Ombre et Lumière

Chapitre 2 : Kogan

2770 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/11/2020 16:23

Chapitre 2 : Kogan


Kogan était un loup solitaire, meurtri par la vie. Il ne devait sa survie qu'à ses capacités hors normes : il avait vécu la vulnérabilité, la faiblesse et la violence. Il était né dans une famille plutôt aisée qui avait fait sa spécialité de la culture de la vigne et la fermentation du raisin. Les cépages de la famille Zenido étaient réputés pour la qualité du vin qu'ils donnaient et leur cave contenait des grands crus renommés. Il avait grandi heureux dans cette famille aimante et avait joui d'une bonne éducation, de beaucoup de liberté et de précieuses amitiés.

   

Il avait à peine neuf ans quand les siens périrent massacrés sous ses yeux par pur appât du gain. Il était parti courir les vignes quand il vit le groupe de cavaliers lourdement armés, visiblement des mercenaires, s'engouffrer dans la propriété, un attelage suivant au loin. Kogan assista à l'avancée de son père à la rencontre de ces individus pour s'enquérir des raisons de leur présence. L'homme aux cheveux châtains et aux yeux bleus comme son fils fut rapidement pris en otage, un colosse aux longs cheveux noirs lui tenant un couteau sous la gorge, l'obligeant à rassembler ses gens dans la cour du domaine. 


Inquiet de la tournure des événements, Kogan se faufila dans l'enceinte et se dissimula derrière une charrette de foin, observant, impuissant, la scène. Toutes les personnes qui comptaient pour lui, enfants comme adultes, étaient réunies. Seul manquait son meilleur ami, Jimbo. Le connaissant, il devait être parti pêcher. Kogan espéra de tout son cœur qu'il restât hors de portée jusqu'à ce que le danger prenne fin.


Sa mère, une magnifique blonde aux yeux bleu nuit était restée très digne. Elle apparut très pâle quand ils l'entraînèrent de force jusqu'à son époux pour prendre sa place sous la lame mais ne laissa échapper ni plainte ni larme. Elle parcourut du regard les personnes agenouillées et fut soulagée de ne pas y voir son fils unique. Le Seigneur Zenido fut contraint de confier toutes ses richesses aux truands et de leur donner accès à sa précieuse cave en échange de la prétendue promesse de voir leurs vies sauves. 


Dès lors que la totalité des bouteilles et flacons eut été entreposée avec soin dans des caisses garnies de foin et chargée dans le charriot avec les tonneaux et le reste des biens dérobés, le chef donna le signal : ses hommes s'emparèrent alors sans ménagement de toutes les personnes de sexe féminin, les entraînant impitoyablement dans le bâtiment adjacent malgré leur résistance. Leurs suppliques et leurs cris résonnèrent insupportablement. 


Les hommes du domaine ne tinrent plus et entrèrent en lutte pour venir en aide à leurs aimées, attaquant les bandits avec rage, à coups de poings, à coups de pieds. Ils causèrent quelques dommages mais ne firent pas le poids face à des combattants aguerris et armés. Ces derniers, riant à gorge déployée, les massacrèrent indistinctement. Le sol de la cour prit alors une teinte semblable aux meilleurs vins du domaine. 


Le Seigneur des lieux assista, impuissant, déchiré, à ce carnage. Kogan se détourna de la scène, se cachant derrière ses mains, sans pouvoir s’empêcher d’en entendre les sons atroces qui lui retournaient l’estomac. Toujours caché, il luttait pour retenir ses sanglots tandis que des larmes traçaient des sillons dans la poussière couvrant ses joues. Les hommes de main se relayèrent auprès des captives puis le silence, aussi insupportable que les hurlements, se fit.


