Humiliations par

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Préquelle / Drame / Suspense

1 Chapitre 1

Catégorie: M
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Chapitre 1

Se fondre, se couler dans la masse, s'oublier, être discret. Se taire. Avancer. Croire. Espérer être assez effacé pour passer une seule journée en paix. Vingt-quatre heures de calme...

Il longeait les murs, évitait les regards, filait comme une ombre triste dans les couloirs, priant intérieurement pour une trêve. Seul dans sa tête et seul dans cette immonde université, il tentait en vain de se protéger des autres, ces êtres sordides qui le méprisaient depuis toujours. Il était soit transparent, soit l'objet de toutes les moqueries... Il préférait par conséquent, être le plus inexistant possible.

Un bras robuste lui barra soudainement la route, faisant trébucher ses sombres pensées.

-Salut Spenci... Tu m'as l'air bien pressé...

Le jeune homme, le regard fuyant, encore plus pâle que d'habitude eut dés cette phrase les larmes aux yeux. C'était la fin de la tranquillité.

-Tu ne sais pas répondre ? Il y a quoi dans ta grosse tête, du vide, de l'eau ou de la merde ?

Reid suivit ce bras musclé jusqu'à un torse gonflé par les entrainements de foot. Il n'osa pas lever ses yeux perdus vers ce visage carré, couronné de cheveux courts, bruns et dressés par le gel. La coupe du moment, sans doute.

La question lui semblait abordable pour un élève du CP... Mais il ne se voyait pas commencer à énumérer le tronc cérébral, le cerveau, le cervelet, le liquide céphalo-rachidien,... Il opta donc pour la meilleure technique de défense qu'il connaisse : l'ignorance.

-Je... je... sais pas...

Le jeune homme sportif aux yeux remplis d'autosatisfaction l'attrapa par le cou et le plaqua au mur.

-Oh... Spenci ne sait pas ?... C'est rare ça que t'aies pas une bouse à lâcher...

Des voix railleuses s'élevèrent derrière la brute. Les larmes de Spencer se mirent à couler paresseusement sur ses joues rouges de honte. Il était effrayé par tous ses regards amusés et moqueurs qui lui jetaient des dizaines de pierres en pleine face.

Il sentit doucement ses pieds quitter le sol et la main se refermer plus fort sur sa pomme d'Adam. Il avait l'impression d'être une vulgaire poupée, légère comme une plume, avec laquelle on s'amusait jusqu'à ce qu'elle se casse. Il ne lutta pas, trop habitué à ces tourments et serra contre lui ses bouquins, ses seuls compagnons dans la douleur.

Le type les lui arracha alors brutalement des mains et les jeta plus loin. Reid baissa les yeux et ne réagit pas... Ayant trop peur d'être l'instigateur d'une provocation qu'il paierait encore plus cher ensuite.

-Les gars, ses livres ne lui servent à rien, puisqu'il n'a pas l'air de les capter... Qui veut lui faire des dessins dedans pour qu'il puisse y comprendre quelque chose ?

Des mouches sur de la merde. C'était l'image la plus représentative à ses yeux. Un essaim de jeunes adultes coururent droit sur les bouquins, marqueurs en main sous les gémissements plaintifs de Spencer, à moitié étouffé sous la poigne de son bourreau.

Il était secoué de sanglots silencieux et terribles. Il tenta un peu et en vain de se dégager en les voyant souiller son matériel, sous les rires oppressants des élèves. Il vit même un de ces salauds prendre l'un de ses manuels avec lui dans les toilettes, pour lui faire subir d'autres outrages en privé. Une boule de tristesse roulait dans sa maigre poitrine : il avait déjà eu énormément de mal pour acheter tous ses livres... Depuis la fuite de son père, cet atroce abandon qu'il était résolu d'oublier, sa mère et lui se serraient la ceinture pour les frais... Voir tout ce matériel gâché était plus dur à supporter que cette main qui le plaquait au mur, qui le soulevait grotesquement du sol, devant l'ensemble des élèves de cette université.

