La prophétie du roi déchu: L'enfant sombre
Chapitre 1 : Une lueur née des ombres.
La lune venait de se lever, elle était pleine.
La forêt tremblait cette nuit-là, les animaux étaient nerveux dans un semi sommeil. Malgré ce malaise nocturne, aucune bête ne lâcha de son. Il semblait que la forêt fut paralysée par la peur.
Une femme vêtue de blanc courait à travers cette forêt terrifiée, tenant un paquet de drap blanc, dans lequel gesticulait quelque chose. Ses cheveux blancs volaient dans l’élan de sa course. Elle se retrouva dans une clairière, éclairée par la lune. La femme leva les yeux et reprit sa course, elle avait la peau aussi noire que la nuit.
Soudainement, de l’autre côté de la forêt, on entendit des pas par dizaines, des tintements d’armures et des cris. La cause de ce tintamarre infernal : des hommes aux plastrons dorés, couraient dans la forêt. Ils étaient équipés d’arcs, d’arbalètes, de lances et d’épées. La fugitive au loin perçut le bruit des pas lourds et bruyants des hommes. Elle accéléra sa course à la survie. Ses yeux rouges se reflétaient dans chaque petit étang qu’elle croisait. Un chevalier blanc à la cape rouge donnait des ordres en montrant une direction : « Par là ! Ici ! Plus vite ! »
Les hiboux ne supportant plus cette cacophonie, s’envolèrent vers le ciel noir où l’on pouvait entendre des plaintes, des braillements.
La femme noire en sueur, s’adossa contre un arbre et examina de plus près ce qu’elle tenait si fermement contre sa poitrine. Un bébé noir lui aussi et aux cheveux blancs s’égosillait dans ce linge. La femme caressa l’enfant et lui murmura des phrases quasiment inaudibles, puis l’enfant se tut et de ses petits yeux rouges la regarda avec tendresse. C’était une mère tenant son enfant qui courait à travers cette forêt. L’elfe noire observa les alentours et reprit sa course.
Le hululement des oiseaux nocturnes résonnait dans le bois, mêlé aux croassements des grenouilles affolées. Le paladin, un peu plus loin, leva sa main. Tous les soldats s’arrêtèrent, haletant comme des chiens après une course. Le grand homme en armure blanche dit à ses troupes :
_ Vous, prenez là-bas ! Moi et le reste des troupes, par là !
Les guerriers se séparèrent et partirent de leurs côtés. La femme courut avec plus de rapidité que jamais, mais on pouvait distinguer les soldats dorés derrière. Deux de ces combattants dégainèrent leurs épées et fondirent sur la femme. Mais aussitôt, la mère noire se retourna et incanta en hurlant. Les cheveux pâles de l’elfe flottèrent et fouettèrent dans l’air, des glyphes noirs apparaissaient en se frayant des tracés rouges flamboyants sur la peau des deux fugitifs. Les deux soldats furent pris dans une ombre épaisse, et quelques secondes plus tard, ces ténèbres terrifiantes disparurent pour laisser place à deux hommes allongés sur le sol, secoués de spasmes. La femme et son enfant disparurent dans le feu de l’action. Un homme de grande taille donna l’ordre à deux de ses compagnons de prendre les deux hommes allongés et de trouver un guérisseur au plus vite, et ils obéirent aussitôt. Les autres guerriers continuèrent la course frénétique. Des souris terrifiées par le vacarme se cachèrent sous les racines de l’arbre tremblant.
La femme elfe noir, en regardant derrière elle, poursuivit sa course elle aussi. Mais un archer à l’armure brillante prit une flèche et la décocha de sa corde tressée. La flèche, sifflante et foudroyante, transperça la jambe du fugitif fantôme. Le grincement qui jaillit de la gorge de la victime fut si puissant que les oreilles de l’archer se mirent à saigner, en passant par les joues, puis l’homme tomba sur l’herbe. Le pauvre soldat sourd, s’allongea par terre et plaça sur ses oreilles ses mains pour les protéger du son surnaturel. Toute personne ayant entendu ce cri assommant aurait juré que le diable aurait quelque chose à voir là-dedans. L’elfe s’arracha la flèche de sa jambe mutilée, laissant du sang s’échapper, et reprit la cadence effrénée en boitant. Plus tard, la femme tomba d’une colline imprévue et atterrit devant l’arrière d’une maison. Les fenêtres de l’abri laissaient encore échapper de la lumière. La femme prit son enfant et lui murmura :
_ Mon tout petit, j’aurais tellement voulut te voir grandir. Mais la magie n’en n’a point voulu. Mais ne t’en fais pas, mon petit, je serais toujours là, dans ton cœur. Ces gens t’aimeront plus fort que ce que tu peux te l’imaginer, et tu les aimeras plus fort que tu ne l’imagines. Quelque soit les heures de ténèbres, garde la foi, mon petit Arock.
La mère déposa l’enfant devant la porte de la maison, lâcha quelques larmes argentées et disparut dans l’ombre profonde de la forêt. Le bébé, réclamant sa mère, se mit à brailler. En voyant qu’elle ne revenait pas, il se mit à brailler plus fort.
