The Dark Love (& Matt le jukebox)

Chapitre 22 : Souvenirs cachés ooOoo Home, Sweet Home ooOoo

Par Tracy

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ooOoo Home, sweet home ooOoo

 

 

Artus, Matthieu, Cyril et Corentin avaient leur résidence principale dans la même ville, une cité balnéaire réputée pour son vivier de millionnaires. C’était une exigence tacite de Matt pour avoir ses musiciens toujours sous la main. En bons petits soldats, ils s’étaient tous pliés à sa volonté, Corentin parce qu’il était docile et obéissant, Cyril parce qu’il ne pouvait jamais rien refuser à Matt, même quand il était en désaccord avec lui, et Artus parce qu’il tenait toujours la promesse faite à son ami quand ils n’avaient encore que dix-sept ans : il le suivrait n’importe où.

 

La Mercedes aux vitres teintées pénétra par la grille automatisée de la résidence d’Artus. Elle était située sur les hauteurs, dans un quartier verdoyant hyper-select et ultra sécurisé. Un sentier boisé digne d’un roman de fantasy traversait toute la colline, sinuant entre les bastides et les maisons de maître jusqu’au centre-ville. On ne pouvait y pénétrer que par un accès privatisé et surveillé. Il permettait aux stars de faire des balades entre eux, paisiblement, sans craindre les photographes embusqués.

 

Artus bailla à s’en décrocher la mâchoire, tandis qu’il gravissait lentement les marches en marbre de son perron. Il salua d’un geste distrait le jardinier-paysagiste en train de tailler la haie, avant de pousser la porte d’entrée. Artus n’aimait pas être chez lui, il détestait cela depuis sa rupture avec Clara. C’était pour elle qu’il avait acheté cette maison.

 

Son souvenir le poursuivait partout, jour après jour, tel un fantôme. Les seules choses qui arrivaient à combler le vide qu’elle avait laissé étaient la musique et la compagnie de Matt. Tout le reste finissait par prendre un goût âpre fielleux. Or, son partenaire de scène ne venait jamais chez lui, quelque chose le dérangeait visiblement. Artus ne savait pas quoi exactement, il ne pouvait qu’essayer de deviner. Il supposait que c’était la présence de ses maitresses et des escort-girls qui l’incommodait. Après son mariage avec Shelley, Matthieu ne venait plus du tout.

 

Dès le départ, Shelley et Matt ne s’entendaient pas, une disposition problématique pour Artus. Quand il avait annoncé à son meilleur ami qu’ils allaient se marier, Matthieu avait répliqué :

 

— Tu n’as pas trouvé une autre pute à épouser ?

 

Cela en disait long sur la cordialité de leurs relations. Contrairement à Clara et Sophie qui avaient eu droit aux mythiques sourires hypocrites et aux paroles doucereuses de Matt, Shelley n’avait hérité que de son mépris, et elle le lui rendait bien.

 

Le chanteur abandonna sa valise dans le vaste corridor de l’entrée avant de se trainer jusqu’à la cuisine pour se servir un verre d’eau. Il aurait préféré du vin, mais vu la gueule de bois qu’il se tapait, l’eau semblait un bien meilleur choix. Il devait préserver sa voix, il avait assez abusé d’alcool les semaines précédentes, il était grand temps de se refaire une cure de détox. Il se préparerait une infusion de pissenlit, réglisse et romarin après le repas, avec un zest de citron pour le goût.

 

Il retira ses lunettes noires pour regarder les photos collées au frigo. Son fils était sur la plupart d’entre elles. Artus Robin Matthieu Borg, ou simplement Artus junior, avait quatre ans et demi. Physiquement, il ressemblait beaucoup à son père. De tempérament, le petit garçon était calme, effacé et très gentil. Shelley l’exhibait souvent comme un trophée. Artus et ses avocats étaient en conflit permanent avec les chasseurs d’images qui prenaient à tour de bras des clichés de l’enfant avec sa mère dans les quartiers rupins des capitales du monde.

