La Traque par

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Side Story / Angoisse / Suspense

15 Chapitre 15

Catégorie: M
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Chapitre 15

Un vent sec s'engouffrait violemment dans l'habitacle d'une voiture banalisée qui fonçait à toute allure sous un soleil de plomb. L'homme au volant suivait des yeux un gros véhicule noir qui, depuis une cinquantaine de kilomètres, roulait à vive allure, évitant soigneusement les autoroutes et les chemins fortement fréquentés. Le conducteur n'avait visiblement pas encore remarqué sa présence, du moins, il l'espérait.

Roger serra un peu plus les poings autour de son volant, les yeux brillants d'excitation. Il sentait son cœur battre jusque dans ses ongles et son estomac n'était plus qu'une boule de nœuds inextricables.

Il jubilait littéralement.

Lorsqu'il avait vu Spencer Reid sortir par l'arrière du poste de police et se précipiter vers l'un des véhicules rangés sur le parking, son instinct de prédateur s'était réveillé. Il avait flairé la peur du jeune homme, sa panique et sa détermination.

Il allait forcément faire quelque chose de grave. Peut-être allait-il rejoindre son complice afin de tuer quelqu'un d'autre, la dernière personne en état de les faire tomber ?

Sans hésiter, Roger était alors monté dans une voiture banalisée et l'avait suivi, tout en gardant ses distances. Lorsqu'il l'avait aperçu jeter sur la route ce qui ressemblait à un GPS et à un téléphone portable, il avait senti l'adrénaline le submerger. Le sentiment que le jeune homme allait commettre une action honteuse et horrible s'était alors transformé en certitude. Dans peu de temps, il allait découvrir ce que cet homme à l'apparence fragile et inoffensive lui cachait depuis le début.

Il frémit légèrement et laissa ses doigts pianoter sur le volant, les yeux légèrement dans le vague. Il pouvait facilement imaginer tout ce qui les attendait au bout de cette route ensoleillée : nouveaux cadavres, complice, future victime…

L'inspecteur se plaisait également à se représenter la scène finale de cette histoire… Lui, surgissant de nulle part pour arrêter ceux qui terrorisaient tout l'Etat depuis des mois. En effet, il ne doutait pas un instant que les suspects soient au moins au nombre de deux : Reid, pour d'obscures raisons, était sans doute le cerveau de l'opération et son complice mettait à exécution ses plans de dégénéré.

Malgré tous ses efforts et ses premières impressions concernant le jeune homme, il ne le voyait pas maîtriser un homme aussi imposant que Rudy Clints, ni même se salir les mains… De plus, les alibis du jeune homme tendaient à prouver qu'il n'était pas le tueur, même si Roger se méfiait des informations fournies par les profileurs.

Un rictus apparut furtivement sur le visage de l'inspecteur, lorsqu'il imagina son nom, en première page des journaux, pour avoir arrêté un membre du FBI et ce, grâce à « son courage exemplaire et sa perspicacité »… Perspicacité qui avait cruellement fait défaut à cette bande d'idiots envoyés par le gouvernement.

Son visage s'assombrit aussitôt et il serra brusquement les dents en pensant à ces agents qu'on lui avait mis dans les pieds. Ces idiots avaient réellement cru qu'ils allaient pouvoir marcher sur ses plates bandes et résoudre cette enquête seuls, en se passant de ses services… Quelle tête allaient-ils tirer lorsqu'il les appellerait pour venir chercher leur collègue, arrêté par ses soins ? Un intense plaisir l'électrisa à cette pensée et le calma légèrement. Un sourire carnassier étira ses lèvres fines et sèches.

Cependant, il devait admettre que, sans l'arrivée de ces agents, il ne serait sans doute pas en train de poursuivre le docteur Spencer Reid sur une petite route isolée.

Ainsi, à contrecœur, il était contraint de reconnaître que la venue de ces parasites lui avait permis de donner un souffle nouveau à son enquête et même, de lui apporter l'un des coupables sur un plateau d'argent. Il sourit à nouveau distraitement, les narines tremblantes d'envie et d'impatience.