Il ferma les yeux, et se mit à réciter des définitions qu'il connaissait par cœur pour se calmer, pour ne pas sentir la honte s'accrocher à chaque parcelle de sa peau.

Soudain, des pas rapides et imposants s'approchèrent, le brouhaha moqueur se transforma vite en chuchotement craintif. Une jeune fille blonde, sans aucun doute, la plus belle de l'université, attrapa le bras violent qui maintenait Spencer au mur.

-Rudy... Lâche-le ! Le préfet s'amène...

Elle lança un petit regard désolé vers la victime qui sentit une étrange vague de chaleur l'envahir et la main le lâcha aussi brutalement qu'elle l'avait attrapé. Il glissa sur le sol, sonné, tandis que l'attroupement se dissipait déjà autour de lui. Un homme petit, trapu et d'un certain embonpoint déboula dans le couloir où tout le monde circulait à nouveau de manière fluide.

Il remarqua un jeune homme à terre, rouge comme une pivoine, les yeux barbouillés de larmes. Il paressait plus jeune et plus chétif que la majorité des élèves de cette université. Grand, mince, pâle, ses cheveux châtains bouclaient doucement autour d'un visage angélique et continuellement triste. Ses longs membres dépassaient grotesquement de ses vêtements trop petits, démodés et fatigués. Ce garçon était visiblement ici grâce à une bourse d'étude...

-Monsieur Reid... Un souci ?

L'homme espérait avoir une fois de plus une réponse négative afin de pouvoir encore fermer les yeux... Evidemment, il savait que cet élève était victime de brimades... mais son silence l'aidait à ne pas trop y penser. Ni à accuser des élèves dont les parents finançaient une nouvelle aile de l'université. L'adolescent –car parler d'homme serait incongru devant cette frêle personne- secoua doucement la tête.

-Non... Aucun.

L'homme prit un ton sec.

-Bien, levez-vous et circulez, alors.

En tremblant, Spencer se releva en acquiesçant.

-Oui Monsieur... Je suis désolé...

L'homme, pressé était déjà parti. Fuyant ses responsabilités.

Le garçon se dirigea lentement vers ses livres prestement abandonnés par ses bourreaux. Il les ramassa en silence, sur ses gardes, craignant de voir rappliquer la terrible bande pour finir le boulot, pour lui faire pire.

Il feuilleta furtivement son matériel souillé... Des dessins scabreux figuraient à toutes les pages. Un hoquet de honte devant tant d'images à caractère sexuel lui souleva la poitrine. Il était atrocement gêné et mal à l'aise. Malgré tout, les lettres, les phrases et les paragraphes restaient lisibles sous toutes ces couches abjectes. Il se releva et referma ses si précieux livres avant d'entrer dans les toilettes pour rechercher le dernier.

Il se sentait très mal après cette confrontation... mais assez troublé par le regard d'Alexa Lisben... Oui, cette magnifique fille l'avait regardé... Mais pas comme les autres, non, elle était désolée.

Une autre bouffée de chaleur envahit son corps. Il lança un regard circulaire à la pièce carrelée et trouva son livre imprégné d'urine dans une vespasienne. Ses pensées mielleuses se transformèrent en désespoir devant ce spectacle affligeant. Ces salauds avaient pissé sur son livre d'histoire.

Il le ramassa avec dégoût et l'emballa de plusieurs couches de papier toilette avant de le mettre dans son sac à dos aux coutures usées.

Une journée ordinaire. Et elle n'était certainement pas terminée.


Les feuilles tombaient sur sa route, le giflant parfois légèrement. Marcher, toujours avancer. Se diriger droit devant avant que la nuit ne le rattrape. Le soir tombait déjà.

Spencer avançait vers le petit appartement qu'il partageait avec sa mère malade... Il était situé à plus de six kilomètres de l'université, mais l'abonnement au bus faisait partie des dépenses inutiles, portant préjudice aux factures d'électricité et de chauffage.