 

Le chanteur fatigué fixait toujours les photos de famille lorsqu’une femme, un peu plus âgée que lui, à la peau caramel, sortit du cellier et l’accueillit avec grande politesse.

 

— Bonjour Monsieur Artus.

— Bonjour Inès… Tout s’est bien passé pendant mon absence ?

— Oui, très bien monsieur, répondit la cuisinière. Si vous cherchez madame, elle est dans la salle de sport. Elle m’a demandé de préparer une salade végéta­rienne pour le déjeuner, cela vous convient ?

— Oui tout à fait, merci.

 

Artus traversa sa demeure jusqu’à la salle de gym jouxtant la suite parentale. En short cycliste noir moulant son postérieur galbé, Shelley faisait du running face à l’immense baie vitrée offrant une vue imprenable sur la ville avec la mer pour horizon lointain, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles. Artus l’entendait à peine mais il avait reconnu la reprise de Red, enregistrée par Jessy Ketchum et The League pour l’album hommage du cinquantième anniversaire de Taylor Swift. Lui-même avait participé au collectif d’artistes avec Everything has changed, chanté en duo avec Matthieu. Shelley s’arrêta de courir en apercevant le reflet de son époux dans la fenêtre.

 

— Tiens, un revenant.

— Où est junior ?

— Au parc avec la baby-sitter.

— On a un peu de temps devant nous dans ce cas…

 

Artus colla sa main droite sur le derrière de Shelley et se mit à malaxer sa chair comme une pâte à pizza. Il était fatigué, mais pas au point de renoncer à une gâterie de bienvenue.

 

— Tu n’as pas assez tiré ton coup en coulisses ?

— J’ai passé l’âge de faire ces conneries.

 

Shelley se décida à lui adresser un léger sourire, Artus comprit qu’il avait son feu vert. Ils s’enfermèrent dans leur salle de bain pour s’envoyer en l’air rapidement, plaqués contre le carrelage mural de la douche italienne. Le romantisme d’Artus sombrait dans les abysses depuis plusieurs années déjà, englouti par Clara quand elle l’avait quitté.

 

Sortis de la douche, Shelley massait les épaules de son mari à travers la serviette humide. Ce contact-là, aussi, lui rappelait Clara. La rançon du succès des Dark Love était le stress, le harcèlement médiatique et l’hystérie des fans connectés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les bombardant tour à tour d’insultes et d’éloges démesurés. À chaque nouveau titre, à chaque nouveau clip, la folie furieuse enflammait la toile. Le moindre mot de travers, dans un post ou une vidéo, et c’était la déferlante assurée. En tant que chanteur, Artus était le plus exposé du quatuor et, de fait, le plus anxieux. Clara et Matt avaient un don pour le toucher de la bonne façon, eux seuls savaient le détendre et le rassurer quand il en avait besoin.

 

Les yeux fermés, Artus dormait à moitié debout, plongé dans ses souvenirs…

 

oOo

 

Il se revoyait dix ans plus tôt, allongé sur le flanc dans le lit conjugal après l’amour, caressant le dos magnifique dévêtu de sa gracieuse Clara. Elle le regardait de côté, avec ses grands yeux vert émeraude lumineux vénérés par les cinéphiles de la terre entière, tapotant doucement des pieds sur le matelas.

 

— Tu m’as manqué…

— Toi aussi ma Jane.

— Hi hi ! Arrête de m’appeler comme ça. Tu n’es pas assez musclé pour être Tarzan.

— Tu es cruelle avec mes abdominaux.

— Je me trouve plutôt indulgente avec ton gras.

 

Après un énième baiser langoureux, la coqueluche d’Hollywood s’était mise à souffler sous le nez d’Artus en faisant trotter ses doigts autour de son nombril, effleurant furtivement le pubis de son aimé.

 

— J’ai réfléchi à notre voyage en amoureux, je me suis décidée pour Chypre… Tu es toujours d’accord ?

— Je t’ai promis sept jours, juste toi et moi, tu les auras, n’importe où.

— Une semaine c’est trop court. Partons deux semaines plutôt.

— Deux semaines, ce ne sera pas possible mon ange.

