ooOoo Cyril ooOoo
Cyril et moi on ne se voyait plus beaucoup depuis la fin du lycée, mais je savais qu’il n’avait pas arrêté la musique. Il était inscrit à la fac de chimie dans la même ville que le conservatoire d’Artus. De retour au pays, j’ai contacté Cyk pour lui proposer qu’on se voie. J’ai préféré aller seul à notre rendez-vous. Cyril était toujours un peu sauvage, il avait beau connaître Artus, ils n’étaient pas super proches au lycée, et ils ne s’étaient pas revus depuis un bail.
On s’est retrouvé dans le bar gay qu’il avait l’habitude de fréquenter pendant ses périodes de célibat. J’étais pas super à l’aise là-bas. Tout le monde me regardait d’la même façon que les filles du bahut quand je sortais ma guitare, sauf que là j’l’avais pas, ma guitare. Mais bon, comme d’hab je me pavanais comme si je n’en avais rien à foutre de rien, et je souriais au chaland, en faisant abstraction des chansons de Mika qui tournaient en boucle comme musique d’ambiance.
Cyk n’avait pas beaucoup changé. Il était un peu plus mince qu’avant, ses traits s’étaient durcis, histoire de rendre son air mal aimable encore plus patibulaire. Il n’empêche qu’il m’a souri avec nostalgie quand il m’a vu débarquer.
— Salut Cyk.
— Salut Matt… Je ne m’attendais pas à ta visite.
— Et pourquoi pas ?
— Parce qu’Artus aura bientôt terminé le conservatoire. Je suis étonné que t’arrives à lâcher ta guitare cinq minutes pour rendre visite à un vieux camarade.
— T’as encore fait une cure de carottes Cyk ? J’te trouve presque sympa là. Presque.
— Genre t’es vexé ?
— Genre j’suis content de te voir.
— Ouais, moi aussi.
— Mais t’as pas tort quand tu parles de guitare…
— Comme c’est étonnant, s’esclaffa Cyril en levant les yeux au ciel.
— Artus et moi on est en train de monter un groupe, rock alternatif si tu te poses la question. On a trouvé un batteur, et là, c’que je cherche, c’est une deuxième guitare.
— T’es en train de me demander de jouer avec vous ?
Il était étonné, il s’est mis à cligner des yeux et j’ai agrandi mon sourire, je sentais que j’avais ferré mon gros poisson, mais le barman a posé un verre devant moi et j’ai dû interrompre ma conversation.
— J’ai rien commandé.
— Cadeau du jeune homme au bout du bar.
J’ai penché la tête. Un blondinet coquet me fit un petit signe timide du bout des doigts avant de siroter son cocktail. J’ai répondu à son salut de la main avec un sourire poli avant de me tasser sur mon siège. J’étais gêné, mais seul Cyril s’en est rendu compte. Il m’avait suffisamment observé pendant des années pour voir les quelques brèches dans ma bonne figure publique.
— T’as pas l’habitude de venir dans ce genre d’endroit ?
— J’y ai jamais foutu les pieds.
— Laisse-moi deviner : t’as toujours pas fait ton coming-out, c’est ça ?
Je n’ai rien répondu. Je serrais les dents pour conserver mon sourire de façade, c’était dur. Cyril était mort de rire, que c’était agaçant…
— J’y crois pas ! Matthieu Paris, le type le plus populaire du lycée, est toujours puceau !
— Le plus populaire, faut pas exagérer… répliquai-je avec un petit sourire en coin.
— T’as pas à te poser de question ici tu sais ? Le message de monsieur Manhattan là-bas est explicite. T’avais pas aussi froid aux yeux quand tu m’as demandé de t’embrasser au collège.
— C’est plus compliqué que ça. C’est une histoire de confiance. J’vais pas faire ça avec une personne que je ne connais pas, surtout pour une première fois.
— Putain Matt, t’as bien déjà été amoureux quand même ?
— Oui, mais ce n’était pas réciproque.
Je me suis concentré sur mon verre, avec mon sourire figé. J’essayais de ne pas trop penser à Artus.
— Ah les hétéros… Il y a Artus dans le lot ?
— Ça se voit tant que ça ? lui demandai-je, presque amusé.
— Pas qu’un peu. Ce type est fou de toi.
— Il n’est pas gay, j’peux te l’assurer.
— J’ai compris, mais malgré tout il t’admire, t’es son dieu. Vu ton égo, ça ne m’étonne pas que ça te fasse de l’effet.