Cela semblait interminable. L’enfant criant tous ses poumons, continua sans répits ses appels. Tout à coup, le son du métal sur la chair retentit au loin, et une plainte de la voix de la jeune femme s’échappa. Le bébé se tut, un silence total s’abattit sur la forêt qui fut si agitée. Et au moment où l’enfant s’y attendait le moins, la porte de la petite maison où il avait été déposé s’ouvrit. L’enfant vit deux grosses bottes noires et deux sabots recouverts d’une robe en dentelle. Une grosse voix retentit de la maison :
_ Tu vois ça Hélène. Un bébé a été déposé devant chez nous.
_ Où est passée sa mère ? dit une voix plus douce.
_ Sûrement parti, la Mestigane !dit la grosse voix
_ Oh ! Ne dis pas de telles horreurs devant un enfant voyons !
Et deux mains douces et fines prirent l’enfant et le soulevèrent,
_ Peut-être que sa mère voulait protéger son petit de quelque chose et voulut nous le confier. Reprit la douce voix.
_ Regardes Hélène ! Cria la grosse voix.
Un gros doigt de boudin souleva un peu de lin de devant les yeux du bébé et lui dévoila deux visages, celui d’une femme à la peau claire, puis un gros visage barbu et rustique. Mais malgré ces oppositions de ces deux visages, ils avaient tous deux une même expression qui les unissait: la surprise.
_ Regarde le ! Dit l’homme barbu. Il est tout noir !
_ Et ses yeux, ils sont tout rouges, dit la femme.
_ Et ses cheveux, ils sont aussi pâles que du linge de lin. Reprit l’homme barbu.
_ Et regardes, reprit la femme aussi, regardes ces glyphes sur sa peau.
_Oh non ! s’écrie l’homme, c’est un elfe noir !
_ Qu’est ce qu’on en fait, Raon ? On le livre aux Croisés de l’Ordre ?
_ Non, surtout pas ! Abandonner un enfant à un sort aussi funeste est un crime !
_ Mais c’est un elfe noir !
_ C’est aussi un enfant sans défense Hélène !
_ Mais aussi un démon !
L’homme barbu inclina ses sourcils en crin de cheval sur son énorme front couvert de suie. Il fixa l’enfant, dans ses yeux se reflétait sa crainte et sa pitié. Le bébé ignorait encore la signification de ces expressions de visage, mais il savait parfaitement ce que lui éprouvait à ce moment-là: la peur. Allaient-ils l’abandonner ? Le tuer ? Le livrer à ces hommes en armure brillante ? Le donner au méchant chevalier blanc ? De son côté, Raon était perdu. C’était arrivé si vite, il ignorait laquelle de décisions prendre.
_ Hélène, j’ai peur.
_ Moi aussi Raon, répondit Hélène.
La jeune femme regarda dehors, la forêt qu’elle connaissait comme accueillante et merveilleuse sous le soleil prenait une allure sinistre sous les ténèbres du ciel.
_ Tu veux que je nous en débarrasse ? Demanda Raon en montrant l’enfant dans ses bras.
_ Non, répondit Hélène avec des larmes aux yeux. Tu vas en faire quoi ? Le jeter en pâture en loup dans la forêt ?
_ Si les croisés nous trouvent avec ça sous notre toit ils nous tueront sur le champ !
Ils se regardèrent tous les deux droit dans les yeux. Pendant qu’ils réfléchissaient à la manière dont-ils devaient en finir, le nourrisson attrapa le doigt du grand homme. Raon s’en rendit compte et vit dans les yeux de l’enfant une lueur bienfaisante, une gentillesse si rayonnante qu’il en faisait oublier toute la haine du monde.
_ On dirait qu’il m’aime bien, dit doucement l’homme barbu.
_ Et où est-ce que l’on va le cacher ?
_ Le cacher n’est pas un problème, Hélène. La vraie question est de savoir comment l’élever ?
Hélène réfléchit, puis elle regarda les yeux brillant de l’enfant.
_ Tu te rappelles de ce qu’on disait quand on s’est marié ? Demanda Raon.
_ Comment l’oublier. Tu voulais sept beaux grands garçons !
_ Nous avons essayé, mais ton ventre semble ne pas vouloir grossir. Je crois que Dieu nous l’a envoyé. Cet enfant est un cadeau du ciel.
Ensemble, ils l’admirèrent tel un diamant pur. De l’enfant se dégageait une aura de bonheur, réconfortante. Dans leurs yeux brillaient un nouvel espoir d’avenir, celui qu’ils s’apprêtaient à construire.
_ Tu as raison, dit la femme en rentrant dans la maison tandis que l’homme referma la porte, il doit être transit de froid !
_ En attendant, on papote, on papote mais après cette nuit agitée ce petit doit être Mantouc ! Je vais chercher du bois, toi nourris le !
_ Et comment ? demanda Hélène.
_ Tu sais comment toutes les mères font pour nourrir leurs petits, là il faut faire de même, répondit Raon nerveusement.
