La prophétie du roi déchu: L'enfant sombre
Chapitre 27: Pour mon père
_ Tu es tout ce qui lui reste, et elle est tout ce qui te reste...
L’ombre qui dominait le roi des elfes portait une lourde armure sur son corps et ses épaules, deux gants métalliques se terminant par des doigts griffus couvraient ses mains, elle avait un pantalon vert foncé maintenu par une ceinture d’un violet profond, des bottes d’acier protégeaient ses jambes et ses pieds. Dans sa main elle tenait fermement une large et gigantesque épée munie que d’un seul tranchant, mais redoutable qui se poursuivait derrière le pommeau de son arme, et à l’extrémité de ce pommeau était forgé un anneau métallique qui portait trois fils avec à leur extrémité deux médaillons et une plume. Sa blanche chevelure cachait une peau noire recouverte de symboles obscurs, et deux yeux rouges accusateurs.
_Tu ne peux mourir en délaissant l’être qui t’es le plus chère au monde seul.
Le guerrier sombre chevauchait un loup gris d’une taille démesurée. Le manieur de l’épée géante se retourna vers les légions de croisés de l’Ordre qui reculaient à sa vue.
_Je ne suis pas ton allié, car nous sommes des ennemis de race, mais je te protégerai pour qu’elle ne souffre pas comme j’ai souffert durant tant d’années.
L’armée d’or et de rouge fit un pas en arrière en voyant le regard démoniaque se poser sur elle. Il était entouré par une aura maléfique, tel deux grandes ailes noires enveloppant le monde. Une rafale de vent souleva sa chevelure spectrale qui inspira la terreur au milieu des rangs de croisés prêts à fuir. De terribles rugissements retentirent dans la montagne, et des hommes fauves apparurent en amont, brandissant de gigantesques lances. Le peuple de la montagne dressa les armes ensemble contre un ennemi commun pour la première fois depuis des siècles, et l’un d’eux encore plus imposants que ses semblables montra son arme fièrement. Warda se tourna et reconnut le Ssaros, c’était Merci, le gardien de la montagne. Il regarda ensuite face à lui, des centaines hommes se dressaient face au guerrier ténébreux.
_L’heure est venue de venger Mélane, Carnassus, Granland, Hélène, Raon et tous nos semblables.
Jaron lança un bref regard vers son cavalier. Les yeux rouges de l’elfe noire brillaient de détermination, au milieu des ténèbres qui émanait de son corps une intense lumière brillait dans son âme. Il leva Algazalm vers le ciel, les nuages se déchirèrent à ce moment précis et Warda fut cerné de lumière, tel un élu des dieux. Il tendit le bras vers l’ennemi en hurlant sa colère refoulée depuis tant de temps, son rugissement faisait trembler la horde déconcertée des croisés de l’Ordre. Les hommes-bêtes descendirent des flancs de la montagne, leurs lances en pointe d’ivoire orientées vers ceux qui ont osé fouler leur terre. Le guerrier sombre positionna sa lame sur sa droite, Jaron poussa un profond hurlement et il se mit à courir vers les innombrables soldats de l’Ordre. Nul ne savait si c’était courage ou folie, mais ils chargeaient tous deux avec tant de cœur qu’ils firent reculer les croisés quand ils plongèrent leurs yeux dans ceux de leurs futures victimes. Certains criaient « Au démon ! », d’autres criaient « Au fantôme ! », d’autres criaient en courant. La large Algazalm décapita un croisé trop proche, et son manieur frappa encore et encore faisant regretter à ses ennemis chaque instant de peine qu’il a vécu à cause d’eux. Lorsque les Ssaros chargeaient le flanc est de l’armée croisée, les hommes lâchèrent étendards, oriflammes, écus et épées, prenant leurs jambes à leur cou. Les gardes de Léondia firent amèrement regretter aux profanateurs de terres sacrées en les empalant, les griffant, les mordant, poussant des rugissements cauchemardesques. Guidés par Warda au cœur d’une bataille à laquelle ils n’auraient jamais participé sans lui, ils firent battre en retraite les troupes qui portaient à l’instant d’avant le drapeau orné d’une flamme dorée sur fond rouge. La vue du démon venue droit des ténèbres chevauchant un loup géant faisait naître dans le cœur de ces soldats courageux la plus grande peur qu’ils n’eurent jamais ressentis. Même le plus vaillant ne pouvait s’empêcher de se laisser emporter par ses jambes au plus loin du massacre. Un paladin en cape rouge brûlait de rage en voyant ses soldats fuir malgré ses ordres. Il les menaça de tous les excommunier s' ils refusaient de retourner au combat, mais ses arguments ne faisaient pas le poids face à la horde de démons jaillis de nul part qui pourfendait sans relâche. Il attrapa un des croisés et lui hurla:
_ Pourquoi vous désertez tous ?! Retournez au combat !
_Paladin Phénix Datral, ils ont un elfe noir de leur côté ! C’est un véritable démon, il va tous nous massacrer ! Nous ne pouvons pas le vaincre !
Le paladin phénix se tourna et vit le sombre guerrier chevauchant un loup brandir au-dessus de sa tête une gigantesque épée. Sa combativité le rendait invincible face aux légions de l’Ordre. Sa lame titanesque éventrait, tranchait et broyait tout sur sa route. Datral lâcha le soldat qui prit la fuite, ramassa son arme et dit:
_ Puisque c’est un démon, alors je l’écraserai moi-même !
Il marcha vers le guerrier noir qui ne le vit pas prendre une lance plantée dans le sol. Lorsque Warda vit le nouvel adversaire, il montra sa furieuse Algazalm et Jaron chargea. Mais le loup ne réagit pas assez vite pour éviter le projectile lancé par le chevalier blanc qui se planta dans son omoplate. Warda et sa monture tombèrent ensemble, roulant dans la neige rougie. Lorsque le guerrier sombre parvint à se relever, il accouru vers Jaron qui tremblait de douleur.
_ Jaron ! Ne meurs pas ! Tiens bon !
_Bat toi... Je suis trop faible pour continuer...
_Je ne peux te laisser là, tu vas mourir !
_Je le sais... Mais je le savais dès l’instant où j’ai décidé de te sauver dans ces bois qu’un jour je devrais périr pour toi... Ne me laisse pas mourir vainement, accomplis ton devoir.
Une pulsion de douleur traversa tout le corps de la bête qui ne put retenir un couinement. Warda serra le cou de son compagnon en pleurant sur la fourrure tâchée de sang. Puis, il entendit le bruit des bottes métalliques s’enfoncer dans la profonde neige. Il se retourna et vit le chevalier en armure blanche portant une cape rouge ornée d’un phénix dans son dos.
_ N’est-ce pas ironique de voir ça, dit l’homme. Vous qui êtes dépourvus d’âmes pleuraient quant vos bêtes crèvent.
Warda ramassa son arme encore enfouie sous la neige, et regarda avec haine son ennemi.
_Tu vas mourir, chevalier blanc.
