Il arrivait.
La dame de compagnie, grassement payée par l’intermédiaire du prête-nom d’un banquier génois, n’avait pas menti. À la lueur chancelante d’une unique chandelle, le duc de Vion se glissait bel et bien dans la petite galerie de l’aile sud-est. Il revenait d'une visite nocturne à sa maîtresse. D’après l’espionne, ces escapades libertines se répétaient chaque semaine. Les conspirateurs avaient payé les yeux de la tête la découverte de cette habitude qui allait, ce soir, coûter plus cher encore à l’infortuné duc.
Nul ne le sauverait. La compagnie de gardes en fonction cette nuit, commandée par des officiers de mèche avec le complot, resterait cloîtrée dans ses quartiers, sourde, aveugle et muette. Le palais endormi, bientôt, résonnerait des cris du tyran.
Tapis dans les ombres, les conjurés attendaient. Les pas feutrés des mules sur le dallage et l’éclat jaune de la flamme, reflété sur le marbre des statues, s’approchaient peu à peu des alcôves au fond desquelles ils guettaient. Les lames des couteaux dans leurs mains, noircies au charbon, ne luisaient pas.
L’instant fatidique se dessinait. De lourds rideaux de velours cacheraient l’inévitable au regard de la lune. Seuls seraient témoins quelques allégories, alanguies aux frises du plafond, le regard baissé sur les coupables comme pour mieux juger leur acte et les nobles statues derrière lesquelles se pressaient de sinistres silhouettes.
Don Judas Della Sacina bondit le premier. Il se jeta au travers du chemin de la cible et écarta les replis de sa cape pour se fairereconnaître. Le duc de Vion sursauta. Quelques gouttes de cire de la chandelle qu’il tenait en main coulèrent sur ses doigts.
— Qu’est-ce ? Une plaisanterie ?
— Non, messire : c’est une embuscade. Le duc, alors, remarqua le poignard fraîchement affûté.
— Vous, Judas Della Sacina ? Vous êtes donc un traître et un assassin ? Je ne peux le croire…
Don Della Sacina leva le doigt et, à ce signal, les conjurés jaillirent de derrière les piliers, de derrière les statues, de derrière les tentures et les portes dérobées. Les lames de leurs couteaux ne luisaient pas, non : elles dansaient, ombres noires au clair-obscur de la flamme solitaire. Devant, derrière, nulle issue. Un cercle compact de capes et de chapeaux se resserrait autour du duc.
— Votre ambition vous a attiré bien des ennemis, duc. Voyez-les tous ici rassemblés.
— Avez-vous perdu la raison ?
— Non, dit une voix anonyme (l’histoire attribua plus tard ses mots, à tort ou à raison, au jeune marquis de Saint-Pleudaispry). Notre seule raison d'État.
Le duc de Vion porta la main à son côté, où pendait habituellement l’épée qu’il ne portait pas à cette heure si tardive. Les assassins crièrent : « Mort au tyran ! » , « À bas le nouveau César ! », le classique « La liberté ou la mort ! » et accomplirent leur œuvre.
Il était convenu que le doyen des conjurés, Don Géronte de Barbonceynile prononça devant le cadavre lacéré du tyran une solennelle sentence digne de figurer sur la médaille commémorative que l’on frapperait un jour, que les valets alarmés pourraient entendre après s’être précipité dans la galerie enquêter sur ces cris et fracas.
Le vieillard n’en fit pourtant rien.
Il n’en fit rien car, premièrement, les mots se figèrent dans sa bouche. Il resta là, hébété, bredouillant, plus pâle encore que le cadavre à ses pieds. Sa faible main ridée, livide sous le sang qui la rougissait, tremblait hors de tout contrôle.
