Prince des Ténèbres

Chapitre 4 : Ad infernum ascendo

Par Fahliilyol

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Je suivais une piste forestière étroite tout juste éclairée par la lune. Bien que je fusse seule, je me sentais observée par quelque chose d’étrange, un être invisible caché quelque part dans les fourrés ou dans le ciel. Pourtant, je ne le cherchais pas. Je poursuivais ma route, attirée par une odeur discrète que je ne parvenais à identifier. C’était salé, un peu piquant, familier.

           Quelque part, devant moi, une lueur pâle s’alluma. Je plissai les paupières, intriguée par ce phénomène, avant de me mettre à courir. Le grondement chaotique du tonnerre résonna alors, à la fois lointain et pourtant très proche. Sur ma gauche, une paire d’yeux rouge sang s’alluma un court instant. Elle disparut presque aussitôt lorsque je battis des paupières. A la place se tenait désormais un cercle de lumière grandissant. Le grondement se rapprocha, l’odeur se précisa. La surprise m’envahit lorsque je la reconnus : il s’agissait de lard. 

Ce constat suffit à effacer la forêt de mon esprit pour la remplacer par une obscurité pâle. Le grondement se mua en simple claquement de casseroles entre elles, accompagné du délicieux grésillement d’un aliment en train de cuire. 

Il me fallut quelques instants supplémentaires pour m’habituer à la lumière matinale d’un soleil timide avant que je n’ouvrisse les yeux. Je repérai notre hôte, affairé auprès d’une grande poêle posée à même le feu de cheminée. Une grosse miche de pain fumante trônait sur la table, déjà amputée d’une large tranche. Thalie s’y trouvait attablée devant une assiette appétissante qu’elle dévorait de bon cœur. Je me redressai pour m’étirer.

—  Bien le bonjour, Hécate. Avez-vous bien dormi ?

Le prêtre m’adressa un sourire jovial. Je le lui rendis.

—  Oui, merci.

Je tournai ensuite le regard vers ma sœur.

—  Et vous, Thalie, avez-vous pu vous reposer ?

—  A merveille…

Son ton froid m’indiqua qu’elle m’en voulait encore pour notre dispute de la veille. Au moins acceptait-elle de me parler à nouveau.

—  Venez donc manger avec nous, m’invita le prêtre.

Ses sourcils légèrement froncés m’indiquèrent qu’il sentait, lui aussi, la tension entre ma cadette et moi. J’acceptai d’un signe de tête et m’empressai de me lever pour gagner la table. Un instant plus tard, il déposa une assiette garnie d'œufs au plat, d’une épaisse tartine au miel, de quelques tranches de lard cuites et d’un morceau de fromage devant moi. Il m’invita également à me servir dans l’un des plats disposés au centre de la table, où se trouvaient divers légumes coupés avec soin. Il me fallut me contenir pour ne pas m’empiffrer aussitôt de toutes les bonnes choses qu’il me présentait.

—  C’est délicieux, dis-je après avoir goûté aux œufs. Merci.

Le léger goût épicé qu’ils dégageaient attisait ma curiosité. Je me promis de lui demander plus tard comment il les avait préparés. Avant cela, cependant, je me devais d’apaiser ma sœur. De plus, il était impoli de parler la bouche pleine.

—  Thalie, j’ai peut-être une idée pour rentrer, déclarai-je après avoir avalé une tranche de pain garnie d’un morceau de fromage finement relevé.

Elle cessa de mastiquer et me jeta un regard dédaigneux.

—  Que vous a-t-il donc dit pour que vous vous décidiez enfin à me faire part de vos pensées, très chère sœur ? persifla-t-elle.

Piquée au vif, je me retins de justesse de lui lancer une réplique cinglante.

