La huitième merveille
Au second semestre, le professeur Stoss leur proposa de rénover un vieux vaisseau accidenté, un CB4, quatre comme le nombre de turbines pour propulser l’engin. Le projet était simple : démonter la carlingue, vérifier la fonctionnalité des pièces une par une, et remettre le moteur en marche.
— Par chance, les turbines sont en bon état, avait dit l’enseignant alors que le vaisseau en question était soulevé sur un monte-charge.
Des boulons pleuvaient sur le sol.
Ce cours était pour Eva une révélation. Elle s’était découvert une passion dans la mécanique et excellait dans le domaine. Monsieur Stoss ne tarit pas d’éloges à son sujet. Les cinq amis devaient s’occuper du moteur du CB4. Métamorphosée, Eva avait pris la direction des opérations.
— C’est un peu la deux-chevaux des vaisseaux, expliqua-t-elle en s’essuyant les mains sur un torchon crasseux.
Elle s’était dégoté un plan complet du CB4, avait tout lu, tout mémorisé, et pouvait nommer chacune des pièces qui passait entre ses mains.
Thésée aimait bien ces séances, ils pouvaient travailler tout en plaisantant. D’ailleurs, Aaron et lui passaient plus de temps à discuter qu’à s’occuper du vaisseau.
— J’ai lu que le capitaine Goodmeyers était bien rétabli, dit-il, pendant qu’Aaron débobinait un rouleau de scotch pour faire un ballon.
— Super, répondit-il simplement.
— Le Mothership devrait bientôt quitter Gala et repartir au combat, ajouta Thésée.
— Et l’enquête ? A-t-on retrouvé le coupable ?
Thésée se tût, monsieur Stoss approchait.
— C’est très bien, ce groupe-là, félicita l’enseignant en aspectant le travail.
On ne voyait plus Eva, couchée dans une culasse du moteur pour souder une durite de compression.
— Continuez comme ça ! encouragea monsieur Stoss.
— Merci, monsieur, répondit Thésée en feignant de pianoter sur le schéma du CB4.
Aaron cachait dans son dos la balle de scotch qu’il s’était confectionnée.
— Vous m’avez parlé ? demanda Eva.
Sa tête blonde émergea de la culasse. Ses lunettes éclairantes, à grossissement microscopique, exorbitaient l’ocelle de ses yeux roses.
— Non, rien, répondit Aaron, alors que l’enseignant était reparti pour prêter main-forte à un autre groupe. Je cherche la clé à aimant.
— Pour l’hélice ? demanda Eva. T’inquiète, je m’en occuperais.
Elle disparut de nouveau au fond de la culasse.
— On n’a toujours pas arrêté le coupable ?
— Je ne crois pas. On en aurait entendu parler.
Thésée, comme beaucoup de monde, était rassuré de savoir le capitaine en pleine forme. Plus il en apprenait sur Goodmeyers, plus il l’admirait. C’était un véritable héros.
Hélas pour Thésée, Spéciae était très occupée ces derniers temps. Ils n’avaient pas beaucoup d’occasions pour se voir. Non seulement elle préparait ses partiels avec une rigueur exemplaire, mais il fallait ajouter à cela les charges d’entraînements, en vue du tournoi d’IFFF lors de la semaine des Sports des Arts et des Cultures, organisée chaque année dans la station. Bien décidée à rafler la mise, elle se consacrait à fond à ses objectifs, comme si toute sa vie en dépendait. Thésée n’osait pas la décourager, mais il pensait que Spéciae s’investissait beaucoup trop.
L’équipe d’Aaron n’était pas en reste. Eux aussi durcirent leurs entraînements, et Aaron accordait plus de temps à ses séances qu’à tout autre chose. Quand il ne jouait pas, il regardait des stratégies en ligne, étudiant même les matchs de l’année précédente pour analyser les mouvements favoris de ses adversaires. Thésée ne lui avoua jamais, mais il admira sa détermination. Si son ami avait mis autant d’énergie dans ses cours, il serait indubitablement premier de la classe.
