La huitième merveille
L’équipe de Spéciae avait remporté, haut la main, la Finale des finales. Quant à Aaron et Prosper, ils s’étaient classés troisièmes. Thésée allait entendre parler de leurs matchs pendant des jours et des mois.
Hélas (ou heureusement pour son humeur) la parenthèse se referma, et on passa à autre chose : le temps des partiels était arrivé. La plupart des étudiants se concentraient sur leurs examens. Les mines se firent de plus en plus soucieuses, les salles d’étude de plus en plus sérieuses.
Comme tous les étudiants de Gala, les premières années avaient aussi leurs épreuves. Thésée accordait une importance particulière à l’évaluation de pilotage de vaisseau. L’examen était déterminant pour la suite de son cursus. Il devait absolument le réussir s’il voulait accéder à l’option Élite de la filière prétorienne.
Le jour de l’épreuve, monsieur Armatta arriva en retard.
— Bon, dit-il, vous passerez deux par deux.
Il restait plutôt évasif quant à l’épreuve en question.
Les élèves lui emboîtèrent le pas jusqu’aux simulateurs. Des troisièmes années étaient présents ; des prétoriens, identifiables à leur combinaison rouge et noir. Thésée reconnut l’ex-copine de Spéciae. Elle s’était fait une teinture bleue et avait un nouveau tatouage ridicule dans le cou. Il ignorait pourquoi elle était là, mais ne la portant pas spécialement dans son cœur, il préféra garder ses distances. Un prétorien se moqua des terriens :
— Alors, les bleus, on vient apprendre à piloter !
— Tu oublies que ce sont les terriens, ajouta l’ex de Spéciae en parlant assez fort pour que tout le monde l’entende.
Fustigeant Thésée de ses yeux plissés, elle ajouta :
— La seule chose qu’ils savent piloter, ce sont les taxis-navettes.
Ils ricanèrent.
Monsieur Armatta constitua des binômes ; Thésée et Aaron se retrouvèrent ensemble. L’enseignant expliqua alors le déroulement de l’épreuve :
— Les troisièmes années passent leur partiel en même temps que vous.
Aaron transmit un message à Thésée :
« Si je les croise, je les dégomme, rien à faire. »
Thésée était évidemment stressé.
« Tout va bien se passer, rassura Voxa, vous connaissez parfaitement la procédure. »
Elle avait raison. Toutes les émotions négatives s’évanouirent quand le cockpit se referma par-dessus lui. Thésée retrouvait ses habitudes, plongé dans une bulle où tout était à sa place. Il n’avait plus qu’à attendre l’ordre de mission. Celui-ci arriva :
« Vous êtes aux commandes d’un Little-Wing, un vaisseau de patrouille de classe C à pilotage manuelle. »
Thésée connaissait bien le Little-Wing. Il l’avait piloté mainte fois à l’entraînement. Le vaisseau était équipé de technologie magnéton, un aspirateur à vide qui permettait de tracer des courbes dans l’espace comme un avion dans le ciel. Mais les manœuvres étaient longues et manquaient de souplesse. De plus, le Little-Wing avait un faible blindage. Il était seulement armé d’un canon central et de quatre torpilles dont il fallait faire l’économie. Il n’était vraiment pas adapté au combat spatial.
« Vous décollerez d’une base secrète située dans la ceinture d’astéroïdes de Tycho. Un objet non identifié a été signalé à proximité. Votre équipe est chargée d’une mission de reconnaissance. Si besoin, interceptez la menace. »
Les écrans du simulateur s’activèrent. Le Little-Wing d’Aaron, positionné de front, était prêt à décoller.
— Mission d’inspection, signala Thésée au micro pour être sûr qu’Aaron avait bien reçu les mêmes informations.
Ce dernier confirma visuellement d’un signe de main.
Thésée prit le lead. Il poussa sur le manche, et les deux Little-Wing s’envolèrent de front. Ils n’avaient qu’une indication vague et imprécise quant à la direction de la menace. Ils stabilisèrent les Little-Wings en vitesse de croisière pour voguer entre les larges astéroïdes qui roulaient autour d’eux. Thésée n’avait jamais volé dans ces conditions. Il pilota aux instruments, l’œil collait au radar.