—  Sachez, Thalie, que j’ai juste réfléchi à ce que vous m’avez dit hier. Je ne changerai pas d’avis concernant votre comportement, qui, admettez-le, ne convenait guère à une jeune fille de notre rang. En revanche, je suis marrie de ne pas vous avoir davantage impliquée dans la conversation. Je vous prie donc de m’excuser pour cette erreur. A l’avenir, je tâcherai de ne plus vous laisser de côté, si toutefois vous acceptez d’adopter un comportement plus mature que ce dont vous avez fait preuve hier.

Ses yeux lancèrent des éclairs, mais, cette fois, elle se contint.

—  Que souhaitiez-vous me dire ? demanda-t-elle plutôt d’un ton pincé.

La tension quitta mon corps. J’avais gagné, au moins pour cette fois. Elle resterait amère quelques jours, mais je savais aussi qu’elle se calmerait peu à peu. Et qu’elle ferait l’effort de paraître moins capricieuse si elle souhaitait conserver le privilège que je lui offrais.

—  Je compte envoyer une missive à Hyacinthe, déclarai-je. Il me faudrait bien sûr réunir quelques informations sur le village, mais j’espère pouvoir l’écrire ce soir et, si possible, la confier à un voyageur de commerce ou un villageois qui pourrait l’amener jusqu’à la ville la plus proche.

—  Pourquoi ne pas nous y rendre nous-mêmes ?

—  Vous n’êtes pas remise, Thalie. Affronter de nouveau le froid reviendrait au suicide. De plus, nous sommes seules, sans personne pour nous aider et n’avons pas d’argent. Nous devrions plutôt rester ici, à l’abri, plutôt que de risquer de devoir dormir dans les rues d’une plus grande ville, donc sans doute exposées à de mauvaises rencontres. Hyacinthe nous apportera la somme nécessaire pour payer les billets de train et repas dont nous aurons besoin.

Elle hocha la tête, pensive.

—  Je n’avais guère songé à cela…

—  C’est bien normal, lui assurai-je avec toutefois un léger sourire ironique. 

Je me gardai cependant de relancer les hostilités et préférai m’adresser à notre hôte.

—  Pardonnez-moi, mon Père, mais je souhaiterais savoir si vous pourriez m’en dire plus sur le village, à commencer par son nom et où nous nous trouvons. Je souhaiterais, si c’est possible, communiquer ces renseignements par lettre à mon frère, qui pourrait sans doute nous aider à rentrer chez nous.

—  C’est une merveilleuse idée, mon enfant. Je m’efforcerai de vous aider au mieux.

Nous passâmes donc une partie de la matinée à discuter laborieusement. Il nous apprit le nom du village, que je serais bien incapable de prononcer ou d’écrire sans faute. Je découvris également que la gare la plus proche se trouvait à trois jours de cheval vers l’Est, ou deux vers le Sud, par là où nous étions arrivées, lorsque le chemin est praticable. Avec la route bloquée, nous ne pouvions espérer y faire passer quelqu’un. Nous devions donc nous résigner à prendre le chemin le plus long.

Alors que nous étions penchés tous trois sur une vieille carte, à tenter d’identifier le trajet que prendrait notre missive pour parvenir à Hyacinthe, des cris résonnèrent dans le village. Le prêtre se redressa si brusquement que je crus qu’il allait faire tomber sa chaise.

—  Mon Père, que se passe-t-il ? m’enquis-je d’une petite voix.

Mon cœur palpitait avec frénésie. Je percevais, aux suppliques et aux cris, qu’une situation anormale se déroulait à l’extérieur. Thalie vint se blottir dans mes bras, guère plus rassurée que moi. Je caressai ses cheveux d’un geste machinal. Notre hôte s’approcha de la fenêtre avec précaution. Écartant le rideau, il observa quelques instants avant que des mots indistincts ne se bousculent à ses lèvres. Les yeux arrondis par la peur, il entreprit de débarrasser la table promptement.

—  Les hommes de Vladimir ! Vous devez vous cacher, vite ! Vite ! s’exclama-t-il dans un allemand si mauvais qu’il me fallut plusieurs secondes pour comprendre. 

