La prophétie du roi déchu: L'enfant sombre
Chapitre 16: Un nouveau départ
Pendant une semaine, les chamanes et les loups accompagnés de Warda fuyaient, traqués par les forces de l’Ordre. Ils parvinrent à les semer à travers les bois, empruntant des routes menant au nord du pays. Ils pensèrent tout d’abord prendre à travers les bois de Cëndal pour passer la frontière entre l’Etale et Sintraë. Mais cela se révéla vite impossible, les postes de gardes frontaliers étaient trop nombreux et trop bien garnis. Passer dans le Royaume des Os semblait être la seule option, mais les croisés avaient mobilisé de nombreuses forces pour exterminer les orques qui y résidaient. Ils avaient de nombreuses chances de tomber au beau milieu d’une guerre dont ils ne souhaitaient pas s’en mêler. Rester caché en Etale était également trop risqué, car ils devaient être à l’heure actuelle recherchés par les soldats des environs. Par conséquent, une ultime solution restait, et cette idée ne réjouissait pas Warda. Il faudrait pouvoir passer en Guiogne, mais la seule route praticable était trop bien gardée. Mais après tout, avaient-ils d’autres solutions moins suicidaires ? Non. Ils décidèrent donc de traverser le bois de Gerdalïn. Là où Granland avait élu domicile pendant de très longues années. Les arbres feuillus perdaient leurs feuilles, les vieux chênes nourrissaient les sangliers de glands, les animaux se préparaient au rude hiver. Les cinq loups et les six chamanes survivants du carnage de la Tanière restaient groupés, sur leurs gardes à chaque pas. Warda, Jaron et Rassoun avaient pris la tête du groupe. Algazalm était encore souillée du sang des hommes, Warda ayant perdu le cadeau de Mélane lors du combat n’avait pu nettoyer son épée. Fatigués de leur périple, ils décidèrent de faire une courte pause. Posés sur un tapis feuillus à la teinte dorée, ils purent enfin souffler. Warda posa son épée à même le sol et s’adossa contre le flanc de Jaron. Une question lui brûlait les lèvres, et s' il ne la posait pas au moins une fois durant ce voyage, jamais il ne saurait.
_ D’où venait l’Éponge ?
Jaron tourna son immense tête vers l’elfe noir.
_ Mélane était une fille vivant au sud du royaume autrefois, elle vivait avec des pêcheurs. Elle avait trouvé ça au fond de la mer, selon elle cette chose était vivante. Puis elle l’a fait sécher et en s’en servi ensuite pour absorber l’eau et la rejeter ailleurs. Je ne sus que plus tard que c’était un objet de collection désiré par les nobles, et une seule éponge peut valoir très chère. Les humains sont près à dépenser des sommes extravagantes pour des babioles au risque de détruire leur environnement. Les éponges pullulant la baie où vivait Mélane avaient toutes disparu. C’est ce qui l’a décidé à quitter les hommes, pour nous rejoindre.
_ Carnassus m’a souvent parlé de la mer, dit Rassoun. Il m’avait même promis de m’y amener un jour, mais le destin l’en avait toujours empêché. Il avait la responsabilité du clan sur ses épaules, et j’étais également trop occupée pour réaliser cette utopie. Maintenant, je me rends compte que peu importe le temps devant nous, nous ne vivons jamais assez longtemps pour tout réaliser.
Depuis le départ, elle avait encore atrocement vieilli. Sa fourrure si sombre auparavant était presque blanche, sa vue baissait jour après jour, et elle avait perdu beaucoup de poils. Elle ressemblait davantage à une chienne mourante qu’à la grande matriarche qu’elle était autrefois. Depuis deux jours, elle grognait de douleur lorsqu’elle marchait. C’était les conséquences d’une longue immortalité et d’un retour à une vie mortelle. Elle pouvait encore aider à chasser, mais pas pour longtemps. Certains parlaient de l’abandonner lorsqu’elle ralentira trop le groupe, mais Jaron et Warda se refusaient à cette idée. Elle avait tant fait pour eux, c’était la moindre des choses que de ne pas la délaisser sur la route. La louve se tourna vers l’elfe noir.
_Je sais que c’est beaucoup te demander, mais Carnassus est mort, je suis devenue trop faible et nous sommes tous paniqués. Mais je sais que tu es assez fort et courageux pour nous protéger durant notre exode. Toi qui a vécu avec Granland ici, peux-tu nous mener de l’autre côté de la montagne ?
Warda regarda la mère louve droit dans les yeux. Une telle sagesse en ressortait, et il savait qu’elle avait une expérience que nul autre ne pouvait avoir. Il se leva et rangea son épée dans son dos.
_ Je ferai mon possible Rassoun. Mais le col est trop abrupt et des brigands pourraient nous surprendre. La route est gardée par les hommes mais elle est praticable pour tout le monde. Si nous arrivons à passer sans nous faire voir sur la route, nous pourrions passer en Guiogne. Mais cela signifie passer à côté des humains qui voyagent sur le sentier sans nous faire remarquer. Si jamais ils nous repèrent, il ne faudra pas laisser de témoin. Effacer nos traces est une priorité absolue. Nous avons des chances de tomber sur des soldats armés et formés, alors si c’est le cas, fuyez sans regarder derrière vous. Je ne vous cache pas que nous pouvions ne pas y arriver, mais c’est notre seule chance.
Les chamanes et leurs compagnons firent un signe de la tête pour montrer qu’ils comprenaient la situation. Le guerrier sombre monta sur le dos de Jaron et dit:
_ Nous avons encore une longue route, il ne faut pas traîner.
Le groupe se leva et reprit la route. Les arbres familiers que connaissait Warda lui indiquaient le chemin à suivre. Il se rappela de ses nombreuses chasses infructueuses à travers ces bois, et des rares réussites. Les chamanes imitèrent leur guide profitant de la hauteur des bêtes pour observer les alentours. La marche était lente, parce qu’il fallait préserver son énergie, mais sûre. Le danger pouvait venir de n’importe où, il serait facile pour un archer embusqué de tirer sans se faire repérer. Ils pouvaient se cacher derrière des talus ou dans des trous. Ils pouvaient poser des pièges sous les immenses manteaux de feuilles tombées. Néanmoins, les derniers Lunes d’Argent n’eurent aucun ennui pour le moment. Les champignons à la couleur verte et au chapeau rouge tigré de jaune poussaient sous les vieilles souches habitées par des centaines de cloportes et insectes des bois. Les marrons roulaient sur la terre en transportant à l’intérieur la graine qui donnera la vie à un arbre qui à son tour fera tomber d’autres marrons sur le sol. Les écureuils aussi frénétiques que leur vie cherchaient des fruits secs pour passer la saison blanche. Les pics verts mangeaient les derniers vermisseaux avant leur grand voyage vers les terres plus chaudes de l’ouest. Les moineaux combatifs se disputaient les rares graines en piaillant plus fort les uns que les autres. Un couple de renards chassaient les petits rongeurs pour leurs petits. Un hibou à moitié endormi ouvrit une paupière sur l'étonnant spectacle de meute forte étrange de loups et de chamanes montant sur leurs dos. Le ciel si bleu pendant l’été prit une teinte grisâtre et les vents frais balayaient les particules de bois, de poussière et les feuilles déchues. Ils passèrent près d’un ruisseau et en profitèrent pour boire. L’eau était fraîche, et très agréable sur le palais. Après s’être désaltérés, le groupe reprit son chemin vers les terres du nord. Soudain, l’elfe noir s’adressa au groupe d’un signe de la main, signe de s’arrêter. Ils descendirent des loups, puis Warda se posta en haut d’un talus, abrité des regards grâce à des buissons à baie, et vit avec horreur des dizaines d’hommes marcher entre les arbres. Ils étaient armés d'armes d’hast, et tous tenaient un bâton de marche d’une main. Quelques hommes suivaient les chiens qui flairaient les pistes. Ils avaient organisé une battue, cela ne faciliterait pas la tâche. Est-ce que c’étaient des croisés ? Ils ne portaient pas l’uniforme de l’Église, juste une tunique en cuir. De simples soldats d’Étale, c’était probable. Trois chevaliers apparurent, montés sur des destriers. Chacun portait une lance de bataille à la main, une épée, un bouclier sur le flanc des montures, un carquois rempli de flèches sur l’autre, un arc accroché à la selle et une armure d’acier renforcé. Un des cavaliers avait enlevé sa visière, il portait une moustache en forme de M et ses joues étaient bien rondes.