Par conséquent, ayant souvent du temps pour lui, Thésée consacrait ses moments libres dans les simulateurs de vol. Il progressait rapidement et espérait prendre bientôt en main un vrai vaisseau.
— Pas avant la seconde année, avait prévenu monsieur Armatta. Mais vous avez toutes les capacités requises pour y arriver.
Spéciae proposa enfin de passer un moment ensemble. Thésée sauta immédiatement sur l’occasion, allant jusqu’à sécher un cours de BCG pour consacrer du temps à sa chérie. Ils s’étaient donné rendez-vous devant la grande verrière de l’atrium. Un minuscule drone volait au-dessus de Spéciae.
— C’est quoi ?
— De quoi ?
— Le drone qui te suit ?
Thésée pensait que c’était fait exprès.
— Le drone qui me suit ?
Spéciae ne l’avait pas remarqué. Circonspecte, elle mira à trois cent soixante degrés sans rien voir. L’engin s’était volatilisé.
— Il ressemble à quoi ce drone ?
— Il est tout petit, comme une balle de golf.
Elle fronça des sourcils.
— C’est peut-être un des drones de surveillance. Depuis l’accident du capitaine Goodmeyers, j’ai remarqué qu’ils pullulent dans la station. L’amiral Trah-an craint les espions.
Ils marchèrent un peu. Thésée trouvait Spéciae préoccupée. Elle se retournait sans cesse à l’improviste, comme si elle essayait de surprendre le drone. Elle entraîna Thésée dans une des grandes passerelles de l’anneau numéro 7, la plus grande des passerelles suspendues. Cette dernière était en maintenance, le module de gravitation devait être mis à jour. Un panneau d’interdiction barrait le passage. Qu’à cela ne tienne, ils le franchirent et se jetèrent comme des oiseaux dans le tunnel vitré. D’un côté, Antaria brillait d’un feu bleu, de l’autre, Gala étincelait d’un millier d’étoiles. Derrière, les ténèbres éternelles enveloppaient l’étoile solitaire, percées par de rares pointes lumineuses, des galaxies lointaines, très lointaines. Tout était calme, sans un bruit, ils étaient parfaitement seuls.
Spéciae se blottit contre Thésée, colla son oreille à sa poitrine, et posa ses pieds sur les siens. Ils dérivèrent sans un mot, enlacés, dans une valse silencieuse en apesanteur. Thésée ferma les yeux : il voulait graver à jamais ce moment dans sa mémoire.
Le couple arriva au milieu de la passerelle. Des vaisseaux passaient au loin, et la poupe du colossal Mothership était toujours amarrée à la station, attendant le retour de son capitaine. Ils restèrent longtemps à simplement regarder l’univers tournoyer autour d’eux.
Enfin, Thésée alluma son plan pour repérer sa position sur l’immense et intrigante station. Spéciae avait accepté de partager le sien pour qu’il puisse avoir accès à un maximum d’informations.
Il le parcourut en long et en large. Il zooma sur la sphère principale, celle qui abritait l’étoile d’Archiloque. Il élargit l’image pour avoir une vue plus précise. Spéciae avait même localisé, sur sa carte, la petite salle, celle que l’on distinguait à peine depuis l’intérieur de la coquille. Jouxté à la pièce, un immense espace vide restait encore inexploré. Il longea cet espace jusqu’au trait le plus proche, c’est-à-dire une large cavité reliée par une très longue et étroite canalisation qui remontait au niveau supérieur.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il en désignant la cavité et le long couloir qui y menait.
— Alors là, mon petit bonhomme, déclara Spéciae, c’est le vide ordure. Tous les déchets que la station ne peut pas recycler sont projetés directement au cœur de l’étoile. Il ne fait pas bon d’y vivre.
— Je pense qu’Aaron en serait capable, objecta Thésée.