J’ai bu une gorgée du Manhattan qu’on m’avait offert. Notre relation avec Artus était fusionnelle. On vivait ensemble, on bossait ensemble, on était inséparable… la seule différence, entre lui et moi, c’était que j’avais une attirance sexuelle pour lui, alors que lui non. Artus le savait très bien, il est intelligent et perspicace. Bon, et puis quand on a pris notre première cuite ensemble, je lui ai mis la main aux fesses en déclarant que j’étais amoureux, sans préciser que c’était de lui, mais c’était sous-entendu. On était affalés comme des cachalots sur le tapis et on a dormi en bienheureux par terre. C’était notre premier pétard aussi. Il n’empêche qu’il s’en souvenait le lendemain matin, et il a mis les points sur les i. Je l’entends encore :
— Je ne suis pas gay Matt, vraiment pas. Alors ne te fais pas de faux espoirs.
C’était l’unique ombre au tableau. Elle était de taille, malgré ça on s’en était très bien sorti lui et moi. Je dois admettre que Cyk avait raison : j’étais puceau, et de fait pas méga dégourdi derrière mes allures de dandy moderne et décontracté. Pour ça j’arrivais à aimer Artus comme lui m’aimait, platoniquement. On était les deux meilleurs potes du monde, de grands enfants dans des corps d’adultes.
Plongé dans mes pensées, j’ai pas vu Cyril cogiter. Je sentais bien qu’il me regardait avec un air bizarre, mais pour une fois mon instinct m’a fait défaut. Il m’a pris au dépourvu en me balançant brusquement :
— Tu veux que je t’apprenne ?
— M’apprendre quoi ?
— À faire l’amour.
Je me suis immobilisé avec le rebord de mon verre coincé entre les dents. Je ne m’y attendais pas à celle-là. L’idée a vite fait son p’tit bonhomme de chemin dans ma tête et ailleurs. Comme quand je l’avais surpris dans la cage d’escalier du collège, j’ai ressenti une puissante montée de mon désir… Ce n’était pas aussi violent qu’à l’adolescence, mais c’était vivace et prenant malgré tout. Je me suis assuré d’avoir l’air aussi confiant et relax que d’habitude avant d’enfin oser le regarder.
— Pourquoi pas.
— Finis ton verre, on va chez moi, répondit-il avec son ton un peu bourru, en détournant les yeux.
C’était moi le puceau, mais c’était lui le plus gêné des deux. Ce n’est plus le cas aujourd’hui vu qu’on a vieilli, mais pendant longtemps Cyk et moi on a eu une relation du style éraste et éromène. C’est avec lui que j’ai échangé mon premier baiser, c’est avec lui que j’ai eu ma première relation sexuelle… La deuxième et la troisième aussi d’ailleurs. On est amis, de vrais amis, pas juste des sexfriends, mais on n’est jamais tombé amoureux. Dès notre première nuit ensemble, j’ai su, et je crois bien que lui aussi, qu’on ne serait jamais rien de plus que des amis. Y a une raison triviale à ça, et une autre plus profonde, plus spirituelle.
Cyril créchait dans un studio. Son petit immeuble était truffé d’étudiants, il y avait un de ces va-et-vient là-dedans… Étonnamment, sa piaule située au dernier étage était assez silencieuse, il n’y avait plus qu’à espérer que les autres voisins n’entendent pas ce qui se passait chez lui. M’enfin quelque chose me disait que personne n’était dupe sur la raison de ma présence chez Cyk. Le tour du propriétaire était vite fait, mais dans son quinze mètres carrés, il avait quand même trouvé moyen de stocker sa guitare acoustique, sa basse, sa guitare électrique et une enceinte. J’ai souri en les voyant. J’ai caressé le manche de sa basse. Ce n’est pas une métaphore graveleuse, Cyk par contre, il a dû se l’imaginer.
Je préférais ne pas parler, Cyril aussi faisait son taiseux. Debout au milieu de la pièce, il a commencé à déboutonner lentement sa chemise sans me regarder, il était plus intimidé que moi. Je l’ai imité en miroir. Cyril était plutôt velu, mais il se rasait sous les bras, la raie et le service trois pièces, un truc qui ne me serait jamais venu à l’esprit, la vache. Mais pour l’heure, il était encore en sous-vêtement et moi aussi. J’ai posé mes fringues avec les siennes sur un dossier de chaise. J’ai voulu mettre mes mains dans mes poches comme un con. L’espace d’un instant, j’avais oublié que je n’avais plus de pantalon, il ne me restait que mon calbute.
— Assieds-toi ou allonge-toi, comme tu préfères, dit Cyk en s’efforçant de garder une voix douce pour une fois.
Je me suis assis au bord du lit. Il s’est agenouillé devant moi et a tiré sur l’élastique de mon boxer pour le retirer. Par je n’sais quel miracle, il a réussi à faire complètement glisser le tissu alors que j’étais posé dessus. Il m’a pris en bouche immédiatement tout en caressant mes bijoux de famille. C’était délicieux… Si chaud et si doux, il était foutrement doué. La première pipe de ma vie était pt’être la meilleure, c’était vraiment exquis. J’ai pas dû tenir plus de trois minutes.