La radio grésilla :
— Lead one, tu vois quelque chose ?
Thésée déclencha un balayage sonar.
— Négatif.
Afin d’optimiser leur camouflage visuel, ils survolèrent un mastodonte en rase-mottes.
— Rien à signaler.
Ils prolongèrent leur ronde, suivant rigoureusement la procédure.
Aaron annonça soudainement :
— Je suis verrouillé !
Verrouillé ! Cela voulait dire qu’il était pris en chasse par une torpille. Thésée rechercha la menace. Il ne la vit pas ; ni à l’œil ni au radar.
— Le cap ?
— Je cherche ! répondit Aaron. Trois quarts arrière… Non ! ça vient d’en dessous ! Je décroche !
Le Little-Wing de son coéquipier vrilla et disparut au ras de l’astéroïde. Une torpille explosa à l’endroit exact où il était situé deux secondes plus tôt.
Le cockpit de Thésée clignota furieusement, verrouillé à son tour. La torpille déboula dans son dos. Elle fonçait droit sur lui comme un requin en pleine charge. Thésée largua des leurres et tira sur le manche.
La torpille explosa silencieusement, la carlingue du vaisseau vibra, sans dommage pour le bouclier. Mais Thésée avait perdu Aaron de vue. Pire, il n’identifiait toujours pas l’adversaire.
Aaron s’énerva dans l’interphone :
— Ils sont où ? Nom d’un chien !
Thésée repéra le Little-Wing d’Aaron un peu plus bas : il essuyait des tirs. Deux Mistrals embusqués surgirent par-dessus une crête et se focalisèrent sur lui.
— Je les ai en visuel, annonça Thésée, ils foncent vers toi !
Son coéquipier était en très mauvaise posture. Les Mistrals étaient des vaisseaux conçus pour les attaques rapides.
— Je suis verrouillé ! annonça Aaron une seconde fois avec sang-froid.
Un flash de lumière éclaboussa la surface de l’astéroïde. Thésée ne sut jamais comment il s’y était pris, mais Aaron réussit, comme par miracle, à s’extirper de la déflagration.
— Bouclier HS ! cria-t-il.
Un soupçon de panique transitait dans les micros :
— Encore un tir et je suis mort ! Les lâches ! À deux contre un !
Le bouclier d’Aaron endommagé, les Mistrals armèrent leur canon et l’engagèrent au combat rapproché. Ils éclaboussèrent l’astéroïde jusqu’à disparaître dans un amas de poussière. Thésée poussa sur les gaz et les prit en chasse pour les forcer à délaisser son partenaire. Mais ils talonnaient Aaron comme deux chiens de garde, trop loin, trop vifs, trop habiles.
— Je n’arrive pas à les verrouiller !
Aaron rasa tous les astéroïdes possibles, bondissant d’une roche à l’autre. Rien à faire ! Les Mistrals vidaient leurs chargeurs sur lui. Un tir dézingua ses propulseurs latéraux.
Aaron déclara :
— Je suis mort !
Thésée vit le vaisseau de son coéquipier percuter de plein fouet un géant de pierre. Sa coque se disloqua en mille morceaux, puis se dispersa dans le vide. Le corps virtuel d’Aaron se perdit aussitôt dans l’abîme. Thésée se crispa, la gorge nouée.
Aaron hors jeu, la situation était désespérée. Il maudit monsieur Armatta d’avoir organisé une épreuve impossible le jour du partiel. Pourquoi ? Ils étaient sous-équipés par rapport à leurs adversaires. Étrangement, il repensa aux conseils de madame Félihencenta : « Compartimentez votre esprit, focalisez-vous sur vos objectifs. »
Les deux Mistrals recherchèrent l’offensive. Ils entamèrent un large virage symétrique. Thésée anticipa. Il appuya sur les gaz pour plonger par-dessus le Mistral de droite avant que ce dernier ne redresse sa courbe. Il verrouilla in extremis sa cible, largua une torpille, et s’ajusta dans l’angle mort. Un flash bleu illumina ses rétroviseurs. L’ordinateur de bord confirma l’explosion. Le bouclier du Mistral avait méchamment encaissé le choc, mettant le générateur hors circuit, sans que le vaisseau ne soit détruit.