_ Ainsi tu peux parler l’étalen, c’est étonnant. Mais en fin de compte, tu ne reste pas moins un démon qu’il faut tuer au nom de notre Seigneur Tout-puissant. Vous n’êtes que des bêtes sauvages qu’il faut détruire.
_ Puisque je suis une bête, alors je te taillerai en pièces jusqu’à ce que ta chair ne soit plus qu’un amas de sang.
_ Alors je t'attends.
Les deux opposants se faisaient face, arme au poing. Les deux paires d’yeux se fixaient avec obsession, tout ce qu’ils attendaient c’est que l’autre fasse le premier pas. Warda brandit son épée et bondit sur le paladin phénix qui esquiva. Datral cru bon d’attaquer à ce moment précis, mais il ne put prévoir que le démon obscur puisse le parer avec cette étrange lame qui revenait derrière le pommeau de son arme, puis sa botte de fer frappa le ventre du chevalier de Dieu qui tomba sur le dos. Warda leva son épée puis l’abaissa sur Datral qui eut le réflexe de rouler dans la neige. Lorsque l’homme à la cape rouge se releva, il tenta de trancher la chair du guerrier sombre, qui le para avec le plat de sa large lame. Grâce à sa force héritée de sa race, Warda repoussa l’épée à la garde du Phénix et attrapa le chevalier blanc par la gorge. Sa main puissante étranglait Datral qui ne pouvait rien faire d’autre pour se libérer de l’emprise qu’attraper le visage de l’elfe noire et libérer un flot brûlant de magilith. Warda hurla de douleur en lâchant la gorge de son ennemi qui lui ne lâcha pas prise. Un sourire malsain grandissait comme une plaie ornée de dents pointues sur le visage de Datral. L’elfe noir lui donna un coup de poing dans l’aine, et comme la main qui recouvrait son visage refusait de partir, il frappa de nouveau encore plus fort, puis encore jusqu’à ce que Datral lâcha prise et soit plié de douleur. Warda se tenait encore son visage marqué par la brûlure tandis que son ennemi se rétablissait de sa douleur abdominale. Le paladin phénix saisit son épée à deux mains et fondit sur le démon. L’elfe noir para par réflexe, mais il ne vit pas la lame frapper son épaule gauche. Alors qu’il s’attendait à voir son sang jaillir de son corps, contre toute attente, l’acier de la lame ne pénétra qu’à peine dans l’épaulière, et lorsque le chevalier Datral retira son arme de l’épaisse armure, elle était légèrement ébréchée.
_ Quel sortilège peut te protéger ?! Maugréa l’homme en armure blanche.
« Cette armure te protégera même de la plus grosse hache d’un barbare » lui avait dit son père adoptif lorsque Warda se vit attribuer cette armure. C’était les âmes de ses parents qui habitaient ce rempart contre les lames de l’ennemi. Et grâce à aux souvenirs des siens perdus de vues qui vivaient à travers Algazalm, il avait la force de frapper pour repousser ses agresseurs. Si cette épée était si large, c’était pour mieux le protéger. Si cette lame était si tranchante, c’était pour qu’il puisse détruire l‘arme de ses ennemis. Et cet anneau forgé à l’extrémité de son pommeau lui servait à lui rappeler de chaque raison qui l’obligeait à rester en vie. Deux médaillons pendaient au bout de deux cordelettes sur cet anneau, il se rappela qu’il avait juré de rester en vie pour que leurs sacrifices ne soit jamais vain; une plume d’un oiseau ancestral y était également accrochée, c’était Carnassus qui lui avait donné, et il avait un jour juré d’amener Rassoun voir la mer. Il n’avait pas réussi à tenir sa promesse, dorénavant c’était son devoir qu’il avait hérité. Les chamanes avaient besoin de lui.
_ Pardonnez moi d’avoir oublié, se murmura-t-il en serrant les trois amulettes de son épée.
_Qu’est-ce que tu fais ? C’est par ici que...
En se relevant, le guerrier sombre donna un coup de poing si fort dans le menton du paladin phénix que sa maxillaire inférieure se fendit en deux. Le chevalier de la lumière fut projeté en arrière, lâcha son arme en l’air, et retomba lourdement dans la neige, inconscient, les yeux regardant le ciel et ses flocons qui se posaient sur son corps, du sang coulait par sa bouche tordue dans deux sens opposés. Warda contemplait le corps immobile de Datral, planta son épée dans le sol et dit:
_ Dorénavant, je me souviens pourquoi je dois me battre. Désolé, mais je ne peux te laisser me tuer.
Il regarda les légions dorées prendre la poudre d’escampette face aux redoutables hommes-tigres de la montagne de Léondia. Lorsque les ennemis désertèrent tous le champ de bataille, les autochtones brandirent les lances au-dessus de leurs têtes en rugissant de victoire. Un des monstres au pelage blanc s’approcha du guerrier sombre et posa sa large main sur le thorax de Warda.
_ Warda.
L’elfe noir regarda les grands yeux jaunes fendus d’une pupille de félin et posa à son tour sa main gantée sur le torse du géant bleu.
_ Merci.
_ Moi Merci, moi neige, moi montagne, et montagne t’aimer. Ssaros sont montagne, Ssaros défendre Warda. Ssaros et Merci combattrent pour toi.
Les grands guerriers de la tribu des Ssaros s’approchèrent de l’elfe noir et se mirent à genoux devant lui. Ils portaient tous de nombreuses blessures sur leurs corps, mais ils ne laissaient rien transparaître de leur douleur face à Warda. Il les regarda tous, les uns après les autres. Ils avaient accepté de verser leur sang pour lui seul. Il savait à quel point cela représentait l’affection des hommes tigres blancs à son égard, et à quel point c’était rare qu’ils acceptent de mourir pour un étranger de leur espèce. Il se tourna ensuite vers Jaron encore blessé par la lance plantée dans son corps.
_ Merci, je voudrais te demander un dernier service.
_ Tout ce que Warda demandera sera fait.
_ Peux-tu emmener le loup loin d’ici avec tes frères. Il est gravement blessé et je veux pouvoir me battre en le sachant à l’abri.
_ Merci t’aidera.
Le grand fauve se retourna vers ses frères de race et frotta son front contre le front de quatre des membres de sa tribu. Ils se levèrent puis Merci et les quatre autres Ssaros se mirent à grogner, à se frotter, à se montrer les crocs mutuellement. Ensuite Merci s’approcha du loup, lui frotta le front sur son crâne, et exécuta son étrange rituel comme si Jaron faisait partie de sa race. Puis, Merci tira sur la lance pour la déloger de la plaie et l’envoya à un des Ssaros. Le quatuor de Ssaros convoqué par Merci s’approchèrent du loup, le soulevèrent légèrement et l’aidèrent à partir au milieu du blizzard. Les grandes créatures à la crinière blanche disparurent au milieu des flocons. Merci se tourna vers Warda, le fixant de ses grands yeux jaunes, et demanda:
_ Nous quoi faire ?
_ Attendons.
