Humiliations par

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Préquelle / Drame / Suspense

3 Chapitre 3

Catégorie: M
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Chapitre 3

Une brise glaciale courrait dans l'air et s'engouffrait sous son pull trop large, un vieux tricot aux mailles tirées par l'usure qui cachait de son épaisseur son corps qu'il prenait désormais comme une bavure du destin. Il frissonna légèrement et serra contre lui son bouquin d'Histoire aux relents âcres tout en continuant de marcher rapidement, ombre fuyante entre les élèves, pour se rendre à l'auditorium principal.

Mal à l'aise, il lançait des regards furtifs et emplis de crainte aux personnes qu'ils croisaient, ayant tantôt l'impression de voir une moquerie fugace sur leurs traits, tantôt un profond mépris. Il tremblait à l'idée de tomber sur les types du sport, sur ces brutes qui l'avaient déshabillé, touché, détaillé.

Une vague de dégoût le submergea à nouveau à ce souvenir et il tira sur les manches trop courtes de son pull pour couvrir les derniers centimètres de peau qui le laissaient à la vue de tous. Il ne se supportait plus.

Il arriva enfin devant le grand bâtiment et poussa les portes lourdes comme deux pierres tombales. Il se glissa à l'intérieur et rasa les murs en accélérant sans cesse le pas. Il avait une fois de plus cours avec Rudy et sa meute assoiffée d'humiliations en tout genre... Les couloirs étaient propices aux rencontres, avant et après les cours. Il n'y avait pas assez d'espace pour pouvoir courir, s'enfuir, et trop de monde pour le rattraper et le jeter dans la cage aux fauves. Tous ces jeunes adultes étaient avides de voir ce genre de choses, comme des romains devant les jeux du cirque... tandis que lui, il était le gladiateur sans armes et défroqué, qui se faisait déchiqueter par les lions.

Il arriva sans heurts –chose rare- dans l'auditorium et prit place dans le fond pour être sûr de pouvoir s'éclipser rapidement et se rendre avant ses bourreaux au cours suivant.

Assis sur son siège confortable aux motifs pâles, il joua nerveusement avec ses doigts, faisant craquer les jointures, en attendant le professeur dans cette pièce où résonnait un brouhaha indistinct de paroles. Lui-même parlait rarement. En fait, personne ne prenait la peine de lui parler. Même les autres élèves qui semblaient faire partie de sa classe sociale à l'université –les ratés- refusaient de lui adresser un mot et le snobaient.

Le silence rompit ses pensées et il leva distraitement les yeux vers l'homme grassouillet qui venait de faire son entrée dans l'immense salle. C'était un homme cynique, dur et qu'il ne fallait jamais contredire. Même quand il faisait d'énormes erreurs chronologiques. Spencer en avait déjà payé les frais.

Il se tassa un peu sur son siège pendant que le professeur scrutait l'auditorium plein. Satisfait, l'homme commença enfin son ennuyeuse matière. Le garçon, quant à lui, suivait le cours, avec circonspection dans son livre jauni : les dessins obscènes captaient à tout instant son regard. Il avait du mal à se décrocher de ces images grossièrement esquissées. Il se sentait profondément mal par rapport à cela, par rapport à tout ce qui concernait de près ou de loin la sexualité.

Une voix différente résonna soudain dans l'auditorium et le fit sortir de ses pensées indécentes, axées sur les croquis de son livre. En la reconnaissant et en voyant ce fort gaillard se lever, il eut tout de suite un mauvais pressentiment.

-Monsieur Jadoul ? Puis-je passer un mot à l'ensemble des élèves, s'il vous plaît ?

Spencer lança un regard à sa montre et remarqua que le cours allait finir d'une minute à l'autre. Il se mit à trembler et vit le professeur acquiescer de son lointain pupitre.

-Merci ! Bien... J'organise avec quelques amis une récolte de fonds pour acheter des vêtements à sa taille à notre cher Spenci. Car comme vous le savez tous, il pique les vieilles affaires de sa mère et, l'hiver pointant le bout de son nez, il aurait bien besoin d'avoir quelques fringues en plus...

