire quoi pendant ce temps ?

— Je serai là pour t’aider. Je vais lier nos corps spirituels pour pouvoir intervenir en cas de besoin, mais garde bien à l’esprit que je ne pourrai t’aider que si tu me laisses accéder à tes pensées. Tant que tu ne m’auras pas invité à l’intérieur de ton subconscient, je ne pourrai rien pour toi. Mais ce n’est qu’une mesure de sécurité, ce ne sera probablement pas nécessaire. J’espère. 

— Et comment je fais pour t’appeler au secours ?

— Il suffit de le vouloir sincèrement et ton désir se manifestera d’une façon ou d’une autre. Une fois le processus enclenché, personne ne peut l’arrêter, tu devras aller jusqu’au bout si tu ne veux pas te retrouver dans le coma ou pire, mais je pourrai au moins t’aider à lever ou un deux obstacles pour que tu arrives plus facilement au bout. 

— Si cet idiot d’Ezarel a réussi, je devrais y arriver aussi, rétorqua le vampire avec une confiance presque arrogante.

— Hm… fit Shion, songeuse. 

Si Nevra ne se trompait pas et que l’elfe aux cheveux bleus était réellement parvenu à réaliser une polarisation, cela voulait dire qu’il avait fréquenté l’un des Quatre Piliers, les seuls êtres sur Eldarya à posséder cette connaissance. Si ce n’était pas Sakumo... alors qui ? Fenrir avait pris la kitsune nommée Miiko sous son aile mais il ne lui avait pas transmis ce genre de savoir, du moins Shion n’avait aucune information à ce sujet. Loki avait été l’élève de Freyja pendant quelques temps mais elle l’avait foutu dehors avant de lui avoir révélé ce qu’elle savait et elle n’avait pas repris d’élève depuis. Il ne restait plus que Callidora mais Shion n’avait jamais entendu dire qu’elle avait pris un apprenti. Si cet Ezarel avait vraiment été son disciple suffisamment longtemps pour apprendre le principe de polarisation, c’était quelqu’un qu’il valait mieux ne pas sous-estimer. Shion ferait mieux de se renseigner à son sujet dès qu’elle en aurait l’occasion. 

— Quoi ? interrogea le vampire face à l’air songeur de sa camarade. Pourquoi tu fais cette tête ? Tu ne m’en crois pas capable ?

— Si, si. Je pensais à autre chose. Si tu échoues ça veut dire que j’aurai échoué aussi et je n’échoue jamais. 

—Ça va les chevilles ? Pour une naine, t’as un sacré égo ! 

— Je ne crois pas que tu sois le mieux placé pour me donner des leçons d’humilité, rétorqua l’assassin d’un ton narquois. 

— C’est pas faux, concéda le vampire avec un soupir résigné, vaincu par la répartie de son maître. Bon, on y va ?

Shion lui fit un signe affirmatif de la tête. Nevra se mit en position méditative comme il l’avait fait tant de fois en compagnie d’Hélios. Shion n’avait pas à se donner cette peine. Elle pouvait voyager sans effort entre le conscient et le subconscient. Dès qu’elle ferma les yeux, elle se retrouva dans son palais mental, la Tour vertigineuse où résidait l’esprit de Selkis. La déesse lui sauta dessus dès qu’elle la vit et la serra si fort dans ses bras que Shion étouffait. Elle parvint à s’extirper de l’étreinte de la femme-scorpion qui affichait une moue vexée face à la froideur de sa compagne. 

— Oh, allez ! Ce n’est pas souvent que tu viens me rendre visite ici. 

— Ce n’est pas une raison pour m’agresser.

— Je ne t’agresse pas, je manifeste ma joie et mon affection. 

— Manifeste là loin de moi, répliqua Shion en s’asseyant sur une des banquettes ornées de coussins et de fourrures. 

— Tu crois qu’il va s’en sortir notre joli cœur ?

— Ne l’appelle pas comme ça, c’est chelou. 

— Ben quoi ? Objectivement, il est plutôt beau gosse. Moi je me suis régalée en regardant vos petits entraînements. Si j’avais été à ta place, j’en aurais carrément profité. 

— Je t’ai déjà dit de ne pas faire ça ! 

— Quoi ? Je m’ennuie toute seule ici ! Faut bien que je me distrais d’une façon ou d’une autre. Je me suis juste un peu rincé l’oeil. Puis c’est pas comme si je m’incrustais dans tes moments d’intimité, de toute façon t’en as pas. 

Shion souffla avec irritation. Selkis devenait absolument insupportable dès qu’elle manquait d’action et son attitude provocante mettait la patience de son amie à rude épreuve. Il lui fallait de l’aventure, du frisson, de la passion et ces dix jours passés à ne rien faire de palpitant avaient été un véritable calvaire pour elle. Elle avait besoin de se défouler et c’était à Shion de gérer cette furie montée sur ressorts. 

— Dis, c’est vraiment vrai qu’on peut pas voir ce qui se passe dans l’esprit du vampire ? demanda Selkis sur le ton de l’urgence en joignant ses mains en signe de prière. Si on forçait un peu le passage, on pourrait jeter un coup d’oeil sans sa permission. Il n’en saurait rien… Il est moitié idiot de toute façon. 

— Non. 

— Non tu ne veux pas le faire ou non ce n’est pas possible ?

— Non c’est non.

— Hm… Si j’utilisais un de mes miroirs de l’âme peut-être que… 

— Selkis, j’ai dit non ! 

— Oh, mais tais-toi un peu ! C’est toujours “non ceci” “non cela”. Nevra a raison, tu peux pas te détendre et juste dire oui pour une fois ? 

— Nevra regretterait sûrement d’avoir dit cela s’il savait ce que tu t’apprêtes à faire. 

— Il ne sait même pas que j’existe, rétorqua la déesse en haussant les épaules avec indifférence. Ton frère ne se serait pas gêné, lui. 

— Mon frère ne respecte rien, grommela Shion en esquissant une grimace de dégoût. Puis Heket l’en aurait empêché. 

— Elle aurait essayé mais il l’aurait fait quand même, parce qu’il n’écoute jamais personne et moi non plus !  