Il s’est relevé en essuyant la commissure de ses lèvres.
— Maintenant à ton tour.
Debout devant moi, il a retiré son caleçon et je me suis retrouvé avec son attirail glabre sous le nez. Je faisais déjà moins le malin.
— Ne t’inquiète pas : je suis clean, je vérifie régulièrement, me dit-il en rougissant légèrement.
Je ne m’inquiétais pas pour ça de toute façon. Comme j’le disais : c’est une histoire de confiance, et j’avais confiance en Cyk, surtout pour ces choses-là. Mon cœur commençait à s’emballer, ça ne m’était plus arrivé depuis ma rencontre avec Artus, mais j’ai gardé le contrôle. J’ai approché ma bouche entrouverte et, ben j’ai dû l’ouvrir complètement quoi.
Cyk m’avait montré comment faire, j’ai suivi les consignes du professeur, et puis j’étais pas neuneu non plus. Une fois passé la première minute d’appréhension, j’ai retrouvé mon fidèle instinct et je l’ai laissé me guider. Les gémissements de Cyk m’aidaient à faire ce qu’il fallait. Pour une première fois, j’crois que je me suis bien débrouillé.
Cette étape-là m’a grave chauffé. J’ai pas bronché quand tout a giclé dans ma gorge. J’avais déjà goutté des trucs meilleurs dans ma vie mais bon, on n’était pas au resto gastronomique.
— Tu veux qu’on s’arrête là ou je continue ? souffla Cyk en me caressant les cheveux.
— On continue, répliquai-je avec un sourire audacieux.
J’étais curieux et fébrile, je crois que Cyril était un peu étonné par mon attitude. Comme beaucoup de gens, il n’arrivait pas trop à me cerner, même complètement à poil l’un devant l’autre, sans rien à cacher, il n’y arrivait pas. Moi en revanche, je voyais enfin qui il était vraiment. Il était d’une tendresse impressionnante dans l’intimité. Il était beaucoup plus sensible que ce qu’il laissait voir à la face du monde extérieur. Une fois en confiance, Cyk est un vrai nounours.
J’ai pas trop apprécié la suite du programme cela dit. Couchés sur le flanc, il m’a mis un doigt, tout en m’astiquant la tige et en embrassant ma nuque. C’était super-excitant, mais je n’aimais pas ça. Enfin, j’adorais et je détestais ça en même temps, une sensation indéfinissable qui allait me poursuivre toute ma vie, et pas qu’au pieu. Ça aurait été beaucoup plus simple si ça n’avait été qu’au pieu…
Il est passé à deux doigts et il a continué ses préliminaires jusqu’à ce que mon passage soit bien ouvert. Nos deux membres étaient durs et gonflés comme des buches de pin, ça s’annonçait festif. Je me suis retrouvé à quatre pattes sur son matelas en attendant qu’il enfile son préservatif badigeonné de lubrifiant. D’après lui, c’était plus simple pour une première fois, une histoire d’angle et de géométrie, mais je n’étais vraiment pas à l’aise dans cette position. Plus les minutes s’écoulaient, et plus j’étais soulagé que ce soit Cyril et pas quelqu’un d’autre, je n’aurais pas du tout apprécié de devoir faire ça devant un inconnu, je trouvais ça humiliant.
Cyk m’a pénétré, et pour la première fois de ma vie, j’ai crié de jouissance. C’est sorti soudainement, comme un rugissement bestial. J’ai senti qu’il sursautait dans mon dos, il ne s’y attendait pas, pas aussi vite surtout. Ensuite, je me suis laissé faire pendant dix bonnes minutes. Il était endurant le bougre ! Ma prostate était en feu, c’était agréable et désagréable à la fois. Je prenais mon pied, mais j’avais envie d’être à sa place. Je ne voulais pas être le dominé, je voulais le chevaucher, moi. J’avais hâte qu’il en finisse pour que je puisse le posséder à mon tour. En plus, dans cette position merdique, c’était difficile de me branler en même temps sans m’avachir tête la première dans les oreillers. Je devais laisser Cyk tout gérer, et ça, ça, me gavait. Paradoxalement, je crois que c’est cette nuit-là que j’ai pris conscience que j’avais l’âme d’un p’tit chef, et qu’il fallait que je sois aux commandes dans tous les aspects de ma vie, y compris celui-là.