Tandis que le rustique partait dans la réserve de bois, la femme enleva son décolleté en découvrant ses deux seins. Le petit hôte les vit et s’accrocha comme il put aux vêtements de la femme et se mit à sucer les tendres tétons. Mais aucun lait ne sortait de cette poitrine. Hélène prit panique, de peur de ne pas pouvoir nourrir le petit protégé. Mais le bébé posa une main sur un des seins et se remit à téter les organes mammaires, et du lait coula de la bouche du petit. La mère stupéfaite du miracle produit par l’enfant, prit un bout de sa robe et essuya les bords de la bouche du petit.
_ C’est la deuxième fois que tu veux bien montrer tes seins à un inconnu ! s’écria Raon avec un éclat de rire en revenant avec du bois.
_ La première fois c’était pour toi, mon ours chéri ! dit la femme avec la même sympathie.
Le grand homme entrelaçait ses doigts, plus gros que des saucissons, à l'intérieur du peu de cheveux que le petit avait sur son crâne.
_ Alors, l’heureux deuxième inconnu qui voit tes seins est une fille ou un garçon ?
La femme examina le petit et sorti :
_ C’est un garçon, cela explique pourquoi il aime tant ma poitrine. Dit-elle en riant.
Après que le petit ait fini de boire, il fait un petit rot se serra très fort contre le corps de la femme déshabillée. Cela formé un portrait digne des plus grands peintres, l’enfant juste en dessous des seins, la femme et son mari l’admirant. Peu de temps après cette pose, Raon recouvrit le petit nouveau d’un drap et l’emporta dans un petit berceau qui avait été prévu pour l’enfant qu’Hélène aurait dût accoucher :
_ Voilà, et finalement ce berceau sera pour toi mon petit, s’écria l’homme. Pour toi, une belle nuit de rêve.
Et aussitôt que le petit fût posé, il s’endormit comme une souche.
La femme toujours dévêtue se rapprocha du berceau et dit à son mari :
_ Si ses ancêtres n’avaient pas été des monstres, tout le monde serait jaloux de ne pouvoir avoir d’aussi bel enfant.
_Je voulais sept garçon, à la place j'en n'aurai qu'un seul, mais il les vaudra tous.
Et les nouveaux parents s’endormirent dans un lit de pailles et de foins, une longue nuit de sommeil les guida vers un nouvel aurore.
Le lendemain, Raon se réveilla en grognant comme l’ours. Il étira ses bras tel un arbre et bailla tel le lion. Il se leva et prit un chiffon où étaient rangés ses outils. En douceur, sans faire de bruit pour ne pas réveiller sa belle aimée et son doux adopté, il ouvrit la porte et la referma. Il se trouvait que cette maison faisait partie d’une petite commune, à la lisière d'une forêt formant un siège autour de quelques maisons. Celle de Raon et Hélène était sans nul doute la plus isolée, à un vingtaine de minutes de marche. Raon, comme d’habitude, alla à la grande forge du village. Il était connu pour être le meilleur artisan de fer du village, car c’était lui qui avait forgé chaque outil, chaque poignée de porte et chaque bijou brillant. On le nommait le Algatarm. Les gens disaient de lui qu’il été né d’une femme humaine et d’un nain. Mais il démentait toujours cette rumeur en disant que cela est impossible vu sa grande taille. Il était si minutieux lorsqu’il forgeait que ses œuvres semblaient appartenir à des matériaux nobles, tel l’acier, l’or ou le mythril alors qu’en fait, ce n’était que de fer et de bronze. Mais un tel talent portait son lot de devoirs cruels. Il était aussi un forgeron employé par la sainte inquisition des Croisés de l'Ordre, afin de forger les meilleurs instruments de mort.
Raon n'aimait guère cette situation, préférant concevoir des fers à chevaux plutôt que des épées, mais il fallait bien gagner sa vie. Les lames forgées par cet artisan reflétaient bien son état d’esprit. Malgré la beauté et l’efficacité de ses espadons, elles étaient souvent surdimensionnées, finalement ces derniers étaient plus des armes d'apparat que de combat. Les Paladins commandant leurs lames auprès de cet homme payaient chers pour la qualité de ces lames, et il était coutume entre eux de tenter de manier ses armes pour prouver leur force. Pour les commandes, les clients venaient toujours accompagnés d’une escorte, pour traverser la forêt peu accueillante. Ce matin-là, notre forgeron venait tout joyeux à son travail. Pendant qu’il chauffait le fer d’une faucille, un de ses apprentis lui demanda :
_ Patron, que vous est-il arrivé pour que vous sifflez pendant votre travail ?
_ Pardon, je ne t’ai pas écouté, tu peux répéter ? Dit le maître des forges.
_ Je constate votre joie, c’est tout. Je sais ce qui vous est arrivé.
Raon se mit à trembler, il se pensait mort. Une sueur froide lui coula le long de la tempe.
_ Vous avez remis ça pas vrai, fit le jeune apprenti avec un regard coquin.
_Ah oui ! Hier soir. Oui on a remis ça avec ma femme. Dit le forgeron lorsqu’il avait enfin compris. Il faut bien le faire avec son épouse pour avoir un enfant.