La tribu des Ssaros se rassembla autour de Warda, gardant les lances à la main. La colline juste auparavant surpeuplée par les armées de l’Ordre était dorénavant désertée, ses derniers occupants étant des bannières, des oriflammes et des armes abandonnés. Le vent soufflait dans l’épaisse crinière des mâles imposants. Les femelles étaient plus frêles qu’eux, mais assez robustes pour briser le bras d’un homme. Leur cou était également légèrement plus long que celui des mâles, et la tête était plus effilée. Mais contrairement aux femmes chez les humains, elles partaient aussi bien au combat que leurs époux. Le silence dominait les rangs des Ssaros, qui tendaient leurs oreilles dans la direction de la colline. Warda entendait lui aussi. Alors que tout semblait montrer que la bataille était terminée, eux refuser de s’en aller.
_ Ils arrivent, dit Warda. Vous allez certainement tous mourir.
_ Ssaros pas peur de mort. Ssaros te protéger.
_ Vous pouvez encore partir, vous n’avez rien à voir avec cette guerre.
_ Ssaros être montagne, et montagne t’aimer. Ssaros mourir pour Warda.
_ Alors nous périrons ensemble.
Soudain, les oriflammes rouges au Phénix doré apparurent par milliers. Cinq chevaliers blancs guidaient cette immense armée, encore plus dense que la précédente. Innombrables étaient les lances dressées, les hallebardes hérissaient les rangs de Croisés, des centaines de cavaliers en armure dorée brandissaient des lances ornées d’un oriflamme rouge, la visière de leurs casques leur donnait un air terrifiant. Warda sentit son cœur s’arrêter durant un instant en voyant l’horizon envahi par des armures dorées. Il avait peur, très peur. Mais fuir signifiait la mort de Taläsna, et Warda ne pouvait se résoudre à savoir Lindilla souffrant de sa solitude. Il prit Alagzalm et dit:
_L’heure de notre dernier combat a sonné.
Les cors des croisés sonnèrent comme un ultime glas avant la mort, et les milliers de guerriers de l’Ordre de la Pierre sacrée chargèrent vers le minuscule groupe d’hommes tigres. Les poils des crinières des fauves hérissèrent donnant l’impression qu’ils étaient encore plus grands, sous leurs babines retroussées apparurent des blancs crocs aussi aiguisés que des couteaux. Certains des gardiens de la montagne jetèrent leurs lances sur les combattants en armure d’or qui moururent sur le coup. La tribu des Ssaros guidée par Warda se jeta à corps perdu dans les rangs d’innombrables croisés. Warda souleva sa lourde lame et frappa du plat de son épée un croisé qui tomba inconscient, trancha la cage thoracique d’un autre opposant, explosa le cœur, les poumons et l’estomac d’un croisé trop proche, se baissa pour éviter l’épée qui lui effleura la nuque, frappa de cette étrange lame qui se terminait derrière son pommeau dans le ventre du soldat qui tomba dans la neige, il fendit le crâne d’un homme, trucida de nombreux ennemis. Avec son épée il parait les armes par dizaines qui tentaient de le toucher. Avec ce tranchant redoutable, il pulvérisait épées, lances et boucliers qui lui faisaient face. Le sang coulait à flots sur Algazalm, rappelant la sentence fatale à toutes ses victimes. Les hommes fauves luttaient avec force et brutalité, transperçant les guerriers qui avaient osés fouler leur terre, plantant leurs griffes profondément dans la chaire et faisant jaillir une rouge hémoglobine de l’armure dorée, arrachant des lambeaux de chairs à l’aide de leurs puissantes mâchoire. Ils recevaient de nombreux coups de la part de leurs ennemis, mais ils continuaient à se battre jusqu’à ce que la mort finisse par les emporter. Malgré ce sentiment de puissance, ils ne pouvaient stopper le flux intense de soldats, car à chaque fois qu’ils tuaient un croisé, trois autres le remplaçaient. Warda pourfendait les armures dorées sans relâche, le sang rouge envahissait son champ de vision, il ne cessa à aucun moment de trancher les corps mouvants qui l’encerclaient. Un soldat arriva sur le côté de l’elfe noir en brandissant une hallebarde, mais avant qu’elle n’atteigne sa cible, une femelle Ssaros l’attrapa et planta ses griffes dans la gorge du soldat qui tomba en se noyant dans son propre sang. Warda voulut se retourner pour la remercier, mais elle s’était déjà faite empaler par une épée dans le ventre. Il tua sans pitié le croisé qui avait blessé la Ssaros. Mais durant ce bref intervalle, elle s’était faite trancher le tendon d’Achille, Warda voulut la sauver mais trop tard, un croisé lui avait sectionné la moelle épinière avec une épée.
Un jeune Ssaros se fit couper la main au même moment, le guerrier sombre voulut le secourir, mais le fauve fut tué trop rapidement. Les corps de ceux qui voulurent protéger Warda s’entassaient un à un à ses pieds. L’elfe noir brandissait une épée vigoureuse pour fendre la foule toujours plus nombreuse de guerriers du Phénix. Merci et les siens se battaient avec acharnement, mais l’ennemi avait un avantage numérique trop écrasant. Le combat était trop déséquilibré pour qu’ils puissent espérer faire fuir les ennemis dès leur apparition. Warda trancha un croisé, et au même moment, le dernier Ssaros encore debout tomba. Warda et Merci étaient les deux derniers combattant encore à faire face aux légions de l’Ordre.
_ Fuis ! Ordonna le Ssaros.
_Non Merci !
_ Moi montagne, montagne t’aimer, Merci maintenant mourir !
Le lion à la crinière blanche attrapa deux hallebardes, une dans chaque main, et fendit la mêlée à grands coups, rugissant avec une telle puissance que les hommes reculèrent.
_ Warda fuir! Hurla-t-il une dernière fois.
Grâce à sa diversion, Warda parvint à quitter le combat, puis il se mit à courir vers la mine. Lorsqu’il se retourna, le guerrier blanc de la montagne se battait toujours, inondant sa fourrure de rouge, surplombant ses ennemis qui l’encerclaient comme des fourmis chassant la sauterelle titanesque. Il décapita un dernier soldat quand une lame ornée de roses plongea dans son cœur. Le croisé qui avait poignardé le grand fauve portait de longues cicatrices sur le visage, et l’une particulièrement difforme qui partait de son œil gauche jusqu’à sa lèvre supérieure. Merci reconnu son assassin, mais ses forces le quittèrent trop vite pour qu’il puisse le blesser avant de mourir. Son lourd corps tomba dans la neige qui le recouvrit comme un linceul.
_ MERCI !!!! Hurla Warda en voyant son compagnon mourir sous ses yeux emplis de larmes.
_De rien, répondit l’infâme Longs-couteaux en essuyant son poignard avant de disparaître dans la foule.