Cyk s’est absenté pour aller à la salle de bain, j’en ai profité pour m’équiper et nettoyer un peu ses draps, j’en avais mis partout. Quand il est revenu, j’ai bien vu à sa tête qu’il était comme moi : il préférait jouer les actifs et il voulait me la remettre, mais c’était chacun son tour, j’étais là pour apprendre. J’étais bien trop impatient…
Il s’est approché de moi et je me suis dressé à genoux sur son lit, en attendant qu’il me présente son séant. À la place, il s’est collé contre moi et s’est mis à m’embrasser langoureusement, en me caressant les pectoraux. Ça m’a perturbé, parce que j’ai compris au contact de sa langue sur la mienne qu’il avait des sentiments pour moi, alors que j’étais juste venu pour ken.
Les yeux fermés, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Artus. C’était absolument pas le moment, mais ce con de Cyk – je l’adore, mais parfois il n’est pas très futé – m’obligeait à y penser.
Quand il m’a enfin libéré, je l’ai attrapé par les hanches, je l’ai forcé à se retourner et à se pencher. À ce stade, ce n’était plus de l’excitation, c’était de l’énervement. J’avais la flemme de préparer le terrain, je voulais y aller directement. Heureusement pour Cyk, il avait pris ses précautions avec du poppers. Quelque chose me disait que je n’étais pas le premier puceau foufou à faire n’importe quoi dans son lit.
Je me suis fait plaisir, c’était l’éclate. Je me cramponnais à ses reins avec fermeté en le griffant à moitié. J’ai pas su tenir aussi longtemps que lui, j’étais inexpérimenté, et je pensais toujours à Artus. J’avais besoin d’évacuer la frustration accumulée pendant toutes ces années.
Je ne suis vraiment pas fier de moi sur ce coup-là, je n’ai pas été digne de sa délicatesse. Une fois mon cerveau à nouveau irrigué, j’ai réalisé que j’avais été brutal. Je m’en voulais. J’ai caressé le dos de Cyk avant qu’il se retourne.
— Excuse-moi… Je me suis laissé emporter. Je ne t’ai pas fait mal ?
— Normalement c’est à moi de te demander ça, grommela-t-il.
L’excitation était retombée, Cyril avait retrouvé son attitude bougonne habituelle. J’avais l’impression de l’avoir blessé dans son amour-propre. L’esprit de nouveau lucide, j’ai été rattrapé par ma logique et mes objectifs, je me souvenais pourquoi j’étais venu voir Cyk à la base. Notre petite partie de jambes en l’air était un plan foireux, je m’étais laissé distraire par ma queue comme un abruti. J’étais venu pour recruter un musicien, pas pour dégoter un plan cul ou m’enticher de quelqu’un. J’appréciais sincèrement Cyril, mais j’voulais pas sortir avec lui, ça allait trop compliquer les choses.
Je croyais avoir gaffé, j’ai dû établir une stratégie en catastrophe. Je l’ai attrapé par la main avant qu’il ne se relève pour sortir du lit et je l’ai tiré vers moi. On s’est allongé tous les deux côte à côte, j’ai relevé la couette sur nous avant qu’on prenne froid et j’ai fait mon charmeur.
— Merci Cyk.
— Il faut que t’arrête de me dire merci à chaque fois qu’on partage un truc intime.
Je n’ai pas pu m’empêcher de rigoler en caressant son torse pileux.
— Tu as réfléchi à ma proposition ?
— Tu crois que j’ai eu le temps, sans dec ?
— Cyk, je suis venu pour ça, pas pour coucher. Je te veux dans mon groupe.
— T’es du genre promotion canapé en fait.
— Arrête de me charrier. Que tu sois gay ou pas je m’en fous, c’est Cyk le bassiste qui m’intéresse.
— Je ne sais pas trop… Je n’ai pas fini mes études et je doute d’arriver à vivre de ma musique. J’ai pas ton talent et tu le sais parfaitement.
— Notre musique. Bien sûr que si ! Artus et moi on y arrive déjà, on a un bon carnet d’adresses et une grosse base de fans. On a besoin de toi. Fais-moi confiance. En plus tu verras : t’auras tous les mecs à tes pieds. T’as tout à gagner à venir avec nous.
Je le regardais droit dans les yeux avec mon sourire confiant et chaleureux. Je l’ai vu rougir, je lui plaisais vraiment. Au collège je lui plaisais déjà, mais il ne pouvait plus rien refuser à l’homme que j’étais devenu. J’ai hésité, puis je lui ai quand même fait un smack.
— Y a pas à dire, t’es toujours aussi convainquant.
J’ai élargi mon sourire avant de me blottir contre lui. Cyril était – est toujours – facile à amadouer avec un câlin. On a refait un tour de piste dans la nuit, histoire qu’il me montre deux positions plus sympas. C’est quand même mieux de voir le visage de son partenaire, enfin c’est juste mon avis, chacun ses délires.
Cyk a rejoint le groupe, Coco aussi, et « Mate le jukebox » a changé de nom.