Shion lui jeta un long regard réprobateur mais la déesse l’ignora superbement. Alors que sa camarade s’était allongée sur la banquette en lui tournant le dos, déterminée à condamner par son silence cette initiative qu’elle désapprouvait, Selkis, sifflotant joyeusement, s’était mise en quête d’un de ses fameux miroirs qui lui permettaient d’ouvrir une fenêtre sur le monde extérieur. C’était comme cela qu’elle pouvait habituellement voir ce qui se passait à travers les yeux de Shion mais puisque que celle-ci avait lié son esprit à celui du vampire, le miroir devrait leur permettre de voir ce qui se déroulait dans sa tête. Elle décrocha un plateau en bronze poli qu’elle astiqua un moment avant d’en admirer l’éclat avec satisfaction. Elle se saisit ensuite d’une amphore dont elle vida le contenu au centre du plateau. Après avoir murmuré quelques mots, le liquide se figea. Placide et lisse comme du verre, il lui renvoyait son reflet avec netteté. La déesse traça un cercle en psalmodiant une brève incantation. Son reflet s’effaça pour laisser place à la scène qui se jouait dans l’esprit du vampire. Les galères de l’Ombre commençaient tout juste et Selkis sentait qu’elle n’allait pas être déçue du spectacle. 


***


Nevra s’était assoupi pour émerger d’un long sommeil sans rêves. Les yeux encore fermés, il sentait la caresse des draps en soie sur sa peau nue et la chaleur de mains douces posées sur son torse. Une langue glissa sensuellement le long de son cou tandis qu’on lui mordillait le lobe d’oreille de l’autre côté. Le vampire se redressa brusquement, sa réaction créant l’étonnement chez ses deux partenaires qui échangèrent un regard interrogatif. 

— Qu’est-ce que vous foutez là ? demanda-t-il en repoussant l’un des femmes qui avait passé ses bras autour de son cou. 

— Comment ça ? demanda innocemment la deuxième en lui faisant les yeux doux. Tu as déjà oublié ?

— Oublier quoi ? Je ne sais même pas qui vous êtes. 

— Oh… firent-elles toutes les deux avec déception. Laisse-nous te rafraîchir la mémoire alors. 

Les deux femmes le saisir chacune par un bras. La force avait laquelle elles le maintenaient n’avait rien d’ordinaire et le vampire était incapable de leur résister. Leur corps se mouvant contre le sien comme un serpent, les tentatrices allongèrent leur cou délicat et, de leur langue perfide où suintait le vil poison de la séduction, elles charmaient ses oreilles d’un doux sifflement. 

— Tu te souviens maintenant ? 

— Non, répondit Nevra avec agacement, étrangement insensible au récit torride des deux femmes. Je n’ai pas le temps de m’amuser avec vous. 

Il ne savait pas pourquoi son esprit lui jouait un tour aussi ridicule. Son subconscient devait cacher des choses bien plus sombres et condamnables que son penchant pour les jolies femmes et les coups d’un soir. Un travers dont il avait pleinement conscience et qu’il assumait sans aucun complexe. 

— T’amuser ? répétèrent les deux fille à l’unisson en fronçant les sourcils. Ce n’est qu’un jeu pour toi ?

— C’est un divertissement comme un autre. 

— Un divertissement ? C’est comme ça que tu nous vois ?

— Vous étiez bien contentes de vous inviter dans mon lit, répliqua le vampire avec froideur. Chacun y trouve son compte et je ne vous oblige à rien. 

— Tu nous a dit que nous étions spéciales ! protesta la première femme.

— Tu nous as dit que nous étions uniques ! renchérit la deuxième. 

— Et alors ? Tout le monde a quelque chose d’unique et de spécial, c’est pas un scoop. Faut être bête pour prendre ce genre de compliment au sérieux. 

— Alors pour toi nous sommes toutes pareilles ?

Les deux femmes lui broyaient les bras avec une force titanesque et lorsqu’elles levèrent leur visage vers lui, Nevra réalisa avec horreur qu’elles n’en avaient plus. Leur nez, leurs yeux, leur bouche n’étaient plus qu’un amas de chair lisse. Il ne savait même pas à quoi elles ressemblaient à l’origine, il n’avait pas fait attention à leur apparence. Même la coupe et la couleur de leurs cheveux étaient insaisissables, comme si elles n’arrivaient pas à se fixer dans sa mémoire. Brune ? Blonde ? Rousse ? Longs ou courts ? Avec ou sans frange ? Il n’en avait aucune fichue idée. Ce n’était qu’un corps de femme dépersonnalisé. Sans identité. 

— Des marie-couche-toi-là.

— Des filles faciles.

— Des libertines. 

— Sans visage.

— Sans nom. 

— Riches.

— Pauvres.

— Vierges.

— Femmes mariées.

— Prostituées. 

— Tu nous as oubliées. 

— Tu ne touches que ce que tu ne peux pas aimer.

— Tu n’aimes que ce que tu ne peux pas toucher. 

Les deux femmes se répondaient en écho, leur voix résonnant de plus en plus fort dans la tête de Nevra qui tentait de lutter contre la volonté écrasante de ses deux assaillantes. 

— Tu résistes.

— Tu ne veux pas admettre la vérité. 

— Tu ne veux pas voir tout le mal que tu as fait. 

— Toutes les femmes que tu as utilisées. 

— Tous les coeurs que tu as brisés. 

— Tous les corps que tu as souillés. 

— C’est elles qui m’ont séduit les premières, se défendit Nevra qui avait l’impression que son crâne allait exploser tant le grondement des voix était tonitruant. 

— Tu aurais pu dire non. 

— Tu aurais pu refuser. 

— Je leur ai donné ce qu’elles voulaient. 

— Non, tu nous as pris ce que toi tu voulais. Que savais-tu de nos désirs secrets ? De nos sentiments inavoués ? Rien. 

— Qu’est-ce vous attendez de moi ? Des excuses ?

— Non. Des excuses sans culpabilité ni sincérité n’ont aucune valeur. 

— Qu’est-ce que vous me voulez alors ? Je n’ai rien de plus à vous donner. 

— Nous voulons que tu te souviennes. 

— De nos noms.

— De nos visages. 

— Je ne peux pas… 

— Pourquoi ? 

— Nous sommes uniques.

— Nous sommes spéciales. 

— Vous êtes trop nombreuses… C’était il y a longtemps…

— C’était hier. 

— C’est aujourd’hui.

— Ce sera demain. 

— Souviens-toi !

— Un nom.

— Juste un.

— Et nous t’accorderons.

— L’’absolution. 

Nevra avait beau fouiller dans les tréfonds de sa mémoire, il ne se souvenait d’aucune de ses amantes. Il aurait dû se souvenir d’au moins une de ses conquêtes mais dès qu’il avait un nom sur le bout de la langue, le souvenir lui glissait entre les doigts comme du sable fin et ses mots se perdaient dans l’oubli. Il était terrifié et bouleversé par cette amnésie subite

qui lui avait ravi sa seule chance de pardon. 