Maintenant, à lui la gloire et non à ces bouffons aveugles…

Soudain, son téléphone portable sonna une fois de plus dans sa poche. Il lâcha un juron sonore et le prit pour lire le nom de l'appelant. Il grogna en voyant qu'il s'agissait à nouveau de la personne qu'il abhorrait plus que tout : « Aaron Hotchner ». C'était le troisième appel depuis son départ du poste de police… Mais Roger s'obstinait à ne pas répondre, de peur de devoir dévoiler son actuelle filature et de voir le mérite de cette entreprise – voire l'entreprise elle-même - lui échapper… Bien sûr, d'un autre côté, il était intrigué par ces appels insistants et peut-être avant-coureurs de graves évènements, mais il ne pouvait se permettre de laisser passer sa chance de rendre lui-même la justice et d'en tirer tout le profit. Il éteignit le portable qui émettait toujours une musique agaçante et le jeta sur le siège passager avec mépris.

Il ne l'ouvrirait à nouveau que lorsqu'il aurait résolu cette affaire.

Il poussa un soupir nerveux et leva les yeux vers la route. Il aperçut avec horreur, à quelques mètres de lui, le pare-choc arrière du SUV et freina brusquement en jurant, manquant de peu de renter dans l'énorme véhicule. Pourquoi Reid avait-il ralenti à ce point ? La route qui se profilait en ligne droite n'était en rien accidentée et il n'y avait aucune priorité, aucune autre route qui débouchait sur celle-ci.

Le cœur de l'inspecteur manqua un battement et sa respiration devint sifflante. Ses mains fermement agrippées au volant se mirent à trembler légèrement : était-ce ainsi que devait se finir cette filature ? Sur un échec lamentable ?

Il secoua vivement la tête pour se reprendre et, priant pour ne pas avoir été démasqué, il prit une allure assez lente pour laisser une plus grande distance de sécurité entre le SUV et lui. Entre la proie et le chasseur.

Nerveusement, il nota que la voiture en face de lui n'arrêtait pas de décélérer. Ses rêvasseries avaient-elles causé cet étrange comportement de la part de son suspect ? S'était-il rendu compte qu'il le suivait durant cette petite minute de distraction ? L'avait-il reconnu ?

Sans doute. Sinon, pourquoi roulerait-il subitement à une trentaine de kilomètres à l'heure ?

Roger fronça les sourcils et s'invectiva mentalement pour ce manque de professionnalisme : il avait sérieusement manqué de concentration. Il ralentit encore pour se mettre à la même vitesse que le SUV qui n'était désormais plus qu'à quelques mètres de sa propre voiture et qui roulait très lentement, semblant hésiter, tout comme lui-même, sur la marche à suivre.

Une goutte de sueur perla sur son front, tandis que, crispé, il plissa les yeux pour apercevoir le visage du jeune homme dans le rétroviseur du SUV. Il ne vit qu'une forme sombre et indistincte, mais eut l'impression de soutenir un instant son regard. Il sentit plus qu'il n'aperçut les yeux du jeune homme le détailler et le jauger.

Clairement, Reid n'allait plus le mener jusqu'à son complice ou autres… Mais d'un autre côté, son agitation et sa fébrilité indiquaient qu'il avait quitté ses collègues dans l'urgence. Il ne pouvait donc sans doute pas faire demi-tour, pas plus qu'il ne pouvait le semer sur cette route déserte et rectiligne.

Il était coincé et donc à sa merci.

Roger déglutit avec difficulté, déçu par cette fin bien moins glorieuse que dans son esprit, et chercha la meilleure alternative à cet échec. Il pouvait facilement l'arrêter pour excès de vitesse, le ramener au poste et l'interroger… Mais les collègues du morveux allaient forcément s'en mêler et l'empêcher de lui tirer les vers du nez à sa manière.

Ou alors, il pouvait le forcer à se garer sur l'accotement, l'arrêter et l'emmener un peu plus loin pour l'interroger tranquillement. Une fois sa destination révélée grâce à quelques moyens de pression, il l'y emmènerait et arrêterait son complice.

Cette solution, à la limite de légalité, lui plût aussitôt. Cette minute de distraction ne pouvait le faire passer à côté d'une telle arrestation et de la gloire…

Concentré à l'extrême sur la suite des évènements, il sentit vaguement une veine battre violemment dans son cou, pulsant l'adrénaline dans tout son corps. Sa respiration était devenue difficile.

Il était si proche du but.

Sans hésiter, il mit son clignoteur et se déporta sur la gauche afin de rouler sur l'autre bande, en accélérant légèrement pour se mettre à côté du SUV. Il riva aussitôt son regard sur l'autre conducteur. Le jeune homme regardait droit devant lui, le visage fermé, étonnement calme.

Un mauvais pressentiment s'empara doucement de l'inspecteur, tenaillant ses entrailles d'une manière désagréable.