Une centaine de rires le gifla après ce coup de poing douloureux. Une bouffée de honte et de tristesse remonta brutalement en lui tandis que des dizaines de regards sardoniques convergeaient vers lui. Les sourires railleurs semblaient le mordre de partout. Il sentit de nouveau des larmes lui monter aux yeux et il faillit se lever et s'enfuir en vitesse de cette énorme salle qui tremblait sous les rires braillards des élèves.

-Donc, si vous voulez lui offrir ça... Ou le coiffeur, vous pouvez venir nous trouver.

Rudy brandit alors fièrement une petite caisse métallique avec une inscription gravée : « Pour Le Miséreux ». Même le professeur ricanait légèrement, heureux de voir cet élève qui avait osé le ridiculiser devant son auditoire en lui prouvant une erreur qu'il avait commise, objet de toutes les moqueries.

Reid se sentait transpercé de toutes parts et plus il avait l'air affolé, plus les élèves s'esclaffaient. Tout à coup, une jeune femme blonde à côté de son persécuteur se leva brusquement et une gifle sonore retentit dans la pièce, coupant court aux rires et laissant place à un silence inquiet.

Alexa Lisben venait de frapper son petit-ami dans une salle comble.

Elle ramassa furieusement ses affaires, tandis que des murmures vibrants faisaient échos à l'événement de cette fin de semaine. La tête haute, la démarche chaloupée mais ferme, elle sortit sous les yeux ébahis et furieux de son petit-ami. La sonnerie éclata comme une sirène, les sortant d'une torpeur étrange. Spencer était abasourdi. Avait-elle fait ça pour lui ?... Non, sans doute y avait-il une raison plus crédible. Elle ne pouvait pas prendre sa défense. Pas la sienne. Il n'était absolument rien aux yeux de personne. Les élèves ne le considéraient même pas comme un être humain... Lui non plus, d'ailleurs.

Il se leva brutalement, rassembla ses affaires et sortit, déboussolé, de la salle. Plus aucun élève ne faisait attention à lui : ils étaient tous trop occupés à balancer la dernière nouvelle croustillante : le fait qu'Alexa était en dispute avec son idiot de copain.

Il fonça sans réfléchir droit devant, incapable de mettre de l'ordre dans ses pensées. Il ne pouvait pas se laisser aller aux faux espoirs. Il ne pouvait pas imaginer qu'une fille aussi belle et aussi populaire puisse avoir pitié de lui. Car à la limite, il ne pouvait s'agir que de pitié, non ? Un peu comme on a pitié d'un chien écrasé au bord d'une route sur lequel les roues des voitures passent encore et toujours.

Il joua avec les manches trop courtes de son pull, le déformant légèrement.

Elle était tout. Il n'était rien. Et c'était tout ou rien.


La journée avait passé très lentement et de manière plutôt agréable. Personne n'était venu l'ennuyer aujourd'hui, personne n'avait plus parlé de cette histoire de récolte d'argent, car un autre sujet avait pris le dessus... La gifle.

Sur le campus, la tension était palpable : tout le monde babillait sur ce fameux cours d'histoire, tout le monde exagérait les faits, la gifle qui s'était vite transformée en coup de poing, puis en coup de sac, pour finir en crise de nerf... Bref, plus les heures défilaient et plus la vérité se terrait.

Spencer était plus ou moins enchanté par cette situation qui préoccupait trop l'esprit de Rudy pour qu'il pense à cet avorton –lui, en l'occurrence- qu'il torturait pour son malin plaisir presque tous les jours.

Le garçon, le pas léger, avança calmement jusqu'au fond de la bibliothèque, pour être le plus tranquille possible. Pour finir en beauté sa journée. Il vit enfin sa table, celle qui tapissait le fond de la bibliothèque, endroit où, barricadé derrière les centaines de livres, il se sentait en sécurité.

Il posa son sac sur le sol et se retourna vers les étagères massives. Lequel choisir ?

Il prit l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert, la version originale traduite le plus fidèlement possible du Français à l'Anglais, précautionneusement, comme s'il s'agissait d'un fragile trésor. Ses bras tremblèrent sous le poids de l'énorme bouquin, mais il arriva tout de même à le porter jusqu'à sa table en chêne massif. Il s'assit sur sa chaise, ouvrit les pages de l'imposant livre et se plongea tout de suite dedans.