— Ta mémoire te fait défaut.

— Laisse-nous t’aider. 

Le corps de Nevra était complètement paralysé, il ne pouvait pas bouger un seul muscle et regardait impuissant les deux femmes sortir chacune une petite lame chirurgicale de la grosseur d’un pouce. 

— Puisque ces souvenirs n’ont pas été ancrés dans ta mémoire.

— Nous allons les graver dans ta peau. 

— Les uns après les autres. 

— Du premier.

— Jusqu’au dernier. 

— Lettre.

— Par.

— Lettre.


***


— Oh la la ! commenta Selkis avec excitation en s’asseyant en tailleur sur un épais coussin de velours pourpre, brodé de fils d’or, le miroir calé entre ses genoux. Ça commence bien ! 

— Je peux me passer de tes commentaires en direct, répliqua Shion en fixant obstinément le plafond de la chambre. 

— C’est quand même drôle quand y pense, que tu te sois retrouvée à devoir former Nevra alors qu’il est tout ce que tu détestes chez un homme. Je me demande combien de femmes il a mis dans son lit...

— Beaucoup. J’ai arrêté de compter, j’arrivais plus à suivre. 

— Tu te souviens de leur nom ? 

— Pour la plupart oui. Pourquoi ?

— Par beaucoup tu entends combien à peu près ?

— J’en sais rien moi, quelques centaines. 

— Comment est-ce que tu peux te souvenir de tout ça alors que tu ne les a même pas connues, mais que lui, cet abruti, est incapable de se souvenir d’un seul nom ? 

— Je ne comprends pas la moitié de ce que tu me racontes, Selkis. J’ai dû louper un épisode.

— Ben t’as qu’à venir regarder avec moi aussi ! D’ailleurs, je crois que tu devrais voir ça… ça sent mauvais pour ton vampire. 

— Fais-voir, soupira Shion en se redressant pour attraper le miroir que lui tendait son amie. 

L’assassin restait froidement impassible face au supplice qu’endurait actuellement son disciple. 

— Il s’est infligé ça tout seul, déclara Shion avec indifférence. C’est sa propre conscience qui se manifeste, c’est lui-même qui décide de la punition qu’il mérite. 

— Tu n’es pas un peu dure ? Franchement, ne pas se souvenir de tous ses amants ce n’est pas un crime. 

— Tu dis ça parce que tu es comme lui. La différence c’est que toi tu n’as aucun remords, ce qui n’est visiblement pas son cas. Il y a peut-être encore de l’espoir pour lui finalement… 

— C’est sûr qu’il y a de quoi refroidir n’importe qui là. Je sais même pas si va y avoir la place sur son corps pour tout graver… C’est pire que le supplice chinois. Tu devrais pas aller voir ce qui se passe dehors ? Histoire de s’assurer qu’il tient le coup physiquement ?

— Je n’en vois pas l’intérêt. De toute façon on ne peut plus arrêter le processus. C’est marche ou crève. 

— T’es vraiment sans cœur… soupira Selkis en secouant la tête avec tristesse. 

Shion ne répondit rien à cela mais son esprit quitta brièvement son palais mental pour la ramener dans le monde réel. Ses yeux s’ouvrirent sur Nevra qui se tenait toujours face à elle en position méditative. Il tenait le coup malgré son corps physique malmené par son esprit torturé. Les dents serrées et le visage tordu par la douleur, il portait les stigmates de ses blessures psychiques. Sur ses avant-bras nus, des lettres de sang se formaient les unes après les autres comme gravées dans la peau par une lame de rasoir invisible. Son dos, son torse, son visage, aucune partie de son corps n’était épargnée et bientôt ses vêtements furent gorgés de sang. Bien qu’impressionnant, l’état du vampire n’avait rien d’alarmant et ses blessures externes n’étaient que superficielles. Il survivrait. S’il n’avait pas appelé son “maître” à l’aide c’était qu’il se sentait capable d’endurer ce léger châtiment. L’assassin ne pouvait éprouver aucune compassion à l’égard de son apprenti. Qui sème le vent récolte la tempête, et le vampire payait pour ses erreurs. Qu’il le regrette sincèrement au point de s’infliger un supplice aussi dégradant était la seule chose qui le rachetait aux yeux de Shion. Peut-être que cela suffirait à le guérir complètement du syndrome de Casanova qui le poussait dans les bras de toutes les femmes un tant soit peu à son goût qui l’abordaient. 

— Alors ? interrogea avec anxiété Selkis lorsque sa compagne fut de retour dans la Tour. 

— Il survivra. 

— Si tu le dis… Tu veux regarder la suite ?

— Non. Ne me dérange plus pour un truc aussi futile. 

Selkis leva les yeux au ciel en poussant un soupir exaspéré puis reporta son attention sur le miroir. Le lit avait été remplacé par un champ de bataille jonché de cadavres défigurés. Une scène bien différente qui promettait d’être tout aussi sanglante. 


***


Nevra luttait sans répit contre les cadavres de ses camarades qui se relevaient à chaque fois qu’il les abattait. Contrairement à ses conquêtes éphémères, c’est des noms et des visages qu’il n’avait jamais pu oublier. Gravés au fer rouge dans son esprit, ils le hantaient nuit et jour depuis une décennie. C’était tous les gardiens de l’Ombre devenus fous qu’il avait tués lors de la Nuit Sanglante. Dans ce cauchemar sans fin, il les tuait encore et encore. Saisi d’angoisse et de dégoût, il ne supportait plus l’odeur du sang, la sensation du poignard qui s’enfonce dans la chair, le bruit des corps qui s’effondrent par terre. Sa main tremblait, les larmes ruisselaient le long de son visage, mais il continuait à abattre ses subordonnés les uns après les autre, encore et encore, tout en les suppliant de ne pas se relever. Une silhouette brumeuse émergea de la pile de cadavres. Nevra se figea d’horreur en reconnaissant Eolas. Il avait été le premier des Ombres à périr de la main du vampire, et son capitaine n’avait jamais oublié ses derniers mots, ni l’expression de désespoir et de peur peinte sur son visage lorsqu’il avait expiré dans ses bras. Nevra se mit en garde, poignards levés, prêt à affronter ce nouveau spectre. Le combat se déroula exactement comme dans ses souvenirs mais, alors que Nevra abandonnait une fois de plus sa jeune recrue à la mort, le corps sans vie Eolas se changea en brume noire pour réapparaître l’instant d’après et l’attaquer à nouveau. 