_ Donc cher Duc de la Brandalière, vous dites que l’Église récompensera quiconque tuera la créature.
_ Aucun doute à ce sujet, répondit le second qui se libéra de son casque qu’il prit sous le bras gauche. Si un chevalier ou un noble et ses hommes arrivent à débarrasser le démon qui vit dans ces bois, il accédera au rang de paladin. La formation pour la magie est certes longue, mais ce titre représente un tel prestige que je veux bien risquer ma vie pour cette récompense.
_ Devenir un chevalier de Dieu demande une grande responsabilité, mais rares sont ceux qui atteignent ce rang et beaucoup l’envie, rajouta le troisième homme qui n’ôta pas son heaume qui lui cachait la tête. Mon père qui était devenu un grand caporal de l’armée d’Étale fut toujours rejeté par l’Église lorsqu’il lui proposa ses services, son dernier vœux fut que je gagne un galon au sein de l’armée religieuse.
_ Dans ce cas là nous sommes tous concurrents ? Demanda le chevalier à la visière relevé. Cela me chagrinait de devoir me disputer avec vous messires, pour un titre religieux.
_Ne vous en faites pas comte Faïlas, répondit le Duc de la Brandalière, nous avions conclus avec le chevalier de Morall que nous nous partagerons la dépouille.
_ De cette manière, reprit le chevalier de Morall, nous pourrons nous entraider pour occire la bête et nous serons tous les trois admis au sein de l’Ordre de la Pierre Sacrée.
Le comte se tortilla sa moustache en forme de M d’un air pensif. Un chien se mit à aboyer et tous les hommes saisirent leurs armes. Lorsque le dresseur de chien lâcha la bête qui sauta par-dessus les branchages et les buissons. Il plongea la tête la première dans un terrier où il fit fuir un lapin. Le Duc qui avait déjà encoché une flèche tira et toucha le petit animal brun en pleine course. Le rongeur qui gesticulait encore fut entraîné jusqu’au dresseur dans la gueule du fidèle animal. L’homme caressa la tête de son chien et sortit le lapin de ses crocs.
_ Désolé messire, s’adressa t-il au Duc. Ce n’est qu’un lapin.
Il retira la flèche du corps embroché du gibier et la donna à un homme qui, lui-même, la rangea dans le carquois du seigneur. Le chevalier de Morall prit le trophée par la peau du cou et le montra à ses compagnons.
_Au moins vous avez prouvé votre habilité à l’arc monsieur le Duc. C’est une belle bête, mes cuisiniers nous le rôtiront pour ce soir.
_ Ne continuons pas sur cette voie, dit l’homme à la moustache, sinon mon ventre éclatera à force de manger.
Les trois nobles éclatèrent de rire ensemble et ils reprirent leur route. Lorsqu’ils s’éloignèrent à bonne distance, l’elfe noir se risqua à descendre de sa cachette et regarda tout autour de lui. La voie était libre. Il fit signe aux chamanes qui à leur tour avertirent les loups. Un à un ils descendirent et toujours sur leurs gardes ils reprirent la route. Ils ont dû redoubler de vigilance durant les trois heures qui suivirent, car les forêts étaient infestés d’hommes à la recherche du fameux « démon ». Ils croisèrent également des nobles emmenant avec eux leur épouses qui voulaient voir de leurs propres yeux les exploits de leur maris. Beaucoup de chiens ramenèrent du gibier ordinaire à leurs maîtres ne comprenant visiblement pas que ce n’était pas une partie de chasse ordinaire. Warda surpris même un seigneur couché sous un arbre qui se plaignait de l’ennui qu’il éprouvait. Après avoir parcouru une longue distance, ils ne firent plus de rencontres de ce genre. Ils purent enfin avancer plus sereinement, le soleil était presque couché. Rassoun tomba de ses pattes, à bout de souffle. Warda accourut et mit sa tête sur ses flancs. Il entendait le souffle profond de la louve s’affaiblir. Elle avait dépassé ses limites physiques, elle ne ferait pas un pas de plus.
_Je suis navrée, dit-elle en pleurant. Je n’y arrive plus, je n’en peux plus !
_Tu n’y es pour rien, rassura l’elfe noir. Tu es juste exténuée.
_Je crois que de toute manière nous en avions tous besoin, rajouta Jaron qui se coucha. Nous avions parcouru un long chemin et nous avons tous besoin de nous reposer.
Le groupe s’arrêta et loups comme humaines n’hésitèrent pas à étirer leurs longs membres. L’une de chamane tira d’une sacoche en peau de lièvre un peu de viande séchée. Elle jeta des parts à ses partenaires qui mordirent à pleine dents. Warda se leva et sortit Algazalm de son fourreau.
_ Je crains que ces petits bouts ne suffiront pas pour nos amis à quatre pattes. Je vais chasser, attendez là.
_Je viens avec toi, lança Jaron, nous serons plus efficaces à deux.
_ Nous aussi nous venons, fit un grand loup au pelage brun. Mayanne et moi serions ravis de vous accompagner.
L’idée de séparer d’avantage le groupe ne plaisait pas à l’elfe noir, ils ne seraient pas assez nombreux pour se défendre en cas d’attaque. Mais il le savait, à deux ils avaient peu de chances de manger cette nuit. Il accepta la compagnie du couple, puis ils partirent à travers les bois. Ils mirent au point une tactique en chemin pour attraper le gibier. Warda serait celui qui effraierait la proie, Mayanne la guiderait vers Jaron qui la traquera ensuite jusqu’à la cachette de Grall, le loup brun, qui donnera la coup de grâce. Ils fouillèrent longuement la forêt et trouvèrent finalement une biche appétissante. Préparant leur piège mortel, chacun prenait son poste. Lorsque tous étaient en position, Warda apparut derrière un chêne en brandissant son arme terrifiante. L’animal apeuré se mit à galoper jusqu’à la chamane qui remplit son rôle à merveille, Jaron sauta ensuite au-dessus d’un talus poursuivant la cible. Enfin, tout se passa comme dans le plan, Grall attrapa la biche à la volée et lui arracha la tête d’un puissant coup de mâchoire. Fiers de leur prise, les chasseurs revinrent sur leurs pas en riant. Soudain, un objet attisa la curiosité de l’elfe noir. Il traversa les fourrés et arriva jusqu’à la route. Une ombre difforme était au milieu de la route. Warda étant doté d’une meilleure vue dans l’ombre que les humains lut le panneau arraché qui gisait par terre. « Bartolf père&fils. Vins et boissons. ». La caravane du marchand. Elle tenait encore miraculeusement sur ses deux roues en piteux état. La cargaison avait été sans doute volée depuis, et plusieurs morceaux avaient été arrachés pour faire du bois de cheminée. Il se revoyait à cet instant précis où «Bartolf père&fils » prenaient la fuite en l’apercevant. Il ramassa l’affiche et parla à voix basse.
_ Suis-je si terrifiant que ça ?
Jaron vint à ses côtés.
_ Que t’arrive-t-il ?
_ Rien, répondit Warda et jetant les restes mités du panneau. De mauvais souvenirs.
Il reprit la carcasse sur ses épaules et ils reprirent le chemin jusqu’à l’endroit où Rassoun et les autres se reposaient. Lors du retour, l’elfe noir remarqua des changements étranges. Les oiseaux volaient tous dans la même direction, comme s' ils fuyaient. Une faible lumière apparaissait entre les arbres au loin, et il sentait une désagréable... Odeur de fumée. Il comprit avec effroi ce qui se passait. Il jeta le cadavre de la biche par terre et hurla à ses compagnons en dégainant Algazalm:
_Vite ! Ils sont en danger !