Les pages tournaient à une vitesse folle, au rythme de sa lecture rapide, de temps en temps saccadée par une relecture d'un paragraphe qui ne prenait qu'une petite seconde. Soudain, une voix fluette dans laquelle se glissait une pointe d'étonnement et de curiosité s'éleva juste derrière lui et le fit sursauter.

-Tu lis réellement aussi vite ?

Spencer se retourna vivement et fit face à une jolie jeune fille blonde, penchée au dessus de son épaule. Son cou dégageait un parfum printanier, ses traits étaient doux et elle avait un sourire magnifique, constellé de dents aussi blanches que des perles... Alexa Lisben. Il rougit automatiquement et bafouilla légèrement.

-Euh... Oui...

Elle prit possession de la chaise à côté de lui, promptement, et souleva avec difficulté le livre pour lire sa couverture.

-Tu lis des choses étranges...

Spencer avait tellement de mots en tête, tellement de questions, d'incompréhensions, tellement de choses à dire aux gens qui ne lui parlaient désormais plus depuis longtemps, qu'il eut un énorme blocage. Alexa leva des yeux inquiets vers lui.

-Ca ne va pas ?

Le jeune homme toussota légèrement et tenta de reprendre le fil de la réalité... Même s'il avait plutôt l'impression de s'être endormi sur son livre et de rêver. Sa tête lui tournait et son corps tremblait légèrement. De un, personne ne lui parlait. De deux, jamais une personne féminine. A part sa mère, bien sûr.

-Euh... si, si... C'est juste que c'est étrange... Enfin, c'est... euh...

Il réfléchit un instant : pour quoi un élève s'était-il adressé à lui pour la dernière fois ? Automatiquement, le visage sympathique d'un grand noir déglingué lui apparut : Harper Hillman lui avait demandé de faire un devoir à sa place il y a trois semaines.

-...C'est au sujet du devoir d'Histoire ?... Euh... Tu veux que je le fasse pour toi ?

Il la vit froncer les sourcils.

-Euh... Non, pas du tout. Je viens juste te voir pour te dire que je suis vraiment désolée pour tout à l'heure : Rudy est vraiment un pauvre con. Tu ne mérites pas tout ça, tu sais.

Les mots étaient plus violents que les coups. Il s'était tellement habitué à être seul, à ne parler à personnes, à ne recevoir que des surnoms grossiers ou des demandes déguisées d'amabilité intéressée,... qu'une parole gentille le déstabilisait plus qu'une insulte. Il pensait mal entendre.

-Euh... C'est... euh... Gentil de dire ça...

Alexa sourit encore et plongea ses yeux intensément bleus dans les siens.

-Non, c'est vrai.

Il rougit violemment et se mordit la lèvre. Il ne comprenait rien à la situation et cela l'énervait.

-Au fait, parle-moi un peu de toi. J'aimerais bien te connaître un peu.

Il se sentait de plus en plus dans un monde parallèle : s'il s'agissait d'un rêve, il était peu réaliste. N'était-il pas le pestiféré de l'Université?

-Euh... Quoi par exemple ?

La question était étrange... Et puis, il ne se voyait pas déballer son histoire, comme ça, à froid... Il n'était pas habitué à parler de lui, de sa vie, de ses envies et de ses rêves. En fait, lui, sa vie, ses envies et ses rêves étaient quasi inexistants. Il ne savait même pas ce qu'il voulait faire après ses études. C'est pourquoi il avait tenté de suivre plusieurs voies en parallèle. A la base, il voulait étudier la médecine et la psychologie dans l'espoir de trouver un moyen de guérir sa mère. Seulement, très vite, il avait eut peur de l'ampleur de ce projet. Il avait tellement craint d'échouer et de rater qu'il avait abandonné, sans même avoir essayé.

-Je ne sais pas, moi... Euh... D'où viens-tu ?

Il se mordit nerveusement la lèvre pour ne pas laisser sortir tous les détails, toutes les paroles trop longtemps restées au fond de sa gorge.

