Wastelanders

Chapitre 7 : La fuite dans les ténèbres

Par Nephril

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Nous poussâmes la grille qui grinça dans l'obscurité moite des égouts. Autour de nous, l'air était chargé d'une odeur acide de rouille et de décomposition. De l'eau luisante de reflets verdâtres ruisselait le long de tuyaux brisés. Les gouttes, en tombant, produisaient un écho sourd dans les tunnels grouillants de fangeux tapis dans la vase. Au détour d'un lacis de canalisations, retentirent les voix que nous avions perçues peu de temps auparavant. Cela ressemblait à des prières murmurées en cœur. Nous avançâmes armes prêtes et nous nous retrouvâmes nez à nez avec des adeptes du culte d'Atome.

Sur les toges rapiécées qui constituaient leurs vêtements de cérémonie, nous pûmes distinguer le symbole brodé de la radioactivité. Certains membres du culte le portaient même tatoué sur leur corps. Plusieurs adeptes arboraient également des amulettes phosphorescentes. Notre entrée impromptue au beau milieu de leur cérémonie secrète nous valut d'être scruté comme si nous étions des ennemis.

Mère Isadora présidait l'assemblée. Cette dernière était une goule civilisée. Elle entretenait sa peau craquelée avec des huiles essentielles qui luisaient faiblement dans la pénombre, tout comme ses yeux d'un vert spectral. Elle était drapée d'une robe cérémonielle en lamé or et un collier nucléaire luminescent reposait sur sa poitrine décharnée. Sa voix douce mais imposante résonna sur les murs nus.



Blessés, irradiés, épuisés par nos précédents combats et en sous-effectifs, nous fûmes embrigadé dans la secte contre notre gré. En même temps, c'était ça ou mourir sur le champ.

Nous ne comprîmes pas vraiment ce qui nous arrivait. Nous étions là, forcé à vénérer Atome alors que notre seule envie était de quitter cet endroit de malheur. Pour prouver notre foi envers Atome, Mère Isadora nous somma d'une mission : activer un ancien générateur censé pomper une quelconque radioactivité au sein même de la canalisation principale qui alimentait en eau tout Junktown.

Nous étions des miliciens, nous ne pouvions pas faire une chose pareille. Notre travail consistait à protéger la civilisation, pas à la réduire en esclavage ou la transformer en obscure créature hautement radioactive. Nous feignîmes donc notre obéissance envers Mère Isadora qui sembla satisfaite lorsque nous prétendîmes accepter de réveiller la voix d'Atome, le générateur sacré. Nous partîmes à travers les égouts mais nous ne nous sentions jamais seuls dans les tunnels. Nous décidâmes d'élaborer un stratagème pour nous sortir de ce guêpier. Profitant de l'effervescence religieuse des fanatiques, nous réussîmes à nous éclipser avant d'atteindre la salle du générateur. Malheureusement, si au début nous crûmes que les regards que nous sentions peser sur nous venaient des fangeux tapis dans la vase, nous nous rendîmes vite compte que ce qui nous observait était bien plus humain et civilisé. Mère Isadora remarqua immédiatement notre défection et hurla à la trahison.



Bien vite surgirent de l'eau et de la pénombre une armada de goules. Celles-ci étaient sauvages et toutes portaient chaînes et colliers d'esclavage. Des fanatiques, mi-goule mi-humain, un peu radioactifs les accompagnaient et les traitaient comme des bestiaux. Ils lâchèrent alors les « anges » sur nous. Face à cet ennemi en surnombre qui était prêt à nous submerger, nous fûmes obligé de fuir à l'aveuglette à travers le dédale de l'ancien égouttage. Bientôt nous nous retrouvâmes dans une salle immense. Il s'agissait d'un déversoir. En contrebas, une eau boueuse et radioactive s'écoulait avec fracas. Le grondement produit était assourdissant. Quant à l'odeur nauséabonde des détritus en décomposition, elle nous retournait l'estomac. Nous distinguâmes à peine l'autre côté. La cuve du déversoir faisait plusieurs mètres de profondeur. Un simple contact avec l'eau polluée nous serait fatal si la chute ne nous brisait pas les os avant.

