Le Fantôme du Péloponnèse

Chapitre 5 : ἄλη – Errance

2786 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/04/2021 14:37

– Ce que vous avez vécu est bouleversant, Diodotos. Et pourtant, ces événements ne m'étonnent guère…

Thucydide me regarde droit dans les yeux. Son visage, plutôt neutre, affiche désormais une expression compatissante. Après un instant de silence, il se lance dans la recherche d'un brouillon, caché dans l'une des piles de parchemins qu'il a amenées avec lui. Lorsqu'il finit par trouver ses notes, il m’énonce :

– Le massacre du cap Tainare : les Spartiates ont fait sortir des hilotes suppliants du sanctuaire de Poséidon avant de les exécuter par centaines. C'était il y a soixante ou soixante-cinq ans… Je ne connais pas la date exacte.

Le vieil homme fait une petite pause avant de poursuivre :

– Durant la guerre du Péloponnèse, juste après leur défaite de l'île de Sphactérie, les lacédémoniens ont sélectionné deux milles hilotes parmi les plus vaillants qui avaient combattu pour eux. Leur faisant croire qu'ils allaient obtenir leur affranchissement, ils les ont fait disparaître. Personne n'a jamais su dans quelles conditions ces milliers de jeunes gens ont été mis à mort. Et je peux continuer ainsi pendant longtemps, Diodotos : j'ai, sur ce bout de parchemin, une liste entière des massacres commis à l'encontre des hilotes.

Il me faut un petit moment pour reprendre contenance. L'énonciation de ces boucheries m'affecte plus que je ne l'aurais pensé. Mon vieil interlocuteur, en face de moi, met de côté son morceau de parchemin avant de reprendre le brouillon sur lequel il est en train de prendre des notes durant notre conversation. Il finit par me demander :

– Ce que je ne comprends pas, c'est comment vous avez réussi à vous construire votre réputation avant même que la guerre n'éclate officiellement. On a même entendu parler du Fantôme du Péloponnèse à Athènes, c'est dire…

Je reprends une part de cerf au miel entouré de galette. Puis, après avoir bu un peu de vin, je réponds :

– Cela ne s'est pas fait en un jour, Thucydide. Après la destruction de mon village, j'ai bien dû errer pendant un mois en vivotant au gré des vents et de la chasse...


.oOo.


Alors que je poursuis mon récit, je me replonge une fois de plus dans mes souvenirs...


Un mois durant, j'ai arpenté les plaines de Laconie et évité avec précaution tout contact avec la civilisation. Tapi dans l'ombre des forêts, caché dans les anfractuosités des rochers, j'ai scruté, observé et écouté. Je suis en chasse permanente, tentant de débusquer un gibier bien particulier : le kryptos. Pourtant, j'ai beau adresser tous les jours une prière à Artémis, je n'ai pas réussi à en croiser un seul. Mes flèches viendront bientôt à manquer, à force de les utiliser pour trouver de quoi me sustenter.

Il faut se rendre à l'évidence : voyager au hasard ne m'a pas été d'une grande utilité jusqu'ici. Ma tunique part en lambeaux et j'ai besoin d'informations. Je prends la direction du fleuve d'Eurotas, cours d'eau impétueux qui irrigue toute la plaine et passe près de la cité de Sparte. Lors de mon périple, j'y ai rempli de nombreuses fois mon outre lorsque je n'arrivais pas à trouver une autre source d'eau.

Durant une partie de la journée, je remonte le long du fleuve depuis son delta en évitant les cités périèques. Je finis par tomber sur un village prospère hilote. Je l'avais déjà repéré au cours de mon errance sans pour autant m'y intéresser de plus près. Aujourd'hui, je compte bien l'observer jusqu'à la tombée de la nuit sans me faire repérer.

Le village est grand : peut-être deux fois plus important que mon ancienne communauté. Il semble aussi être bien plus riche. Je ne serais pas étonné que plusieurs hilotes cherchent à racheter, littéralement, leur liberté. Leurs terres sont généreuses et fertiles : on y produit en quantité respectable du blé, de l'orge, de l'huile d'olive, du vin et des denrées fromagères. D'après ce que j'ai pu voir, les habitants viennent tout juste de finir les dernières moissons du printemps et se préparent à célébrer le culte de Déméter, déesse de l'agriculture.