D’abord joyeux, les deux forgerons riaient mais ensuite Raon prit un regard noir et dit :
_ Allez ! Allez ! On n’est pas là pour ce genre de sottises ! Retourne travailler sur ta hache pour le bûcheron Bern ! Tu ne l’as pas encore fini !
L'apprenti, impressionné par ce changement de ton brutal mais si habituel, se remit au travail. Les apprentis forgeron avaient tellement l’habitude de ce violent changement d’attitude qu’ils ne virent que du feu.
Ce fut le tour d’Hélène de se réveiller. Elle se leva puis découvrit le petit en train de brailler. Elle le fait téter encore une fois de la même façon que la soirée précédente. Puis elle se décida enfin à s’habiller, avec une robe blanche en laine. Ce matin, elle allait faire son travail habituel, garder les cochons dans leur enclos et choisir lequel sera vendu, soigner les malades, nourrir ces beaux porcs. Cet enclos se trouvait juste à côté de l’arrière de la maison, entre une petite cabane juste devant la petite colline où la vraie mère du bébé était tombée et un gros rocher en forme de tête de corbeau. L’enfant qui avait la vue sur les cochons et sa mère, gesticulait et riait. De ses deux petits yeux rouges, il observait les coins de la maison. Rien de très grand, il y avait juste la place du grand lit, de son berceau, d’une petite cuisine et d’une cheminée en pierre. Il vit ensuite des outils accrochés aux murs de bois dont était constituée la maison. Une grande lampe à huile suspendait au plafond recouvert de poussière.
Puis le petit prit peur en voyant accroché au mur une tête de Drake aux écailles pourpres. Les cris parvenant jusqu’à la mère adoptive, Hélène sortit de la boue des cochons pour courir au secours du bébé, quand elle entra dans la maison, elle découvrit son enfant la réclamant. Comme toute bonne mère, elle prit l’enfant dans ses bras et le serra fort contre sa poitrine. Le bébé, en pleurnichant, montre de son doigt la gueule béante du monstre inerte. Elle expliqua que cette créature était incapable de commettre le moindre mal. Quand le petit comprit que le monstre était mort depuis longtemps, il se mit à caresser les dents, puis la langue, puis ses épaisses écailles rougeoyantes, puis les yeux étrangement solides. Il a été épaté par ce spectacle. La tête du drake avait gardé la blessure qui lui a été fatal, une longue plaie qui commençaient du bas de la gueule pour aller jusqu’à la gorge, traversa une épine du menton, et l’on pouvait remarquer que la lame est passée en travers de la langue en tranchant le palais. Et les arêtes latérales été maculées d’un sang sec. La femme et le petit restèrent le reste de la journée devant ce trophée de lézard géant. Hélène raconta le récit d'un chevalier chasseur de monstres, traquant les bêtes jusque dans leur tanière. Ce trophée était l'un des derniers vestiges du père de Raon. La légende raconte qu'un jour le chevalier affronta des loups géants, et qu'il disparut. Alors qu'elle narrait l’épopée de cet homme, l'enfant s’endormit.
Alors que Raon rentra de sa dure journée de labeur, le visage recouvert de suie et de poudre métallique, Hélène était en train de tricoter des vêtements pour le nouveau protégé.
_ Alors Algatarm, comment s'est passée ta journée, demanda la jeune femme.
_ Les croisés de l'Ordre étaient au village. Visiblement ils ont trouvé la mère de l'enfant.
Se piquant le doigt, Hélène s'interrompit brusquement, lâchant un hoquet de surprise. Le visage de son époux était sombre, il prit un linge sale pour s'essuyer le visage tandis qu'il s'assit devant le berceau. Son épouse comprenait la gravité de la situation, il fallait prendre une décision.
_Tu es sûr que c'est sa mère ? Demanda la jeune femme.
_ Les elfes noirs sont rares sur nos terres, expliqua Raon. Mais celle-ci était unique. Elle portait une robe. Une robe ! Et elle employait la sorcellerie d'après le récit des combattants. Nous nous exposons en gardant cet enfant.
_ N'est-ce pas toi qui voulait l'adopter ? Demanda Hélène offusquée, mais gardant le timbre de sa voix basse pour ne pas réveiller le nourrisson.
_ Je veux le garder ! Répliqua à voix basse le forgeron. Mais cela implique une lourde responsabilité. Cette chose n'est pas humaine, et ne le sera jamais. Nous pouvons l'aimer aussi fort que nous pouvons, cela n'enlève rien au fait que c'est une bête. L'élever revient à faire de nous des hérétiques !
Hélène comprenait les sentiments tiraillés de son mari. Les assassins de la mère de l'enfant n'étaient pas loin, et l'horreur de ce qui les attendait s'ils venaient à découvrir son existence envahissait l'esprit d'Hélène. Peut-être commettaient-ils une erreur, mais elle ne pouvait se résoudre à offrir ce bébé aux mains de l'Église.
_ Elle nous l'a laissé, répondit Hélène à son mari. Et... je ne peux me permettre de l'abandonner à ces fanatiques.