Le vampire avait perdu le fil du temps et ne comptait plus le nombre de fois qu’il avait affronté et tué Eolas. À chaque fois qu’il le poignardait et que le garçon rendait son dernier souffle dans ses bras, il avait l’impression de perdre une partie de son âme. Ses gestes étaient de plus en plus mécaniques, il ne ressentait aucune fatigue physique mais une grande lassitude morale. Plus il tuait, plus ses sentiments s’émoussaient jusqu’à ne plus éprouver le moindre remords ni la moindre pitié. Ce n’est que lorsqu’il fut complètement vide émotionnellement qu’Eolas s’évapora définitivement. À sa place, c’était Chrome qui se tenait face à lui. 

— Qu’est-ce que tu fais là ? interrogea Nevra, l’angoisse faisant trembler sa voix. Tu ne devrais pas être là. Tu n’es pas mort. 

— Je le serai quand tu m’auras tué, répliqua le jeune loup-garou.

— Pourquoi est-ce que je te tuerai ?

— Parce que c’est ce que tu fais. Tuer. C’est dans ta nature. Tu es né pour ça. Tu es un tueur. 

— Non, je n’avais pas le choix…

— On a toujours le choix. 

Sans lui laisser le temps de répondre, le loup-garou avait déjà fondu sur lui, toutes griffes dehors. Rapide, agile et féroce, il l’attaquait sans relâche. Nevra esquivait ses coups tant bien que mal mais il savait qu’il ne pourrait pas maintenir sa position défensive très longtemps. Chrome n’était pas réel, ce n’était pas son protégé mais une autre chimère de son esprit. Pourtant, il répugnait à lui faire mal et craignait de le blesser en contre-attaquant. 

— Arrête ! ordonna-t-il en esquivant une nouvelle fois les griffes acérés du lycanthrope. 

— Tue-moi ! grogna Chrome en montrant les crocs. 

— Non !

— Tue-moi ou c’est toi qui mourras ! 

— Je ne peux pas…

— Si tu le peux ! Ce n’est rien pour toi de tuer ! 

— Je ne veux pas… 

— Tu n’as pas le choix ! 

Ses propres mots lui revenaient en écho et Nevra réalisa que la réponse se trouvait quelque part dans ces paroles qui résonnaient dans son esprit comme le bruit sourd d’un tambour de guerre. Il avait le choix : tuer ou être tué. S’il pouvait tuer Chrome mais qu’il ne voulait pas le faire, alors il ne lui restait qu’une option… 

Le vampire lâcha ses poignards. La jugulaire exposée au tranchant des griffes du loup-garou, il attendait le coup fatal qui mettrait fin à ce cauchemar. Il ferma les yeux. La peur n’avait plus aucune prise sur son esprit et il accueillait la mort avec soulagement. Chrome l’avait frappé mortellement mais, alors qu’il se vidait de son sang, il ne ressentait aucune douleur. Il sentait simplement sa vie lui échapper et les ténèbres se répandre lentement autour de lui. Alors qu’il perdait conscience, l’homme qui se tenait au dessus de son corps agonisant, son visage se fondant dans le paysage de plus en plus flou, n’était autre que lui-même. Ce n’était plus Chrome mais Nevra, le tueur sans cœur ni pitié. Son expression était si froide et dénuée d’émotion qu’elle lui arracha un dernier frisson d’horreur avant qu’il ne sombre dans le coma. 


***


— Il n’est pas si différent de toi finalement, commenta Selkis qui n’avait pas quitté son miroir des yeux. 

— S’il te plait, garde tes insultes pour toi, répliqua Shion qui n’appréciait pas du tout la comparaison. 

— Ce n’est pas une insulte, c’est vrai. Toi aussi tu tues les gens sans te poser de questions dès que tu en as l’occasion. 

— Ce n’est pas le cas de la majorité des gens ? T’en connais beaucoup des gens dans notre entourage qui n’ont jamais tué personne ?

— Non, mais notre entourage est principalement constitué de psychopathes qui tuent pour le plaisir ou parce qu’ils s’ennuient. Ils ne représentent pas la “majorité” des gens. 

— Je ne tue pas pour le plaisir… Je tue quand cela est nécessaire ou mérité. C’est un mal pour un bien.

— Toutes mes excuses alors, ô grand juge de la vie et de la mort ! Tu te serais bien entendue avec Anubis, tiens ! 

— Si Nevra a des problèmes de conscience avec le fait de tuer, c’est son affaire. Moi je n’en ai pas. 

— Facile à dire quand on ne connaît même pas le nom de ses victimes. 

— Ne pas connaître l’identité de ses cibles c’était la politique d’Amon. Ça facilite le travaille et ce n’est pas plus mal. À quoi bon s’intéresser à quelqu’un qui est destiné à mourir ?

— Tu parles comme une divinité. 

— Je le suis en partie à cause de toi, je te rappelle. 

— Oui mais tous les dieux ne sont pas aussi cruels et indifférents. 

— Et ça vous a apporté quoi d’être bons et cléments envers les mortels ? 

— Que des emmerdes… reconnut Selkis avec une pointe d’amertume dans la voix. Oh, et puis toi aussi tu m’emmerdes à la fin à toujours vouloir avoir le dernier mot !

Shion lui décocha petit un sourire satisfait qui respirait la condescendance et le cynisme. La déesse se serait fait une joie de lui faire ravaler son arrogance si elle en avait les moyens, mais ce n’était pas avec ses maigres capacités en rhétorique qu’elle pouvait la battre sur le terrain de l’argumentation. Ce n’était que partie remise ; elle trouverait bien l’occasion de l’attaquer dans un domaine qu’elle ne maîtrisait pas aussi bien. 


***

 

Pendant que Selkis fulminait et pestait intérieurement contre Shion, cette dernière était à l’affût d’un signe qui lui ferait comprendre que Nevra requérait son aide. Plus d’une heure déjà s’était écoulée et on approchait de la fin du processus. Les difficultés n’en seraient que plus grandes et l’assassin doutait que le vampire, qui avait déjà encaissé de lourds dommages physiques et psychiques, parvienne à surmonter cette dernière épreuve tout seul. Son instinct ne l’avait pas trompée puisqu’une porte se matérialisa au milieu de la pièce quelques dizaines de minutes plus tard. Pourtant, lorsque Shion actionna la poignée, la porte resta fermement close. Il semblerait que Nevra hésitait encore à la laisser entrer dans son esprit et qu’il en ait inconsciemment verrouillé l’accès. 