Jaron, Mayanne et Grall abandonnèrent leur expression de joie pour celle de la panique. Ils se mirent à courir aussi vite qu’ils purent. Plus loin, des soldats en armure menaçaient les loups avec des torches enflammées pendant qu’un homme richement vêtu retenait une chamane par les bras.
_ Pourquoi as-tu peur ma pauvre enfant ? disait-il en ricanant. Je voudrais juste voir tes petits seins, après tout tu n’es qu’une petite sauvage.
La jeune femme se libéra un bras et décrocha un crochet du droit dans le nez du noble. Celui-ci se mit une main sur le visage, la retira et vit du sang qui coulait dessus. Il envoya une gifle si forte qu’elle tomba inconsciente.
_ Vous allez bien messire ? Dit un homme inquiet en voyant le visage de son chef.
_Ce n’est rien, répondit-il en s’essuyant avec un mouchoir de lin. J’ai erré dans cette foutue forêt sans rien trouver que des stupides lapins. Mais en fin de compte la journée n’a pas été si infructueuse.
Il commença à délasser les lanières qui reliaient les deux côtés du soutien-gorge en fourrure et sa poitrine fut exhibée à la lumière. Il tâta les tétons d’un air satisfait et il amena ses mains plus bas. Il voulut enlever le pagne mais une voix grave et remplie de colère rugit dans son dos.
_ Enlève tes sales pattes !
Il ne put que regarder un bref instant dans son dos un elfe noir armé d’une épée gigantesque lui bondir dessus avant de se faire trancher la tête à partir de l’oeil gauche. La moitié du crâne du seigneur roula jusqu’au pied d’un homme qui pris de panique ne vit pas arriver un immense loup gris qui lui dévora la tête. Mayanne surprit un autre soldat en l’empalant de toutes parts. Grall écrasa un soldat armé d’une torche et le dévora sans aucune pitié. Les autres loups profitèrent de la diversion pour attraper les autres hommes et les tuer sur le champ. Les chamanes formèrent un cercle autour de Rassoun pour la protéger. Les survivants décidèrent de prendre la fuite. Prenant la chamane toujours inconsciente sur son épaule, Warda se tourna vers ses camarades.
_ Partons, maintenant !
_ Monte sur mon dos, lui dit Jaron en se baissant. Ne perd pas de temps.
Le guerrier sombre fit d’abord monter la jeune femme sur l’encolure du grand loup et monta à son tour. La forêt qui était devenue si calme devint plus bruyante que l’enfer décrit par les prêtres de l’Église. Des lumières s’agitaient de toutes parts, les chiens aboyaient affolés, les hommes battaient les buissons à la recherche de tout ce remue-ménage. Ils coururent si vite que la mère louve ne pouvant plus de fatigue trébucha. Lorsque Warda entendit ses gémissements, une troupe de soldats armés de lances et brandissant des torches aveuglantes apparurent.
_ Demi-tour ! Ordonna l’elfe à sa monture.
Ils accoururent jusqu’à la louve qui était déjà encerclée. Un seigneur bedonnant saisit un espadon que lui tendit un valet.
_ À nous deux monstre, vociféra t-il en rabaissant sa visière.
Le cavalier s’élança en faisant tournoyer son arme au-dessus de sa tête. Warda se cramponna à Jaron qui prit aussi son élan. Lorsque les deux opposants se rencontrèrent, Warda présenta la lame qui se prolongeait le long du manche, repoussant avec force l’épée du seigneur qui se figea dans le casque de son propriétaire. L’homme tomba et fut entraîné par son destrier auquel son pied le retenait toujours par l’étrier. Des cris de femmes résonnèrent derrière les rangées de soldats.
_Mon Dieu ! Hurla l’une. Un démon ! C’est un démon !
Un chevalier portant un tabard orné d’un cerf et de deux flèches superposé sorti des buissons sur un cheval blanc. Il dégaina son épée et s’interposa entre les jouvencelles et le guerrier sombre.
_Ne vous en faites point mes chères, annonça t-il comme un héros, je vais occire cette bête !
_ Laissez nous donc cet honneur, rappliqua l’un des chevalier du trio rencontré plus tôt.
_ Nous l’avions vu les premiers, dit l’homme à la moustache en forme de M.
Le chevalier au cheval blanc défia les trois hommes de son épée, la tension était presque palpable. De son côté, Warda espérait qu’ils se jettent à la gorge et les oublient. L’homme talonna son cheval qui fit deux pas. L’elfe noir brandit son arme dans sa direction, mais il l’ignora.
_Je n’ai pas l’intention de laisser ce titre de paladin m’échapper !
_ Regardez le beau prince charmant qui nous défie, lança le chevalier au heaume. À ta place, je reculerai et je laisserai faire les vrais guerriers.
_ Vous des guerriers ? Lança d’un air moqueur le chevalier seul. Vous osiez me donner pareil conseil sans vous être regardé ? Vous avez fait là une bien étrange alliance vous trois !
Les trois chevaliers se regardèrent mutuellement. Le Duc se mit à rire de bon cœur et fit un geste de la main vers le jeune chevalier qui était devant lui.
_ Bon jeune homme, soit , notre passé commun ne fut peut être pas très amical, mais le passé reste dans le passé, ce qui compte c’est le futur. Que le vouliez ou non, nous avions décidé tout les trois de vaincre ensemble l’elfe noir et de rapporter sa carcasse au Grand Prophète lui-même.
Le chevalier au tabard regarda les trois hommes avec un sourire en coin. Il n’avait pas dit son dernier mot.
_ Je propose un jeu, le premier qui le tue gagne le titre, qu’en dites vous ?
Le cheval ne fit qu’un pas en avant pour que Warda se mette à menacer:
_Un pas de plus et je vous massacrerai tous !
Les hommes le regardèrent stupéfaits. L’elfe noir ne comprenait pas mais maintenant il avait attiré l’attention sur lui. L’homme à la moustache pâlie puis il se mit à bégayer.
_ Il...il...il... A...a...a... Paparlé !
_ Impossible ! Vociféra le chevalier de Morall. Cette race de sauvages a oublié l’usage de la parole depuis fort longtemps !
_ Voilà ce qui change tout, fit le jeune chevalier en regardant fièrement l’alliance d’en face. Les hommes parlent, les nains, parlent, les elfes parlent, les dragons parlent, même les orques ont un langage d’après des sages. Seuls les animaux ne parlent pas, car dépourvus d’âme. Nous aurions pu le massacrer sur le champ tous ensemble si cette bête ne parlait pas, mais ce n’est pas le cas. Elle doit bien avoir un code de l’honneur. Et quatre hommes contre un ce n’est pas très loyal.
_ Peu importe ! Fit le Duc. Ce n’est qu’un démon, et je prendrai ses testicules comme trophée comme je le ferai sur un taureau dans l’arène !
_ Pour moi c’est important, dit le preux chevalier. Si je vous aide à l’abattre, ce serait une action de lâcheté, et je ne mériterai pas mon rang de paladin. Par conséquent, je propose un marché. Je me battrai à la loyal contre la créature et si je perds, vous avez quartier libre.
Les trois hommes éclatèrent de rire en entendant les propos mais ils acceptèrent. Le comte rajouta qu’il n’avait aucune chance contre le démon. Warda descendit de Jaron et lui murmura à l’oreille.
_ Dès que j’aurais assez attiré l’attention sur moi, fait partir tous les autres. Ils en ont après moi, ils ne vous poursuivront pas.
_ Warda...
_ Obéis, c’est tout.
Warda commença à marcher vers le chevalier au cerf et aux deux flèches. Il se retourna, il savait que c’était là que leurs chemins se séparaient. Il adressa un dernier regard à ses compagnons et leur dit:
_ Jamais je ne vous oublierai.