Roger décida d'ignorer ce déplaisant sentiment et klaxonna une fois pour attirer l'attention de son suspect. Celui-ci ne broncha pas dans l'habitacle, mais ralentit encore avant de se ranger tranquillement sur le bas-côté, avec résignation. Ce calme et cette attitude consentante troublèrent l'inspecteur dont les mains devenaient moites : il aurait cru que Reid serait plus récalcitrant, vu son actuelle position. Roger chassa aussitôt cette pensée et nota mentalement les buissons épais au bord de la route qui pourraient facilement les cacher de possibles témoins. Il se rangea à son tour sur l'accotement, à une dizaine de mètres de son suspect, et arrêta le moteur de sa voiture.

Il prit une profonde et douloureuse inspiration avant de sortir son arme, de vérifier rapidement le chargeur et d'ouvrir la portière. Une odeur de bitume fondu et de poussière l'assaillit et lui donna un bref vertige. Il secoua la tête et sortit agilement de son véhicule, arme au point. Il pointa le canon noir et brillant vers le SUV. Sa poigne était ferme, résolue, même si doucement il sentait l'excitation et la peur se confondre dans la moindre de ces cellules, électrisant ses membres et ses sens.

Un faible tremblement le parcourut lorsqu'il vit que le jeune agent ne bougeait pas, assis bien droit dans le SUV. L'inspecteur s'avança doucement vers le véhicule à l'arrêt, tout en jetant anxieusement un coup d'œil à la route. Sa respiration rapide s'emballa de plus belle. Ils étaient seuls, au milieu de nulle part, à une dizaine de kilomètre du Mont Diablo qui les surplombait silencieusement, dressé sous un soleil écrasant.

Quelques criquets se hasardèrent à déranger le silence qui pesait lourdement sur cette route, pendant que les battements du cœur de Roger résonnaient douloureusement dans son crâne.

Il prit une nouvelle et pénible inspiration et cria à l'égard de l'agent qui lui faisait face dans le SUV :

-Sors tout de suite de ce véhicule, les mains derrière la tête !

Sa voix résonna dans les plaines clairsemées de pins, d'arbustes et d'herbes séchées qui prenaient racines dans une terre jaune et craquelée. La langue de l'inspecteur était pâteuse, collée à son palais et des grains de sables crissaient sous ses dents.

Quelques interminables secondes passèrent avant que le jeune homme n'obéisse et sorte lentement de son énorme voiture, les mains plaquées sur son crâne. Il semblait tendu, mais calme. Ses yeux brillaient d'une étrange lueur et son visage était plus fermé que jamais. Il s'avança lentement dans sa direction, sans dire un mot, tout en plongeant son regard sombre et menaçant dans le sien.

Malgré la chaleur, un nouveau frisson parcourut l'inspecteur et son arme vacilla un instant sous le soleil. C'était l'arrestation la plus étrange de toute sa carrière : jamais un suspect n'était resté aussi tranquille, aussi impassible. Le silence et le calme étaient d'ailleurs bien plus inquiétants que les cris et l'agitation habituels.

D'un revers de manche, Roger essuya une goutte de sueur qui perlait sur son front et s'adressa nerveusement au jeune homme qui avançait toujours lentement et inexorablement vers lui :

-Arrête-toi. Prends ton arme avec ta main gauche et jette-la à terre.

Spencer cligna des yeux à cause de la luminosité et se résigna à suivre ses consignes, docilement. Il écarta sa main gauche de sa tête, la descendit lentement vers sa ceinture et attrapa son arme du bout des doigts. Sa main trembla légèrement, hésitante, effleurant son revolver toujours fourré dans son étui.

-Si tu tentes quoi que ce soit, je t'abats comme un chien, compris ? Jette cette arme immédiatement !

La peur consumait son assurance et son excitation phagocytait ces pensées. Sans dire un mot, le jeune agent le fixa avec arrogance, sortit son arme lentement, du bout de ses longs doigts fins et la laissa tomber sur le sol. Un petit bruit métallique résonna dans l'endroit désert, lorsqu'elle toucha le sol et souleva un petit nuage de poussière. Reid regarda un instant l'arme avec une pointe d'amertume, avant de placer à nouveau sa main gauche derrière sa tête et de détailler l'inspecteur.

Mal à l'aise, Roger tenta d'avaler un peu de salive, mais sa gorge était aussi sèche que la terre qui les entourait.

-Recule !