Je transmis le message à Thalie. Elle m’adressa un regard affolé.

—  Mais où voit-il une cachette ici ? s’enquit-elle. 

—  Je l’ignore, répondis-je.

—  Demandez-lui, alors !

Je n’eus guère le temps de m’exécuter. La porte d’entrée vibra, martelée par des coups violents. Une voix étouffée résonna à l’extérieur. Le prêtre, terrifié, nous jeta un regard désolé avant de s’approcher du battant, qui trembla à nouveau. Thalie et moi nous glissâmes sous la table, épouvantées par l’agressivité incompréhensible. La main de notre hôte se posa sur la poignée. Il répondit quelque chose en roumain, puis ouvrit.

Trois personnes entrèrent alors. Deux des hommes portaient une armure et un fusil à baïonnette. A leur tête se tenait un véritable Quasimodo maléfique, dont le regard dément parcourut la pièce en quelques secondes avant de se poser sur nous. Malgré les supplications du prêtre, il nous rejoignit en deux enjambées et retourna la table sans le moindre effort. Un instant plus tard, il me soulevait par le col de ma robe, d’une seule main. Ma voix et celle de Thalie se mêlèrent en un cri strident. Le tissu de ma robe m’étrangla alors au point de couper net ma voix. Mon agresseur ne sembla guère s’en préoccuper. Il approcha son visage hideux du mien, si près que son haleine méphitique manqua de me faire défaillir. Ses lèvres gercées dévoilèrent une langue noirâtre entre quatre créneaux jaunes et bancals. Ses yeux enfoncés dans leurs orbites brillaient d’une malveillance terrifiante. Quant à ses ongles – Oh, Seigneur ! –, ils étaient cassés, brunis par la crasse, mais extrêmement affûtés.

Ce monstre inhumain gargouilla quelque chose d’une voix sinistre avant de me relâcher avec brutalité. Les deux soldats se saisirent aussitôt de Thalie et moi. Une pointe glaciale glissa contre ma nuque. Un frisson me parcourut. D’une impulsion dans le dos, mon ravisseur me força à avancer jusqu’à l’extérieur, où un troisième militaire avait détaché Tornade. Je perçus derrière moi les lamentations du prêtre, ainsi que le rire gras de cet affreux suppôt de Satan. Je réprimai un haut-le-cœur. Des larmes se mirent à couler le long de mes joues, seules, sans que je ne puisse rien faire pour les contrôler. J’entendis la respiration sifflante de Thalie, entrecoupée par ses propres sanglots. Un coup d’œil à ma gauche m’apprit qu’elle tremblait, davantage soutenue par le soldat que par ses jambes. La pauvre m’apparaissait plus livide qu’un cadavre. Elle m’adressa un regard si malheureux qu’elle m’en fendit le cœur. Je voulais l’aider, la libérer, pourquoi pas donner ma vie, s’il le fallait, pour que la sienne soit épargnée. Mais je ne pouvais rien faire. Nos ravisseurs ne nous comprenaient guère plus que les villageois. Nous étions condamnées à aller là où ils daigneraient nous emmener.

Les quatre inconnus nous traînèrent à travers la rue principale jusqu’à la sortie du hameau. Je sentais peser sur nous des regards chargés de soulagement, mais aussi de pitié. Je repérai plusieurs lèvres articulant des prières muettes, surpris quelques signes de croix réalisés à la hâte. Certains tendirent également deux doigts dans notre direction. Je ne compris guère ce geste. Nous envoyaient-ils au Diable ? Je n’osais l’imaginer. Après tout, nous n’étions que deux pauvres voyageuses, orphelines de surcroît, perdues dans une région hostile. Pourquoi nous voudraient-ils du mal ?