Il se tourna de nouveau vers le chevalier qui descendit à son tour de son cheval. Ses cheveux blonds reflétaient la vive lumière des flammes. Ses deux yeux bleus fixaient obsessionnellement les deux yeux rouges. Il contempla ensuite la grande lame que tenait le guerrier sombre.
_ Quelle étrange épée, commenta t-il. Je n’ai jamais rien vu de semblable. En plus de cette taille spectaculaire, la lame de cette épée se prolonge jusque derrière le pommeau. Comment se nomme t-elle?
_Algazalm.
_ Très significatif, au moins nous connaissons son rôle maintenant. N’ayant pas d’Algazalm moi-même, je devrais me contenter d’une claymore pour à peu près égaler ce combat. Je sais que son poids est risible par rapport à votre arme, mais nous n’avons visiblement aucune autre issue...
_ Au lieu de parler, viens te battre !
Les paroles de l’elfe noir eurent pour effet d’empourprer le visage du jeune chevalier. Serait-ce de la peur ou se sentirait-il couvert de honte. Le comte moustachu applaudit à l’intention du guerrier sombre.
_ Moi-même je n’aurais pas mieux dis ! Je commençais à vieillir !
Les jeunes femmes à l’arrière rigolèrent en entendant les propos du noble. Le chevalier au cerf regarda autour de lui, le regard plein de colère. Il planta sa claymore face à lui et tenta de retrouver son calme.
_ Puisque je dois vous affronter, je voudrais d’abord que nous soyons tous deux présentés. Il se trouve que j’ai un héraut parmi mes hommes, quand à vous vous devrez vous présenter vous-même. Allons-y.
Un petit homme au chapeau aussi rouge que ses joues déplia un rouleau sur lequel il avait inscrit tout son discours.
_ Voici sa magnificence, le stupéfiant et le courageux chevalier Chante-plaine, vassal du seigneur Tradoc du compté du sud, capitaine de l’armée du seigneur Tradoc. L’homme qui chassa les brigands de la région de Tardël, classé second lors du tournoi du château du comte de Fradariel, classé cinquième lors des joutes de Mayadrid, grand champion du tournoi du château de Mont-bleu...
_ Abrégez ! Hurla le chevalier au heaume.
Le petit héraut sursauta à cause de la violence de l’ordre, puis il reprit en tremblant.
_...Vous défie en duel à arme égale dans un combat à mort. Maintenant, veuillez vous présenter à messire Chante-plaine.
L’elfe noir regarda les hommes qui pointaient leurs armes dans sa direction. Il ne pouvait pas refuser, ni reculer. Bien qu’il sentait le stress du combat précédent, il n’avait pas peur. Il était presque même euphorique. Il imita le chevalier de Chante-plaine en plantant son immense épée dans le sol.
_Je suis Warda, le guerrier noir.
Le héraut toujours terrifié leva la tête d’un air interrogateur.
_ Exploits héroïques ?
L’elfe noir n’aimait pas fouiller ses douloureux souvenirs, mais il ne voulait pas mentir sur son passé en inventant une histoire à l’eau de rose. Alors il trouva quoi dire, pour lui ce n’était qu’un désastre, mais au moins il pourrait déstabiliser ce jeune arrogant.
_J’ai tué un paladin.
Les spectateurs poussèrent un « hooo ! » assez expressif qu’il serait inutile de décrire davantage la scène. Le Duc se dressa sur son destrier et se mit à vociférer:
_ Mensonge ! Nul ne peut terrasser un paladin ! Ce sont des serviteurs de Dieu protégés par le Phénix lui-même !
_Ne jugez point trop vite, interrompit le chevalier à la moustache. J’ai ouïe de cette histoire il y a fort longtemps. Et ce n’était pas un simple paladin qui mourra à l’époque, mais un paladin phénix !
Les soldats entendant les propos des nobles commencèrent également à trembler. Des murmures commencèrent à s’élever. Le chevalier moins sûr soudainement recula de deux pas. Les paroles de Warda atteignirent leur objectif. Le seigneur à la moustache se pencha sur son cheval.
_ Vous abandonnez messire Chante-plaine ? Vous me décevez.
_ Jamais ! S’écria l’homme au tabard de cerf. Jamais je n’ai abandonné un combat !
Il arracha sa claymore du sol et se mit en posture de combat. Warda abandonna son sourire et reprit son arme. Les choses sérieuses commençaient. Le petit homme de son poste commença à donner des instructions. Ils ne pouvaient donner le premier coup qu’au signal. Lorsque le héraut ordonna le début du combat, le chevalier se précipita à l’assaut. Warda para sans difficulté le premier coup. Furieux, messire Chante-plaine tenta de faire reculer son adversaire en frappant de toutes ses forces. L’elfe noir le repoussa avec une telle puissance que son ennemi fit un bond en arrière. Le chevalier voulut reprendre son équilibre, mais l’épée géante le frôla en l’obligeant encore de reculer d’un pas. Warda leva Algazalm au-dessus de sa tête et ses yeux rouges emprunts de colère semblaient s’enflammer. Lorsque la lame se rabattit sur lui, le chevalier tenta de parer mais aussi incroyable que celui puisse paraître, la claymore fut tranché en deux et le bras droit de l’homme fut sectionné dans un bruit de métal, d’os, de chaire meurtrie, d’effusion de sang accompagné d’un hurlement terrifiant. Lorsque tous les hommes armés voulurent porter secours au noble à terre qui pleurait en tenant son moignon, Warda se tourna vers les loups.
_ Courez !
Ils obéirent sur le champ en prenant la poudre d’escampette avec les chamanes sur leur dos. Quelques soldats tentèrent de les poursuivre mais le chevalier au grand heaume les arrêta d’un signe de la main.
_Laissez ces sauvages, concentrez-vous sur l’elfe noir !
Deux hommes avec des hallebardes tentèrent d’empaler Warda qui les esquiva, décapita l’un et éventra l’autre dont les boyaux s’échappèrent comme des serpents affolés. Des chiens furent lâchés, Warda en tua trois d’un coup d’épée et le reste de la meute terrifié préféra fuir. Le Duc et le comte à la moustache mirent leur casque, saisissent leur lance de combat et le trio partit à la charge. L’elfe noir évita le premier et para avec le plat de son épée le second chevalier. Il se décala ensuite sur le côté et pourfendit le cheval du Duc qui vola par-dessus la selle. Il roula sur le côté pour éviter une pique dressée contre lui puis il amputa d’une jambe son manieur. Lorsqu’il se releva, il tournoya sur lui-même et profita de son élan pour tuer trois homme d’un seul coup. Il enfonça ensuite la lame qui revenait derrière le pommeau dans l’estomac d’un soldat qui voulut l’attaquer dans le dos. Il donna un coup de pied dans l'aine d’un assaillant face à lui, grimpa dessus en roulant sur son dos et frappa un autre assaillant en utilisant les deux pieds en plein nez. Lorsqu’il se releva, il se pencha en arrière pour éviter deux hallebardes qui le frôlèrent. Il les frappa avec Algazalm, profitant de leur vulnérabilité, il tua un homme en lui broyant les poumons et coupa le bras gauche du second. Le Duc se releva, dégaina son épée, brandit son bouclier orné d’un cygne et chargea en hurlant. Warda leva son épée, et la rabattit si violemment que l’écu se fendit en deux et fit tomber le seigneur terrifié. Il voulut se lever de nouveau mais une énorme botte de fer lui écrasait la main qui tenait l’épée. Lorsqu’il leva les yeux, une lame étonnamment large et longue était braquée sur lui. Les soldats se mirent à reculer en voyant le démon recouvert de sang menacer leur seigneur. Sa longue chevelure blanche était maintenant maculée de pourpre, ses deux grands yeux rouges se dirigeaient vers les deux autres seigneurs restants. Ceux-ci levèrent la main pour ordonner à leurs hommes de ne rien faire, ce qui était inutile dans le cas présent, ils étaient trop terrifiés pour oser bouger le petit doigt. Les cadavres qui entouraient le guerrier sombre étaient la preuve qu’il était sous-estimé depuis le début, et qu’ils avaient eu tort. À bout de souffle, Warda déclara:
_Si vous approchez d’un seul pas, je le tue !