Je suis cependant très surpris par l'attitude des villageois. Malgré la course déclinante du soleil à l'horizon, les enfants ne se précipitent pas chez eux et les hommes ne sont pas sur leurs gardes. Pourtant, les kryptoi sont toujours là, aux abois. Sans doute cela fait-il longtemps qu'ils n'ont pas visité ce kléros. Je vais m'en assurer demain. En attendant, je compte passer une fois de plus la nuit sous le regard d'Ouranos, le Ciel Étoilé.

Lorsque les premiers rayons d'Hélios pointent à l'horizon, je pars traquer des lièvres dans les plaines alentours, à l'orée des forêts. Il me faut peu de temps pour en attraper deux, la zone étant particulièrement giboyeuse. Avec ces deux proies, j'espère me faire accueillir amicalement par cette communauté hilote.

Le soleil n'a pas encore atteint son zénith lorsque, sur le chemin menant au village, j'aperçois un groupe de jeunes gens s'amusant à s'éclabousser au bord d'Eurotas : trois garçons et une fille. A première vue, je dirais qu'ils ont deux ou trois ans de moins que moi. Ils ne m'ont pas encore repéré, tout occupés qu'ils sont à gambader joyeusement dans l'eau. Je m'approche d'un pas sûr, tentant de faire bonne figure.

L'un d'entre eux finit enfin par me voir, alors que je ne suis qu'à une centaine de pieds de leur position. Immédiatement, les trois garçons entourent la jeune fille d'un cercle protecteur, prêts à en découdre. Le plus grand se place au-devant d'elle, lui intimant d'un geste du bras de rester là où elle se trouve, avant de me jeter un regard noir. On dirait un jeune loup tentant d'impressionner une femelle par un geste de courage.

Je me fige avant de scruter minutieusement chaque membre de ce groupe singulier, plongeant dans les yeux des uns et des autres à tour de rôle. Je ne suis pas venu pour me battre mais je n'ai pas non plus envie qu'ils me sautent dessus à la moindre occasion. Mon regard a plus d'effet qu'escompté : les quatre adolescents se mettent à trembler. Je pousse un profond soupir tout en secouant la tête avant d'entamer le dialogue avec une voix rocailleuse :

– N'ayez crainte, je ne vous veux aucun mal.

Mes paroles ne semblent pas les convaincre : ils restent sur leurs positions, guettant le moindre geste de ma part. Je choisis de continuer :

– J'ai entendu dire que votre village va bientôt fêter la fin des moissons. J'ai chassé ces deux lièvres pour y faire une offrande à Déméter. Je dois aussi me procurer quelques produits… Est-ce que l'un d'entre vous aurait l'amabilité de me conduire auprès du chef de votre communauté ?

Là encore, aucune réponse. Ils restent statufiés, les pieds dans l'eau. J'essaie une autre approche en tentant de sourire. J'avoue que ce n'est pas non plus une grande réussite… Moi-même, je sens mon visage se crisper d'une étrange manière. Je donnerais cher pour voir ma propre tête à ce moment précis.

La jeune fille du groupe se met à pouffer sous les yeux effarés de ses compagnons avant de rire à gorge déployée. Après un bref instant pour se remettre de ses émotions, elle contourne d'un pas léger le plus grand des garçons. Ce dernier l'avertit :

– Attends, Briséis !…

– Cesse donc de faire ton pleutre, Démophon ! lui réplique-t-elle. Tu vois bien que ce voyageur nous a demandé poliment notre aide. Ce n'est pas la peine d'être agressif.

Le dénommé Démophon baisse la tête, penaud. L'adolescente vient alors à ma rencontre sans éprouver la moindre crainte.

Tiens, tiens, pensé-je avec amusement, c'est donc elle la chef de meute...

La jeune fille s'arrête à quelques pieds de moi avant d'entamer la conversation sur un ton respectueux :

– Veuillez excuser notre accueil discourtois, voyageur. Il faut dire que vous nous avez surpris.