Pendant un instant, l’elfe noir hésita à se lancer à corps perdu pour venger le dernier Ssaros, mais ce serait réduire son ultime sacrifice au néant. Il se tourna vers la mine et vit ses défenseurs quitter leur repaire pour faire face aux immenses légions de l’Ordre. Les rangs des guerriers des bois se rassemblèrent en ligne, dégainant de longs sabres. Les soldats en première ligne levèrent des écus dorés et des lances hérissaient dorénavant cette carapace. Les rares gardes nains prirent position à côté de leurs alliés tenant fièrement hache, boucliers, masses de guerre, épées et cimeterres. Les ouvriers de la mine voulaient également livrer bataille, car ils s’armèrent sur les cadavres étendus sur le sol et se joignirent à la première ligne, car la milice avait elle aussi des comptes à rendre avec les innombrables croisés. L’armée des deux races s’avança jusqu’à une dizaine de pas derrière Warda. Les hommes portant l’étendard du phénix se mirent en formation sur l’ordre d’un paladin, formant d’énormes blocs composés de guerriers. Les deux armées étaient prêtes, une tension froide et électrique s’étendait dans toute la montagne. Puis, au bout d’une dizaine de minute de patience, les croisés fondirent les premier sur les rangs elfes. Un capitaine sylvain donna un ordre et les archers des bois si redoutés de tous bandèrent arcs et encochèrent leurs flèches. Le guerrier sombre eut juste un instant pour se jeter à terre pour éviter la salve mortelle qui emporta grand nombre de croisés. Les archers encochèrent une nouvelle fois, mais les ennemis apprirent de leurs erreurs et formèrent un mur d’écus. Beaucoup de projectiles se plantèrent dans la barricade de boucliers mais certaines d’entre elles ne manquèrent point leurs cibles. Puis, sur un autre ordre du capitaine elfe, les archers abandonnèrent leurs arcs et dégainèrent des sabres aussi tranchants que majestueux. Lorsque Warda se releva, les croisés étaient déjà sur lui, il frappa dans le torse d’un homme pris au dépourvu, trancha le bras d’un autre et décapita son second. Les rangs des guerriers elfes, nains et la milice chargèrent à leur tour dans la mêlée, faisant payer chaque mort par des flots de sang. Le son du métal fendu par les coups furieux des armes martelait comme un tambour d’acier. Les morts s’entassaient sur la neige; tripes, intestins, membres palpitants, chair déchiquetée reposaient sur le sol devenant une marée répugnante. Warda fendait les crânes de ses ennemis, frappait à grands coups avec Algazalm dispersant les morceaux de ses ennemis. Le sang éclaboussait sur son armure, sur son visage, dans ses cheveux, dans ses yeux, dans sa bouche. Le désagréable goût de fer envahissait son palais. Il envoya une tête voler au loin, para une épée, trancha l’armure et son propriétaire ensemble en guise de riposte, il frappa avec la lame revenant derrière le pommeau un adversaire qui voulut l’attaquer dans le dos. Les elfes se battaient comme de redoutables furies tombées du ciel, les épées longues et effilées tranchaient net la chair de l’ennemi. Grâce à l’expérience accumulée au long de leur vie, ils paraient et esquivaient les attaques avec aisance, mais les plus malchanceux finissaient eux aussi par mourir. En fin de compte, nul n’est immortel, surtout lorsqu’il est question de guerre. Les nains déterminés à refuser la mort frappaient avec ardeur et conviction, amenant plus d’un en enfer avant de finalement rendre l’âme à leur tour. Bien que les fiers soldats de Taläsna se défendaient avec courage et foi, le nombre avait raison d’eux. Ils sonnèrent la retraite lorsque plus d’un tiers de leurs semblables fut mis au silence éternel. C'est à ce moment précis que les cavaliers dorés croisés choisirent pour lancer la charge, car ils écrasèrent sur leurs passages les fuyards, empalèrent les rangs des archers. Warda fit tomber l’un de ces cavaliers et l’acheva une fois à terre en le décapitant tel un bourreau. Alors que tout espoir était perdu, un cor résonna. Jaillis de nul part, des centaines de cavaliers apparurent, accompagnés par une lourde infanterie et d’un nombre incalculable d’archers. Les cavaliers elfes ne ressemblèrent guère à ceux qui escortèrent le roi, ceux-ci portaient une armure de métal et de cuir renforcé, des casques à cornes ou à bois de cerf, et des masques à l’effigie de créatures terrifiantes cachant leur visage. Ils dégainèrent des sabres si effilés que même le vent se tranchait en soufflant dessus. La nouvelle armée vint en renfort aux troupes de Taläsna, dorénavant les deux camps étaient à égalité. Plus que jamais, la bataille faisait rage. Hommes et elfes s’entre-tuèrent, eux qui se considéraient dans le passé comme des frères. Les hallebardes empalaient aussi bien des croisés que des soldats des bois. La montagne de Léondia devint la scène d’une guerre que jamais personne n’aurait imaginé auparavant. Si l’épée portée par un homme venait à fendre la chair d’un elfe, un sabre porté par un de ses frères le vengeait avec violence. Les hommes en tunique rouge et protégés d’une armure d’or luttaient au nom de leur Dieu. Les défenseurs de la montagne se battaient au nom de la justice. Les deux légions s’affrontaient avec détermination et ferveur. Les deux armées opposantes refusaient de céder terrain à l’autre. Les glaives et les lances tombaient tel un courroux infernal dans cette mêlée de sang et de métal. Au sein de cette marée de violence, le guerrier sombre continuait de lutter de toutes ses forces, pourfendant ses ennemis les uns après les autres. Chaque fois que sa lame faisait tomber l’un des leurs, un autre le remplaçait immédiatement. Sa large épée Alagzalm tranchait membres, têtes et métal avec aisance, malgré le carnage de Warda le nombre de ses opposants ne baissait pas. C’était comme lutter contre la mer en pleine déferlante, même avec un coup d’épée d’une incroyable puissance il était impossible de fendre cette vague écrasante. Faisant tournoyer sa lame ravageuse, il tua et tua encore jusqu’à ce qu’il soit couvert de la tête au pied de sang de croisé.
Alors que la bataille était au comble du carnage, Galro était toujours prisonnier du sort de Taläsna, le bras immobilisé. Tilbar avait rejoint depuis longtemps la mêlée, et depuis l’instant où l’elfe noir réapparut sur le dos d’un loup, il ne lâcha pas un instant des yeux. Il avait suivi le moindre de ses actes du regard. Il vit le démon accompagné par ces monstres blancs faire battre en retraite les hommes de l’Ordre. Il le vit se battre contre Datral et lui défoncer la mâchoire d’un puissant coup de poing. Il vit Warda se joindre aux elfes dans le cœur d’une guerre qui n’aurait jamais dû être la sienne. Le paladin rageait de ne pouvoir dégager son bras du bloc de glace, il ne pouvait qu’être spectateur du carnage qu’offrait le démon. Il tuait tant d’hommes que son corps était entièrement couvert de sang. Celui qui avait assassiné son père continuait à causer le malheur chez les hommes. Pourquoi se battait-il aux côtés de Taläsna ? Galro n’avait qu’une explication, son ancien professeur pactisait avec les ombres. Jamais il ne pourrait pardonner l’un et l’autre. Sa colère grandissait comme un brasier ardent dans son cœur. Il se concentra et chercha à trouver dans son âme cette flamme brûlante. « Feu de ma colère, réveille toi. Par les ailes ardentes du Phénix souverain, que la force du feu du châtiment divin me soit donnée. ». Il se concentra sur son bras, puis il libéra sa magilith qui devint une aura bleuté autour de tout son membre.