Une autre hypothèse m’effleura lorsque je croisai le regard d’une jeune mère, qui serrait son bébé contre son sein. Ses yeux brillaient d’une immense tristesse. Aucune méchanceté ne se dégageait d’elle. Au contraire, je crus lire sur ses traits des encouragements muets, qu’elle me transmit d’un signe de tête. D’autres portaient ce même masque, qu’ils dissimulaient derrière une crainte réelle. Ils auraient souhaité nous protéger, réalisai-je alors. Ils auraient voulu nous aider à quitter la région, si ces hommes ne nous avaient enlevées.

La dernière personne qui apparut dans mon champ de vision fut Iorghu. La créature maudite s’arrêta en face de lui. Notre guide s’empressa de s’incliner, les épaules secouées de tremblements irrépressibles. Son regard fuyait celui de son interlocuteur, bien plus inquisiteur. Ils échangèrent quelques mots, Iorghu d’une voix hésitante, l’autre d’un ton gras et sadique.

Bientôt, notre ravisseur se montra plus véhément. Bien que je ne comprisse guère ses propos, l’agressivité transpirait toutefois de ses gestes et de l’intensité de ses répliques. Iorghu s’aplatit davantage face à lui. Je l’entendis pleurer. Le monstre l’attrapa par le col de sa chemise pour le forcer à se redresser. J’eus un geste de recul, vite contré par la sensation glaçante de la dague du soldat sur ma nuque. Un froid vif m’envahit, accompagné de frissons irrépressibles. 

D’un geste sec, l’être malfaisant rejeta Iorghu au sol avec une telle violence que nous entendîmes ses os craquer. Thalie cria. Un mouvement à la périphérie de mon champ de vision m’apprit que l’homme qui la maintenait prisonnière venait de la frapper. Mon propre gardien me maintint plus fermement les poignets et appuya son arme plus fort contre ma nuque. Je me figeai sur place. Devant nous, le Quasimodo suintant la malveillance avait rattrapé Iorghu, qui hurlait à présent de douleur. Des points noirs dansèrent devant mes yeux. Ce cauchemar ne finirait-il donc jamais ?

En réponse à ma supplique muette, notre ravisseur avança l’un de ses doigts vers l’œil de Iorghu. La voix de notre guide se mua en un véritable glapissement inhumain alors que l’ongle crasseux s’enfonçait dans le globe oculaire. Cette fois, je ne pus réprimer ma nausée. Le soldat me laissa me pencher en avant pour vider le contenu de mon estomac. Un bruit sourd à mes côtés me fit savoir que Thalie, quant à elle, avait défailli. Je sentis mes jambes se dérober sous moi au même instant.

La respiration haletante, j’essayais tant bien que mal de reprendre mes esprits. Iorghu hurlait toujours, si fort qu’il s’en cassait la voix. Le démon face à lui laissait échapper un rire méphistophélique. Derrière nous, les soldats restaient insensibles, véritables statues animées par la cruelle volonté de leur maître. A moins qu’ils ne fussent de simples damnés sortis des Enfers ? La légende du prêtre me revint en mémoire. Aurions-nous… aurions-nous face à nous le démon dont il m’avait parlé ? Je n’osais ni le croire, ni même l’imaginer. A la place, j’implorai Dieu de nous laisser la vie sauve, de nous protéger de la malice de Satan. Je craignais pour mon salut, mais surtout pour celui de Thalie. La pauvre ne méritait pas de découvrir de telles horreurs, pas si jeune.

Il s’écoula une véritable éternité avant que le soldat ne m’obligeât à relever la tête d’un coup sec sur mes cheveux. Un gémissement m’échappa sous la douleur. Je croisai alors le regard fou et injecté de sang du bossu. Une lueur malfaisante faisait ressortir les minuscules vaisseaux sanguins autour de ses iris. Ma respiration se coupa net. J’avais face à moi plus qu’un fou, davantage qu’une entité infernale à la solde de Satan. Cet homme était sans aucun doute un démon, invoqué par quelque magie satanique dans notre monde. Je m’en sentis presque défaillir.