Il approcha légèrement la lame tranchante vers la gorge du Duc qui était au bord des larmes de terreur. Le comte retira sa visière, il était si rouge qu’il aurait pu concurrencer le chapeau du héraut.
_ Que voulez-vous ?
_ Vivre ! Hurla Warda de tout son être. Je veux juste vivre, rien de plus ! Je ne veux plus avoir peur d’être tué à chaque instant ! Pourquoi me traquez-vous ? Pourquoi ...
Il ne put se retenir de tomber en larme. Il avait trop mal à l’intérieur de lui, en contemplant les victimes du combat, il avait la nausée. Tant d’hommes morts, juste à cause de lui. Misérable existence de brute, il était condamné en fin de compte à passer sa vie à massacrer pour se sauver. Pourquoi un si cruel destin lui était réservé ? Les soldats reprirent confiance en eux en voyant leur ennemi commun s’affaiblir, mais l’elfe noir effleura la peau du Duc de sa large lame ce qui les arrêta net.
_ Lâchez vos armes !
Le chevalier voulut arrêter ses hommes, mais le comte l’en empêcha. En dessous de cette horrible moustache, un sourire mauvais se dessinait. Il saisit sa lance et dit:
_ Il n’épargnera pas le Duc, c’est une évidence, ce n’est qu’un démon ! Soldats, chargez !
Ce que craignait l’elfe noir se réalisa. Les hommes brandissent leurs armes et commencèrent à lancer l’assaut. Warda regarda le Duc qui le suppliait déjà de l’épargner. Il n’avait pas le choix. Il l’égorgea en plantant cette énorme lame, le pauvre homme levait les mains au ciel alors qu’il se noyait dans son propre sang qui s’échappait de sa bouche et de sa plaie. Ainsi il n’avait plus le choix, il devait tuer de nouveau, mais réussira t-il à s’en sortir vivant ? Il para l’attaque d’un premier homme et l’éventra. Un autre le frôla de sa hallebarde, il le décapita. Le troisième érafla l’armure, il lui coupa le bras. Là, il sentit une violente douleur lui perforer le bassin. Il attrapa la source de sa douleur, une longue lance qui était tenue de l’autre côté par un soldat au regard affolé. Il retira la pointe acérée de son corps et se vengea d’un coup d’épée. Il s’appuya contre un tronc pour regarder son gant métallique recouvert de sang. Son sang. Il allait mourir, il n’y avait aucun doute. Le chevalier au grand heaume était face à lui, tenant fermement une lance de bataille, il s’approchait toujours plus, rien ne pouvait l’arrêter. Il avait peur, il allait mourir. Il avait peur, il allait faillir. Il avait peur, tous ceux qui se sont sacrifiés pour lui seraient morts en vain. Il avait peur...peur...Peur ! Son sang bouillonnait soudainement dans ses veines, une flamme ardente sortait de son cœur pour l’irradier de cette chaleur démoniaque à travers tout son corps. Il n’était ni réellement conscient, ni réveillé, mais c’était comme un cauchemar éveillé. Il n’avait plus qu’une seule volonté, un seul ordre qui résonnait dans sa tête. Tuer ! Tuer ! Tuer ! D’un seul coup, sa main vola jusqu’à attraper le bout de la lance qui allait le transpercer et il fit tomber le chevalier de sa monture. Dans un hurlement qui tenait plus du rugissement sorti de sa gorge, les tatouages inscrits sur sa peau se mirent à briller d’une lumière rouge diabolique. Ses deux yeux rouges étaient emplis de folie, ses oreilles étaient fermées au reste du monde, seul le battement de son propre cœur résonnait dans ses tympans. Il attrapa sa large épée, sauta sur le chevalier au heaume et lui broya la tête, la cage thoracique, les reins, et tout ce qui pouvait être détruit. Du sang, il ne voyait plus que du sang. Trois hommes s’avancèrent, et malheureusement pour eux, ils comprirent trop tardivement leur erreur. Le démon noir leur bondit dessus, trancha l’un en deux à la base du ventre, il déchiqueta les entrailles à l’autre et démembra le dernier jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tronc ensanglanté. Les autres virent le carnage et commencèrent à prendre la fuite malgré les ordres contradictoires du comte. Warda ne répondant plus qu’à cet instinct meurtrier les poursuivit et massacra un maximum d’hommes sans défense face à sa furie. Les membres volaient dans tous les sens, des cadavres gisaient sur le sol avec une expression de terreur qui restait figée sur leurs visages. Les femmes se mirent à galoper sur leurs juments mais l’une d’entre-elles fut renversée par sa monture apeurée qui prit la tangente. Elle était jeune, tellement jeune, juste à l’âge idéal pour se marier. Son maquillage qui lui avait pris des heures pour être appliqué n’était plus que boue et mascara perlant comme des larmes noires. Elle était terrifiée, elle tendait encore la main dans la direction où le cheval s’était échappé quelques instants plus tôt en lui suppliant de revenir. Elle entendit ensuite le hurlement terrifiant du démon assoiffé de sang qui fracassait les os d’un soldat qui suppliait sa mère de revenir. L’elfe noir le souleva ensuite et l’empala sur une branche cassée d’un arbre. Lorsque l’homme donna son dernier soupire qui fut noyé par son propre sang qui s’échappait de la bouche, le démon se retourna et vit la demoiselle.
Une folie assassine brillait dans ses yeux rouges, sa pupille était incroyablement dilatée et ses dents brillaient dans la lueur des flammes des torches jetées par terre. La pauvre femme abandonnée obéit à son instinct le plus primaire et prit ses jambes à son cou. Tel un fauve affamé, le démon la traqua. Ses jambes fragiles s’emmêlèrent dans sa robe et elle tomba sur un rocher caché par le feuillage. Lorsqu’elle se tâta le nez, ses doigts étaient recouverts de son sang. Elle se retourna, vit le démon la dominant de toute sa hauteur et elle se mit à crier. Les battements de son coeur empêchaient Warda d’entendre la pauvre femme le supplier de l’épargner. Il avait si peur qu’il aurait voulu quitter ce corps, mais il était prisonnier de sa propre chair. Son énorme gant de métal dont les doigts ressemblaient à des griffes serra le cou de la demoiselle qui se débattait pour survivre. Sa deuxième main lâcha son épée pour rejoindre la première et elles se mirent à écraser la gorge de la proie qui tremblait aussi bien de terreur que de douleur. Une voix rauque remplie de violence sortait de ses cordes vocales. Plus il serrait, plus sa victime tremblait. Ses yeux dilatés étaient fixes, la couleur de sa peau virait du rosé au blanc sans vie. Elle se mit à imiter le poisson qui meurt sur la coque d’un bateau de pêcheur, ses yeux vitreux étaient sans expression, ses membres tremblaient de plus en plus fort, sa bouche grande ouverte cherchait de l’air à avaler. Puis, elle s’immobilisa tout doucement, les spasmes de son corps s’atténuèrent, ses muscles devinrent rigides, une tâche jaunâtre apparut sur sa robe au niveau de l’entrejambe, l’odeur âcre monta au nez du démon qui maintenait la pression. Elle relâcha un dernier soupir étouffé, c’était fini. Ne comprenant pas qu’elle était morte, l’elfe noir l’attrapa par les cheveux et écrasa sa jolie figure contre un rocher. Maintenant son visage meurtri ne ressemblait plus qu’à un bout de viande saignant, les yeux bleus que beaucoup de ses sœurs enviaient furent décollés de leur orbite et aplatis avec le reste. Des éclats de cervelle se collaient sur le visage de Warda qui ne supportait plus les tambours sinistres qui battaient toujours dans ses oreilles. Alors qu’il s’acharnait avec passion sur le cadavre, le comte à la moustache qui était tombé de son cheval plus tôt avait prit l’épée du chevalier de Morall et s’approcha lentement. Le démon rugissait de tout son être. Ce n’était plus la voix presque humaine qu’il avait entendu lorsque le Warda s’était présenté, c’était dorénavant celle d’un démon venant des profondeurs. Il n’était plus très loin, bientôt il pourrait abattre le monstre et son nom sera à jamais inscrit dans l’histoire en tant que paladin. Malheur pour ce pauvre homme, le destin en décida autrement, sa botte écrasa une brindille et les oreilles de l’elfe noir étaient bien plus développées que celle d’un être humain. La sinistre bête se retourna, il était recouvert de pourpre de la tête au pied. Pris de panique, le noble fit demi-tour et prit ses jambes à son cou. Trop tard. Warda attrapa sa gigantesque lame puis, avec une force prodigieuse, il l’envoya et transperça de toute part le comte qui tomba comme le lapin qu’ils avaient tué dans l’après-midi. Peu à peu, l’elfe noir retrouva un souffle plus calme, son cœur emballé battait de plus en plus lentement, le tambour qui battait dans ses tympans cessa, les marques sur sa peau perdirent leur éclat diabolique jusqu’à redevenir noir. Cet instinct de mort disparu, sa peur s’était échappée de son corps. Le regard vague, Warda fit quelques pas pour contempler avec horreur les monceaux de cadavres qui l’encerclaient. La douleur au niveau de son abdomen revint, sa blessure saignait toujours. Il avait trop mal, il tomba d’abord à genoux puis s’étala de tout son corps sur le sol. Il perdit connaissance, il ressemblait à un mort au milieu des morts.