Le Colosse offrit un affreux sourire au Seigneur Zenido, choqué, avant de lui trancher lentement la gorge à son tour. Kogan ne pût retenir un cri déchirant en voyant son père bien aimé agoniser. Un homme blond au visage balafré le repéra dans sa cachette et l'attrapa par la nuque comme un vulgaire chaton. L'enfant lutta de toutes ses forces pour s'échapper, en vain. L'ignoble individu allait le saigner à son tour quand il fut arrêté dans son geste par son chef. Contre toute attente, ce dernier décida de le garder en vie et lui passa des fers. 


Réduit à l'impuissance, Kogan assista à l'incendie volontaire de la terre où il avait grandi. C'est là que commença son calvaire, condamné à vivre aux ordres des meurtriers de ses proches. 


 


.oOo.

 


Plusieurs années s'écoulèrent. Kogan grandissait tant bien que mal, emprisonné, maltraité, servant de souffre-douleur à ces brutes sans valeurs. Il assistait impuissant à chacun de leurs carnages, incapable d'oublier les scènes horribles qui se déroulaient sous ses yeux et qui le hantaient continuellement.


Il vivait encordé, obligé à faire les travaux les plus pénibles, se nourrissant des restes de ces monstres, volant de quoi subsister quand il en avait l'occasion. Il dormait dans la paille humide ou à même la terre battue, enfermé comme un animal, dévoré par la vermine. Tant de nuits à pleurer de désespoir et à nourrir sa haine pour survivre. 


Le vent commença à tourner le jour où il eut l'occasion de dérober un couteau de chasse. Il l'avait soigneusement dissimulé dans un coin des latrines de leur campement du moment. C'était sa tâche immonde de s'occuper des déjections, il savait que personne n'irait fouiller là-bas. Il commença alors à guetter l'occasion de s'enfuir.


C'était un été particulièrement chaud et sec et les brigands s'étaient attardés plus longtemps que d'ordinaire au même endroit, peu enclins à faire des efforts par une chaleur si étouffante. Un vent de Sud-est fit s'envoler une braise du feu de cuisine enflammant l'herbe jaunie. La panique s'empara des hommes, Kogan s'éclipsa vers sa cachette, récupéra la précieuse lame et se dissimula derrière un arbre le temps de scier les cordes qui l'entravaient. Il profita alors de la confusion, l'incendie ayant gagné plusieurs tentes, pour prendre la fuite, se faisant mentalement la promesse de retrouver un jour ces meurtriers et de leur faire payer leurs atrocités. Pour cela il devait devenir puissant, le plus puissant.


L'adolescent avait d'abord couru des heures durant dans la nature sauvage. Il voulait mettre autant de distance que possible entre lui et ses tortionnaires. Il était faible, malnutri, d'une maigreur effrayante mais musclé par les années de travaux forcés. L'adrénaline le portait et sa rage lui donnait une volonté de fer. Pieds nus, il avait galopé jusqu'à épuisement, faisant fi de la douleur infligée par les branches, roches, ronces et autres plantes urticantes recouvrant le sol de la forêt. 


Il avait fini par s'écrouler, le soir tombant, au bord d'un cours d'eau qu'il avait lapé lamentablement pour étancher la soif qui lui incendiait la gorge et avait fait gonfler sa langue dans sa bouche. La fraîcheur avait apaisé la brûlure insoutenable et gonflé son estomac, trompant la faim qui le tenaillait. Cette eau bienfaisante lui avait rendu un semblant d'énergie mais pas suffisamment pour se relever. Il avait donc rampé péniblement jusqu'à une anfractuosité dans les rochers bordant la rivière, s'y était blotti tirant contre lui quelques pierres proches dans l'espoir de se dissimuler tant bien que mal. C'est là qu'il avait perdu conscience. 


L'aube le trouva là, perclus de douleurs après sa course interminable. Des aboiements dans le lointain l'avaient obligé à quitter son refuge afin de traverser la rivière, seule façon sûre de faire perdre sa piste à d'éventuels poursuivants. 