— Pourquoi ? avait couiné Clara.

— Matt va trouver le temps long.

 

L’actrice s’était redressée en écarquillant les yeux, elle n’avait pas eu besoin de surjouer sa perplexité.

 

— Matt ? Rassure-moi : tu me fais une blague ?

— Non. Il a besoin de moi… avait répondu Artus d’une voix tendre pour la rassurer, ça n’avait pas marché.

— Moi aussi j’ai besoin de toi !

— Oui je sais, mais pas comme lui a besoin de moi.

— Artus ! Tu te rends compte de l’emprise qu’il a sur toi ? C’est délirant à ce stade !

— Clara, écoute-moi. Je sais que c’est difficile à comprendre, mais Matt et moi on fonctionne en binôme, depuis toujours. Si je ne vais pas bien il me relève, s’il ne va pas bien, je le relève. Ce n’est pas de l’emprise, c’est simplement de l’amitié. Plus que n’importe qui, tu sais que cette vie est éprouvante. Matt et moi il nous arrive de fatiguer aussi. Si je ne suis pas là, il peut craquer.

— Et moi je deviens quoi dans cette histoire ?

— Je t’aime Clara. Tu es la femme de ma vie.

 

Dans un geste théâtral, elle avait repoussé la main d’Artus qui tentait de lui caresser le visage. Elle s’était levée d’un bond et était partie se réfugier dans la salle de bain pour fondre en larmes. À travers la cloison, elle s’était mise à crier :

 

— Menteur ! Tu n’es jamais là ! Il n’y a toujours que Matt qui compte ! Tu te fiches de ce que je peux ressentir ! Tu me laisses toute seule, je ne peux pas vivre sans toi ! C’est trop dur !

 

Après avoir réprimé un soupir, las de cette discussion qu’il avait déjà eu à plusieurs reprises, Artus s’était lentement levé à son tour pour aller se plaquer contre la porte close, d’un blanc immaculé. Il avait écouté sa compagne pleurer un instant, puis il l’avait implorée de sa voix séraphique.

 

— Clara, sors s’il te plaît… Je suis là maintenant. Mon ange, s’il te plaît…

 

Une série de sanglots hachés incontrôlables fut la seule réponse qu’il avait obtenue. Il avait alors fermé les yeux. Artus parlait bien, il avait beaucoup de vocabulaire, de la noblesse dans son éloquence, mais lorsqu’il faisait face aux sentiments les plus puissants mis à nu, sa rhétorique s’évaporait. Chanter les mots des autres restait ce qu’il y avait de plus simple pour lui, afin d’échapper à ses affres le conduisant au mutisme. Il se mit à chevroter faiblement le dernier couplet de la chanson écrite par Scott sur Tarzan et Jane. Artus et Clara la considéraient comme leur chanson, celle qui les liait.

 

Beauté salvatrice de ma solitude,

J’ai découvert l’humanité dans ta voix,

Et une paix sereine au fond de moi…

Reine civilisatrice, je suis en servitude.

Même éduqué, élégamment vêtu,

Face à toi je reste un homme nu…

Toi Jane, Moi T… Té. Té. Té.

Je ne connais pas tes mots,

J’ai l’air d’un idiot.

Toi Jane, Moi T… Té. Té. Té.

Je ne suis pas un héros.

Je ne suis même pas beau,

Touche-moi…

Ce que tu adores,

La pureté de m…

 

oOo

 

— Artus ! Je te cause ! l’interpella Shelley.

 

Artus secoua la tête, abruptement extirpé de ses rêveries mélancoliques. Shelley n’avait pas encore remis son soutien-gorge. Les poings posés sur sa taille de guêpe, ses seins cuivrés et ronds défiant la gravité aux tétons saillants dressés sous le nez d’Artus, elle le regardait en fronçant les sourcils.

 

— Tu tires une de ces tronches. Ne me dis pas que tu t’es encore défoncé avec tes copains avant de prendre l’avion ?

— Non, je n’ai juste pas beaucoup dormi…

— Mouais, c’est ça… Vu comment tu bandes mou, je ne suis pas convaincue.