— Selkis, qu’est-ce qu’il se passe de l’autre côté ?

— Ah ben ça t’intéresse maintenant ? 

— Selkis.

— Oh la la, c’est bon, j’ai compris, souffla la déesse en lui tendant le miroir. 

Le vaste champ de bataille où s’empilaient les cadavres avait laissé place à un décor plus intimiste. Un beau salon de style gothique, somptueusement décorée de pourpre et de noir, telle qu’on en trouvait habituellement dans les vieux manoirs typiques des Terres du Crépuscule. L’atmosphère feutrée, les ombres projetées par les quelques bougies qui éclairaient la pièce, et les tableaux de personnages austères qui ornaient les murs lui conférait une aura de mystère. Deux hommes se faisaient face : Nevra et un homme que Shion avait croisé quelques fois au Palais d’Ardeal et qu’elle reconnut aussitôt. Ce n’était autre que Lord Dragoman, le grand-père de Nevra et un des courtisans du Prince Noir, qui soutenait politiquement et financièrement la conspiration d’Amon. 

Les deux vampires se regardaient en chiens de faïence. La haine et la peur submissive du plus jeune s’opposait férocement à la condescendance méprisante du plus vieux. Entre eux se tenait la source du conflit. Aimée de l’un qui voulait la sauver à tout prix, elle était haï de l’autre qui voulait lui ôter la vie. Rena Yukihira. L’assassin n’était guère étonnée de la voir là. Malheureusement, le miroir de Selkis ne permettait pas d’entendre les mots échangés entre les protagonistes de ce dernier acte. La porte était toujours verrouillée mais bien présente et Shion ne pouvait qu’attendre la résolution de ce dilemme cornélien qui paralysait l’esprit de son apprenti. 


***


S’il y avait bien une personne que Nevra haïssait et craignait plus que tout au monde, c’était son grand-père, Lord Dragoman. Face à lui, il n’était plus qu’un petit garçon terrifié, tremblant de rage mais trop faible et trop apeuré pour se rebeller contre son oppresseur. Cet homme lui avait tout pris mais ce n’était jamais assez. Après avoir décimé sa famille et détruit son foyer, il voulait lui enlever la seule chose qui lui restait. Sa meilleure amie et sa sœur adoptive. Rena. Mais même cela, ce n’était pas assez. Après lui avoir pris l’amour de sa vie, alors que Nevra penserait n’avoir plus rien qui vaille la peine d’être chéri, il aurait asservi son âme et investi son corps. Lord Dragoman était le genre de monstre d’ambition qui ne reculait devant rien pour obtenir ce qu’il désirait. Pour Nevra qui faisait face à son pire cauchemar, l’estomac noué par une peur viscérale, la situation était si réelle qu’il commençait à douter que ce ne soit qu’une simple projection de son esprit. Et si son grand-père avait vraiment réussi à s’introduire dans sa tête ? Et s’il essayait une nouvelle fois de prendre le contrôle de son esprit ? Le vampire tentait de s’accrocher au peu de rationalité qu’il lui restait. Il tentait de se persuader que tout cela n’était qu’une autre des manigances de son subconscient. Chacun des moments qu’il avait vécu l’avait préparé à la confrontation finale. Tout ce qui se déroulait dans son esprit avait un sens, même s’il lui était caché. 

— J’ai fait une erreur la dernière fois, déclara Lord Dragoman de sa voix basse et profonde qui commandait le respect. 

Ce n’était plus le vieillard mourant que Nevra avait connu mais un vampire en pleine forme qui dégageait une puissance écrasante. 

— Ce n’est pas toi que j’aurais dû posséder, c’est elle. Tu l’aurais tuée pour défendre ta propre vie. 

— Ce n’est pas vrai. Je ne lui aurais jamais fait de mal ! Et elle ne m’en aurait jamais fait non plus ! 

— Tu crois ? Où était-elle lorsque tu te battais seul contre tes subordonnés ? Elle fraternisait avec les Terriens. Et où est-elle maintenant que tu es devenu le plus grand criminel d’Eldarya ? Elle a pris ta place et toi tu n’as gagné que le mépris du peuple. Rena au cœur de glace. C’est son surnom. Elle se fiche complètement de toi. Tu vaux mieux que ça ! Ta place n’est pas à ses côtés, elle n’est pas avec ces bons à rien de gardiens d’Eel. Elle est ici, à Puits-Noir. Tu le sais aussi fond de toi sinon pourquoi aurais-tu déserté ?

— Non ! J’ai choisi de quitter la Garde mais jamais je ne reprendrai les affaires familiales ! 

— Tu fais une erreur… Tu ne peux pas renier ton héritage. Plus tu l’éviteras, plus il t’appellera à lui. Tu ne serais pas là si ce n’était pas le cas.

— Je ne le fais pas pour moi, ni pour toi ! Je le fais uniquement pour aider Shion. 

— Non, tu le fais parce que tu veux savoir qui tu es vraiment dans le fond. Tu le fais parce que tu cherches ta place. Je suis celui que tu cherches. Je suis ton passé, ton présent et ton futur. 

— Non. Je ne sais pas où est ma place, c’est vrai, mais je suis sûr d’une chose… Je ne suis pas comme toi ! 

— Dans ce cas tu ne m’es d’aucune utilité… Tue-le… ordonna Lord Dragoman d’un geste de la main désinvolte. 

Rena, qui était restée parfaitement immobile et silencieuse, le regard vide comme une poupée inanimée, se mit soudainement à se mouvoir. Elle dégaina son sabre et s’élança vers Nevra qui, désarmé, ne pouvait qu’esquiver ses coups. Cette fois-ci, il avait le sentiment qu’il ne pouvait pas se laisser tuer mais Rena était trop forte pour lui. 

“Ce n’est pas Rena, ce n’est qu’une projection de mon esprit. C’est une question de volonté.” Nevra bloqua la lame de la yôkai entre les paumes de ses mains. La force de son esprit se heurtait à celle du subconscient et le sabre tremblait violemment. Il repoussa brièvement la jeune femme mais elle revenait déjà à l’attaque. Elle lui lacéra le flanc et il recula en pressant la main contre sa blessure. Le sang coulait abondamment entre ses doigts mais il eut à peine le temps de reprendre ses esprits que son adversaire était déjà sur lui. Elle visait pour tuer et il esquiva de justesse un coup qui lui frôla la jugulaire. Il voulait invoquer une arme mais elle ne lui laissait pas une seule seconde de répit et il n’arrivait pas à se concentrer. Il était trop épuisé mentalement pour lutter contre elle. Il jeta un bref coup vers la porte derrière lui. Il ne savait pas si cela suffirait mais cela valait le coup d’essayer. Il laissa Rena le faire reculer jusqu’à la porte puis profita d’un moment d’esquive pour donner un coup dans la poignée. 