À son retour, Galro fut accueilli en héros. Il donna son rapport au Grand Prophète lui-même qui le remercia. Les femmes ramenées au sein de l’Ordre de la Pierre sacrée furent emmenées dans un temple où les prêtres les rééduquèrent. Les croisés furent récompensés par une prime et un permis pour rejoindre leur famille respective. Tilbar reçu un coffre rempli d’or et une chambre du temple fut réservée à son nom. Quant à Galro, il fut couvert de gloire. Ce jour-là, il décida de prendre un bain pour se rafraîchir. Une bassine en or fut déposée dans ses appartements, des anges et des femmes splendides étaient gravés sur les bords. Une petite table richement décorée était posée à côté, reposant dessus une coupe dorée remplie de fruits frais. La paladin se changea et prit son habit de lin. Il se trempa d’abord les orteils, juste à la bonne température. Il s’immergea complètement et poussa un soupir de bonheur. Soudains, une porte s’ouvrit et le petit serviteur de la dernière fois apparut avec une bouteille de vin et des coupes à la main. Il posa le tout sur la table à côté des fruits, salua le paladin et dit:
_ Voici votre vin messire. J’espère que messire apprécie son bain et son petit déjeuner.
_Je te remercie, fit Galro en attrapant une coupe.
_ Attendez !
Le jeune homme arracha la coupe des mains de Galro et servit une rasade de vin. Ensuite il lui donna et se pencha.
_ Veuillez me pardonner messire paladin, mais c’est à moi de vous servir. Je suis là pour ça.
_ Merci beaucoup, fit Galro d’un air sceptique. Tu peux partir maintenant.
Le jeune homme rougit, il semblait paniquer. Il s’agenouilla devant le paladin et se pencha jusqu’à s’écraser le front sur le carrelage.
_ Pardonnez moi je vous prie. Ai-je fais quelque chose de mal ? Messire souhaiterai plus de fruits ? Plus de vin ? Voulez-vous que je vous amène une femme pour vous distraire ? Je serais honoré si vous acceptiez de prendre ma sœur.
_Ce n’est pas la peine, répondit Galro très étonné de la proposition.
Le jeune homme releva la tête, une expression de frustration passa sur son visage. Ce gamin était vraiment collant, très serviable mais un peu trop perfectionniste. Galro soupira et posa sa main sur son épaule.
_Je suis très satisfait, je n’ai besoin de rien.
Le jeune homme se releva et salua encore une fois. Il posa une clochette dorée sur la table et dit:
_Je suis sûr que vous vouliez prendre votre bain tranquillement, mais si vous aviez besoin de quoique ce soit, vous n’aurez qu’à sonner et je serais immédiatement à votre disposition.
_Mer...
Le paladin ne finit pas sa phrase que le garçon venait de disparaître. Bon, enfin, il était tranquille. Il but une courte gorgée et savoura l’arôme sensuel. Un cru de Feraldal, il devait avoir eut le temps de développer tout son parfum. Cette région d’Étale était spécialisée dans les boissons nobles tel que le vin, le Fraiscon, la bière d’or, et bien d’autres. Il goûta ensuite à une pomme dont le goût sucré le ravit. Du repos, c’est dont il avait besoin après une première mission si difficile. Mais malgré tout ce luxe, les mêmes rêves le hantaient. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il se revoyait là-haut, en train d’affronter les hommes de pierre. Les visages ensanglantés des hommes qu’il n’a pu sauver flottaient devant lui, les fantômes le blâmaient. Certains devaient avoir même des enfants, quelles seront leur réaction quand ils verront leur père entre quatre planches prêtes à être ensevelies. Est-ce qu’ils pleureront sur leur tombe où serreront-ils les poings en se jurant de les venger ? Il effaça ces sombres pensées d’un trait de vin. Son corps était encore marqué par les innombrables contusions du dernier combat. La fraîcheur de l’eau le soulageait un peu mais il ne pouvait s’empêcher de ressentir certaines douleurs. On frappa à la porte. Le chevalier de la lumière se demandait bien qui ça pouvait être, mais il le découvrirait bientôt de toute façon.
_ Entrez !
Tilbar apparut, à moitié ivre. Il leva une coupe encore remplie de vin dont la moitié tomba par terre et s’écria:
_ Pour le paladin Galro !
Il bu d’un trait puis il perdit l’équilibre jusqu’à se retrouver sur le bord de la bassine de Galro à moitié effondré. Il regarda sur son côté et s’empara de la bouteille. Il se rempli encore d'une rasade de délicieuse boisson. Il servit ensuite Galro et les deux hommes firent tinter leur coupe.
_ Heureux de te revoir Tilbar, dit Galro.
_ Moi de même, répondit Tilbar. Si ce n’est pas une vie de rêve, je me demande ce que ça peut être.
Il désigna de sa coupe la salle somptueuse dans laquelle ils étaient en ce moment. Tous les murs étaient en marbre, ainsi que le carrelage et les colonnes. Des statues d’anges tenant des jarres ou affalés sur des lits étaient présentes de part et d’autre de la salle. Le général s’approcha de la poitrine d’une femme angelique qui tenait un oiseau entre ses mains.
_ De sacrés artistes ! Commenta t-il. Ils n’ont oublié aucun détail.
_Tilbar ! Respecte un peu le travail de ces artistes ! Et n’oublie pas que malgré ses apparences somptueuses, nous sommes toujours dans un temple dédié à Dieu. Ce n’est pas un lieu pour pareils discours !
_Je suis sincèrement désolé, répondit-il d’un air moqueur. Vous me pardonnez paladin ? J’espère que mon péché peut être repentit.
_Tu devrais éviter d’abuser avec la boisson, dit Galro en avalant lui-même le liquide rosé . Elle altère souvent le jugement et la raison.
_ Je suis entièrement d’accord avec vous, répondit Tilbar en se servant de nouveau. Elle altère le jugement et la raison, mais bon sang, c’est sacrément bon.
Il avala une nouvelle fois cul sec, puis il s’effondra finalement dans un canapé qui, heureusement, était au bon endroit. Galro voulut se servir mais il ne restait plus que deux gouttes. Ils avaient réellement vidé une bouteille à eux deux en si peu de temps ? Il la considéra quelques instants avant de saisir la petite clochette et la fit sonner. La porte s’ouvrit brusquement et le jeune homme se mit à genoux devant le paladin.