— Tu vas voir si je bande mou.

 

Quand Artus regardait Shelley, son phallus réagissait aussitôt, elle était superbe. Une fois en pleine action, il pensait à Clara, c’était plus fort que lui. Quand il jouissait, il repensait à elle, pas à chaque fois mais régulièrement, le phénomène ne devenait systématique que lorsqu’il forniquait avec une groupie inconnue. Cette réminiscence récurrente lui pourrissait la vie.

 

Outre son romantisme perdu, le machisme d’Artus avait évolué, probablement trop tard. En se mettant en couple avec Shelley, il avait enfin compris que toutes les femmes ne se valaient pas. Il avait réalisé que Clara et Sophie étaient merveilleuses, bien plus encore qu’il ne le pensait. Elles étaient drôles, intelligentes, talentueuses… Shelley avait un vagin confortable, une bouche à pipe et le plus beau décolleté du monde. Ce n’était pas avec ces atouts que l’on faisait marcher un couple, encore moins une famille.

 

Cambré en avant, en train de culbuter une deuxième fois sa femme agrippée au lavabo, Artus ressassait encore le passé. Se voyant dans le miroir en train de saillir, il trouvait que Shelley disait vrai : il avait une sale tronche, comme ce jour-là, un parmi d’autres…

 

oOo

 

— Elle a menacé de se suicider ! J’ai peur Matt. Elle est quand même très instable.

 

Vouté sur le fauteuil du studio d’enregistrement, Artus tenait sa tête entre ses mains, il venait de prendre ses calmants, mais ils tardaient à faire effet, il tremblait encore un peu. Assis sur l’accoudoir, Matthieu lui avait brièvement caressé les omoplates. Artus aurait voulu que cela dure plus longtemps, il avait besoin que cela dure plus longtemps, mais Matthieu n’en avait plus la force. Il était impassible, comme à son habitude, avec son air confiant, cependant son affection pour Artus n’était pas désintéressée, et il connaissait ses limites. S’il se laissait aller, il savait qu’il finirait par flancher à son tour. Le leader des Dark Love était en pleine réflexion derrière son sourire figé.

 

— J’pense pas qu’elle tente réellement de se foutre en l’air. C’est sa manière de t’appeler à l’aide, de te dire qu’elle souffre. Ça ira, t’inquiète. Tu la connais, c’est une actrice, elle exagère tout.

— Et tu me conseilles quoi ?

 

Matthieu semblait étonné par la question. Au bout d’un moment, il avait haussé les épaules.

 

— Reste avec elle, on ne repart que dans deux mois en tournée, d’ici là ça vous laisse du temps pour vous retrouver.

— Tu es sûr que ça ira ?

— Ouais, elle est amoureuse de toi, elle a juste besoin que tu t’occupes un peu d’elle, ça m’semble légitime.

— Non, je parle de toi et des gars. Vous allez vous en sortir sans moi ?

— Oh, ouais. On s’débrouillera. Cyk et Coco ne cracheront pas sur un peu de vacances d’façon.

— Matt, je vois bien que tu es contrarié, dis-moi le fond de ta pensée.

 

Artus et Matthieu s’étaient fixés un moment en silence. Ils ne pouvaient rien se cacher, même s’ils essayaient. Ils pouvaient se taire, mais ils se connaissaient trop bien. Il suffisait d’une intonation légèrement différente, d’une lueur inhabituelle dans le regard, d’un bref mouvement des doigts ou de la tête pour qu’ils comprennent que l’autre avait un truc sur le cœur. Matt avait fini par abandonner son sourire de façade, devenu superflu.

 

— Tu t’es jamais laissé dicter ta conduite par qui que ce soit, même pas moi, et c’est pas faute d’avoir essayé. Écoute ton instinct au lieu de te préoccuper de ce qu’elle veut ou de ce que j’veux moi.

— Je suis assez égoïste comme ça Matt. Je n’ai pas envie de lui faire du mal.

— Aimer c’est souffrir, ça fait partie du contrat. C’est ce que disent toutes nos chansons. Elle est assez maline pour comprendre ça, et assez solide pour y survivre, tout comme moi.