Il pensait à l’amoncellement de déchet qui dégoulinait de la poubelle de chambre d’Aaron.
— Et la petite salle de l’étoile, tu as trouvé un moyen pour y accéder ?
— Non ! Je pense qu’on ne peut y accéder qu’avec un téléporteur à entrée unique.
— Et là, il y a quoi ?
Thésée désigna la sphère supérieure de Gala-mère.
— Je n’en sais rien, admit Spéciae. Je n’ai jamais pu m’y rendre. Et là non plus, ajouta-t-elle en pointant une zone à l’extrémité supérieure de la station. C’est le Nid : les postes de commande et les bureaux de l’État-Major. Aucun élève n’y a jamais mis les pieds.
Elle regarda l’heure sur sa montre.
— Je ne vais pas tarder. On s’est programmé une grosse séance de révision avec Gadga et Niana. Tu devrais en faire autant.
— Je ne sais pas quand auront lieu mes épreuves, avoua Thésée pour qui les partiels étaient un mot lointain.
— Sais-tu au moins quelle filière voudras-tu prendre l’année prochaine ?
Thésée avait beaucoup réfléchi à la question, et la réponse semblait évidente.
— Je voudrais aller chez les Prétoriens.
— Tu veux aller au Bastion ?
Spéciae ne cacha pas sa surprise. Elle insista :
— Mais qu’est-ce que tu irais faire chez les Prétoriens ? Franchement, ce sont les imbéciles qui vont là-bas.
— Je te remercie, répondit Thésée offusqué.
Il ne comprenait pas sa réaction. Elle essaya de se rattraper :
— Je ne voulais pas parler de toi. Mais es-tu sûr de ton choix ? Ce n’est pas une décision à prendre à la légère. Une fois que tu t’es engagé dans une filière, pas facile, voire impossible de revenir en arrière.
— Je veux devenir pilote, avoua Thésée. Les Prétoriens offrent la voix la plus adaptée pour ça.
— Tu peux aller chez les Démiurgiès, et quand même piloter. Ça t’irait mieux.
— Pas si je veux pouvoir piloter des vaisseaux dotés de mécaconscience, ou avoir mes chances de travailler sur le Mothership avec le capitaine Goodmeyers.
Spéciae se mordit les lèvres.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Thésée voyait bien que quelque chose la dérangeait.
— Je sais que tout le monde considère le capitaine Goodmeyers comme un héros, mais devenir pilote à bord du Mothership, je ne sais pas si c’est une situation d’avenir. Tu serviras de chair à canon.
— Pourquoi ? Ce mec est un héros.
— Non, répondit froidement Spéciae dont les yeux s’animaient d’une colère subite et impétueuse.
Cette révélation stupéfia Thésée, surtout que les pupilles de sa chérie se glacèrent dans leur orbite. Spéciae s’en aperçut et chercha à nuancer son propos :
— Il a surtout une arme de destruction massive entre les mains. C’est plus facile de devenir un héros quand tu es le capitaine du Mothership.
— Qu’est-ce que tu insinues ?
— J’insinue qu’il faudrait que tu redéfinisses ta conception du héros. Se battre en exposant la vie des autres ne fait pas de toi un héros. Tu l’es encore moins quand tu es avantagé vis-à-vis de tes adversaires par des moyens technologiques incomparables.
— Je ne vois pas pourquoi tu dis ça ! Ce n’est pas le sujet.
— Vas-y, dit moi, qu’est-ce que tu appelles être un héros ?
Thésée n’y avait jamais pensé.
— Je n’en sais rien, moi, dit-il en se grattant le cou. Un héros, c’est quelqu’un qui brave le danger, qui met sa vie en jeu pour sauver les autres.
— C’est pour ça que tu veux aller chez les Prétoriens ? Pour devenir un héros ?
— Non, s’offusqua Thésée. Je veux juste piloter des vaisseaux.