Provenant de derrière, nous entendîmes se rapprocher les cris de guerre et les grognements de nos poursuivants. Nous n'avions pas d'autre choix que de traverser en utilisant une vieille passerelle rouillée. À l'autre extrémité se trouvait peut-être notre salut. Nous nous engageâmes craintivement sur le pont délabré. De sinistres grincements accompagnèrent notre avancée. Sous nos pieds, un abîme de déchets radioactifs. Lorsque nous arrivâmes en son centre, la passerelle se fit de plus en plus branlante. Il nous fallait déguerpir au plus vite, les fanatiques d'Atome commençaient eux aussi la traversée et nous prenions le risque de faire le grand plongeon. Notre seul espoir était d'atteindre la sortie le plus rapidement possible. Nos ennemis sur nos talons, nous nous lançâmes dans un dernier baroud d'honneur pour essayer de les ralentir car leur nombre et leur stupéfiante rapidité nous mettaient en grand danger. La passerelle était tellement instable que nous fûmes obligés de ralentir très fortement le pas pour éviter qu'elle ne s'effondre. Trop occupé à surveiller nos arrières, nous ne vîmes que bien trop tard nos ennemis surgirent devant nous, bloquant net notre progression. C'est la fin pensais-je, et en regardant mes compagnons je pus voir qu'eux aussi l'avait compris. Cernés de toutes parts nous décidâmes de tout donner, refusant de nous laisser tuer sans réagir. Nous vidâmes nos armes, nos réserves de munitions et balançâmes grenades et bouteilles incendiaires. Les cadavres des goules s’empilèrent les uns au dessus des autres, mais le flot incessant de nos adversaires semblait ne jamais se tarir.

Les corps sans vie tombaient dans l'eau du déversoir. Les chocs répétés finir par fragiliser le métal rouillé. Malgré les cris de la mêlée, nous pûmes tous entendre le craquement fatidique. La passerelle céda, nous emportant dans une chute vertigineuse. L'obscurité nous avala et nous tombâmes dans cet abîme radioactif. Ballottés en tous sens par les flots déchaînés, nous sombrâmes dans le désespoir. Cessant de lutter contre le courant, nous nous laissâmes emporter par les eaux tumultueuses et polluées. Partout où se posait notre regard il n'y avait que les ténèbres et nous glissâmes dans l'inconscience tandis qu'une étrange sensation de légèreté nous enveloppait. C'était comme si nous avions quitté notre corps.

Soudain, nous ressentîmes un choc. Je tentai d'ouvrir les yeux. J'étais toujours plongée dans un liquide mais, cette fois, je me trouvais dans une sorte de cuve vitrée et des gens que je ne connaissais pas s'affairaient autour de moi. Il m'était impossible de tourner la tête ou de ressentir la moindre sensation d'ailleurs. Incapable de bouger le moindre muscle, je ne pouvais que fixer mon regard droit devant moi sans pour autant distinguer mes amis. Étaient-ils toujours en vie ? Je réalisai alors que je ne percevais pas mes mouvements respiratoires et que je ne clignais pas non plus des yeux. De temps en temps nos sauveurs semblaient discuter entre eux, mais là encore, aucun son ne me parvint. C'était le vide absolu comme si seul mon esprit avait reprit vie. Je flottais dans un semi-coma avec l'impression dérangeante que ma mâchoire était un membre fantôme. Ma vision se brouilla et je fus de nouveau plongée dans l'obscurité. Lorsque je repris conscience, tout me sembla différent. Un flash lumineux me brûla la rétine. J'avais l'impression d'être un nouveau-né qui respirait pour la première fois. Je redécouvris mon corps et les sensations familières de la vie. J'étais moi et pourtant j'avais l'étrange impression que quelque chose avait changé. Je pouvais à peine bouger la tête et un puissant acouphène me vrillait les tympans. Fort heureusement, il finit par s’estomper petit à petit. Mes yeux s'habituèrent à la luminosité et je pus commencer à entendre, mais pas moyen de bouger le moindre muscle. Péniblement je remuai les doigts. J'avais l'impression d'être prisonnière de mon corps. J'étais couchée sur le dos sur ce qui ressemblait à un lit d'hôpital assez confortable. Une personne vêtue d'habit d'infirmier dans le pur style laborantin se tenait à mon chevet. Bien qu'un peu usés, ses vêtements étaient parfaitement propres et différaient quelque peu de ceux que portaient les médecins dans les Terres Désolées. La femme au visage terne et concentré m’auscultait : test pupillaire, claquement de doigt pour observer mes réactions, test de réflexes musculaire et nerveux.

C'est alors que je remarquai mes trois compagnons. Eux aussi étaient couchés et pris en charge par un membre du personnel médical.

Enfin, la pression que je ressentais au niveau du crâne disparut. On venait de m'ôter un casque métallique couvert d'électrodes. Il était suspendu au plafond par des câbles connectés à une sorte d'unité centrale se trouvant au milieu de la pièce. En y regardant de plus près, la salle dans laquelle nous nous trouvions ressemblait à une chambre commune avec des murs en rideau amovibles permettant d'isoler les lits en cas de besoin. Prenant de plus en plus conscience du monde autour de nous, nous remarquâmes que nous étions mis à l'écart des autres « patients ». C'est alors que nous réalisâmes que le médecin en charge de Lucy semblait rencontrer certaines difficultés. Quelque chose ne se déroulait pas comme prévu. Bien vite, il fit appel à un de ses confrères et bientôt deux brancardiers embarquèrent le lit, emmenant ma petite protégée ailleurs.