— Tu dis ça, mais tu réagirais comment si tu me perdais ?

— Franchement j’en sais rien. J’y pense jamais, ça m’fout trop la trouille, or ça ne sert à rien de se mettre l’âme à l’envers pour un truc qui ne s’est pas produit.

— Cyk déteint sur toi tu sais ? avait fini par dire Artus en retrouvant un semblant de sourire.

— Cyk n’est pas mon pote pour rien, surtout.


oOo

 

Finalement, un matin, alors qu’ils étaient en tournée à l’étranger, Artus avait reçu un appel de l’avocat de Clara. Elle demandait le divorce. Il avait essayé de la joindre par téléphone, il n’avait reçu qu’un texto lui expliquant qu’elle en avait assez de l’attendre, qu’elle était tombée amoureuse d’un autre homme et qu’elle partait. Sa liaison avec un jeune acteur à l’affiche du dernier blockbuster avait fait le tour des réseaux sociaux dans la foulée.

 

Artus lui était resté fidèle pendant leurs cinq ans d’union. De l’avis de tous, c’était un véritable exploit pour le séducteur invétéré qu’il était. Toutes ses précédentes petites amies avaient été cocufiées en beauté, mais pas Clara. Jamais il n'aurait fait ça à Clara. Parce qu’il était éperdument amoureux d’elle, parce qu’il la respectait plus qu’aucune autre auparavant, et parce qu’il voulait qu’elle lui fasse confiance pour construire leur avenir commun. Il croyait avoir fait le maximum, il croyait avoir fait tout ce qu’il fallait, mais en fin de compte, elle l’avait quitté. Ses illusions sur le couple avaient définitivement volé en éclat.

 

Plus qu’une épouse, Artus considérait Sophie comme une amie et une confidente, mais elle l’avait lâché sans ménagement. Il pensait avoir trouvé en Clara la femme de sa vie, mais elle lui avait brisé le cœur. Quant à Shelley, elle avait beau être la mère de son fils, elle n’avait avec lui qu’une relation purement utilitariste, basée sur le sexe et l’argent, et lui ne faisait plus d'effort pour qu'il en soit autrement.

 

Artus ne désirait pas spécialement avoir d’enfant, mais il voulait avoir une famille. Il avait épousé ces trois femmes principalement pour cette raison, mais la seule famille digne de ce nom qu’Artus n’avait jamais eu, c’était les Dark Love. En conséquence, quand il ne travaillait pas, il passait le plus gros de son temps libre avec ses amis et néanmoins collègues. La naissance de Junior n’avait quasiment rien changé à la donne…

 

— Papa ? s’exclama l’enfant aux cheveux de jais, surpris de revoir son père en pénétrant dans la bâtisse.

 

Débarbouillé, rhabillé, mais toujours un peu vaseux, Artus s’agenouilla et enlaça son fils dans le couloir de l’entrée. Il décrocha enfin un sourire, discret, mais sincère.

 

— Salut Junior. Tu as été sage pendant mon absence ?

— Il est toujours adorable, Monsieur Artus, répondit Fanny, sa jolie jeune fille au pair - une intermittente du spectacle qui avait finalement trouvé ce job d’appoint auprès des stars pour payer son loyer en attendant la gloire.

— Tu viens jouer avec moi ?

— Je suis désolé, je suis fatigué…

— Artus ! Fais un effort, on va bientôt manger de toutes façons, tu peux bien jouer avec lui vingt minutes ! ronchonna Shelley.

— D’accord, d’accord… Tu veux jouer à quoi ?

 

Artus junior prit la main de son père pour le conduire jusqu’à sa chambre, escortés par Fanny, elle voulait en profiter pour y faire un peu de rangement. Le petit garçon possédait toutes sortes d’instruments miniatures : guitare, ukulélé, piano, tambour, djembé, cymbales, maracas, xylophone et même un harmonica. Junior présenta le clavier à son père, il savait que c’était le seul instrument qu’il maitrisait à peu près.