_ Que souhaitez-vous messire ?
_ Apporte une autre bouteille.
_ Tout ce que vous voudrez.
Il emporta la bouteille vide, referma la porte et disparut de nouveau dans les couloirs. Tilbar était encore déconcerté par la vitesse du serviteur, comme si il avait put à peine le voir passer. Il se leva et se pencha sur Galro.
_ Où tu l’as péché celui-là ? Il a avalé un charbon brûlant pour être aussi excité ?
_Non, c’est juste un garçon trop serviable. Je me demande pourquoi il est aussi gentil avec moi ?
Le général tapa sur l’épaule du paladin en riant puis se rassit sur le canapé.
_Je crois qu’il t’aime bien.
Les deux hommes rirent en chœur. Finalement, Galro reprit son sérieux. Il avait la tête qui tournait légèrement, ou un peu plus. Mais il se débarbouilla le visage avec l’eau et revint à la raison.
_As-tu des nouvelles ? Demanda Galro à son ami.
Le général aussi joyeux était-il reprit une attitude de soldat. Il joignit les deux mains au-dessus de ses genoux et répondit:
_ La campagne contre les orques est terminée.
_ Nous les avons tous chassés de nos terres ? Demanda le paladin.
_ Il semblerait que non, mais ce n’est plus la préoccupation principale de l’Église. Je ne sais pas si tu es au courant, mais les armées reviennent chères à entretenir.
_Je le sais Tilbar, répondit Galro. Lors de mon retour de chez les elfes, le paladin chargé de mon instruction m’enseigna la gestion d’une armée. Je sais à quel point garder le moral des troupes et les entretenir est difficile. Alors, pourquoi me parles-tu de cette histoire de coût des hommes.
Tilbar se pencha davantage, son œil bleu était fixé sur le regard de Galro. Le chevalier ecclésiastique craignait le pire. Le jeune homme entra et apporta une bouteille pleine à craquer. Il se pencha vers le paladin et repartit. Tilbar se leva et remplit les deux coupes. Il commença à boire mais la main humide de son compagnon l’interrompit.
_ Garde encore tes esprits pour le moment, insista Galro.
Le borgne regarda quelques instants sa coupe et renonça. Il se rassit sur le canapé. Il prit de sa bourse un petit Densas d’argent qu’il fit tourner entre ses doigts. Galro ne comprenait pas ce petit jeu, mais Tilbar lui donna la réponse.
_ Voilà ce que manque l’Église.
_ Les caisses sont vides ?
Le général posa la pièce sur un appuis coude.
_ Vides ? Je n’irai pas jusque là, mais disons plutôt que nos bourses sont un peu trop légères au goût du haut clergé. Ils ont déjà dû renoncer à la construction de deux basiliques pour payer nos croisés. Les sommes en jeu sont faramineuses, tu ne peux même pas t’imaginer ce que ça peut représenter.
_ Je comprend.
_J’ai peur que malheureusement non.
Il désigna la petite pièce de son doigt et dit:
_ Voilà la raison de notre prochaine croisade.
Galro avait un peu du mal à suivre, mais rapidement il comprit aussi. Une guerre pour de l’argent, voilà l’objectif de l’Église. Il sortit de son bain et attrapa une serviette. Sa tunique de lin lui collait à la peau, il se changerait après sa petite conversation. Il commença à se sécher pendant qu’il parlait.
_ Peux-tu me donner plus de détails ?
Le général se leva et marcha jusqu’à la fenêtre la plus proche. Le soleil brillait au-dessus des maisons blanches du domaine du temple. Dans les jardins, six femmes en tuniques blanches étaient encadrées par un prêtre qui les menaient vers un autel. Puis son œil se tourna vers le nord.
_ Nous avons signé un traité avec les nains qui leur permettaient d’exploiter des mines sur le mont de Léondia en échange d’un impôt annuel sur leur revenu.
_ Oui je me souviens, répondit Galro. Nous même ne pouvant supporter le froid du col, nous avions compté sur l’aide de ces petits hommes des montagnes depuis un peu plus de cent ans. Et alors ?
Le général se tourna vers Galro, il plissa du front.
_ Depuis trois ans, les impôts payés par les nains de ces mines sont bien plus élevés que toutes les autres années. Le clergé pense qu’ils sont tombés sur un très important gisement dont nous ne récupérons que les miettes. Nos caisses ont besoin de se remplir, et eux sont riches. Tu comprends maintenant ?
Galro vit avec horreur le portrait dressé par son ami. Si Tilbar disait juste, ils seraient envoyés dans les montagnes pour piller les mines. Il s’approcha de Tilbar et s’écria:
_ Mais si nous venions à déclarer la guerre contre les nains, c’est toute notre alliance entre la Guiogne et l’Étale qui s’effondrera. Et nous savons tous deux que bien qu’ils soient de nature pacifistes, ils possèdent les armées les plus puissantes du continent et ils pourraient nous écraser tout en restant dans leur droit.
_Je sais, répondit Tilbar. Moi aussi je trouve que c’est de la folie de s’attaquer au seul royaume capable de tenir tête aux Enfërs, mais je n’y peux rien. Nous n’y pouvons rien, c’est la tête de l’Église qui prend les décisions, nous, tout ce que nous pouvons faire c’est d’exécuter les ordres.
_Je suis paladin, je peux empêcher ceci !
_Je ne crois pas que tu ais bien révisé tes leçons paladin ! Au sein de l’ordre le Grand prophète règne sur le haut clergé qui donne ses ordres aux paladins phénix, qui eux-mêmes peuvent diriger les armées de l’Église, et dans certains cas, toutes les armées d’Étale. Les paladins peuvent diriger toutes les armées de l’Église, mais quoiqu’il en soit, ils ne peuvent désobéir à un paladin phénix. Ce que je veux dire c’est que peu importe ton avis, si tes supérieurs décident de mener une guerre, tu seras forcé d’être de leur avis. Tu n’es qu’un soldat à qui on a donné des pouvoirs magiques. Rien de plus.
Galro sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Tilbar disait vrai ? N’était-il qu’un soldat plus fort que la moyenne ? Pendant longtemps il avait entendu de la bouche des prêtres et des autres paladins que les chevaliers blancs avaient pour but de mener l’humanité vers la Voie tracée par Dieu. Et pour accomplir cette destinée, ils portaient des épées pour chasser l’ombre de ce monde. Il tourna le dos à la fenêtre, son esprit était embrouillé.
_ Comment sais-tu tout ça ? Demanda t-il.
Le général prit Galro par l’épaule, dans son œil brillait un éclair de vivacité.
_Il est vrai que tu manques encore d’expérience Galro, mais apprend que lorsqu’on est au sommet, il faut toujours avoir des amis pour se renseigner. Tu devrais suivre mes conseils, trouve toi un espion et sois extrêmement vigilant, beaucoup de monde rêverait de devenir paladin, et certains paladins phénix craignent de perdre leur place. Il se trouve que tu es entre deux feux, alors sois toujours sur tes gardes. Même au sein de ta faction les ennemis sont légions.
On frappa à la porte une nouvelle fois. Tilbar furieux hurla:
_Toi le gamin, on t’a pas sonné ! Va voir ailleurs !
_ C’est le paladin phénix Datral qui m’envoie, répondit une voix derrière la porte. Il veut voir le paladin Galro sur le champ.
_ Dites lui d’attendre le temps que je sois présentable, lança Galro. Je n'en ai pas pour longtemps.
Avant de partir, Tilbar se tourna une dernière fois vers son ami.
_ Sois vigilant.