On libéra nos membres des sangles qui nous maintenaient alités. Nos gestes étaient lourds, patauds et nous avions toujours cette impression désagréable que notre corps ne nous était plus familier. Un grésillement dans un haut-parleur attira notre attention. Une voix féminine assez autoritaire, bien qu'un peu déformée par la vétusté du micro, résonna dans la pièce.



Juste après cet étrange communication, les infirmières qui s'occupaient de nous, nous firent asseoir d'abord sur notre lit puis dans les fauteuils roulants mis à notre disposition. Je passai distraitement mes doigts dans ma longue chevelure désormais propre. Je n'arrivai cependant pas à me départir de cette étrange impression que ce corps n'était pas le mien. Cette sensation de propreté si parfaite, comme une remise à neuf, était tout aussi dérangeante et je n'étais pas la seule à ressentir ce malaise. John ne semblait plus souffrir de son arthrose. Son souffle au cœur et ses difficultés respiratoires dues à sa trop grande consommation de tabac avaient aussi disparus. Mais pas son obsession des fangeux apparemment. Je perçus un grand trouble chez Sly, même si il ne disait rien. Placés les uns à côté des autres dans nos chaises roulantes, nous nous observâmes et si nous pouvions mutuellement nous reconnaître, quelque chose avait changé sans que nous puissions dire quoi.

On nous fit quitter la chambre commune et traverser un couloir baigné de cette luminosité très blanche, typique d'un hôpital ou d'un laboratoire. Nous croisâmes de nombreuses personnes, aides-soignants, infirmiers, médecins, portant blouses blanches, stéthoscope et sabots aux pieds. Bref le code vestimentaire caractéristique des centres de soins, à la seule différence qu'ici tout avait l'air plus propre. Le long du corridor se trouvaient des portes numérotées. De temps en temps, et en parfait contraste avec le personnel médical, nous croisâmes des hommes armés en patrouille. Ceux-ci portaient des tenues de combat en plaques lourdes et des fusils d’assaut. Nous comprîmes alors que nous nous trouvions dans un hôpital militarisé. On nous mena dans une pièce somme toute assez banale qui ressemblait à un bureau. Un beau bureau de médecin trônait au fond de la salle. Dessus était posé un terminal de recherche ainsi qu'une pile de papiers et de dossiers. De grandes bibliothèques couvraient une partie des murs et contenaient énormément de livres. Il y avait aussi une grande baie vitrée mais la vue qu'elle donnait avait quelque chose de peu naturel. Il s'agissait d'un décor de ville ne présentant pourtant aucune ressemblance avec les cités que nous connaissions. Elle avait plutôt l'aspect de ce qui existait autrefois dans l'ancien monde. Cet anachronisme nous perturba un peu. Derrière le bureau se trouvait un grand fauteuil tourné vers la fenêtre. Nous ne pûmes voir qui y était assis jusqu'à ce que le siège pivote. Une femme asiatique nous salua et nous reconnûmes la voix qui s'était adressée à nous par le haut-parleur.



Morts... nous étions morts... Ces mots résonnèrent douloureusement dans ma tête. Toujours abasourdie par cette révélation un peu abrupte, je mis quelques secondes pour comprendre que le Docteur Amari attendait nos questions. Je vis que Sly et John étaient eux-aussi sous le choc. Ce fut cependant notre vieux loup de mer qui en premier rompit le silence.



Le matricule était tellement long et rébarbatif que je le retins à peine. Un androïde apparut dans la pièce et nous pûmes directement voir la différence entre lui et nous. Il marchait comme un être humain mais était indéniablement un robot.



Voyant notre air perplexe et le sourire en coin de Sly, elle ajouta :



Sly silencieux jusque là, lui coupa la parole. La situation semblait le déranger énormément.



Sly ne répondit rien mais se renfrogna encore davantage.



À ces mots Sly grimaça et serra les mâchoires.



Ce à quoi le Docteur Amari répondit :



Amari acquiesça puis se tournant à nouveau vers John elle reprit :



John confirma notre appartenance à la milice.



Chacun à notre tour nous tentâmes de nous mettre debout mais ce fut un échec. Nos muscles n'étaient pas encore prêts à porter notre corps. Les jambes flageolantes nous retombâmes sur nos sièges.



Seules les goules peuvent vivre aussi longtemps, pensais-je. Cette femme avait connu l'ancien monde, c'est impossible.



Elle ôta alors sa blouse de laborantin et sa chemise pour que nous pûmes voir son corps. Celui-ci, bien que toujours pourvu de courbes féminines, était entièrement fait de métal.