Sa voix enrouée se perdit dans l'immensité de l'endroit. Reid fit quelques pas en arrière, tout en le fixant avec un air de défi, un faible sourire amusé aux coins des lèvres. Cette expression glaça l'inspecteur qui s'emporta avec véhémence :

-Plus loin, sale dégénéré ! Dégage !

Le jeune homme perdit aussitôt son sourire et recula un peu plus, sans dire un mot. Roger s'avança alors vivement vers l'arme, la ramassa et la fourra dans sa poche, sans quitter son suspect des yeux. Il se releva brusquement et lui indiqua le fossé et les buissons légèrement rabougris.

-Descends. Tout de suite !

Le jeune homme posa un regard interrogateur sur lui, mais ne résista pas. Il se dirigea vers le fossé rempli de déchets et d'herbes séchées, tout en regardant Roger dans les yeux, et le descendit sans broncher. Roger, légèrement rassuré par l'obéissance et la vulnérabilité de son suspect, le suivit rapidement.

-Traverse les buissons.

Le jeune homme lui lança un nouveau regard surpris et se décida enfin à prononcer quelques mots d'une voix calme et étrangement grave.

-Pourquoi ? Pour me mettre un procès verbal pour excès de vitesse ? Vous avez vraiment besoin d'être derrière des buissons pour ça ?

Le jeune homme pencha innocemment la tête et le dévisagea. Roger sentit la colère et l'impatience rompre la peur qui le tenaillait, comme une vague déferlante fait sauter un barrage. Sa vue se brouilla un instant et tous ses muscles se bandèrent brusquement. Il grogna et poussa violemment le jeune homme qui s'effondra dans les buissons épineux.

-Avance, sale morveux de merde ! Tu sais très bien pourquoi on en est là ! Et remets tes mains derrière ta grosse tête, ou je te colle une balle entre les deux yeux.

Le jeune homme, à moitié étendu sur les buissons, poussa une légère plainte, la peau déchirée de partout par les branchages et les épines. Il jeta un regard noir à Roger, puis se releva difficilement, le visage et les mains couverts d'égratignures. Il posa à nouveau aussitôt ses mains sur son crâne, tout en observant Roger. Il fit ensuite quelques pas de côté, en chancelant, puis se fraya un passage entre deux plus petits arbustes pour déboucher sur une plaine assez dégagée dominée par le Mont Diablo.

Roger le suivit sans une once d'hésitation et sortit discrètement sa matraque.

-Arrête-toi.

Le jeune homme s'exécuta, relativement calmement… Cependant, l'inspecteur pouvait sentir une certaine tension émaner de son corps. Lentement, comme un prédateur, il tourna autour de lui et se plaça dans son dos. Il approcha son visage couvert de sueur tout près de l'oreille du jeune homme et murmura :

-Où allais-tu ?

Reid resta muet et immobile. A quelques mètres d'eux, sur la route, une voiture passa à toute allure sans s'arrêter. Un courant d'air parsemé de grains de poussière vola dans leur direction, puis le silence reprit ses droits. Roger respirait bruyamment, le nez presque plaqué contre le cou du jeune homme.

-Je sais que tu es impliqué dans tout ça. J'ai fait des recherches… Tu étais en vacances à chacun des meurtres…Coïncidence ? Je ne pense pas… Et maintenant, tu fuis tes collègues.

Un imperceptible tremblement parcourut le corps de son suspect, mais celui-ci garda le silence. Une sorte de toute-puissance s'emparait lentement de Roger et se louvoyait dans ses membres. Il avait parfaitement le contrôle de la situation : il la dominait.

-Je sais que tu as un complice. Dis-moi de qui il s'agit…

Menaçant, il laissa doucement sa matraque glisser le long du dos du jeune homme qui tremblait contre lui, descendit encore un peu… Puis, sans crier gare, lui asséna un violent coup dans les rotules. Reid poussa un cri de douleur et tomba sur le sol à genoux, dans un nuage de poussière. Roger sourit cruellement et fit face à son frêle suspect qui gardait la tête baissée, à terre, les mains toujours plaquées sur l'arrière de son crâne.

-Tu es bien trop faible pour avoir tué toutes ces personnes… et bien trop intelligent.

Il rangea son arme pour mieux pouvoir tenir la matraque : de toute manière, il pouvait maîtriser le jeune homme très aisément. Il essuya une seconde fois son front couvert de sueur et désormais de crasse, puis plaça le bout de sa matraque sous le menton de Reid, pour le forcer à lever les yeux vers lui. Etrangement, malgré les larmes et le sang qui maculaient son visage, son regard était franc et sûr de lui.