***


La porte qui était apparue dans la Tour s’entrouvrit très légèrement, laissant filtrer un faible rayon de lumière orangée. Shion balança le miroir à Selkis qui l’attrapa au vol et, sans perdre une seconde de plus, elle se glissa par la porte entrebâillée. Nevra était dans une fâcheuse posture. Du coin de l’œil, elle vit le coup de la yôkai venir. Un coup qu’il ne pourrait pas bloquer à temps. L’assassin était apparu dans le dos du vampire et lui donna un violent coup de pied derrière les genoux pour le faire chuter et bloqua la lame de son assaillante d’une main. La lame vibrait et chantait mais l’acier finit par céder sous la pression de la volonté de Shion et le sabre vola en éclat. Vaincue, la yuki-onna s’évapora dans un tourbillon de neige. 

— Eh bien, qui voilà ? s’exclama Lord Dragoman avec amusement. Tu n’es donc pas capable de te protéger tout seul, Nevra ? Tu n’as même pas eu le courage de me tuer de tes propres mains, c’est ta petite amie qui s’en est chargée dans ton dos. C’est pathétique. 

— Quel mal y a-t-il à reconnaître ses faiblesses et à demander un peu d’aide de temps en temps ? grogna le vampire en se remettant sur ses pieds. 

— Je te croyais plus fier que cela… je croyais que tu étais comme moi mais tu as raison, tu ne l’es pas. Tu es plus sage et plus raisonnable. Tu connais tes limites et tu ne te laisses pas aveugler par ton orgueil. Tu as gagné.

— C’est… tout ? s’étonna Nevra en jetant un regard incrédule en direction de Shion. 

— Pourquoi ? répliqua son grand-père avec amusement. Tu voulais terminer ce feuilleton sur une bataille épique où tu me tuerais en combat singulier ? 

— Non, ça ira. Comment on sort de là ?

Lord Dragoman allait lui répondre lorsqu’un coup frappé à la porte résonna dans la pièce. Ce n’était donc pas fini ? En l’absence de réponse, la porte, qui avait été mal refermée, s’entrouvrit doucement et un visage inconnu apparut dans l’embrasure. Il avait un vague air de ressemblance avec Shion à la différence que ses cheveux et ses yeux étaient verts et qu’il avait un air bien plus masculin que l’assassin. 

— Sœurette, combien de fois est-ce que je t’ai dit de fermer les portes à clé ? Ce n’est pas prudent… N’importe qui pourrait rentrer. 

C’était la première fois que Nevra voyait cette personne. Comment son esprit pouvait-il projeter quelqu’un qu’il n’avait jamais vu auparavant ? Ce n’était pas possible… Et à en croire la réaction de son alter ego, la présence de cet intrus n’était pas normale. Lord Dragoman semblait tendu et observait leur visiteur avec appréhension. 

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— C’est elle qui l’a laissé entrer, répliqua son grand-père en désignant Shion du menton. Il n’a rien à faire ici. 

— Comment ça ? demanda Nevra en se tournant vers l’assassin. 

— Ce n’est rien, le rassura Shion sans grande conviction. C’est une projection de mon propre esprit. Je m’en occupe. 

— Qui est-ce ?

— Personne. Tu devrais remonter à la surface avant que cet endroit ne s’effondre. 

— Comment ça “personne” ? s’offusqua l’intrus. Tu ne veux pas lui dire ? Tu as honte de moi ?

— Tu ne devrais pas être là, répliqua Shion en ignorant ses commentaires. Comment t’es rentré ?

— Je me suis échappé de ma cellule… Ta Tour est bien gardée et tes cachots sont redoutables mais j’ai réussi à hijacker le passage entre ton esprit et celui-ci. La sécurité par ici… c’est du gruyère. 

— Retourne d’où tu viens. Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi. 

— Tu n’as jamais le temps pour moi. Tu ne viens même plus me voir, tu m’as oublié et je me sens seul.

— Je viendrai te voir plus tard. Promis.

— Je ne te crois plus. Tu ne tiens jamais tes promesses. 

— Peut-être que je tiendrais les miennes si tu tenais les tiennes. 

— Ah… c’est parce que j’ai essayé de t’enfermer avec moi la dernière fois ? Tu m’en veux toujours ?

— Je ne te fais pas confiance. 

— Nous n’avons pas le temps, les interrompit Lord Dragoman. Les points d’ancrages vont bientôt céder. Les trois corps vont fusionner et cet endroit va être détruit puis reconstruit. Vous devez remonter à la surface avant qu’il ne soit trop tard et que vos esprits restent prisonniers des limbes. 

— Qu’est-ce qui va se passer si on arrive pas à sortir d’ici à temps ? demanda Nevra. 

— Tu sombreras dans le coma, répondit Shion en jetant un coup nerveux en direction de sa projection. 

— Et toi ?

— Je devrais pouvoir retourner dans mon corps sans trop de problème. 

— Faux ! s’exclama le garçon aux cheveux verts en levant un doigt en signe d’objection. J’ai bloqué le passage entre l’esprit du vampire et la Tour. Tu es coincée ici avec moi, sœurette. 

— Qu’est-ce que ça t’apporte de me retenir prisonnière ici ? Ce n’est pas mon esprit. Nous n’aurons aucune forme de conscience une fois que le processus de polarisation sera achevé.

— Sauf si je prends la place du propriétaire de ce corps. Son conscient et son subconscient sont rassemblés dans la même pièce. C’est presque trop facile. 

— Il est pas sérieux ? lâcha Nevra en dévisageant l’intrus avec incrédulité. Hé, c’est pas censé être ta projection ? Pourquoi est-ce que ton inconscient veut me tuer ? 

— Ce n’est pas une simple projection, avoua Shion en s’avançant vers le garçon. C’est… compliqué. Laisse-moi gérer. Je protégerai ton subconscient. Toi, sors d’ici et trouve la sortie. 

— Parce que tu crois qu’il va me laisser passer ? répliqua le vampire en jetant un regard en direction de l’intrus qui avait fait apparaître deux poignards. Il a plutôt l’air de vouloir me faire la peau. 

— Ignore-le. Il bluffe. 

— T’es sûre ?