Cela ne souillait point trop son honneur puisque deuxièmement, les portes restèrent closes. Ses comparses mis à part, personne n’assista à sa déconfiture, car personne n’accourut sur les lieux du crime. Ni garde (ce qui était normal, selon le plan), ni valets curieux, ni caméristes paniquées qui devaient, pourtant, (toujours selon le plan) servir de témoins pour la postérité. Un pesant silence s’imposa, seulement troublé par les borborygmiques bégaiements de l’inepte Barbonceynile.
Le condottiere Ephialtès Kouthodanldos se planta au milieu de la galerie, les mains sur les hanches :
— Ben alors ? On vient de sauver la liberté et de restaurer la justice ! Ils sont passés où, tout le monde ?
Un assassinat politique, hélas, ne se termine que rarement au dernier coup de couteau. Il y a toujours beaucoup de choses à faire ensuite pour s’assurer que la liberté soit bel et bien sauvée, toutes ces choses restaurées et que, surtout, les conséquences collent bel et bien à celles imaginées. Aussi, les assassins laissèrent-ils là le cadavre et se dispersèrent pour veiller à la continuité du plan.
Une brève enquête leva le voile du mystère : il s’avérait que l’on faisait soirée bretonne à la taverne de chez Fanchon. Les serviteurs du palais étaient tous à s’y gaver de galette-saucisse et d’y danser le laridé au son du biniou. Ceci expliquait certes cela, mais les espions disséminés au sein du personnel, questionnés sur pourquoi n’avaient-ils point fait mention de ce détail avant le lancement de l’opération, répondirent, ivres de chouchens, qu’ils croyaient que tout le monde savait au sujet des fameuses soirées bretonnes de chez la Fanchon.
Non. Tout le monde ne savait pas. Mais tant pis, ce qui était fait était fait. Les messagers, dispersés aux quatre coins du pays, propageaient la nouvelle. Pour des raisons logistiques, les conspirateurs avaient pris la liberté de les faire partir quelques heures avant même l’assassinat : on peut bien se permettre de vendre la peau de l’ours avec un poil d'avance, s’il est complètement cerné.
C'est qu'il s’agissait d’informer des gens importants et de préparer deux-trois mesures d’ordre plus globales. En tout lieu à la réception de ces messages, une purge impitoyable attendait les partisans du duc de Vion. La prise de pouvoir devait être totale pour éviter l’éventualité d’un contre-coup d’état qui, malheureusement, venait parfois tout gâcher dans ce genre d'aventures.
Cette aventure-ci comptait beaucoup de bras armés et des petites mains sans nombres. Elle avait des yeux dans les cours, dans les cabinets, dans les antichambres, des oreilles dans les rues et dans les châteaux, des nez que l’on payait à flairer des pistes et renifler la trahison, des langues qui chantaient promesses et murmuraient menaces. Elle avait des jambes, même, qui à cette heure, cavalaient ventre à terre dans la nuit, porteuses d’ordres mortifères. Mais seul au-dessus, le complot ne possédait qu’un unique cerveau : celui de la vicomtesse Donna Dolorès de Vieipo de Salegarse.
La vicomtesse en question était une dame âgée et courtaude, cintrée dans une robe de deuil dont les volants de taffetas noir froufroutaient à chaque pas. Elle ne l'arborait pas en l’honneur du défunt duc de Vion, car la vicomtesse de Vieipo de Salegarse se souciait peu de l'honneur du duc.
Elle détenait en revanche un exploit insolite : celui d’avoir célébré dans sa vie plus de mariages que d’anniversaires de mariage.
Un sort navrant s’acharnait sur cette femme éplorée, dont les époux successifs disparaissaient sans cesse lors de tragiques accidents (par un curieux hasard, d’autant plus vite que le contrat de mariage était juteux). Le décès du dernier en date remontait à quelques semaines seulement : malencontreusement écrasé par la chute d’une armoire, le malheureux n’avait laissé à sa veuve que ses yeux pour pleurer et 400 hectares de vignobles en héritage.