Cette attitude, cette arrogance déstabilisèrent Roger qui sentit à nouveau la panique l'emporter. Pourquoi réagissait-il ainsi ? Qui avait-il en face de lui ? Où était passé l'agent qui fuyait son regard et les confrontations ?

Tandis qu'il se posait toutes ces questions, un vague sourire satisfait et moqueur éclaira le visage crasseux du jeune homme. Une bouffée de rage emplit brusquement le torse de Roger.

Ce dégénéré, cette crevure se foutait de sa gueule. Il osait… alors qu'il était soumis… !

L'inspecteur émit alors un sifflement rageur et le frappa violemment à la tête. Un bruit mat retentit dans la plaine déserte et fut aussitôt suivi par un éclat de rire.

Roger posa un regard hébété sur le jeune homme qui saignait désormais abondamment au niveau de la tempe gauche et qui était parcouru d'un rire nerveux et spasmodique. Son corps se crispa brusquement et la colère éclata en petites bulles violacées sous ses yeux.

Ce fils de pute se moquait de lui. Il gâchait tous ses plans, tous ses rêves

Pris d'une impulsion, il fondit à nouveau sur Reid, le souleva brusquement du sol par les aisselles et le secoua en hurlant :

-POURQUOI RIS-TU?

Exaspéré et submergé par la haine, il le jeta violemment au sol. Mais le rire énervant et fou continua à agiter le frêle corps étendu dans la poussière. Roger poussa un cri de rage, incapable de comprendre ce qui poussait ce taré à rire de cette situation épouvantable.

L'inspecteur tenta de respirer, de se concentrer sur autre chose que ce caquètement saccadé, afin de reprendre en main cet interrogatoire musclé. En tremblant de rage et de panique, il fit quelques pas en arrière et regarda le vaste paysage…

Qu'était-il en train de se passer ?

L'inspecteur se frotta nerveusement les tempes, pris de vertiges et d'épouvantables maux de tête qui martelaient son crâne sur le rythme des spasmes du jeune homme. Perdu, il émit un sifflement de colère, avant de s'asseoir sur le sol pour reprendre tout à fait ses esprits : battre à mort son suspect n'était pas la solution. Il ferma un instant les yeux et déglutit avec difficulté.

Peut-être devrait-il appeler du renfort…

Le rire irritant sembla doucement s'éteindre dans la gorge de son suspect... Roger rouvrit les yeux et regarda désespérément l'amas de chair qui tremblotait encore doucement, plaqué au sol, le visage tourné vers la terre. La situation lui échappait. Quelque chose clochait avec ce type.

Mais quoi ?

Un horrible frisson remonta le long de son échine en écho à cette question, mais il ne put trouver une réponse correcte.

La peur montait à nouveau en lui et ses rêves de gloire lui glissaient entre les doigts. Il fallait qu'il passe les menottes à ce fou et qu'il le ramène au poste : il n'allait rien pouvoir tirer de lui, de toute manière… Et son instinct lui sommait de ne pas rester seul avec lui.

Il lança un regard méfiant au jeune homme qui se calmait doucement, partagé entre quelques derniers éclats de rire et quelques soubresauts douloureux. Il avait la désagréable impression que cette folie était bien plus dangereuse que ce qu'elle en avait l'air. Fébrilement, il rangea sa matraque et reprit son arme, puis s'approcha du jeune homme toujours étendu à terre.

Sa voix hésitante résonna faiblement à ses propres oreilles, comme si elle venait de très loin :

-Relève-toi et garde tes mains derrière la tête.

Il entendait son cœur vibrer dans l'air étouffant et pulser le sang bien trop vite dans ses veines. Il se sentait comme dans un mauvais rêve qui s'éternisait et qui allait forcément se finir d'une manière horrible.

Le jeune homme roula sur le côté et se mit sur les genoux en vacillant, la mine sombre. Roger eut un hoquet surpris en voyant son air déterminé et grave : toute trace d'hilarité s'était évaporée en moins d'une seconde.

Profitant de son hébètement, le jeune homme au visage couvert de terre, de sang et de larmes leva les yeux vers lui et s'adressa à lui d'un ton froid et détaché :

-Je n'ai pas de complice…

A moitié effrayé et abasourdi, Roger grommela vaguement une réponse, tout en attrapant ses menottes :

-Oui, c'est ça… Ne bouge pas. Je vais te mettre ceci aux poignets et te ramener auprès de tes collègues.