_ Brûle ! Hurla-t-il.
La magilith devint soudainement une flamme si puissante que le bloc de glace qui le scellait éclata en un millier d’étincelles. Il se releva péniblement, s’appuyant sur son épée. Son bras droit était encore fumant, mais libre. Il continuait de fixer le démon du regard. Pour son père, il allait devoir payer le prix de la vie. Au nom du devoir il devait le tuer. Parce qu’il le haïssait, il voulait le tailler en pièces. Il regarda la garde du Phénix, magnifique oiseau majestueux pourtant si redoutable. L’heure était venue à cette épée d’accomplir son devoir.
_ Père, que le châtiment de cette bête purge votre peine.
Il leva sa lame, comme pour implorer Dieu et le Phénix de lui donner la force de vaincre l’ombre. L’heure de sa vengeance avait sonné, cet instant attendu depuis des années. Il tourna son regard vers la sombre silhouette et se dirigea vers elle, ignorant la bataille autour de lui. Il marchait droit, peu importait les elfes, les nains, les croisés. La seule chose qui obsédait son esprit était le guerrier sombre à l’épée géante. Alors que le démon faisait reculer les soldats de l’Ordre, le paladin brandit sa lame dans sa direction et hurla:
_ Pour mon père !
Warda se tourna vers le chevalier blanc. Les croisés qui l’encerclaient se retirèrent face au démon noir. Les yeux du paladin semblaient animés d’une flamme si brillante et si forte qu’une intense chaleur semblait s’en dégager.
_ Quiconque interviendra dans ce combat mourra par ma main, dit l’homme en armure blanche en s’approchant de Warda. Cette bataille est mienne.
En regardant le paladin, son visage se mêlait au souvenir de l’homme qu’il avait décapité des années auparavant. Chacun de ses traits lui rappelait un coup de fouet. Le fantôme de son passé était venu le hanter et se venger. À cause de cet homme, la vie de Warda fut bouleversée. Ses parents, les chamanes, Carnassus, tant de ses proches étaient morts à cause de l’Ordre. Comment pardonner ceux qui ont anéanti sa vie, à cause de ce chevalier blanc il avait tout perdu. C’était à cause du chevalier blanc qu’il était si seul. Il devait payer pour chacune de ses peines. Warda brandit Algazalm et dit:
_ Pour mon père.
Ces trois mots semblaient déstabiliser le chevalier blanc, mais ce ne fut que pendant un bref moment. Le chevalier blanc et le guerrier sombre levèrent leurs épées, menaçant de leurs lames leur ennemi mortel. Les yeux bruns plongeaient dans les yeux rouges et réciproquement. La tension était palpable, même accablante pour les témoins de cette scène. Les deux opposants firent d’abord quatre pas sur leur droite, puis quatre autres sur leur gauche. Puis tous deux se lancèrent dessus mutuellement, hurlant de rage, les deux épées se frappèrent mutuellement. Le combat venait de commencer. L’elfe noir tenta de trancher la tête de Galro qui se baissa, puis le paladin animé par le feu du Phénix prit le dessus en attaquant sans relâche le démon noir. Warda para à l’aide de sa large lame la furie déchaînée du chevalier du Phénix. Il frappa dans l’épée de son adversaire pour le déséquilibrer, tenta de lui couper le bras droit, mais le serviteur de l’Église tira profit de son enseignement dans l’art du duel, tourna sur lui même pour esquiver et frappa dans l’épaule du guerrier sombre. La lame ne s’enfonça pas profondément, mais du sang sortait de la plaie. Warda empoigna le tranchant de l’arme et tira vers lui tout en frappant horizontalement au niveau de la tête de Galro qui eut le réflexe de reculer. Il sentit un liquide chaud couler sur sa joue, et lorsqu’il se le frotta, du sang coulait sur sa main. Ils étaient tous deux à égalité. Ils reprirent le combat avec acharnement, cherchant chacun la faille de l’autre. Les deux ennemis avaient une défense parfaite, et leurs bras puissants guidaient une épée vigoureuse. Bien que Warda possédait une force largement supérieure à celle de Galro, l’enseignement du paladin en matière de combat dépassait celle de l’elfe noir. Et si l’un des deux combattant présentait une faiblesse face à l’autre, celle-ci était comblée par une qualité que l’adversaire ne possédait pas. Si Algazalm était puissante et lourde, l’épée à la l’effigie du Phénix était en proportion plus légère et effilée. Le regard embrasé des deux adversaires ne quittait jamais un instant la lame étincelante de l’autre. Même s' ils étaient différents en tout point, on eut l’impression que deux reflets d’un miroir s’affrontaient. Ils étaient tous deux si forts qu’aucun ne pouvait prendre l’avantage. Warda donna un coup de poing dans l’aine de Galro, lui frappa au visage avec sa botte d’acier et le jeta dans la neige. Le paladin roula dans la neige avant de se relever, et tandis que l’elfe noir chargeait pour l’achever, une lueur bleue brillait dans la main gauche de Galro.
_ Phénix ! Incendie ce démon de ta colère ! Donne moi la force d’accomplir ma vengeance !
La lumière bleue se métamorphosa en deux ailes de feu dans le dos du chevalier lumineux, tel un ange vengeur. Une auréole de flammes l’encerclait, lui donnant des airs divins. Il brandit son épée et frappa sur Algazalm, des lambeaux de feu brûlaient la peau noir de Warda contraint de reculer. Galro attaqua de nouveau, ses ailes de lumière aveuglaient l’elfe des ténèbres. L’ange incendiaire fracassait son épée contre celle du démon, libérant des déferlantes de flammes sur l’assassin de son père. Il sentait la magilith brûler dans ses veines, il allait bientôt atteindre sa limite, après cela il allait certainement mourir par solidification de son sang. Il voulait voir ce démon brûler dans la fureur de son cœur. Il frappa avec rage, ses ailes nées de la colère tiraillaient Warda. Alors que la victoire du chevalier enflammé semblait imminente, l’elfe noir voyait sa vie défiler devant ses yeux. Son enfance, la nuit où il décapita le paladin, Jaron et Mélane, Carnassus et Rassoun, Ganland, Lindilla. S' il mourait, rien n’empêchera les croisés de l’Ordre de tuer Taläsna. Il se revit aux côtés de Raon, lui promettant que jamais il ne mourra. Il regarda face à lui la déferlante ardente qui lui léchait de sa langue brûlante sa peau, et repoussa la lame du paladin en hurlant:
_ Pour Raon !