Donna Dolorès de Vieipo de Salegarse forçait la cadence. Ses petites jambes dodues tâchaient de suivre les grands pas de Don Judas Della Sacina. Elle avait hâte de constater en personne le produit de son œuvre : le duc de Vion, son éternel rival. Mort. Elle allait enfin admirer ses yeux éteints. Les machinations se bousculaient pêle-mêles dans son esprit :
— Vous permettrez au comte de Lyonesse et à son épouse de se suicider, nous le lui devons bien. Ayez la bonne grâce d’accéder à leurs dernières volontés, mais demandez-lui de faire vite. Dès la fin de semaine, la Diète Impériale se réunira en session extraordinaire. Étant donné l'équilibre des forces, une fois que la garnison de Salamentes aura rendu les armes, les Princes Électeurs pourront… Eh bien ? Où est-il ?
Donna Dolorès de Vieipo de Salegarse, Don Judas Della Sacina et la bande de conjurés qui les accompagnaient venaient de pénétrer dans la galerie où reposait le corps sans vie du duc de Vion. ReposAIT, car il n’y était plus. Seul le sang éclaboussé sur le carrelage attestait de la boucherie qui s’était déchaînée là, voilà moins d’une heure auparavant.
— Il était là, je vous l’assure.
— Quelqu’un a dû bouger le corps, suggéra quelqu’un.
— Qui ? objecta un autre. Les valets chantent *Tri Martolod* chez la Fanchon, les gardes sont aux fraises et la maîtresse du duc est sous étroite surveillance : elle dort dans sa chambre et ignore encore le sort de son amant. Le palais est désert, à part nous. Nous qui l’avons tué.
Donna Dolorès de Vieipo de Salegarse, soupçonneuse, fusilla ses complices du regard :
— Êtes-vous *certains* de l’avoir bien tué ?
— Vingt-Trois coups de couteaux, fanfaronna le marquis de Saint-Pleudaispry. Comme César. J’ai compté moi-même. Personne ne peut survivre à ça.
Ephialtès Kouthodanldos de n’en était pas si sûr. Le prince mercenaire tournait sur lui-même. Il se grattait le dessous de la fraise, pensif :
— Ça a peut-être suffi pour César, mais le duc de Vion, c'est un putain de dur à cuire. Six campagnes, qu’il a menées, en comptant les Guerres de Religion, et remporté, quoi… Huit ? Neuf batailles, à la tête de ses troupes ? Dix, en ajoutant celle où l’ennemi s'est rendu rien qu’en sachant qu’il arrivait ? Je l’ai vu de mes yeux, au siège de Magdeburg, prendre d’assaut la demi-lune. À la hallebarde, comme un lansquenet. Il s’est couvert de blessures, ce jour-là. Et de lauriers, aussi. Franchement, vingt-trois coups de couteaux ; je trouve, c’est une moyenne plutôt basse pour abattre un type comme ça.
— Ah, vous ! fulmina Donna Dolorès de Vieipo de Salegarsse, cessez de jeter des fleurs sur ses lauriers que je souhaiterais flétris! On se tue à organiser un tyrannicide ; si le tyran reste en vie à la fin, ça n’a aucun sens ! Et le voilà qui se balade Dieu sait où !
— Il n’ira pas loin, il pisse le sang.
— Un putain de dur à cuir, vous dis-je : il fallait le décapiter ou ce genre de truc.
— On a fait tout bien comme il faut ! protesta don Judas Della Sacina, qui passa derrière le socle d'une statue de Mars Ultor voir si, à tout hasard, le duc ne s’y cachait pas. On a tout suivi le plan : l’embuscade, la liberté ou la mort, les coups de surin et tout le tintouin…
Donna Dolorès de Vieipo de Salegarse laissa exploser sa fureur :
— La liberté ou la mort, la liberté ou la mort, ah ! Elle a bon dos, la liberté ou la mort : sauf que maintenant, on a le mort en liberté !