Quelques mots quittèrent son immonde bouche d’où coulait une bave noire et visqueuse. Je ne compris guère ce qu’il venait de me dire. Il leva alors le corps désarticulé de Iorghu devant moi et, d’un geste à la force colossale, lui brisa net la nuque. Son pantin soudain rendu silencieux s’effondra alors à ses pieds, tandis qu’il me souriait d’un air mauvais.

L’air me manqua. Une fois encore, mon estomac se souleva, sans pour autant pouvoir rendre quoi que ce fût. Je me sentais faible, sans forces. La scène m’avait vidée de toute énergie. Je ne me sentais plus capable de lutter contre cet être démoniaque, effrayant, qui venait de tuer par pur plaisir un innocent devant moi pour se délecter de la terreur qu’il m’inspirait. Je devinais qu’il serait ravi de recommencer. Peut-être avec moi, ou avec Thalie…

A ma plus grande terreur, son regard se posa sur la silhouette inanimée de ma cadette. Il esquissa un pas dans sa direction.

—  Non !

Mon hurlement de protestation me surprit moi-même. La sensation glaciale dans mon cou me parut soudain moins menaçante. Moins que le regard mortel que me lança le démon. Il passa sa langue sur ses lèvres, y déposant à nouveau sa salive noire. Sans cesser de me fixer, il avança encore vers Thalie, jusqu’à l’atteindre, sous mes cris implorants. Les battements de mon cœur se faisaient de plus en plus frénétiques. Malgré toute ma volonté, cependant, le soldat me maintenait avec fermeté et m’empêchait de rejoindre celle qui, en dépit de tous nos différends, constituait désormais le seul repère de mon univers.

La Bête de l’Apocalypse s’agenouilla avec lenteur, consciente de la tension que sa présence auprès de ma sœur exerçait sur moi. Il marmonna quelque chose d’incompréhensible. Son horrible doigt glissa sur sa joue, jusqu’à ses lèvres d’une pâleur ivoirine. Je lui hurlai de la laisser tranquille. Son doigt descendit plus bas, jusqu’à son menton, puis sur sa gorge gracile. Une lueur perverse s’alluma dans ses yeux lorsqu’il les déporta sur sa robe. Ma voix se percha dans les aigus.

—  Laissez-la, elle ne vous a rien fait de mal ! 

Il tourna encore la tête vers moi. Je soutins de mon mieux son regard dément, le cœur au bord des lèvres, la respiration hachée. Il se releva au bout de longues secondes, puis me rejoignit en deux enjambées. Sa main se posa à la base de mon cou. Je compris vite qu’il cherchait mon pouls. La pression qu’il exerçait sur ma trachée rendait le passage de l’air difficile. Un sifflement aigu s’échappa de ma bouche. Il m’adressa un nouveau sourire. Ma gorge me piquait. Ma vision se floutait à cause des larmes provoquées tant par la terreur que par l’étouffement. J’avais mal. J’avais peur. Je me sentais partir, même si je luttais pour rester consciente. Je voulais plus que tout protéger ma petite sœur.

Aussi soudainement qu’il m’avait saisie, l’âme damnée me relâcha. Je tombai au sol devant lui, à la recherche d’air. Notre tortionnaire lança un ordre. Les soldats me relevèrent, puis nous repartîmes. Thalie, en revanche, fut déposée avec soin sur le dos de Tornade, dont les yeux au contour blanc se révulsaient à chaque geste de nos ravisseurs. Le pauvre tremblait.

 


***

 


Nous nous enfonçâmes alors dans la forêt. Les arbres semblaient plus menaçants encore que le jour de notre accident. Nous quittâmes vite la route principale pour suivre un sentier à peine visible tracé au cœur des bois. Le couvert arboré devint de plus en plus dense. Les conifères nous encerclaient, murmurant des promesses de mort sur notre passage. Des ronces s’agrippèrent à ma robe. Malgré les quelques traces de givre, des araignées velues s’enfuyaient devant le bossu. L’une d’elles me tomba sur l’épaule. Je hurlai aussitôt. Le soldat derrière moi me fit faire d’un coup dans le dos si fort qu’il faillit me faire chuter.