Algazalm fendit l’air, et un éclat de sang vola. Les ailes de feu s’éteignirent. Le paladin tomba à genoux devant Warda, son armure blanche souillée par l’hémoglobine encore chaude. De sa bouche et de ses oreilles coulaient un liquide pourpre, tâchant la blanche neige à ses pieds. Il regarda au-dessus de lui le démon qui le dominait, tenant son épée géante d’une poigne ferme. Son regard vague tentait encore de supporter les yeux rouges du meurtrier de son père. Le guerrier de l’ombre souleva son épée à hauteur de la tête de Galro, puis ses doigts uns à un lâchèrent le pommeau, ne supportant plus le poids de l’arme qui tomba sur le sol. L’elfe noir regarda son ventre et saisi avec une main le pommeau de l’épée du Phénix qui le traversait de part en part. Du sang, son sang, coulait à grands flots de cette blessure mortelle, et sa propre chair refusait de lui obéir lorsqu’il tomba à son tour à genoux. Sa main tomba finalement du pommeau de l’arme qui allait mettre fin à ses jours, pendant le long de son corps meurtri par les armes et les flammes. Ses poumons lui faisaient atrocement mal, respirant une bouffée de flammes à chaque inspiration. Son cœur pompait de l’acide dans ses veines. Tous les muscles de son corps se contractaient à leur maximum, le paralysant totalement. Un goût amer de métal envahissait sa bouche, des gouttes de rubis coulaient de ses lèvres. Tout semblait s’agiter autour de lui, il ne voyait plus que des formes flous traversaient son champ de vision, plus rien n’était net. Tout le monde semblait si excité, si rapide, si agité, mais étrangement, il n’en avait plus rien à faire. Peu lui importait de savoir si les elfes et les nains auraient raison des croisés. Peu lui importait de savoir si finalement Taläsna allait mourir ou non. Peu lui importait de savoir que le paladin face lui était tombé à plat ventre, s’étouffant dans son propre sang. Tout ne l’importait guère maintenant, il était prêt à rejoindre ses semblables. Raon, Hélène, Carnassus, Granland, Mélane, Rassoun, les chamanes, les loups, tous l’attendaient certainement dans l’au-delà. Il regarda Algazalm dans la neige, au bout de l’un des fils accrochés à cet anneau était attaché deux médaillons. Les médaillons de mariage de ses parents adoptifs. « Jamais je ne mourrais, même si pour cela je dois tuer » avait-il dit dans ses souvenirs. Il ne pourrait tenir sa promesse, et il se souvint de la fois où les esprits manquèrent de le tuer. La mort, c’était le néant. Il ne voulait plus mourir, il avait peur de ce qui l’attendait lorsqu’il fermerait les yeux à jamais. Il attrapa à deux mains la lame qui traversait son estomac et tira dessus, mais la main encore robuste du paladin se posa sur la garde de l’épée et poussa davantage l’arme dans ses entrailles.
_Je dois... Je dois... Je veux... Te tuer !
Il enfonça une nouvelle fois la lame dans le corps de Warda qui tenta de hurler, mais le sang coincé dans sa gorge l’en empêcha. Il ne cessa pas pour autant de lutter, il tenta de retirer la lame de son ventre. Il avait peur. Il allait mourir.
_ Meurs ... Disait le paladin en larmes tout en appuyant sur la garde de son arme. J’étais si triste... Tu as tué tout ce que j’avais...
Dans sa cage thoracique, son cœur affolé battait à rompre ses côtes, ses tympans martelaient comme des tambours de guerre. Warda n’entendait plus le paladin pleurer et lui dire à quel point il pouvait le haïr. Toutes ses pensées étaient dirigées vers cette ultime lutte pour dégager cette lame de sa chair. Plus les deux opposants faisaient débattre l’épée, plus elle meurtrissait les entrailles de Warda qui n’en pouvait plus de douleur. Mais il refusait d’abandonner. Tout comme Taläsna, il n’avait pas le droit de mourir. Il avait peur. Il sentait sur sa peau les glyphes le brûler de nouveau. Ce profond instinct meurtrier si redouté par l’elfe noir était en train de se réveiller. Deux voix opposées hurlaient en lui. « Vis ! Tue ! Vis ! Tue ! Vis ! Tue ! ». Ses doigts ne cessaient de se couper de plus en plus profondément sur le fil de la lame, mais il refusa de la lâcher, il repoussait de ses dernières forces la main du chevalier blanc qui voulait enfoncer toujours plus loin l’épée dans son corps et dans son âme. Les marques noires sur la peau du guerrier sombre se mirent à briller d’un funeste éclat rouge. La veine écarlate envahissait ses glyphes comme un poison circulant dans les artères. Plus les marques viraient au rouge, plus l’instinct impulsif de tuer grandissait en Warda. Vis ! Tue ! Vis ! Tue ! Vis ! Tue ! Tue ! Tue !
Galro voyait sur la peau de son ennemi juré grandir cette veine écarlate, il revit dans ses souvenirs l’elfe noir qu’il tua juste après le nouvel an elfe. Il se souvenait de la rage de cet animal terrifiant. Si toutes les marques de son ennemi venaient à virer au rouge, alors il lui sera impossible de l’arrêter. Il devait l’achever avant que cela n’arrive. Il voyait dans les yeux du démon naître une flamme de démence, et ce regard ne lui insufflait que peur et angoisse. Les doigts du démon noir serrèrent d’avantage la lame, malgré le sang qui en coulait. Il ne semblait ressentir que faiblement la douleur. Plus l’empreinte rouge dominait les noirs glyphes, plus sa respiration était saccadée, plus son sourire se rapprochait de celui d’un monstre cauchemardesque dévoilant une rangée de dents aiguisées. Le sang de la bête coulait de son ventre, de sa bouche et de son nez, lui donnant un aspect démoniaque. Ses yeux ne fixaient plus le chevalier blanc, ils fixaient le sang qui coulait dans ses veines. Ce n’était plus le guerrier noir qu’il était en train de tuer, c’était un prédateur né de l’ombre. L’elfe noir tremblait de tout son corps, luttant aussi bien contre la lame dans son estomac que les marques rougeoyantes qui le recouvraient.
Vis ! Tue ! Tue ! Tue ! Vis ! Tue ! Tue ! Tue ! Tue ! Tue ! Vis !