— Tais-toi et fais ce que je te dis ! 

— Ok ! Si tu le prends sur ce ton-là… 

Shion s’était placée entre Nevra et ce garçon qui semblait être une projection de son frère. Le vampire ne savait pas trop ce qui se déroulait dans l’esprit de son maître mais les premières secousses avaient commencé à ébranler les murs de son esprit et il n’avait pas beaucoup de temps pour retrouver son état conscient. Il piqua un sprint en direction de la porte pendant que Shion en était venue aux mains pour maîtriser son frère. Il la referma derrière lui en poussant un soupir de soulagement. Il s’en voulait de laisser son maître seul avec ce fou furieux qui lui filait la chair de poule. Il y avait quelque chose de vraiment malsain qui se dégageait de ce garçon et Nevra ne pouvait pas croire qu’il s’agisse d’une manifestation de la conscience de Shion. C’était une toute autre conscience, complètement différente, instable et dangereuse. Il y serait bien retourné mais il craignait encore plus de s’attirer les foudres de l’assassin s’il lui désobéissait. 

À l’extérieur, tout n’était que ténèbres à part un grand escalier flanqué de torches qui remontait tout droit vers la couche supérieure de sa conscience. Le vampire entama son ascension, sa progression ponctuée de portes qui lui bloquaient le passage et qu’il devait forcer plus ou moins pour les ouvrir. Les secousses s’intensifisaient un peu plus à chaque porte qu’il ouvrait et il remarqua que les marches derrière lui étaient en train de s’écrouler et que les torches s’éteignaient les unes après les autres en ne laissant plus rien que le néant à ses pieds. Il pressa le pas et se battit un moment avec la dernière porte qui finit par céder alors que la dernière marche se dérobait sous lui. Il sauta sur la marche suivante et courut de toutes ses forces, les yeux rivés sur la lumière qui brillait au sommet de cet escalier infernal. Il plongea dans le portail de lumière in extremis. Ébloui par sa blancheur immaculée, il ferma les yeux pour les rouvrir sur le plafond du dojo. Il se redressa en poussant un grognement de douleur. La barrière s’était dissipée, il avait retrouvé ses pouvoirs et ses blessures étaient déjà en train de se refermer, mais ses vêtements gorgés de sang lui collaient à la peau et l’odeur ferrugineuse lui donnait le tournis. Il se tourna vers Shion qui s’était écroulée sur le côté et gisait inconsciente. Il la secoua fermement mais elle ne réagissait pas. 


***


— Ça suffit maintenant Khaleb ! gronda Shion qui en avait plus qu’assez des facéties de son frère. Tu ne gagneras rien à prendre le contrôle de son corps. 

— Tu dis ça parce que tu en as besoin pour tes plans. C’est pas mon problème.

— Tu n’es pas assez fort pour ça. Ta conscience ne pourra pas s’ancrer à la place de son subconscient. Si tu l’élimines, tu le plongeras dans le coma, c’est tout. 

— C’est mieux que rien. Au moins comme ça tu arrêteras de t’occuper de lui et tu t’occuperas peut-être un peu plus de moi.

— Tu n’es même pas le vrai Khaleb. Tu n’es qu’une copie de son âme qu’il a insufflé en moi quand il a lancé son arcane. Pourquoi est-ce que je m’occuperais de toi ?

— Dans ce cas tu n’as qu’à me tuer et tu seras libérée de mon influence. Pourquoi tu ne le fais pas ? 

— Je ne sais pas comment l’arcane réagira si je fais ça…

— Tu te voiles la face. Ça fait longtemps que l’arcane n’a plus vraiment d’emprise sur toi et que je ne peux plus contrôler tes sentiments, mais tu essayes de te persuader du contraire parce que tu as besoin de moi. Tu ne veux pas accepter mon amour mais tu ne veux pas le perdre non plus. C’est pour ça que tu préfères me garder à tes côtés, même si ça veut dire m’enfermer dans le sous-sol de ton palais mental. 

— Tu me demandes sérieusement de te tuer ?

— Si on retourne dans la Tour, tu vas encore m’enfermer et les cellules sombres et froides c’est pas trop mon kiffe alors si c’est pour être enterré six pieds sous terre, autant me tuer tout de suite. 

— Même si je voulais te tuer je ne saurais pas comment m’y prendre. Je ne sais même pas si c’est possible. Arrête tes bêtises et rouvre le passage vers la Tour. Tu ne vois pas que tout est en train de s’écrouler ?

— Si je le vois, c’est même sacrément bruyant. Je ne t’entends pas très bien… Oh ! Attention, ça va couper ! 

Au même moment, une poutre s’écroula entre les jumeaux en soulevant un nuage de poussière. Shion perdit son frère de vue l’espace d’un instant et lorsqu’elle se retourna, elle nota que le subconscient de Nevra avait lui aussi disparu. Du coin de l’oeil, elle accrocha un mouvement sur sa droite et s’interposa entre Khaleb et la projection de Lord Dragoman. Luttant de toutes ses forces contre l’obsession meurtrière de son frère, elle parvint à intercepter son coup et à dévier son poignard qu’elle retourna contre lui. Elle ne voulait pas en arriver là mais dans un moment de colère impulsive, elle enfonça la lame dans son cœur. Elle recula, horrifiée par son geste, mais son frère souriait, le poignard planté en pleine poitrine. Shion aurait dû se douter que cela ne suffirait pas à le tuer mais le choc avait ébranlé sa concentration un bref instant et la voix de Selkis lui parvint lointainement. Le passage avait été rouvert grâce à la déesse qui la guidait, Shion fouilla parmi les décombres jusqu’à trouver une sorte de trappe qui menait à la Tour. 

— Bouge-toi ! lança-t-elle à son frère. 

— J’ai pas envie de retourner là-bas. 

— Si tu restes ici ton âme va être désintégrée. 

— M’en fiche. Tu l’as dit, je ne suis qu’une copie et si je disparais, tu auras enfin la paix. 

— Ne dis pas de bêtise. Je te donnerai accès aux niveaux supérieurs de la Tour si tu promets de te tenir à carreau. 

 — Tu es trop naïve, sœurette. Tu sais bien que je ne tiens jamais mes promesses. 

— Shion ! appela Selkis, sa voix résonnant dans le vide qui envahissait le subconscient de Nevra. On n’a pas le temps ! Laisse cet idiot et ramène-toi ! 

— Attends ! On arrive. Khaleb, s’il te plaît... sois raisonnable. 