L'automne arrivait, donc, les frais augmenteraient à nouveau, comme chaque année. C'était une période où il fallait être économe pour avoir assez d'argent pour l'hiver. Ils ne recevaient malheureusement pas assez d'allocations, puisque pour l'Etat, ils vivaient toujours avec monsieur William Reid, un avocat gagnant un salaire plus que décent... Contester, demander plus ne ferait qu'éveiller les soupçons et risquait de le séparer de sa mère malade, qui était censée recevoir une aide médicale constante. A seize ans, et depuis six ans, il était le seul à s'occuper d'elle. Triste rôle, lourdes responsabilités pour un adolescent, aussi surdoué soit-il.

Son regard myope parcourut l'horizon gris d'immeubles –il ne portait pas ses lunettes à l'université, car on risquait de les lui casser... et les verres coûtaient vraiment chers- et il calcula avec une précision chirurgicale le temps qu'il lui faudrait encore pour atteindre l'appartement.

Oui, il était intelligent. Trop. Il était seul à cause de ça. Il était détesté à cause de cette tare. Il n'arrivait pas à entrer en relation avec les autres à cause de cette maladie atroce. Et il était trop intelligent pour ne pas le voir ou le sentir. Il soupira un peu, tentant de faire le vide dans sa tête, tentant de trouver un moyen de devenir stupide, comme les autres. Un moyen d'aimer le sport... Un moyen d'être à la mode, d'être un élève normal.

Mais il ne l'était pas.

Il arriva enfin devant le vieil immeuble sale que lui et sa mère louaient. Ils avaient dû déménager pour pouvoir avoir sa mère avec lui, près de l'université. Il ne pouvait pas la laisser seule à Vegas. Et puis, ils n'avaient pas l'argent pour payer deux logements.

Il monta les escaliers grinçants, en vieux bois dont le vernis s'était arraché sous les milliers de pas qui l'avaient parcouru. Il monta quatre étages –l'immeuble était tellement vétuste qu'il n'y avait pas d'ascenseur- sentant des odeurs de fritures, d'animaux, de sueur et de poussière chatouiller ses narines. Avec peine, il imagina son père dans une grande villa, avec une agréable piscine à l'arrière... peut-être au bras d'une autre femme.

Une boule de rancœur lui pesa l'estomac. Il arriva enfin au palier et sortit sa clé pour ouvrir la porte qui ne semblait que tenir par miracle. Il l'ouvrit et pénétra dans l'entrée sombre.

L'intérieur était tout de même potable, la moquette était certes usée, mais les murs et le plafond étaient sains. Il posa sa veste trop petite sur le porte-manteau et se dirigea doucement vers le salon où sa mère, les yeux perçants, écrivaient des tonnes de paperasses inutiles, pour ses cours imaginaires du lendemain. Elle avait été une prof excellente, durant sa vie avec William. Elle contrôlait bien et facilement ses crises, suivait à la lettre son traitement, aimait son mari et son fils plus que tout.

Aujourd'hui, il ne restait que son fils... et elle ne l'aimait que lorsqu'elle était assez lucide pour le reconnaître. Depuis le départ de l'homme de sa vie, elle s'était laissé aller. Elle était fanée, déjà presque morte, penchée du haut de cette chaise, flétrie, pourrissant sur des illusions qui la maintenaient en vie.

Spencer la regarda tendrement, posa son sac au sol et s'approcha de la table sur laquelle elle travaillait avec une attention absurde. Il l'embrassa doucement sur le front. C'était bien la seule femme qui acceptait ce genre de choses de sa part.

Un soupir exaspéré répondit à ce geste affectueux.

-Spencer, je travaille... Je dois remettre un résumé de Tristan et Iseut à mes élèves...

Il se retira doucement, tout en sachant qu'elle avait quand même apprécié ce geste, il le voyait au petit sourire naissant sur le bord de ses lèvres sèches. Trop sèches d'ailleurs.

-Tu as bien bu aujourd'hui, maman ?

Il fallait s'assurer de tout pour elle. Qu'elle se lève bien, qu'elle s'active un peu, qu'elle s'alimente...

Aucune réponse. Le silence et la solitude le suivaient vraiment partout. Il tendit une main vers la joue légèrement plissée de sa mère.

Mais il était en sécurité ici. Il avait le contrôle et rien ne pouvait lui arriver.

A suivre...

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