Le forgeron prit une grande inspiration, plongé dans ses réflexions. Héberger ce monstre faisait d'eux des parias, les sentiments contraires le tiraillaient, mais il prit finalement sa décision.
_ Nous l'élèverons à l'abri des regards, agissons normalement, apprenons-lui à vivre grâce à la nature, quand il sera fort il devra partir.
Le femme blottit le nourrisson contre elle, souriant tout en sentant peser sur elle le lourd poids de ces nouvelles responsabilités.
_ Il faut le baptiser.
_ Oui mais quel nom ? demanda Raon.
_Je ne sais pas moi non plus, répondit Hélène, mais pour moi, c’est mon petit Warddan*.
_ Tien, ça t’irait bien comme nom mon petit. Toi, mon cher enfant, tu t’appelleras Warddan.
Warddan grandi dans cette petite maison. Pour qu’il puisse survivre pendant que des gens hébergent la maison, Raon lui a appris le savoir de son père. Il lui a enseigné comment savoir si un animal est mal en point, où est-ce qu’il est passé, comment parler la langue des Chamanes. Il lui a même raconté l’histoire de ses aïeuls. Warddan été admiratif des prouesses des ancêtres de Raon. Il a surtout aimé l’histoire de Dan, le chevalier qui réussi à vaincre le Drake noir. Il a adoré sa façon de décrire la stratégie qu’il a employé pour surprendre le drake sombre et lui fracasser le crâne avec son tilbroon. Mais une de ces histoires n’apparaissait pas, celle du père de Raon. Un jour, en le regardant avec ses yeux rouges, lui demanda :
_ Père, pourquoi tu ne racontes jamais l’histoire de grand-père ?
L’homme gêné, regarda son fils, sa belle chevelure lisse et longue, si soyeuse, admira les insignes étranges sur la peau de son fils, et lui dit enfin :
_ Mon enfant, je vais te la raconter aujourd’hui l’histoire de grand-père, mais après c’est toi qui nettoie les cochons !
_ Oui papa, répondit Warddan en riant et souriant.
_ Voilà, un jour, Naös, grand-père, était parti traquer un drake rouge…
_ Mais papa, interrompit Warddan, ce ne sont pas les plus dangereux ?
_Si, mon fils, répondit le père, et ce drake là réduisait nos chaumes en cendre à l’époque, et vois tu, ton grand père était reconnu comme un excellent chasseur. Il a donc voulu se montrer qu’il valait mieux qu’un chasseur et voulait montrer au monde qu’il était digne d’être chevalier. Mais même s' il était le meilleur, il été néanmoins affaibli par l'âge.
C’est quand j’ai connu ta mère et que je suis devenu forgeron que mon père m’a fait un marché, si je lui forgeais une épée suffisamment puissante pour vaincre le drake, il me laisserait me marier avec Hélène.
Donc je lui ai forgé une épée capable de fendre l'acier. Mon père prit l'espadon et s’en est allé chasser le monstre. J’ai été à ses côtés, pendant sa traque. Je l’ai aidé avec mon arc et mes flèches. Il les tranchait en deux comme du beurre. Il faisait siffler l’air de telle façon que nos ennemis n’en supportaient pas le son. Nous avions été aussi en compagnie des belles chamanes. Ces femmes chevauchaient des loups de taille énorme, les autres loups à côté de cela semblaient Rän ! Elles ne portaient que de quoi voiler leurs parties intimes. Quand elle nous acceptaient sous leur Matchis, elles nous donnaient le pouvoir de voir notre village à travers l’œil des loups. Des fois, elles nous donnaient des boissons fort étranges. Leur union avec les loups était si fantastique. Ensemble, ils ne formaient plus qu’un, cœurs battants à l’unisson. Grâce aux chamanes, les loups pouvaient parler et voler lors des pleines lunes. En échange, les chamanes ont développé des pouvoirs surnaturels. Pour devenir chamane, la femme doit boire le lait de la Louve et la louve doit boire le lait de la femme, et ensuite la chaman choisi son compagnon éternel et bénie le loup avec lequel elle vivra le reste de son existence. Elles doivent accepter de dévoiler les peintures sur leur corps au Soleil, pour montrer aux dieux qu’elles sont devenues chamanes. Elles nous donnèrent une potion, pour que nous soyons plus forts et plus résistants, parce que le drake les nuisait tout autant que nous. Nous nous sommes engagés à vaincre le drake pour le village, mais aussi pour les chamanes. Avant de les quitter, une chamane m’a griffé sur le torse avec non plus des ongles, mais des griffes. Contrairement à ce que je pensais, cela ne me fit pas mal, mais au contraire, apaisa mon corps et mon esprit. Cette belle chamane, je ne l’oublierais jamais, avec cet air mystérieux. Puis on est parti… finit il en remarquant que sa femme était pas loin.
_ Et toi, tu l’as toujours cette marque ? demanda Warddan.
_ Oui, répondit son père. La voilà !
Raon ouvrit sa chemise, dévoilant une cicatrice de griffure. Si personne n’en disait sa véritable origine, on penserait vraiment que c’est un loup qui l’avait faite.