— Eh bien, renseigne-toi mieux sur ce que tu veux faire ! Parce que j’espère que tu vaux mieux que ça.
La virulence de Spéciae désarçonna Thésée. Elle venait de changer d’humeur en un claquement de doigts, s’énervant sans raison apparente.
Ils se séparèrent presque fâchés. Thésée retourna pensif au dortoir, ruminant tout ce qu’il avait dit. Il voulait comprendre ce qui avait provoqué la réaction de Spéciae.
— Ça doit être la fatigue et le stress des examens.
Voxa confirmait son intuition.
Thésée ressassa de mille manières toutes les choses qu’il aurait pu dire pour apaiser l’humeur de sa copine, mais son génius eut le bon mot :
— Ne vous tracassez pas trop. Passez à autre chose.
— Bah oui, mais c’est bête comme réaction.
— La chose est faite, cela ne vaut pas la peine de s’y attarder.
— Tu veux dire que : je dois laisser faire sans rien dire ?
— C’est peut-être la meilleure solution.
— Tu n’y comprends rien, s’exaspéra Thésée.
— Vous avez raison. Je peine déjà à comprendre vos sentiments alors que je suis dans votre tête. Je suis encore plus démunie quant à l’humeur labile de votre amie. J’ai toutefois relevé que, quand elle est en colère, il n’y a pas grand-chose à faire, pas grand-chose à dire. Tout ce que vous objecterez sera retenu contre vous.
— Super !
Voxa ne comprit pas l’ironie de la réponse. Elle dit :
— Je suis heureuse de me rendre utile.
Thésée soupira intérieurement en mettant son génius en veille.
Il se téléporta.
Il était tard, et il n’y avait personne dans le salon du dortoir. Il emprunta le fauteuil antigravitationnel d’Aaron et s’installa devant la baie vitrée pour regarder les étoiles. Il s’énervait tout seul en repensant à sa conversation avec Spéciae. Quelque chose n’était pas clair, et cela le chagrinait.
Les lumières du dortoir finirent par s’éteindre. Seule l’auréole orangée du feu de cheminée crépitait dans son dos. Il observa le gigantesque huitième anneau, incliné au loin, et, derrière, en toile de fond, cette nuit éternellement noire parsemée de quelques rares grains de lumière.
Il ouvrit sa messagerie. Son père venait de lui envoyer un bref message. Thésée aurait préféré ne pas le lire. Ce dernier annonçait que la vente de la maison était actée.
Thésée resta seul devant la baie vitrée. Il rumina ce qu’il considérait être une mauvaise nouvelle dans cette soirée un peu pourrie. Il relut le message pour la dixième fois, comme s’il espérait en changer le sens des mots. Rien à faire, le message agissait sur lui comme un coup de poignard.
Il n’en parla à personne, même pas avec Voxa. Il n’avait pas envie d’écouter les paroles réconfortantes de son génius. Elle était capable de raisonner sur tout, ce qui avait tendance à l’irriter. Car, en voulant sans cesse le réconforter avec des arguments clairs et imparables, elle le privait de sa tristesse. Ce soir-là, il garda son chagrin pour lui, et s’enferma dans ses pensées, seul. Cette maison, il y était terriblement attaché. C’était la maison de sa mère.
Invisibles sur les joues, des larmes remontèrent depuis le tréfonds de son âme. Il en voulait à son père.
Il s’endormit sur le fauteuil d’Aaron.
Quand il se réveilla, aux alentours de trois heures du matin, il y avait de la lumière dans la cuisine. Il y trouva Aaron en pyjama, la tête dans le frigidaire, en train de manger une glace à la petite cuillère. Aaron tourna ses yeux fauves endormis vers Thésée et maugréa un truc incompréhensible.
Thésée le salua et regagna sa chambre.
Quand il lui en reparla, le lendemain matin, Aaron avait tout oublié. Mais il était trahi par la tâche de chocolat séché sur la pointe du nez.