Il avait retroussé son pantalon en lambeaux, failli crier en plongeant le pied dans l'eau. Transpercé par des aiguilles glacées jusqu’à mi-cuisse, l'engourdissement se fit vite sentir. Il ne sentit pas les nouvelles entailles créées par les roches aiguisées. La tétanie le guettait, le courant l'entraînait malgré ses efforts. Il crut poser le pied sur la berge opposée mais glissa. 


La rivière l'emporta comme un fétu de paille, le ballottant contre les rochers, lui écrasant la cage thoracique de son étau glacé. Il ne parvenait pas à nager, il n'avait jamais été bon nageur. Il peinait à garder la tête hors de l'eau, cherchait vainement à respirer. Un voile noir obscurcit sa vision, le monde s'estompa, la douleur aussi. Il lui sembla soudainement brûler de l'intérieur puis ce fût le trou noir.


Il se réveilla sur une berge, à quelques mètres de l'eau. A sa grande surprise ses vêtements étaient secs et la faim avait cessé de le tenailler. Il porta la main à sa ceinture de corde et soupira de soulagement : le poignard y était toujours attaché. Personne en vue. Il se leva prudemment. Son corps entier le faisait souffrir, couvert de coupures et d'ecchymoses violettes. Ses pieds étaient la partie la plus abîmée, rendant chaque pas presque insoutenable. Malgré lui, des larmes de douleurs ruisselaient sur ses joues. 


Il approcha de l'eau, espérant découvrir des indices de son sauvetage. Une vague glacée coula le long de son échine : nulle trace humaine mais de profonds sillons dans le sol, des griffes, gigantesques, à n'en pas douter ! Il recula précipitamment, tournant les talons pour s'éloigner au plus vite de la piste de la bête et tomba sur la carcasse d’un cervidé dont il ne restait que des os et quelques lambeaux de chair couverts de mouches. Les charognards avaient visiblement déjà fait leur œuvre. Il s'empressa de quitter les lieux, terrifié à la perspective de rencontrer le prédateur qui avait laissé ces restes. 


Kogan s’enfonça là où les arbres étaient les plus serrés, espérant que la bête ne pourrait pas l’y suivre. La lumière du jour aidant, il put choisir où poser les pieds, boitillant aussi vite que possible dans le sous-bois au sol moelleux de feuilles. Il lui fallait impérativement s’éloigner du danger immédiat et trouver de quoi panser ses blessures pour soulager la douleur et prévenir le risque d'infection. Il ne possédait pas d'autres vêtements que ceux qu’il portait et ces derniers étaient trop petits et en piteux état. Trop de blessures à protéger et trop peu de tissu, il lui fallait donc trouver une autre solution. 


Il marchait depuis un bon moment ainsi. Les battements affolés de son cœur commençaient à se calmer. Il avait pris le parti de suivre le cours de la rivière tout en restant dissimulé par le couvert des arbres, à quelques mètres de distance de la berge. Il avançait lentement, jugeant le danger immédiat moins important que ses douleurs. Aux meurtrissures cutanées s’ajoutaient les courbatures et autres douleurs musculaires. La souffrance, qu’elle soit physique ou morale, il la connaissait bien. C’était malheureusement une vieille compagne de ses années de calvaire. Il savait donc composer avec.

   

Un bombillement caractéristique lui permit d’entrevoir une solution à ses besoins du moment. Il s’orienta au son des insectes et finit par découvrir la ruche construite sous la branche maîtresse d’un vénérable tilleul. Restait à trouver comment récupérer le précieux miel sans risquer des milliers de piqûres douloureuses. 


Kogan avait passé ses années de captivité à observer autour de lui, enregistrant, regroupant, s’appropriant mentalement toutes les connaissances et techniques des individus évoluant autour de lui. Il laissa son cerveau chercher la solution qui lui apparut par la fumée. Il se remémora les techniques pour faire du feu et analysa son environnement. 


Il trouva des silex sur la berge de la rivière et y récupéra également des galets pour en faire un foyer, dégageant un large cercle de terre nue tout autour pour éviter tout risque d’incendie. Il agissait à gestes mesurés pour ne pas alarmer les butineuses au dessus de sa tête. D'énormes polypores poussaient sur un bouleau au bord de l'eau, il en récolta l'amadou pour allumer son feu. Il en profita également pour décoller et tailler de larges feuilles d'écorce qu'il mit de côté. 