_ Je n’aurais jamais cru que ce genre de blessure me fasse du bien, surtout de la part de griffes de loup, continua le conteur. Je te souhaite vraiment de les rencontrer un jour. Contrairement aux hommes, ces femmes ne se fient pas à la race à laquelle tu appartiens, mais à ton cœur.
_Tu peux continuer l’histoire Père ? reprit le petit elfe noir.
_Oh oui, dit une voix familière, ton père va continuer cette histoire sinon je lui couperais les oreilles en pointes comme les tiennes.
C’était Hélène qui tenait son enfant adoptif dans ses bras. Elle fixa très attentivement Raon.
_ D’accord, dit le père, puisque je suis pris le couteau sous la gorge, je continue mon histoire. Après nos séparations, nous sommes partis à la rencontre du drake, le terrible cracheur de feu. Nous marchions dans une petite combe sombre où les arbres étaient fréquents, mais les animaux bien rares, nous avons marché dans cette petite forêt quand soudain, nous vîmes de la fumée. Naös me fit signe de me taire et nous avancions dans la pénombre. Nulles branches ne craquèrent sous nos pieds, parce que lui et moi avions appris le secret pour que les brindilles les plus fines ne se plaignent pas quand on marche dessus. Après une centaine de pas, je vis le drake. Ce lézard faisait au moins six mètres de long et deux de haut. Son dos était recouvert d’une épaisse cuirasse épineuse. Au bout de sa queue, une sorte de lame se formait. Il avait un cou très court mais une tête massive, et des cornes surplombé sa collerette. Il était juste devant nous, en train de dévorer voracement un jeune garçon, qui avait dû être arraché des bras de sa mère, ou qui s’était perdu, peu importe, il était vidé de ses organes devant nous. Quand mon père vit cette horreur, il n’a put se retenir, il fondit sur le drake. Il frappa si fort sur son torse que les écailles rouges de la bête partirent en éclat, comme du verre. Le monstre saigna abondamment de son brillant poitrail. De sa gueule béante en sortit des flammes, mais grand père réussit à les éviter. Pour sauver Naös, j’ai tiré une flèche dans l’œil du colosse mais celle-ci rebondit. Le monstre tourna la tête dans ma direction. Alors, dans un laps de temps très court, Naös frappa dans la gueule du drake et la lame s’enfonça jusqu’à la gorge. Mais la créature s’effondra sur lui et le tua net. Il était mort, mais il l'avait vaincu, et pour le prouver, j’ai coupé la tête du drake et je l’ai amené jusqu’ici.
Le puissant forgeron ne put retenir une larme en pensant à son père décédé, alors partageant son chagrin, le jeune elfe se blottit contre lui et lui fit une promesse :
_ Pour Naös, je deviendrai chevalier et préserverait ce qu’il y a de bon en ce monde, et plus personne ne pleurera parce qu’il a perdu quelqu’un de cher.
Le père, ému devant ces paroles, serra encore plus fort son fils contre lui. La nuit passa, puis le grand maître forgeron vit le soleil au zénith, il dû retourner à la forge. Une fois là-bas, il ordonna à tous ses disciples de rentrer chez eux. Il travailla de longues heures, sans que le village sache ce qu’il fabriqua encore avec ses Algatarms. Seul le bruit de son marteau sur l’acier résonnait dans le bâtiment.
Après un an de travail acharné, alors qu'ils fêtaient l'arrivée du printemps, main de fer rentra à la maison avec un objet emballé dans du tissu. L'elfe noir surpris fixa son père qui visiblement était joyeux. Avec un grand sourire, il lui annonça :
_ Je t’ai apporté une surprise. Tu te rappelles que tu voulais devenir chevalier ?
_ Bien sûr que oui ! répondit Warddan.
_ Voici de quoi réaliser ton vœu.
Raon se pencha et prit de son sac une armure à l‘acier sombre, couverte de runes et de glyphes. Un plastron aussi large que le torse du forgeron était tenu par une main noir de l’homme et des bottes d’aciers était tenu dans l’autre. Il posa ces parties de l’équipement sur la table et sortit deux gantelets, deux grosses mains de métal, dont le fer se prolongeait au-dessus de tout l’avant bras.
_De cette armure tu te protégeras face à la plus redoutable des haches ! Et…
Raon se pencha à nouveau et sortit avec bien du mal l’épée géante.
_ Et à l’aide de cette épée tu fendra les épées !