— Shion ne m’oblige pas à descendre pour te sortir de là par la force ! avertit Selkis d’une voix menaçante. 

— Deux secondes, Selkis ! 

— C’est bon t’as gagné, je vais venir avec toi, soupira son frère en retirant la lame fichée dans son coeur d’un coup sec. Qu’est-ce que tu peux être têtue toi aussi. 

D’un coup de pied désinvolte, il fit sauter le loquet de la trappe et basculer le panneau de bois pour libérer le passage qui donnait directement sur la plus haute pièce de la Tour. 

— Toi d’abord, fit-il en invitant sa soeur à passer devant.

— Non, vas-y. Je te suis. 

— Si tu insistes…

Khaleb fit un pas en avant mais alors qu’il avait un pied dans le vide et semblait près à franchir le portail, il se ravisa et fit volte-face en pivotant sur lui-même. 

— Qu’est-ce que tu fabriques encore ? lança Shion qui trouvait le comportement de son frère de plus en plus suspicieux. 

— J’ai changé d’avis.

Avant que Shion ne puisse réagir, il la saisit fermement par les épaules et la poussa brutalement vers le trou béant de la trappe. Shion tenta de lui résister mais il acheva sa traîtrise par un croche-pied qui lui fit perdre l’équilibre et la précipita la tête la première à travers le portail. Elle tomba lourdement au milieu de la chambre de Selkis. En levant les yeux vers le plafond, elle aperçut brièvement le visage de Khaleb avant qu’il ne referme la trappe. 

— Mais quel idiot ! pesta Shion en bondissant sur ses pieds. Selkis, fais moi la courte échelle !

— Pour quoi faire ?

— J’y retourne. Je vais chercher Khaleb.

— Pas question ! C’est trop tard ! Il a décidé de rester là-bas, c’est son problème. Bon débarras ! 

— Et s’il essaye d’éliminer le subconscient de Nevra ?

— Le vampire a déjà repris connaissance. Le processus de polarisation est terminé et le passage est en train de se fermer. Ce n’est qu’une question de secondes avant que son palais soit désintégré et reconstruit. 

— Mais…

— Mais rien du tout ! Ce n’est pas ton frère, ce n’est qu’une copie de son âme. Tu n’as pas besoin de lui. Il nous causait que des ennuis de toute façon. Crois-moi, quand tu retrouveras ton frère, il te semblera presque angélique à côté de cette teigne. 

Shion n’était pas convaincue par les paroles de la déesse. Ce n’était pas vraiment son jumeau mais ça l’était un peu quand même. Comment pouvait-il le laisser disparaître ainsi ? Qu’est-ce qui lui était passé par la tête ? 

— Je ne comprends pas… murmura-t-elle en fixant la trappe qui était en train de disparaître dans le plafond. Ce n’est pas sa façon de faire… 

— Il savait que tu serais bientôt réunie avec ton frère et qu’il ne te serait plus d’aucune utilité une fois que tu aurais retrouvé sa version originale, c’est tout. 

— Tu crois ? On ne pourra être réuni que lorsque j’aurai éliminé Amon et rien ne garantit que j’y arriverai. 

— Si tu ne fais pas confiance aux autres, fais-toi au moins confiance. Depuis quand es-tu aussi défaitiste ? 

— Depuis que rien ne se passe comme prévu… 

— Si tout se passait comme prévu, ça se saurait et t’es la championne de l’improvisation. Tu t’en sortiras. 

— Mouais… 

— Arrête de bouder et réveille-toi avant que Nevra te déboîte une épaule à force de te secouer comme un prunier. 


***


Shion revint enfin à elle et le vampire poussa un soupir de soulagement dès qu’il la vit ouvrir les yeux.

— Tu m’as fait peur ! J’ai cru que tu y étais restée. 

— Je vais bien. 

— C’était quoi ce délire ? Il sortait d’où ce psychopathe ?

— Où est Hélios ?

— Tu vas juste ignorer ma question ?

— Tu vas ignorer la mienne ?

— Je ne sais pas où est Hélios. 

— Il reste un peu de temps avant la dissipation de la barrière spatio-temporelle. Tu devrais en profiter pour te laver et te changer. Tu empestes l’hémoglobine, c’est horrible. 

Nevra sentait que son maître n’était pas d’humeur à discuter et qu’insister ne ferait que l’agacer encore plus. Il profita de la petite demi-heure qui lui restait pour se délasser dans un bon bain chaud. Il terminait de se sécher les cheveux lorsqu’il retourna dans la salle d’armes. Le roi aveugle était également là. 

— Je m’attendais à un contrecoup plus violent, lança-t-il à l’attention de ses deux compagnons. Mais en fait ça, je suis plutôt en forme. Un peu fatigué mais sans plus. 

— C’est parce que tu as été bien entraîné et que tu n’as pas encore encaissé les effets de la distorsion temporelle, répliqua Shion, indifférente à la bonne humeur du vampire. 

— Qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi t’as installé mon futon en plein milieu du dojo ?

— J’anticipe. 

— T’anticipes quoi ?

— Ton évanouissement. J’ai pas envie de te traîner jusque dans la chambre. 

— Je ne vais pas m’évan… 

Le cœur du vampire rata un battement. Le souffle court, il n’arrivait plus à respirer. Ses muscles étaient tétanisés, ses oreilles bourdonnaient et il avait l’impression que ses yeux allaient exploser. Pris de vertiges violents, il luttait contre la vague de fatigue qui s’était abattue sur lui mais son corps était rompu. Ses jambes se dérobèrent sous son poids, incapables de le maintenir debout. Il bascula en avant et s’étala de tout son long sur le parquet ciré. Il avait perdu conscience avant de toucher le sol.  

— Tu aurais pu le rattraper, dit Hélios sur le ton du reproche.

— J’ai pas eu le temps. 

L’assassin tira le futon pour couvrir le corps inanimé du vampire comme s’il s’agissait d’un vulgaire cadavre. 

— Shion, ne me dis pas que… ?

— Faites comme si vous ne saviez rien. Il est très bien comme ça. 

— Je le plains sincèrement d’avoir un maître comme toi, soupira le roi en secouant la tête. 

— Il y a bien pire que moi. 

— Mais il y a bien mieux aussi.

— Le mieux est l’ennemi du bien. Je fais le minimum, c’est suffisant. D’ailleurs, en parlant de ça, je vais assister aux funérailles de Sakumo aujourd’hui. Je vous confie Nevra. 

— Tu crois que ton frère y sera ?

— Je ne sais pas. Je verrai bien. 

Laisser un commentaire ?