Plus la conversation avançait et plus je pouvais voir Sly bouillir d'une colère silencieuse qui finit par éclater.



Puis après quelques instants de silence lors desquels nous pûmes assimiler les dernières paroles de notre hôte, cette dernière reprit :



Tous les éléments se remettaient en place et ma mémoire se remit à fonctionner comme s'il ne s'était rien passé.



Mais je ne lui laissai pas le temps de finir sa phrase car je m’inquiétais du sort réservé à ma protégée et de se qui adviendrait de nos vies d'avant. En un an tout le monde a dû nous croire mort depuis longtemps.

La scientifique ne sembla pas inquiète. Pour elle, personne ne savait que nous avions trépassés. Nous avions simplement disparut de la circulation et rien ne nous empêcherait de reprendre notre vie là où nous l'avions laissée. Et quand John s'enquit du temps qu'il faudrait avant que nous puissions sortir du complexe, la cyborg nous donna un délai de plusieurs mois. Ensuite elle se leva, s'approcha de notre capitaine, prit sa chaise, l'emmena devant un rideau et tira dessus, découvrant un grand miroir. Elle plaça ensuite John devant la psyché.



Quant à ce qui allait advenir de Lucy, rien n'était certain. L'équipe de scientifiques devait retravailler dessus pour espérer pouvoir enfin l'éveiller.


* * * * *


Dans le complexe il était difficile de savoir s'il faisait jour ou bien nuit. Seuls les couvre-feux, qui nous étaient imposés pour conserver un cycle normal de sommeil, marquaient le passage du temps. Notre vie au laboratoire était réglée comme du papier à musique. Nous prenions nos repas à heures régulières. Ceux-ci étaient très complets et constitués de légumes hydroponiques, de pommes de terre et de beaucoup de fibres. De temps en temps nous avions droit à un peu de viande au plus grand dam de notre capitaine. Ces repas plutôt végétarien étaient accompagnés de ce qui ressemblait à une omelette. C'était de la nourriture synthétique mais l'eau que nous recevions était d'une pureté incroyable, jamais nous n'en avions goûté une aussi bonne. Tout était prévu pour préserver notre organisme des radiations. Nous dormions aussi à heure fixe et pour éviter tout risque de contamination, le personnel chargé de s'occuper de nous était toujours le même.

Plus ou moins deux mois venaient de s'écouler lors desquels nous réapprîmes à nous servir de nos corps. Nous passions beaucoup de temps en rééducation, accompagnés en fonction par un ou deux thérapeutes. Les après-midi nous avions quartier libre et le soir chacun rejoignait sa chambre. Nous avions chacun la nôtre et à l'intérieur était constamment diffusée une musique d'ambiance, propice au calme et à la relaxation.

Nous étions régulièrement convoqués en entretien. On nous posait tout un tas de questions, toujours les mêmes, pour s'assurer du bon fonctionnement de notre mémoire et si nous conservions bien nos souvenirs. Histoire de vérifier que notre cerveau ne présentait aucune défaillance. Par contre, chaque fois que l'un d'entre nous posait des questions à propos de Lucy, il obtenait la même réponse : « Il y a des difficultés, on travail dessus. »

Nous étions désormais prêts à poursuivre notre formation et cette dernière devint plus militarisée. On nous conduisit à l'armurerie où nous pûmes choisir des armes afin de tester nos capacités au combat. Nous longeâmes un long corridor et arrivâmes devant la pièce où étaient entreposé l'armement. Elle ressemblait à une sorte de bureau fermé par une épaisse vitre blindée, munie d'un pass-box pour transférer les objets. Un peu plus loin dans le couloir se trouvait une immense salle contenant matelas, sacs de sable, mannequins d'entraînement et stand de tir.

Nous nous présentâmes à l'intendante, une femme d'une cinquantaine d'années dont le style un peu bourru dénotait avec les autres habitants du complexe. Tout en mâchant vulgairement un chewing-gum, elle s'approcha et dit :



John se lança le premier et demanda un harpon.



L'armurerie possédait un atelier de construction rempli de ferraille. À l'arrière se trouvait un gars un peu plus petit et plus maigrichon que Lulu. La peau pâle, il portait une espèce de coupe afro un peu étrange.



Il apporta à John une lance à une main qui pouvait aussi être maniée avec les deux et une sorte de hachoir refaçonné.



Je déclinai l'offre, préférant continuer avec mon arme de prédilection. Je ne pus cependant m'empêcher de lire de la désapprobation dans le regard de John quant à mon choix.



Enfin ce fut au tour de Sly qui opta pour une arme à feu. Une fois que nous eûmes récupéré notre équipement, nous nous dirigeâmes vers la salle d'entraînement.






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