L'inspecteur ne souhaitait qu'une chose : retrouver la civilisation et ne plus être seul avec cet homme. Reid n'eut pas l'air de l'entendre et continua, sur le même ton, en baissant légèrement les yeux :

-Je suis le seul responsable de cette œuvre inachevée… Je les ai tous forcés à s'infliger un juste châtiment… Chacun sa façon de faire la justice n'est-ce pas ?

Roger se figea sur place, comme paralysé, placé juste derrière Reid. Ses pensées se bousculèrent brusquement dans sa tête. Ces aveux étaient-ils sincères ? Etait-il réellement en face du tueur ? Son arme trembla violemment dans ses mains moites.

Le jeune homme se tourna vers lui, les pupilles contractées à l'extrême, et sourit distraitement :

- Moi, la mienne passe par l'élimination des obstacles et de ceux qui ont gâché ma vie. Je ne vous aime pas beaucoup, inspecteur… Mais je dois admettre que vous êtes plutôt doué. Si vous l'aviez été un peu moins, je pense que vous auriez eu une longue et heureuse vie.

Avant même d'avoir pu esquisser un geste, Roger aperçut un faible éclat argenté dans la manche de la chemise de son suspect, puis une douleur lui transperça le poignet. Il lâcha son arme en hurlant de douleur et sentit une masse fondre sur lui et le renverser.

Sa tête heurta violemment le sol et le ciel bleu se voila un instant avant de réapparaître, plus clair et aveuglant que jamais. Il aperçut une forme se pencher sur lui et une intense brûlure glaciale lui mordit le cou. Il sentit des flots chauds se déverser sur sa poitrine sur le rythme des battements erratiques de son cœur.

Il tendit les mains pour se défendre, mais reçut aussitôt un coup de couteau dans le ventre. La lame rouge s'enfonça allègrement en lui, à plusieurs reprises, réduisant ses entrailles en charpies.

La douleur était atroce, innommable…

Perdu dans sa souffrance, il entendit au loin une voiture, sur la route et émit un faible gargouillis noyé par le sang qui remontait dans sa bouche.

Mais personne n'entendit ce cri étouffé… et le silence revint.

Hébété, il lança un regard déjà plus ou moins vide à Reid qui, couvert de sang, se nourrissait de son agonie en haletant de plaisir. L'image chavira doucement et les yeux de Roger se figèrent sur son bourreau.

Une longue minute passa… Les criquets chantèrent de plus belle, le soleil ne faiblit pas et le Mont Diablo observa silencieusement la scène.

Spencer maculé de sang se releva doucement et inspira profondément. Il avait un goût de fer en bouche.

Son propre sang ? Celui de l'inspecteur ? Impossible à dire.

Il observa quelques secondes le cadavre mutilé de Roger et afficha un instant un sourire absent, le corps frémissant de plaisir. Il attendit d'avoir puisé de son œuvre les derniers vestiges de plaisir, puis, lentement, comme un automate, il contourna le corps et reprit son arme qui se trouvait dans la poche l'inspecteur. Il la remit calmement dans son étui, sans trembler, puis se dirigea vers la route, tout en serrant fermement le couteau poisseux entre ses mains. Il traversa les buissons et gravit le fossé sans la moindre difficulté pour rejoindre sa voiture.

Il ne ressentait rien. Juste quelques brides d'excitation, d'impatience et de colère.

En silence, il monta dans sa voiture, posa le couteau sur le siège passager. Il s'essuya prestement le visage avec un mouchoir qui se trouvait dans sa poche et qui avait été remarquablement épargné par cette effusion d'hémoglobine, puis le rangea dans la boîte à gants. Parfaitement calme, il redémarra et reprit la route comme si rien de tout cela ne s'était passé.

Un flic était un homme. Tuer un flic n'était donc pas si difficile… En fait, c'était tout aussi jouissif que d'ôter la vie à l'une de ses ordures.

Ce mot réveilla en lui l'appétit de tuer, l'impatience, la haine… Le visage du préfet dansa furtivement devant ses yeux et il serra violemment les dents en rugissant de colère. Son mal de tête éclata à nouveau dans son crâne et son estomac se noua brusquement.

Cette histoire allait bientôt se terminer… Seuls quelques kilomètres le séparaient encore de sa victime.

Et plus rien ne pouvait l'empêcher de parvenir à ses fins.

A suivre…

 

 

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