Le jeune homme rassembla les différents éléments nécessaires à son feu dans le foyer puis prépara les herbes sèches qui devaient lui fournir la première braise. Faire une étincelle avec les silex lui demanda des trésors de patience. Ses doigts s'engourdissaient et s'échauffaient. Enfin l'herbe se mit à fumer et à rougeoyer et il put, après avoir soufflé dessus pour activer la flamme, la glisser avec l'amadou au cœur du tipi de bois sec. Il souffla délicatement pour attiser le feu qui prit progressivement. Quand il lui apparut suffisamment vigoureux, il plaça dessus du bois vert et des feuillages provoquant la fumée souhaitée. 


Le nuage monta vers la ruche, l’enveloppant progressivement, calmant les occupantes. Kogan passa à l'étape suivante de son plan : ayant taillé dans un jeune frêne une longue et solide perche, il s'en servit pour faire tomber le nid en même temps que la nuit. Le vrombissement furieux fit écho au son mat de la chute dans le feu. 


L'adolescent resta prudemment caché à distance le temps que le redoutable essaim délogé s'éloigne. Il s'empressa alors de sauver quelques braises de son feu, en partie étouffé par la ruche, et de récolter les précieux rayons de miel. Quelques ouvrières étaient encore présentes par endroit. Elles défendirent chèrement ce qu'il restait du nid, infligeant de douloureuses piqûres au jeune homme. 


Kogan enveloppa soigneusement les rayons de miel dans l’écorce de bouleau, essayant de ne rien perdre du précieux liquide. Éclairé par la lumière argentée de la lune ascendante, il baigna ses pieds dans l’eau froide de la rivière, nettoyant le mieux possible les plaies avant de les enduire d’un mélange d’argile de cire fondue et de miel, les enveloppant finalement dans de nouvelles feuilles d’écorces en deux chaussures improvisées. Le soulagement vint vite sur cette partie du corps et il put panser ses autres plaies. Les piqûres d'abeilles laissaient des zones rouges et gonflées sur ses mains et ses avant-bras. Il prépara des cataplasmes de plantain comme l'avait fait sa mère quand il s'était fait piquer enfant. Ce souvenir raviva la tristesse du manque et la haine des bourreaux.


Son estomac grondait bruyamment. Kogan examina les rayons de miel pour trouver ceux contenant les larves. Il savait que c'était une bonne source de protéines même s'il n'était pas enchanté par l'idée d'avaler des insectes, vivants de surcroît. La première bouchée fut la plus difficile, psychologiquement parlant. Dans les faits, la saveur du miel dominait et la cire donnait une certaine consistance permettant aisément de faire abstraction de la "garniture". Ce repas, adjoint à la fraîcheur de l'eau, lui fit du bien et lui redonna l'énergie nécessaire à la préparation de la nuit. 


Le jeune homme avait créé un nouveau foyer sur la berge de la rivière, la jugeant plus sûre pour passer la nuit. Il alimenta son feu et enterra sous un monticule de pierres ses précieuses provisions. Il espérait qu'aucune créature inquiétante ne serait attirée par l'odeur. Une rencontre avec un ours avait peu de chance de tourner en sa faveur. Il s'installa sur le sol pierreux, se couvrant d'une couche de fougères, la journée étouffante ayant laissé place à une nuit fraîche. 


L'obscurité bruissait tout autour de lui : au chant de la rivière se mêlait les stridulations d'insectes dans les herbes et le hululement des oiseaux de nuits en chasse. La voûte céleste au dessus de sa tête était parsemée de milliers d'étoiles scintillantes. Kogan savoura ce moment de calme et de liberté. Une étoile filante illumina le ciel, Kogan réitéra son vœu : devenir le plus puissant et tous les venger.


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