Roran tapa rageusement dans un caillou traitreusement placé au milieu du chemin qui montait aux tentes des magiciens. Il ignora la douleur qui irradiait maintenant de son gros orteil droit, et pénétra dans la tente de Noven.
Évidement, il n'y était pas. Comme il n'était pas à la tente d'Eragon, ni au quartier général, ni à l'armurerie, ni au champ d'entrainement, ni à la rivière, ni aux cuisines. Roran en venait. A voir le soleil qui redescendait vers l'horizon, cela faisait maintenant plus de deux heures qu'il le cherchait, en vain. Roran poussa un cri de désespoir. Mais où est-il passé ?
La voix de son cousin résonna dans sa tête :
"Il est pas très loin de ma tente. Saphira lui donne des cours de magie.
- Saphira ? Des cours de magie ? Je crois que j'ai raté une étape, là.
- En fait, Noven fonctionne très bizarrement en ce qui concerne la magie.
- Pas que la magie, si tu veux mon avis. L'air qu'il aborde lorsqu'il se bat contre un ennemi fait peur à voir, crois-moi. Et je ne comprend pas comment quelqu'un de son poids peut manger autant. Il dévore deux fois plus que Horst dans ses bons jours !
- Enfin bref, elle a remarqué que sa manière de lancer des sorts se rapprochait étrangement de la manière dont elle-même procédait.
- Je croyais que les dragons ne pouvaient pas lancer de sorts ?
- Ils peuvent, mais ce n'est pas aussi contrôlé que les magiciens humains ou elfes. Ils utilisent leur magie pour cracher des flammes, par exemple. Saphira l'a aussi utilisée pour réparer Isidar Mithrim, l'étoile de saphir.
- Ah oui, tu m'en avais parlé. Le gros caillou qui plaisait tant aux nains, et qu'Arya avait malencontreusement détruit pendant la bataille pour Farthen Dur."
Roran put sentir la réaction outrée de son cousin à travers la communication mentale.
"Un GROS CAILLOU ? Isidar Mithrim ? Roran, c'est une véritable œuvre d'art ! Si tu l'avais vue, tu ne parlerai pas d'elle comme ça !
- Bah, tu sais, je ne suis qu'un pauvre paysan rustre et illettré. Donc bon, moi et l'art...
- Il faudra vraiment que je t'apprenne à lire et à écrire. Dès que nous aurons du temps devant nous.
- Pas avant la fin de la guerre, je pense. Nasuada m'a ordonné de mener une véritable vendetta contre l'Empire, et de harceler le plus possible leurs positions les plus fragiles. Pour la gloire des Vardens, c'est ça, ouais !
- Tu l'aimes de moins en moins, à ce que je vois.
- Je ne sais pas si tu as remarqué, mais elle essaye de plus en plus de me faire tuer au combat, hein. Et si, jusque là, les missions pouvaient encore passer pour faisables, maintenant, c'est directement à l'abattoir qu'elle nous envoie !
- N'oublie pas que je ne suis pas très loin. Et puis, je sais que Noven va assurer la protection du groupe. Crois-moi, si la situation dégénère, tu es du bon coté de sa hache.
- Et lui, du bon coté de mon marteau.
- Je suis vraiment entouré de guerriers bourrins et sanguinaires. Entre lui, toi et Saphira, je passe pour la fine fleur de la subtilité.
- Tu oublie Arya. Ah, mais non, qu'est-ce que je dis, toi, oublier Arya ! Quel sot que je fais !"
Roran perdit brusquement le contact mental avec son cousin. Un sourire se forma sur son visage, le premier depuis un bon bout de temps. Dragonnier ou pas, Eragon restait son cousin, presque son frère, et il se réservait le droit exclusif de le charrier sur ses déboires amoureux !
Son attitude disait tout le contraire. Son poitrail s'était fièrement redressé, son port de tête avait encore gagné en assurance. Insensible à la flatterie, elle ?
"Je vois ça. Tiens, regarde qui arrive. Roran.
- Il n'a pas trop l'air content de te voir."
En effet, le jeune capitaine traversait la zone boueuse, en direction des deux acolytes. Il salua poliment Saphira, et apostropha son nouveau subordonné.
"Mais où étais-tu passé ? Je t'ai cherché pendant plusieurs heures ! Tu ne peux pas faire comme tout le monde, et rester dans ta tente à te tourner les pouces, ou squatter les cuisines ?
- Ça doit être très important, pour que le Grand Puissant-Marteau daigne me courir après.
- Ne commence pas à me parler comme si j'étais ton égal. Je viens de recevoir mes ordres de mission : je suis envoyé, aux ordres d'une escouade de cent-vingt-cinq soldats, harceler l'ennemi. Et devine qui a été désigné pour nous servir de magicien de combat.
- Mmh, non, je ne vois pas. Vraiment pas.
- Toi, andouille. Tu vas faire ton baptême du feu dans le cadre d'une vrai opération militaire, avec stratégie et tutti quanti. Et je dois te prévenir : Nasuada ne m'aime pas. Elle est persuadée que je veux prendre sa place.
- Ça, c'est pas bon. Je vois déjà venir les missions-suicides et les épitaphes glorieux du type 'Tombé courageusement au combat'.
- Ne vous emballez pas, jeunes hommes. Roran, peut-être t'envoie-t-elle au front uniquement parce que tu es très compétent.
- Peut-être. Mais je vous serez reconnaissant, à toi et à Eragon, de rester à l'écoute de nos appels de détresse. Noven, tu peux les contacter sur une distance de plusieurs lieues ?
- Humpf, bien sur, s'enorgueillit le jeune magicien en gonflant le buste.
- Alors on a peut-être une chance de s'en sortir vivant, au final. Peut-être.
- Ne part pas battu, ou tu vas effectivement y rester. Pense à tout ce que tu as fait jusque là, ce ne sont pas quelques missions difficiles qui vont t'abattre !
- Il est bien plus simple de mener une groupe de paysans affamés au Surda que de guider quelques Vardens au combat, crois-moi, Saphira. Beaucoup, beaucoup plus simple."
- Elle s'appelle Angela. Fait attention, ses prédictions ont la fâcheuse tendance à se réaliser.
- Ah, ça ! Aucune chance !"