Je ne sus dire combien de temps dura notre marche à travers les bois tant l’obscurité se faisait oppressante. Je sentis cependant à la raideur de mes mollets que nous escaladions une montagne, en pente douce pour l’instant, depuis quelques temps. Notre infâme ravisseur nous imposait un rythme soutenu que je peinais à suivre. Mes poumons me faisaient souffrir. Ma gorge brûlait. Je commençais même à avoir soif, sans toutefois pouvoir m’hydrater. Si je n’avais été aussi terrifiée, j’aurais imploré une pause.

Alors que je distinguais – enfin – un changement de luminosité dans l’air, Thalie s’éveilla. Un seul regard de la Bête suffit à la murer dans un silence inhabituel. Ses yeux brillaient de larmes incontrôlées, et je la voyais trembler sur le dos du cheval. Je fus surprise que notre tortionnaire ne la force pas à descendre. Peut-être craignait-il d’être retardé par ses petites jambes. Quoi qu’il en fût, je ne pus qu’apprécier sa décision.

Bientôt, il me fut difficile d’avancer sans trébucher tant les ténèbres se faisaient opaques. J’en déduisis que la nuit était tombée. Nous entamâmes alors l’ascension d’une côte plus pentue, sur un terrain si accidenté que je ne cessais de glisser et de me prendre les pieds dans diverses et cruelles aspérités. Nous traversâmes un champ d’aubépines, dont les aiguilles acérées me déchirèrent la peau. Mes pieds me faisaient souffrir, car nous n’avions pu enfiler de chaussures avant notre départ. Des cailloux pointus s’enfonçaient dans ma chair, des brindilles se glissaient entre mes orteils. Sans la peur pour me porter, je me serais déjà effondrée.

Peu à peu, notre périple se compliqua. Des pierres se détachaient sous nos pas, roulant entre notre guide maléfique et Tornade ; le froid, par ailleurs, devint plus vif. Mes membres s’engourdissaient sous ses doigts piquants. Un linceul blanc s’étendit petit à petit sur la végétation, d’abord par taches discrètes, puis par plaques de plus en plus larges. Thalie, quelque part derrière moi, claquait des dents. Moi-même, je frissonnais à n’en plus pouvoir, prise d’une nouvelle migraine amenée par le gel et la fatigue. J’ignorais où nous allions, mais j’étais presque impatiente d’y parvenir. Avec un peu de chance, nous pourrions bénéficier d’un toit, et, je l’espérais, d’un feu de cheminée.

L’appréhension, toutefois, revint vite hanter mon esprit. Je m’attendais en effet au pire, à cause de la légende que le prêtre m’avait racontée la veille. Cet être maudit – ce démon, devrais-je plutôt dire – était sans doute possible celui qu’il m’avait décrit. Une créature infernale, dont l’aspect même suffisait à prouver son lien avec le Diable. J'étais presque certaine qu’il n’était pas Vlad Tepes – d’après le prêtre, il ne s’abaisserait guère à un enlèvement aussi grotesque. En revanche, j’étais persuadée qu’il s’agissait de ce disciple qui terrorisait la région. Et la perspective de finir vidée de mon sang, dans d’atroces souffrances, me donnait la nausée.

Je sentis soudain les arbres s’écarter autour de moi. Au-dessus de nos têtes, un fin croissant lunaire évoquait une griffure dans la chair intangible de la nuit. Le sang argenté de sa lumière se répandait partout sur un paysage fantasmagorique. Nous étions parvenus au sommet d’une crête étroite et désolée, bordée de chaque côté par un précipice vertigineux aux allures de Tartare béant. Les arbres, dans notre dos, gémissaient sous le souffle fétide d’un aquilon vengeur. Rien n’était visible en contrebas, comme si une obscure Charybde terrestre s’était amusée à avaler le monde dans sa gueule béante, dont les crocs luisants dépasseraient encore par-dessus le brouillard de son haleine pestilentielle.