-Las Vegas. J'y suis né, j'y ai grandi. Puis je suis venu ici avec ma mère...

Alexa l'encouragea à continuer.

-Ta mère ? Elle fait quoi dans la vie?... Et ton père ?

Spencer se raidit vivement à ce mot et serra les poings. Son père. Il sentait une colère aveugle monter en lui quand il repensait à cet être qui l'avait abandonné avec une mère mentalement déficiente.

-Ma mère était prof à l'Université... Mais euh... son « état » l'a forcée à arrêter. Mon père... est mort.

En quelques sortes, c'était la vérité. Pour lui, il l'était. Et il avait moins honte de dire ça que d'avouer que même son père ne l'aimait pas. D'ailleurs, il ne voulait pas trop y penser.

-Oh... Je suis désolée pour ton père... Mais euh, sans vouloir être indiscrète... L' « état »... ?

Il avait vraiment le cœur lourd de toute cette histoire si difficile à trainer, à supporter chaque jour. Il se mordit un peu la lèvre, encore une fois, hésitant, avant d'avouer enfin la chose qu'il cachait le plus au monde.

-Ma mère est schizophrène.

Se l'entendre dire lui faisait bizarre. Oui, il l'avait pensé. Oui, il le savait. Mais jamais il ne l'avait dit à haute voix. C'était un secret honteux, un secret de famille caché loin dans sa tête, dans les collines de son esprit : montagnes sombres parsemées de rochers et de bois où rôdaient ses peurs de l'avenir, de la folie et de la nuit. Il lança un regard alarmé à son interlocutrice qui avalait la nouvelle, ayant soudainement peur d'en avoir trop dit, de faire fuir la seule personne sainte d'esprit et non-intéressée qui lui parlait.

Après un long silence gêné, Alexa reprit la parole.

-Je suis désolée, Spencer...

Elle lança un regard circulaire à la bibliothèque où régnaient l'obscurité et une odeur de renfermé.

-Parlons de trucs plus gais... Tu aimes quoi ?

Spencer ne put s'empêcher de sourire un peu, radieux et soulagé qu'elle n'ait pas eu peur de sa révélation... Il réalisait avec peine que la fille la plus populaire du campus lui parle en ce moment, mais se sentait vraiment heureux. Quelque part, il n'avait pas envie de savoir les raisons exactes d'Alexa, il avait besoin de se sentir écouté, d'avoir au moins une oreille pour l'entendre, pour le comprendre, pour qu'il se sente humain, égal aux autres.

Ils parlèrent durant une bonne heure de tout et de rien. Spencer, à certains moments, ne put cependant s'empêcher de penser à cette citation de Denis Diderot qui disait : « Un bien présent peut être dans l'avenir la source d'un grand mal... » Une mauvaise impression qui ternissait légèrement son bonheur présent, par fraction de secondes. Mais il oubliait aussitôt cette phrase pour profiter de l'instant si rare et donc, si cher...

...Tout comme il oubliait souvent la fin de la citation, à laquelle il ne croyait plus depuis longtemps et qu'il trouvait absurde par nature : « ... et un mal, la source d'un grand bien. » Non. Le mal -et parfois le bien- n'engendrent que le mal.


Une délicieuse odeur flottait dans les escaliers. Il tourna la petite clé de l'appartement dans la serrure, actionna la poignée, entra, le cœur léger, et le parfum délicat s'intensifia... Pomme, pâte, cannelle... Toutes des saveurs de son enfance. Il posa sa veste et son sac avec un sourire et alla droit dans la petite cuisine où sa mère s'affairait... Comme avant.

-Bonjour maman...

Sa mère se retourna un peu et lui sourit, tout en ouvrant le four pour sortir les petits gâteaux. Elle était lucide.

-Bonjour Spencer... J'ai fait des gâteaux pour toi et tes amis...

Il regarda rêveusement la délicieuse fournée tandis qu'une bouffée de fierté le transportait loin des affres de sa misère personnelle. Amis... ou plutôt amie. Oui, il sentait un changement arriver.

Et c'était vrai. Mais pas forcément dans le sens espéré.

A suivre...

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