 

Artus senior avait le sens du rythme et son oreille musicale était d’une finesse inouïe, mais depuis toujours ses doigts avaient du mal à suivre, il ne savait que chanter. Une grande partie de l’admiration qu’il portait à Matthieu provenait de ses propres faiblesses dans ce domaine. Matt le jukebox, qui pouvait jouer n’importe quoi sur une demi-douzaine d’instruments différents, avec sa mémoire eidétique et sa synesthésie associant les sons aux couleurs, était son idole depuis le lycée. Il ne lui avait jamais clairement dit, mais Matt l’avait deviné tout seul. Il l’admirait pour cette intelligence redoutable aussi.

 

Artus joua pour son fils une partie de la « Déclaration d’Amour » de Scott, parce qu’il la trouvait magnifique au piano. Évidemment, sur un bidule pour enfant de quatre à six ans, le rendu n’était pas pareil qu’avec le Blüthner de Matthieu. Ensuite, junior lui colla entre les mains son tambour pour qu’il marque la percussion pendant que lui-même tentait avec sa petite guitare de jouer Twinkle Twinkle Little Star. C’était les seuls accords qu’il connaissait parfaitement, mais pour un enfant si jeune, c’était déjà énorme.

 

— Est-ce que je pourrai aller jouer avec tonton Matt demain ?

— Il n’arrête pas de me tanner avec ça… précisa la baby-sitter avec un sourire bienveillant.

— Non, je ne pense pas Junior. Matt a besoin de se reposer, et ta mère ne sera sans doute pas d’accord.

 

Artus avait déjà emmené Junior au studio et chez son ami. Matt le laissait toucher ses guitares, y compris sa vieille Yamaha, qu’il gardait comme une précieuse relique de Mate le jukebox. Égal à lui-même, il arborait son sourire avenant et ses manières chaleureuses, mais Artus senior savait lire entre les lignes.

 

Matt était troublé par Junior. Sa ressemblance avec Artus l’amenait à le couver comme une mère poule, non sans une certaine maladresse. Cependant, il était encore trop jeune pour être intéressant musicalement parlant, et donc pour entrer réellement dans l’univers de Matthieu. Ce dernier avait tout de même commencé à lui apprendre les rudiments de la guitare, mais Shelley s’en était mêlée. Quand elle exigeait d’Artus qu’il passe du temps avec son fils, elle les imaginait en duo, pas en trio avec Matt, pourtant c’était toujours ainsi que cela se terminait.

 

— Papa, c’est quoi un succube ? interrogea le petit entre deux changements d’instrument.

— Je te demande pardon ?

— Maman dit que tonton Matt est un succube. C’est quoi un succube ?

— Je ne savais pas que ta mère connaissait des mots aussi savants… grommela Artus.

— Qu’est-ce que ça veut dire savant ?

— Euh, je… Je vais voir si le déjeuner est prêt ! déclara précipitamment Fanny avant de s’enfuir de la chambre.

 

Après un déjeuner frugal, Artus n’avait qu’une envie : retrouver sa literie et dormir jusqu’au lendemain. Devant l’immense glace de sa chambre qui servait autant à son élégance qu’à ses jeux sexuels, Artus était en train de se changer. Il se massait occasionnellement la nuque, signe de sa grande fatigue. Shelley l’avait suivi, pour discuter avec lui tant qu’il était encore réveillé.

 

— Puisque tu as quatre jours de congés, je pensais qu’on pourrait en profiter pour se faire une virée en famille dans les montagnes, ça évitera que Junior passe son week-end à nous casser les oreilles et toi vautré sur le canapé à écouter tes opéras ennuyeux à mourir.

— Vendredi pourquoi pas, ça me semble être une bonne idée, mais samedi j’ai du travail.

— Quoi ? Tu m’avais promis que tu resterais ici ce week-end !

— Désolé, mais on a finalement une émission prévue lundi, on doit la préparer avec Matt et…

— Il n’a pas besoin de toi pour aller faire son beau sur les plateaux télé ! Cyril et Corentin n’y vont pas, eux !