Le plus incroyable, pourtant, se trouvait à un peu moins d’un kilomètre de nous, au sommet d’un pic décharné lui-même en surplomb de notre route. Deux tours démesurées couvertes chacune d’un toit aussi pointu qu’une aiguille de dressaient autour d’un haut bâtiment de pierre noire. Les astres éclaboussaient la façade d’un halo blafard, tout juste suffisant pour me permettre de deviner les reliefs de sculptures angoissantes. En amont de cette porte des Enfers, une haute grille s’étirait vers le ciel et cintrait la montagne de ses tentacules métalliques.

Malgré la présence de nos ravisseurs autour de moi, je m’arrêtai, le souffle coupé. A ma grande surprise, personne ne me força à reprendre ma marche. Je devinai alors qu’il s’agissait là de notre destination. Un mélange de peur et de fascination s’éveilla en moi. Certes, cette vision utopique de l’Enfer me promettait la mort, mais je ne pouvais m’empêcher d’y ressentir une sorte d’admiration malsaine. Je m’attendais à voir surgir par la porte principale l’un de ces êtres issus de la mythologie grecque, une harpie, Cerbère ou encore Hadès en personne.

J’osai enfin, après de longues minutes d’une contemplation silencieuse, esquisser un nouveau pas sur le sentier enneigé. Plus nous nous approchions, plus les statues gagnaient en détails. Des corps agonisants se mêlaient avec harmonie à des fleurs stylisées, elles-mêmes recouvertes, par endroits, de véritables végétaux. Surmontant les hautes grilles de l’entrée, deux griffons au regard mauvais, sculptés dans la pierre, paraissaient surveiller les lieux. Quant aux massifs végétaux bordant - à ma grande surprise - l’allée centrale, ils figuraient d’autres monstres légendaires montant la garde auprès des damnés. Partout autour de moi, la beauté et l’horreur s’unissaient pour donner un décor unique, digne des plus incroyables contes de fées. Alors que mon regard accrochait la silhouette assoupie d’un dragon, une nouvelle certitude m’envahit : je me sentais prête à mourir dans un tel paradis infernal.

Nous parvînmes, après une longue marche éreintante, devant la porte du bâtiment. Les hurlements de chiens résonnèrent depuis un chenil, caché derrière une dépendance qui ressemblait à une écurie. Un homme plus pâle qu’un spectre en sortit pour venir prendre les rênes de Tornade. Thalie fut descendue de son dos. Le cheval, à ma grande stupeur, s’apaisa dès que le nouveau venu posa sa main sur son encolure. Il l’emmena ensuite avec lui sans perdre un instant. Nous reprîmes notre route, à pied, cette fois.

—  J’ai peur, me souffla Thalie alors que nous nous apprêtions à grimper les trois marches du porche.

Je me contentai de hocher la tête, incapable de lui répondre. Le château en lui-même m’hypnotisait. L’encadrement de la porte, en forme d’ogive, était constitué d’un mélange artistique de corps enchevêtrés, de monstres grimaçants et de végétaux inquiétants. Deux gargouilles d’environ deux mètres de haut encadraient la porte elle-même. Je posai la main sur l’une des roses de pierre gravées à ma hauteur. Un grondement résonna alors. Je sursautai. Sous mes yeux, les deux immenses statues s’animèrent. Une lueur écarlate s’alluma dans leurs iris d’obsidienne. Toutes deux tournèrent la tête vers moi, et un grondement d’outre-tombe, pareil à une voix démoniaque, retentit dans tout le porche. Je sentis une puissante terreur m’envahir. Mes jambes cédèrent sous moi, et l’inconscience s’empara de mon esprit.





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