Malgré la réticence de son épouse, elle savait pour quel raison il avait confié pareil outil à leur fils. Cet enfant de quatorze ans était déjà suffisamment fort pour porter une épée forgée par Raon, ce qui n’a jamais été fait par un homme adulte. Contrairement aux autres poignées, celle-ci fut douce au contact de la paume de la main. Le tissu et le cuir qui recouvrait le manche se combinaient à merveille, et nul garde ne se présentait, mais la lame géante se prolongea le long de cette poignée, prenant le rôle de protecteurs des mains du porteur. Le jeune garçon contempla l’épée qu’il avait entre ses doigts qui semblaient pourtant si frêles. Puis quand il la rabaissa vers le sol, le forgeron prit une mine grave. Il posa ses deux mains sur les épaules de son jeune garçon et lui dit :
_ Mon garçon, je sais ce que tu penses. Mais ne te fis pas aux apparences, ce n'est pas un cadeau mais un fardeau. Tu dois te préparer au jour où... tu devras nous quitter. Il te faudra accepter de commettre des choses horribles pour survivre. Tu seras traqué, notre monde est cruel envers les membres de ton espèce. Tu seras considéré comme une bête, tous voudront ta mort. Mais tandis que nous ne serons plus qu'un lointain souvenir, cette lame qui porte ton nom sera le lien qui t'unira à nous. Quoiqu'il arrive, surtout ne te frotte pas aux paladins, ils sont de loin les plus zélotes de tout l'Ordre.
Le garçon sentit le poids des paroles de son père, comprenant que bientôt, ses jours heureux seraient finis. Il serra fort le grand homme.
_ Prions pour que jamais tu n’aie à utiliser ces présents, mais il faudra un jour te résoudre à te battre. Bats toi, et trouve ton havre de paix.
Depuis, les armes sont restées sous le bois sur lequel des pieds marchent à longueur de journée. Les années passèrent, Raon enseigna à Warddan à se cacher dans les bois. Sa chambre fut plus tard installée dans la grange, s'assurant que les très rares visiteurs ne viennent pas le déranger. Grâce à l'éloignement de ce domaine, Warddan fut protégé du regard vigilant des villageois. Pendant sa croissance, ses formes se perfectionnèrent. Son visage semblait être celui d’un ange, ses beaux cheveux blancs étaient si longs, si fins, si lisses mais si soyeux. Ils semblaient appartenir à la soie la plus rare qui soit. Ses rétines étaient peut-être rouges comme le sang carmin, mais aucune horreur ne se reflétait dans ces deux beaux yeux ni la colère ni le cauchemar, mais l’esprit brillant de bonté que rares sont les enfants de son âge à l’avoir. Ses glyphes grandissaient en même temps qu’il grandissait, formant ainsi de magnifiques arabesques sur sa peau. C’est comme si des branches noires épineuses avaient poussé sous son épiderme. Les magnifiques glyphes se positionnaient au-dessus de ses sourcilles couleur pâle, sur ses joues, juste en dessous des fossettes. Il y en avait également sur son corps et son dos. Ses muscles également se fignolaient, son buste était semblable à celui des grands champions de lancer de Lancro. Ses bras étaient aussi gonflés de muscles que ceux de son père. Même le plus beau des apollons aurait été jaloux en voyant ses jambes d’athlètes de ce jeune homme. Le beau adolescent allait dans environ cinq mois fêter les dix-huit ans du fameux jour où ses parents l’ont retrouvé devant la porte de son salut. Il savait s’organiser pour ses occupations. Le matin, il aidait Hélène à s’occuper des porcs, le midi il cuisinait avec sa mère, vers le début d’après-midi, pendant que la belle femme passait un peu le ménage dans la maison, l’elfe se faufilait dans les bois aussi sombre que son corps pour aller cueillir des racines, des légumes mais surtout des fruits sucrées pour une tarte.
Puis de temps à autre de la journée, le jeune homme noir observait un homme barbu, qui marchait aux milieux des taillis. Par prudence, il se cachait toujours de son regard. D’après sa carrure musclée et imposante, il ne valait pas mieux être aperçu. Ses sourcils d’argiles formaient des bouclettes nonchalantes et sa barbe de même. Son arc fait de chêne devait peser au moins plusieurs livres. Il y avait également une hache reluisante dont il pouvait distinguer les rayures de la pierre à aiguiser dessus.Son regard mauvais n’augurait rien de bon. Un soir, en voulant rentrer chez lui, il s’arrêta derrière un arbre et reconnut l’homme des bois. Lui et Raon parlaient fort, et le chasseur leva le poing à plusieurs reprises.
_...Une bête dans les bois !
_ Il est normal de trouver des bêtes dans les bois ! Affirma le forgeron.
_ Ce n’est pas une simple bête, dit le chasseur. Je crois que tu me caches quelque chose !
Les deux hommes s’éloignèrent, le chasseur menaçait en montrant son énorme poing en l’air. Suite à cette mauvaise rencontre, Raon expliqua à son fils le soir venu, autour du souper, qu’il valait mieux partir en forêt pendant quelque temps.
_ Ils vont organiser une battue, ils te traqueront certainement. Méfie toi des hommes comme de la peste, ils n’hésiteront pas à te tuer.
_ Il n’abandonnera jamais ce Brudial ! S’exclama Hélène. Que ses morpions le tue et on sera tranquille !
_ Père, interrompit Warrdan inquiet, pourquoi est-ce que je dois me cacher ?
Raon regarda son fils avec une mine sombre, sa femme lui posa une main rassurante sur l'épaule et lui dit calmement.
_ Raon, je crois qu'il est temps que nous ayons une conversation avec ton fils, sur ses... semblables.