– Ce n'était pas mon intention, loin de là, réponds-je.

– On pensait avoir affaire à un brigand, complète Démophon qui s'est approché entre temps.

Je baisse la tête, contemplant les haillons troués et tachetés qui me servent encore de vêtements. Je dois bien l'avouer : j'ai une triste mine. Seules mes armes, bien en évidence, me permettent de rester intimidant.

– J'ai passé un certain temps à voyager en pleine nature, dis-je. Comme vous pouvez le voir, j'ai besoin d'acheter de nouveaux habits et de remplir mes deux carquois de flèches. J'ai d'ailleurs de quoi payer le tout, ajouté-je tout en tapotant la petite bourse à ma ceinture.

Briséis penche légèrement sa tête :

– On laisse des gens aussi jeunes voyager seuls dans votre communauté ?

Je souris, espérant masquer mon embarras et la tristesse qui assaille de nouveau ma poitrine, avant de répliquer :

– Mon père disait qu'il n'y a pas d'âge pour découvrir le monde.

L'adolescente a un léger mouvement de recul : elle sent que je lui cache quelque chose mais ne cherche pas à creuser la question. Avant que le silence ne devienne gênant, je poursuis sur un ton un peu taquin :

– Et chez vous, on laisse sans surveillance des gens aussi jeunes loin de votre village ?

– Eh ! Nous ne sommes plus des enfants ! s'indigne Démophon. La plupart d'entre nous avons atteint treize ans et nous pouvons aller où bon nous semble sans être inquiétés.

Amusé, je lui lance une remarque :

– Pourtant, vous avez cru à l'instant que j'étais un brigand venu vous attaquer...

La jeune fille ne dit pas un mot. Elle se contente de suivre l'échange avec un malin sourire. L'adolescent, quant à lui, tente de me répondre :

– La zone est censée être sûre. Et je… je…

Je pousse un soupir avant de demander :

– Je vais être plus clair : vous ne craignez pas la venue de kryptoi dans la région ?

Ma question fait son petit effet : durant un petit instant, j'ai cru lire la terreur dans leurs yeux. Visiblement, ces sinistres individus n'épargnent aucune région. Briséis finit par me répondre :

– Cela fait des années qu'ils ne sont pas venus dans notre village. Nous sommes une communauté paisible : nous ne cherchons pas les problèmes…

Avant que je puisse ajouter quelque chose, elle m'annonce :

– Sur ces bonnes paroles, voyageur, je vais vous conduire auprès de mon père. C'est le chef de notre village.

– Je vous en saurai gré, conclus-je.

C'est ainsi, qu’entouré de quatre jeunes gens, je fais mon entrée dans le village de Filisia. D'un coup d’œil, sur ma gauche, je remarque qu'une quantité remarquable de marchandises est amassée à l'ombre d'un grenier. On y trouve de tout : des céréales, des amphores de vins et d'huile d'olive ainsi que divers autres produits issus de l'agriculture ou de l’artisanat.

Face à mon étonnement, Briséis m'informe :

– Il s'agit de l'apophóra de notre communauté. Les Spartiates venus prélever ce tribut sont déjà là. Ils resteront un petit moment, notamment pour profiter des festivités.

– Les Spartiates ? Dans une fête hilote ?!

– Le maître de notre kléros est magnanime avec nous : tant que nous payons l'apophóra, il nous laisse vivre comme nous l'entendons.

– Vous avez bien de la chance, dis-je en guise de conclusion.

Avant de me présenter à son père, l'adolescente m'emmène voir une couturière. J'ai ainsi pu m'acheter une nouvelle exomis. Puis, je demande à ma guide de m'emmener voir l'un des artisans forgerons du village. Les pièces de ma bourse couvrent largement l'acquisition de nouvelles flèches. Pendant que je faisais mes achats, les trois autres garçons se sont dispersés, vaquant à leurs occupations respectives. Je suis toujours étonné que les Spartiates autorisent ces genres de commerce, ici. Le citoyen qui s'occupe de ce kleros doit vraiment être quelqu'un de particulier.