— Cyril et Corentin ne sont pas chanteurs, c’est moi la figure publique et le co-fondateur du groupe. La com’ c’est ton rayon non ? Tu devrais comprendre ça.

— Je devrais comprendre quoi ? Que mon mari préfère sucer la bite de son meilleur ami plutôt que de passer du temps avec sa femme et son fils ?

— Oh du calme Shelley ! répliqua Artus en fronçant les sourcils.

— C’est pas vrai peut-être ?

— Je ne suce la bite de personne, et je te rappelle que tout notre argent vient des Dark Love, donc de Matt. Tu ferais mieux de te taire au lieu de cracher dans la soupe.

— Avec ta voix tu pourrais faire une carrière solo, mais tu n’as pas les couilles de quitter ton petit Matthieu chéri.

— Ne raconte pas n’importe quoi, c’est complète­ment débile. Pourquoi je quitterais le groupe ? On vient de dépasser le record des ventes de Queen au classement mondial.

— Mais oui c’est ça ! C’est moi la débile, avec toi tout le monde est débile, sauf Matt le génie !

 

Artus se pinça l’arête du nez. Cette conversation n’avait plus aucun sens. Il était rentré depuis quelques heures à peine, et Shelley lui prenait la tête, juste pour le principe. C’était facile à deviner. Quand la dispute avait un fil cohérent, elle était en colère pour quelque chose de précis ; quand elle partait dans tous le sens, elle voulait juste se défouler sur quelqu’un et Artus était une cible de premier choix.

 

— Shelley, je suis claqué, j’ai besoin de me reposer…

— La fuite ! Encore ! Quand t’es pas en tournée, t’es fatigué, et quand t’es pas fatigué, t’es chez Matthieu ! Ou bourré, au choix !

— Tu sais quoi ? s’emporta Artus. Si tu n’es pas contente, tu te casses. Tu retournes te foutre à poil sur les couvertures de magazines et tu me laisses vivre ma vie.

— T’as vu comment tu me traites ? T’es vraiment qu’un gros con Artus !

— Si tu veux, mais le gros con il est H-S là. Donc si tu veux bien m’excuser, je vais dormir.

— Je te préviens : si je pars, j’emmène Junior avec moi et je m’arrangerai pour que mon prochain job soit à des milliers de kilomètres de toi. Ça devrait t’arranger non ? Plus de gosse sur le dos, plus d’emmerde, ça réglera le problème de ta paternité lamentable !

— Fais attention à ce que tu dis, Shelley…

— Sinon quoi ? Hum ? Il va se passer quoi ? Tu vas me faire les gros yeux ? Tu vas aller pleurnicher dans les jupes de Matt ? Tu vas m’envoyer ton avocat pour renégocier le contrat de mariage ? Ouh-là-là j’ai trop peur !

— Tu n’es qu’une putain de salope ! gronda Artus.

— Et toi t’es un pédé refoulé !

 

Artus leva le poing et frappa son épouse au visage. Il se pétrifia aussitôt, réalisant son geste. Il fit un pas en avant, même s’il ne savait pas pourquoi, par réflexe sans doute. Il l’aurait volontiers prise dans ses bras, mais après l’avoir cognée, il se trouvait répugnant. Son dérapage violent n’enlevait pas non plus les mots qu’elle lui avait crachés au visage. C’était la première fois qu’il tapait sur une femme. Il était perdu dans une situation inédite, submergé par la peur, la colère, la tristesse ainsi que le dégoût, dégoût de lui-même et de Shelley.

 

Sa compagne tourna lentement la tête vers lui et le fusilla du regard en se massant la joue.

 

— Ça… Tu vas me le payer cher, espèce d’enculé.

 

Elle détala rapidement, son téléphone à la main, en direction de la cuisine pour qu’Inès voit très clairement son coquard se former. Artus ne réagit pas, il avait commis une faute impardonnable. Il savait qu’il allait le payer cher, elle n’avait pas besoin de le préciser. Tout cela, pour une malheureuse seconde de colère incontrôlée.

 

Il était à bout, il voulait juste dormir…




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