Raon s'essuya la bouche et posa ses deux larges mains sur la table. Le nourrisson qu'ils avaient recueilli était dorénavant plus grand que lui, ce qu'il n'aurait jamais cru possible il y a encore quelques années, et repensa aux termes durs qu'il avait employés pour désigner le bébé à cette époque. D'abord hésitant sur les mots, il finit par sortir de sa bouche la terrible leçon que devrait apprendre son enfant.
_ Warddan, commença Algatarm, tu le sais sans doute, mais tu n'es pas humain comme nous. Si la plupart des elfes sont respectés, voire craints par certains, les elfes de... ton espèce n'ont plus la moindre once de raison. Ce que nous a enseigné l'Église sur ton peuple me révulse maintenant que je t'ai sous les yeux, et que je t'ai vu grandir, mais néanmoins elle a raison sur bien des aspects. Les elfes noirs sont des monstres.
Sur cette phrase semblable à un coup de poignard, Warddan sentit une pointe douloureuse dans sa poitrine, comme s' il venait d'être piqué dans le vif. Sentant le malaise de son fils, le forgeron continua sa leçon néanmoins.
_ La plupart des elfes noirs sont plus des créatures que des personnes. Ils s'attaquent à quiconque les croise, ils sont aussi vicieux que redoutables. Bien que tu sois le seul représentant que j'ai rencontré, Warddan, j'ai entendu des récits terribles, des meurtres tout bonnement sauvages. Ils sont des prédateurs pour l'homme...
_ Je ne suis pas un prédateur ! S'exclama soudainement Warddan en frappant les deux mains à plat sur la table, se sentant insulté.
_ Nous le savons, rassura Hélène en caressant le revers de la main de son fils adoptif. C'est pour cette raison que nous t'avons gardé, et que nous te protégeons.
_ Et parce que nous te protégeons, reprit Raon, nous sommes des hors-la-loi. Mais c'est un risque que nous avons considéré à l'époque, et que nous assumons aujourd'hui. Mais tu dois apprendre à craindre aussi bien les hommes que les autres elfes noirs. Et les autres personnes de ce villages auront raison de te craindre, car tu es un elfe noir, tout comme ces créatures barbares.
Une grimace de chagrin se dessina sur le visage de Warddan, se sentant trahit par sa propre naissance. Ainsi, ses origines étaient t-elles si immondes que lui-même devait vivre dans la peur ? Mais le grand homme contourna la table pour attraper son fils par les épaules.
_ Ne te sens pas coupables de crimes que tu n'as pas commis, dit-il. Nous ne laisserons personne te faire du mal, car tu as beau être considéré comme un démon par les miens, moi je te vois tel que tu es. Tu es mon fils, ma plus grande fierté. Oui Warddan, tu devras apprendre à survivre seul, éviter la civilisation, loin de tout. Ce fardeau que tu portes est immense, mais j'ai confiance en toi, un jour, tu trouveras toi aussi le bonheur.
Tout en caressant tendrement les joues de l'elfe noir, Raon releva la tête de son fils vers lui en lui souriant, retenant ses propres larmes.
_ Demain nous partirons dans les bois profonds, il y a une rumeur de créature immense dans le domaine des Chouettes Noires. Seul un homme aussi déterminé que fou oserait pénétrer un territoire aussi empreint de légendes morbides, ce sera la cachette parfaite pour toi. Je ne garantie pas que personne ne viendra te chercher là-bas, mais à défaut de mieux ce sera ton meilleur repaire. Aussi, promets- moi de toujours cacher ton existence, quels que soient les moyens employés. Si quelqu'un te trouve, fait le taire, même si cela signifie le tuer.
Hélène et son fils adoptif eurent tous deux un frisson glacial qui leur parcourut toute la colonne vertébrale. La femme s’appuya sur la table en y plaquant ses deux mains et s’écria:
_ Tu peux répéter ? Tu veux qu’il tue les hommes du village ?!
_ Exactement Hélène, répondit Raon sur le même ton. Lorsqu’il ne pourra plus fuir, il devra tuer. C’est une question de survie ! Même les plus gentils d’entre eux voudront tuer notre enfant ! Jamais je ne permettrais une chose pareille !
_ Que comptes-tu faire pour protéger ton fils ? Demanda Hélène.
Le forgeron plissa ses sourcils, en quête de réponses. Son visage ne laissait pas transparaître sa peur, mais sa sueur le trahit. Il se leva de table et dit:
_ Je partirai avec eux.
_ Comment ? Demanda Hélène.
_ Si je me retourne contre le village je ne parviendrai jamais à sauver notre enfant. En les guidant dans la mauvaise direction j’aurais une chance de les empêcher de faire du mal à Warddan. Je suis l'homme qui connaît le mieux ces bois, ils me feront confiance. Quant à Brudial, méfiez-vous de lui, c'est un braconnier redoutable, et obstiné. Mais sa peur du surnaturel le dissuadera peut-être.
L’idée semblait bonne. Hélène et Warddan regardèrent attentivement le forgeron pendant qu’il expliquait ce qu’il comptait faire. Dans la nuit, éclairés par une simple torche dans la pénombre de la forêt profonde, l’elfe noir et son père adoptif disparurent.