Warda sentait ces deux douleurs qui ne cessaient de grandir, celle de la tranchante épée et celle de cet instinct meurtrier qui l’envahissait. Son cœur frappait dans sa poitrine, sa tête brûlante de fièvre lui donnait l’impression d’être encore sous ces déferlantes de flammes, ses mains n’étaient qu’à peine contrôlables. Il allait mourir. Il avait peur. Et en même temps qu’il luttait pour se dégager cette lame du ventre, ce besoin pressant de massacrer tout ce qui l’entourait ne cessait de croître. Il voulait vivre, et avait à la fois besoin de tuer. Il ne pouvait se résoudre à tomber sous l’effet des glyphes, car il savait qu’aussitôt il abandonnera toute lutte pour la survie et se consumera lui-même son dernier espoir pour tuer. L’évolution de la lumière rouge sur les marques ralentit légèrement, mais sa course effrénée ne cessait pas pour autant. Ses pensées incohérentes se métamorphosaient petit à petit en rugissement à l’intérieur de lui-même. Son souffle devenait un grognement bestial, il sentait que toute perte de contrôle était proche. Une de ses mains investies par la pulsion sauvage de son âme lâcha l’épée et attrapa le bras de Galro. Il s’efforça de lâcher le paladin pour saisir la lame, mais elle n’obéissait plus. L’esprit assassin qui le possédait était sur le point de s’emparer de tout son corps lorsque le guerrier sombre dit ce mot ultime avant de tomber sous l’emprise des marques:
_ Fuis...
Là, il ne put qu’abandonner son âme à la folie destructrice qui se déchaînait en lui. Le corps possédé de Warda lâcha l’épée de Galro qui s’enfonça soudainement au plus profond dans son corps et saisit le pommeau D’Algazalm, rugissant tel un diable. Sa main droite tenait fermement le bras de Galro qui ne put s’enfuir assez vite pour esquiver la longue et large épée qui lui trancha le thorax en déchiquetant au passage ses poumons.
La douleur déchira le paladin en deux tant elle fut brutale et rapide. Il ne pouvait plus respirer, il se sentait se noyer de l’intérieur. Il tomba à la renverse, dos sur la neige, du sang jaillissait de sa plaie béante, de sa bouche, de son nez et de ses oreilles. Le goût répugnant de fer envahit entièrement le palais de Galro. Il sentait soudainement toutes ses forces quitter son corps pour disparaître. Il ne put même plus fermer ses paupières lorsqu’un flocon de neige se posa dessus. Lorsqu’il toussait, seulement du sang sortait par sa bouche. Il entendait dans sa gorge à chaque tentative d’inspiration le sang faire des bulles. Il n’avait plus aucun espoir. Son cœur faiblissait de seconde en seconde, sa mort était inévitable. Alors qu’il s’apprêtait à disparaître, le dernier homme qui apparut dans son champ de vision fut l’horrible visage balafré dont deux yeux d’émeraude en jaillissaient.
_ Comme vous êtes pitoyable messire, dit ce maudit Longs-couteaux.
Le paladin ne put répondre, le sang obstruait ses cordes vocales. Mayirr tendit l’oreille et fit signe de ne rien entendre.
_ Je semble avoir du mal à comprendre le sens de vos mots. Peut être devriez vous articuler pour cela.
Galro aurait tellement voulu pouvoir lui lancer l’injure la plus adaptée pour cette vermine, mais sa voix inexistante refusait d’obtempérer. L’homme sortit de son fourreau cette sinistre longue dague portant ses les flancs de sa lame un rosier.
_ Vous voilà à votre place. J’ai connu des clients qui m’ont frappé, humilié ou même volé. Mais vous, vous aviez dépassé les bornes, vous m’avez traîné à terre comme un asticot. Vous m’aviez piétiné et craché au visage, vous avez sali ma réputation et ma dignité. Vous êtes peut-être un paladin, mais aussi une sacrée crapule. Vous deviez recevoir un « juste » châtiment.
Il tâta le long du tranchant de son couteau en l’admirant. Il se tourna vers le corps effondré de l’elfe noir, une lame au travers du corps. Il eut un sourire malsain au coin de ses lèvres et se retourna vers Galro.
_J’ai tenté de trouver le moyen de me venger à plusieurs reprises. J’ai proposé à ces maudits brigands des montagnes de vous faire la peau, ils auraient été ravis, mais ils se sont montrés incompétents. Lorsque vous m’avez donné l’ordre de partir de l’autre côté de la frontière, j’ai préféré me cacher dans les environs et attendre le moment idéal pour vous planter ma Rose dans votre cœur. Et voilà l’heure pour mon poignard d’aller l'embrasser. Je vais prendre autant de plaisir à te tuer que pour le vieux noir et la bête velue. Bon séjour au paradis Paladin, retrouvons nous ensuite au cœur des flammes du Phénix.
Il leva son long poignard étincelant au-dessus du corps inerte de Galro. Il s’apprêta à frapper le cœur du chevalier blanc quand une énorme main de métal griffue l’attrapa au bras. Mayirr Long-couteau eut comme dernière vision celle d’un démon noir aux cheveux blanc qui le fixait d’un regard rouge de prédateur, recouvert de glyphes rouges illuminées. Le démon rugit face à lui, sa fureur était si grande que le cœur du tueur à gages cessa de battre sous l’effet de la peur. Il ne put réagir lorsque la créature diabolique lui attrapa la tête. Il lui brisa la nuque dans un sens, puis dans l’autre, puis en arrière, et pour atteindre le paroxysme de son carnage, il lui arracha la tête des épaules dans un horriblement craquement d’os et une effusion de sang. La créature satanique jeta son trophée au loin, ramassa le corps décapité sauvagement et l’envoya dans la neige, hurlant de plaisir et de colère, se mêlant aux cris de douleur. L’image de celle de Warda rugissant de manière démente pour défier le ciel fut la plus terrifiante que Galro vit de toute sa vie, et aucune terreur ne l’égala depuis. Les croisés, les elfes et les nains témoins de la scène s’éloignèrent, craignant le courroux de la bête déchaînée. Le démon ramassa sa gigantesque épée, et se dirigea vers le corps étalé du paladin d’une marche lente et incertaine. Mu par une volonté destructrice, il fixait le chevalier blanc et le sang qui ne demander qu’à jaillir de leurs veines. Il leva son épée au-dessus de sa tête en hurlant sa rage. Galro était incapable de fuir, son destin était scellé. Depuis l’instant où on lui amena le corps de son père, il avait suivi ses traces afin de retrouver celui qui l’avait tué et se venger. Il avait toujours voulu réussir là où son père avait échoué, mais finalement, lui aussi avait failli face au monstre. Tout n’était qu’obscurité. La lame géante étincela sur l’un des rares rayons qui traversaient les nuages, puis elle se rabattit sur le paladin qui vit en un éclair défiler sa vie. Tout s’enchaîna si vite, sa naissance, son premier anniversaire, la discussion avec son père, son père entre quatre planches avec la tête tranchée, son apprentissage auprès de Tilbar, des prêtres, de Taläsna, la belle Lindilla, les cours paladin, la chasse aux loups, le vieillard noir tué par Mayirr, le massacre de la mine, le siège de la mine d’Aless, l’elfe noire domestiquée, son affrontement avec Taläsna, son combat contre Warda, leur interminable lutte face à face pour extraire ou enfoncer d’avantage la lame dans le corps de Warda, la mort de Mayirr, le hurlement sauvage du démon, et la fin. Le lourd métal s’abattit, la lame résonna, sa vision s’obscurcit...