Sur le chemin menant à l'habitation de Briséis, nous croisons deux hommes richement habillés discutant avec un hoplite portant une cape rouge. Des Spartiates. Mes muscles se contractent. Il me faut quelque temps pour me contrôler et ne pas leur sauter dessus, xiphos à la main.

– Voyageur ? m'interroge-je l'adolescente. Tout va bien ?

– Oui, oui, réponds-je, embarrassé. C'est juste une fatigue passagère. Je suis un peu tendu après mon long périple. Par ailleurs, mon nom n'est pas « voyageur ». Je m'appelle Diodotos.

La jeune fille émet un petit rire avant de répliquer :

– Je suis navrée, Diodotos. Au fur et à mesure de nos conversations, j'ai cru avoir raté le moment de demander votre nom. Diodotos, donc. C'est joli… Je m'en rappellerai.

– Je suis ravi de faire votre connaissance également, Briséis.

L'adolescente détourne son regard vers le sol, quelque peu gênée et rougissant à vue d’œil. Ai-je encore dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? Décidément, c'est une bien étrange communauté hilote dans laquelle j'ai mis les pieds…

Nous parvenons juste après au-devant d'une habitation assez élaborée, comme celle que l'on peut trouver dans les villes périèques. A première vue, je n'aurais jamais deviné qu'une famille hilote y vive en toute quiétude.

– C'est ici, m'annonce la jeune fille avant d'ouvrir la porte du bâtiment.

A peine avons-nous posé le pied sur le sol de la maison qu'une puissante voix masculine nous accueille :

– Par tous les dieux, Briséis ! Où est-ce que tu étais passée ? Ta mère et moi t'avons cherchée partout !

La jeune fille recule d'un pas. Pour ma part, je reste sur ma position, les mains toujours occupées avec mes deux lièvres. Face à moi, un homme d'une quarantaine d'années me regarde d'un air interloqué. Il possède une musculature impressionnante et doit bien me dépasser d'une demi-tête. Il finit par demander :

– Briséis, je peux savoir qui est cet homme ?

– C'est Diodotos, papa, réplique l'adolescente. C'est un voyageur qui souhaite prendre part aux festivités et faire quelques achats auprès de nos artisans.

J'ajoute dans la précipitation :

– Ravi de faire votre connaissance, monsieur. Veuillez accepter ma modeste contribution au banquet que vous préparez.

Joignant le geste à la parole, je lève devant moi les deux proies que j'ai chassées le matin même. L'homme met un certain temps avant de répondre. Il m'examine des pieds à la tête avant de plonger ses yeux dans les miens. Sans sourciller, je supporte son regard investigateur. Il finit par soupirer avant de déclarer :

– Briséis, tu veux bien prendre les lièvres et les mener à ta mère, s'il te plaît ? Elle se trouve sur la place centrale, occupée avec les autres femmes à préparer la viande de ce soir.

– J'y vais de ce pas, répond l'adolescente avant de me prendre le gibier des mains et de sortir en courant par la porte.

Cette fille est une vraie tempête, me dis-je.

– Je vous remercie sincèrement, Diodotos. Ce sont de belles prises que vous nous offrez.

– Ce n'est pas grand-chose, lui réponds-je.

– Soyez donc le bienvenu à Filisia. J'espère que vous trouverez un peu la paix durant les festivités.

– Que voulez-vous dire ?

– Diodotos, j'ai participé à plusieurs campagnes militaires au cours de ma vie. J'ai connu des hommes qui ont vécu des horreurs dépassant l'imagination. Certains en sont devenus fous, d'autres ont réussi à les surmonter après un effort considérable. Mais tous, sans exception, arborent un regard particulier. Diodotos, vous qui êtes si jeune, vous avez ce genre de regard.

Je reste statufié. Mon sourire factice disparaît rapidement. Cet homme n'est pas chef de village pour rien. Il arrive facilement à cerner ses interlocuteurs. Sans un mot, le quadragénaire s'avance avant de poser une main sur mon épaule droite.

– Reposez-vous autant que vous le souhaitez, me dit-il. Et si vous avez besoin d'une oreille attentive, je serai là pour vous écouter.


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