Le paladin rejoignit ensuite sa garde robe où son armure complète était déposée. Elle avait dû être lavée par un serviteur, car après sa mission, celle-ci était entièrement recouverte de boue. Après s’être habillé de l’armure, il quitta ses appartements et suivit le messager. Ils se dirigeaient vers les quartiers des prisonniers. Des geôliers gardaient une porte sombre qui contrastait avec le décor somptueux d’un blanc immaculé du château. Les hommes ouvrirent le passage puis le paladin entra dans les profondeurs des cachots. Le sol sentait l’urine, la défection et la moisissure. De grandes portes renforcées empêchaient les passants de voir les prisonniers. Entre ces murs imprimés du malheur, l’angoisse montait à chaque pas. Des cris terrifiants résonnaient de temps à autres, des hommes enfermés hurlant leur douleur et leur chagrin, ou des fois en proie à la folie ils griffaient les façades des portes. L’homme qui accompagnait Galro se retourna et lui dit:
_ Nous allons entrer dans la salle des tortionnaires. Ne vous en faites pas, un jour, vous vous y habituerez.
Lorsqu’ils pénétrèrent, les rares torches éclairaient d’horribles instruments acérés, lourds et malsains. Une énorme roue avec quatre piques placés en étoile faisait face à un foret dont la pointe était couverte de sang coagulé.
_Qu’est ce que cette horreur ? Demanda le paladin.
_ La roue du supplice. Nous empalons les mains et les pieds puis nous serrons la tête pour immobiliser le prisonnier. Grâce à un mécanisme, lorsque nous tournons la manivelle, la roue se rapproche vers le foret qui broie les intestins. Elle n’est souvent utilisée qu’en dernier recours, sauf pour les hérétiques.
Galro sentit la nausée le gagner. Quel genre de monstre pourrait utiliser ce genre d’objet diabolique sur une autre personne ? Il contourna un autre instrument de torture et vit un chevalier blanc portant une cape rouge avec un phénix d’or brodé. Il était bien plus vieux que lui, ses cheveux étaient encore plus pâles que ceux de Tilbar. Ses yeux sombres jugeaient le jeune paladin face à lui.
_ Êtes vous le paladin Galro ?
_ Oui, je le suis.
_ Et saviez-vous qui je suis ?
_ Le paladin phénix Datral. Que puis-je pour vous ?
Lorsque Galro posa sa question, il se mit à genoux. En plus de l’odeur de l’urine et de la défection, le sol puait le sang séché. Le paladin phénix fit signe à Galro de se relever.
_ Pendant votre absence, beaucoup de choses se sont passées. Un jeune brigand et sa troupe ont voulu piller une mine abandonnée non loin de la route qui mène en Guiogne. D’après ses dires, ils ont tous été massacré par un démon noir à la chevelure blanche, portant une gigantesque épée. Il est le seul survivant.
Un démon noir au cheveux blanc portant une épée immense, la ressemblance était trop frappante pour n’être qu’une coïncidence. L’elfe noir qu’il avait rencontré après la bataille devait être le même que celui qui s’est prit aux brigands. Mais tout de fois il restait une grande part de mystère. Galro tenta de conserver son sang froid avec difficulté, puis il demanda:
_ Puis-je le voir ? Le survivant ?
_ Suivez-moi paladin Galro.
Ils marchèrent jusqu’à arriver devant une chaise occupée par un manchot qui était enchaîné au niveau des pieds. Il ne cessait de pleurer, ses yeux rouges exorbités zigzaguaient, à la recherche de quelque chose, il ne pouvait s’empêcher de sangloter. À côté de la chaise, un fourneau ardent avalait un long et large objet métallique à l’extrémité devenu presque blanche. Le paladin phénix s’approcha très lentement du visage de l‘homme au regard fou.
_ Où est-il ? Demanda terrifié l’infirme. Où est-il ?
_Ne crains rien mon fils, tu es maintenant à l’abri au sein de l’Église.
_Il va me tuer ! Il va venir et il me tuera !
Il commença à s’agiter dans sa chaise, mais rapidement le chevalier du phénix l’attrapa par les épaule et l’immobilisa.
_ Je te l’ai déjà dis, au sein de l’Église tu ne crains plus rien. Parle nous plutôt de lui.
L’homme au regard fou puait la sueur et le sang, la crasse recouvrait la majeure partie de sa peau. Il ouvrit la bouche à plusieurs reprises sans sortir mot, mais il parvint tout de fois à parler.
_Il a dit qu’il me tuerait, dans les bois, il a dit qu’il me tuerait !
_As-tu vu son visage ? Demanda Galro.
Les grands yeux injectés de sang se tournèrent vers Galro. Le paladin avait l’impression de geler de l’intérieur, cet homme avait vu la vraie terreur face à lui. Il déglutit et répondit.
_ Le visage d’un assassin qui a massacré tous ses amis, jamais on ne l’oublie, jamais !
Le chevalier blanc se gratta le menton, est-ce que ce gueux pouvait se révéler utile ? Ses pensées furent interrompus par le paladin Datral qui l’invita à le suivre. Ils s’éloignèrent un peu puis le serviteur du phénix lui murmura à l’oreille:
_ Le marchand de vin et ses enfants qui nous l’ont ramené affirme la présence du démon. Je sais également de nombreuses choses sur l’elfe noir à l’épée géante. Et je sais qu’il a tué votre père il y a des années.
Le regard de Galro s’obscurcit, il avait l’impression qu’il était toujours le petit garçon face à ce corps sans vie. Il serra le poing jusqu’à ce qu’on entende ses articulations craquer.
_Je sais que vous aviez été recruté très jeune suite à la mort de votre père, reprit le paladin phénix. J’ai une vague idée sur vos ambitions, et toutes sont en rapport avec le démon noir. Mais je vous en prie, renoncez.
Le sang de Galro ne fit qu’un tour, jamais il aurait crut que quelque un d’autre à part lui-même quelque un sache ses idées de vengeances. Le jeune paladin voulut protester, mais le paladin phénix reprit.
_Je sais que c’est une cause louable, défendre l’honneur de son père en tuant son meurtrier, mais cette obsession risque de vous faire perdre votre place. Avant la famille, vous devez obéir à l’Église, et dans cette affaire je sais que vous allez choisir l’honneur. Je vous en prie, oubliez ce démon et servez de mieux que vous pourrez l’Église, Dieu et le Grand Phénix. Souvent la vengeance altère le jugement des hommes, ne vous laissez pas corrompre aussi facilement.
_ Et pour mon père, pour son honneur...
_ Dieu est tout puissant, un jour ou l’autre le démon paiera pour son crime. Alors, promettez-moi que vous ne traquerez pas cette créature jusqu’au bout du monde.
Galro était en proie à un dilemme difficile. Qu’aurait voulu son père, qu’il devienne un grand paladin ou qu’il le venge ? S' il refusait d’abandonner ses ambitions de vengeances il serait excommunié, ce qui peut arriver de pire pour un Etalen. Si il acceptait d’obéir à Datral, il perdrait sa raison d’être paladin, son honneur et il serait pour toujours en proie aux cauchemars.
_ C’est un ordre paladin Galro, promettez-moi.
_J’accepte de cesser de chasser cet elfe noir.
_ Bien, répondit le paladin phénix. Puisque je suis certain que vous ne le traquerez plus, je peux enfin rendre justice la conscience tranquille.
Il s’empara de l’objet brûlant dans le fourneau qui se terminait par une pointe. Il s’approcha du prisonnier qui se mit à se débattre.
_Non ! Pourquoi ?! Je vous ai aidé !
_ Vous aviez commis le péché de vol, les Lois sont ainsi. Pour que plus jamais vous ne voyez d’objet attisant la convoitise, vous aurez les yeux crevés.
Galro savait les réelles raisons de Datral, ce n’était pas que à cause de ça. C’est pour que Galro ne puisse jamais retrouver l’elfe noir, lui couper les ponts vers la vengeance. Les supplications et les promesses de se repentir du voleur ne suffirent point, l’homme enfonça légèrement la pointe lumineuse dans la cornée. Le brigand tenta de se débattre au contact de l’acier ardent mais la puissante main l’attrapa au cou et l’immobilisa. Le paladin phénix creva ensuite l’autre oeil. Les cris du prisonnier résonnèrent tel un glas macabre. Le paladin phénix se retourna vers Galro et dit:
_ Justice est rendue.