Galro, chevalier Paladin de l’Ordre de la Pierre sacrée, est mort par la main du guerrier ténébreux Warda, car le destin a voulu qu’il en soit ainsi. Celui que l’on nommera depuis ce jour le tueur de paladins restera à jamais gravé dans la légende comme étant le démon le plus terrifiant et le plus destructeur que le monde connu. Toute l’Étale contera son histoire, insufflant la peur qu’il leur inspirait à tous. Peu de gens osaient prononcer son véritable nom, craignant que le fléau ne s’abatte sur eux. Les chevaliers de la lumière qui voulurent venger leurs frères furent tous tués par la créature ténébreuse, sauf un qui parvint à revenir vivant, tenant la tête de Warda dans sa main tel un trophée. Oui, tout se passera ainsi, parce que le destin aurait voulu que tout se produise ainsi. Mais...
Les yeux du paladin s’ouvrirent, une silhouette floue illuminée de rouge se débattait au-dessus de lui. Lorsque sa vision fut légèrement plus nette, il se rendit compte que c’était Warda, qui tenait fermement son épée plantée dans le sol. Au milieu de ses grognements sauvages, il laissait échapper des gémissements de douleurs, luttant contre les marques rougeoyantes.
Tue ! Hurlait toujours plus frénétiquement cette voix dans sa tête. Tue ! Rugissait-elle avec toujours plus de rage. Warda se concentrait de toutes ses forces sur ses bras qui maintenaient la lame coincée dans la terre. « Je ne veux plus être... » Tue ! Ses tympans sourds tambourinaient dans sa tête avec toujours plus de violence, ses yeux se révulsaient de douleur, son cœur lui enfonçait la cage thoracique avec rage, ses veines brûlantes paralysaient tout son corps. Et cet instinct, cette impulsion, cette maudite voix qui le forçait à tuer. Tue ! L’elfe noir cherchait désespérément à prendre le contrôle de son corps fou. « Je n’ai pas... » Tue ! Tue ! Tue ! Il se voyait à l’instant où il décapita le paladin il y a des années auparavant. Il se voyait déchiqueter les croisés à grands coups d’épées, il se voyait marteler la tête du chef des brigands à la mine, il se voyait arracher les tripes à ces soldats et battre à mort la jeune demoiselle contre un rocher. Il revoyait Lindilla, belle et illuminant de sa bonté. Il regardait le paladin à ses pieds, une large blessure dans sa poitrine, la mort dans ses yeux. Non, il restait encore une étincelle de vie. « Je... » Tue ! « n’éprouve... » Tue ! « plus... » Tue ! « de... » Tuuuuuuuuuue ! « peur. »... La voix harcelante dans le crâne de Warda cessa. Les marques sur sa peau perdirent un peu de leur éclat rouge, et lorsque l’instinct voulut reprendre le dessus, il était déjà trop tard. L’âme si bouleversée du guerrier sombre était redevenue calme, sereine, aussi plate que la surface d’un étang lors d’un jour sans vent. Ayant perdu toute emprise sur le corps de l’elfe noir, toute la violence, toute cette colère, toute cette volonté destructrice s’envola. Warda sentait un profond sentiment de paix en lui, dorénavant son âme était apaisée. Il était parvenu à vaincre les glyphes qui s’éteignirent peu à peu sur son corps, comme des braises perdant toute ardeur. Ses doigts lâchèrent la poignée d’Algazalm et il se laissa choir sur son flanc, aux côtés de Galro. Il sentait la vie quitter son corps, et sa dernière vision fut celle du chevalier blanc qui roula vers lui. Ils se regardèrent mutuellement dans les yeux, les deux ennemis jurés étaient enfin apaisés. Dans leur regard il n’y avait ni haine, ni colère, juste de la compassion. Leur douleur commune prenait fin, tout était fini. Tous deux se tendirent une main, s’effleurèrent du bout des doigts, et manquant de force, ils tombèrent tous deux dans un profond sommeil sans rêve. Sur leurs deux corps étendus l’un face à l’autre, comme deux frères endormis, la neige tombait les recouvrant d’un mince linceul blanc. Leurs doigts s’effleuraient.
La bataille battait sa fin, les croisés furent repoussés par la bravoure des elfes unis aux nains. Les hommes se battirent en retraite, abandonnant la colline aux terribles cavaliers masqués. Les paladins sonnèrent la fuite, la victoire fut en ce jour celle de la Guiogne, et les guerriers couverts de gloire hurlèrent de joie en voyant l’ennemi déserter. Les fiers nains et elfes brandissent leurs armes au-dessus de leurs têtes, se jetèrent dans les bras de leurs compagnons et chantèrent leurs louanges. Un rayon de lumière les illuminaient les couvrant de gloire. Pendant que les soldats des deux races fêtèrent leur victoire, un elfe en armure argentée couvert de sang et coiffé d’un casque à masque d’homme fauve marchait au milieu des tas d’armes et de cadavres. Il se tenait toujours son flanc blessé, et boitait à chaque pas. Sa respiration était pénible. Ses jambes et ses bras flageolaient, mais grâce à sa volonté il parvenait à rester debout. Il marchait inlassablement vers son objectif. La tempête de neige s’était calmée, pour devenir plus que de minuscules doux flocons. Il contourna le corps des braves Ssaros qui avaient sacrifié leurs vies pour aider le guerrier sombre à stopper les légions de l’Ordre. Au milieu de cette forêt de morts et d’oriflammes plantées dans le sol, il subsistait une clairière où étaient couchés en son centre deux corps, l’un face à l’autre. Le corps d’un paladin et d’un elfe noir dont le ventre était transpercée par une épée à l’effigie du Phénix que les Etalens vénèrent tant. Leurs doigts s’effleuraient. Ils semblaient tous les deux morts, mais Taläsna le savait, Taläsna le sentait. Bien que ce soit faible, très faible, une minuscule flamme de vie luttait en eux. Il était leur dernière chance. S' il n’intervenait pas assez vite, ils allaient tous deux au trépas. Il dégaina Jindaïlyu et se mit à genoux au milieu de Galro et Warda, puis se tourna vers l’elfe noir, prit la garde de l‘épée du phénix et la retira de son ventre.
_ Rappel toi, nous sommes des ennemis de race, mais en ce jour, tu t’es montré plus valeureux que n’importe quel chevalier, toutes races comprises. Tu es digne d’honneur, et j’ai une dette envers toi. Je te fais grâce de la vie, guerrier sombre.
Il saisit la main gantée de Warda et fit serrer ses doigts autour de la garde de sa Dyaladuil. Il se tourna vers Galro.
_ Bien qu’en cette heure sombre tu fus mon ennemi, tu es resté fidèle envers moi. Il est bien plus difficile de devoir affronter un ami qu’un ennemi. Sache que je te pardonne, car je sais que tu n’avais guère le choix. Tu as une dette envers moi, car tu nous a trahi contre ton gré et que je t’offre la vie qui te permettra de te racheter.
Il saisit la main du paladin et entrelaça ses doigts avec ceux de Warda. À son tour, Taläsna tint le pommeau de son épée et dit:
_ Vaërdar jin dalferdals, Jindaïlyu !