Thésée n’eut pas le temps de vérifier les dégâts, le second vaisseau fonçait déjà vers lui comme un gros frelon en colère.
Pleine puissance, Thésée suivit la direction d’un astéroïde haut comme une montagne. Son cockpit clignota furieusement, la tête d’une torpille pointait déjà dans son rétro. Il reconnut les dents d’une tête chercheuse. C’est pourquoi il contourna l’astéroïde, et, à l’instant même où ses poursuivants disparurent de son champ de vision, il tira sur les delta-freins, cassa la vitesse de son Little-Wing, et braqua à fond pour virer le plus serré possible. La carlingue trembla dangereusement, les rouages grincèrent, sautèrent, se tordirent ; une manœuvre extrêmement risquée. La pression était énorme, Thésée se retrouvait plaqué dans son siège. Il avait à peine assez de force pour tirer sur le manche. Mais le Little-Wing se stabilisa dans la direction escomptée et frôla l’astéroïde par en dessous.
La première phase de son plan mûrement improvisé avait fonctionné. Il s’était débarrassé de la torpille, et venait de feinter les deux Mistrals. Ces derniers contournèrent l’astéroïde séparément, pensant prendre Thésée en étau. Mais le Little-Wing surgit là où ils ne l’attendaient pas. D’une pierre deux coups, Thésée ajusta son canon sur le Mistral affaibli, écrasa la gâchette, et le mit hors de nuire une bonne fois pour toutes.
À deux contre un, Thésée venait de renverser la situation. Le laps de temps qu’il fallut au second Mistral pour se rendre compte du subterfuge permit à Thésée de garder l’avantage ; il était trop tard pour faire volte-face. La logique aurait voulu que l’adversaire, plus rapide, maintienne son cap afin de mettre de la distance entre lui et le Little-Wing. Au lieu de quoi, le Mistral négocia un virage serré pour tenter de lui faire face. C’était la manœuvre la moins adaptée à la situation.
« Il panique. »
Le Little-Wing était à la fois trop près pour que le Mistral ait le temps d’achever son virage, et à la fois trop loin pour se laisser surprendre. Conscient de l’erreur de son adversaire, le Little-Wing, furieux, fonça vers sa cible sans aucun obstacle pour l’arrêter.
« Verrouillé ! »
La première décharge électromagnétique fragilisa le bouclier du Mistral, la seconde pulvérisa sa coque, et, pour être sûr de l’achever, Thésée se risqua au canon en traversant la déflagration de sa propre torpille. Le Mistral se scinda en deux dans un nuage de débris.
Thésée s’extirpa du simulateur le poing levé. Il ne s’attendait pas à recevoir les acclamations de ses camarades. Aaron était fou de joie. Il se précipita vers lui et le porta en triomphe. La classe se regroupa autour d’eux.
Deux élèves de troisième année s’extirpèrent à leur tour des simulateurs. Il y avait l’ex-copine de Spéciae. Les deux prétoriens tiraient la tronche.
— Félicitation !
Le professeur Armatta l’applaudit chaudement.
— Quelle prouesse ! Cette épreuve est pensée pour mettre les élèves en situation d’échec. Vous n’étiez pas censé sortir vainqueur du combat, qui plus est, contre des pilotes de troisième année, mieux préparés et mieux équipés.
Il se retourna vers les deux prétoriens :
— J’espère que vous retiendrez la leçon. Je ne peux malheureusement pas vous mettre la moyenne.
La contrariété gonfla les veines du front de l’ex de Spéciae. Cet échec coûterait cher dans ses études.
— Je lui avais dit de ne pas rompre la formation, tenta-t-elle de se justifier.
Mais Aaron, avec la force d’un supporter enjoué, s’exclama tout haut :
— L’honneur de la Terre est sauf.
— De quoi parles-tu ? répliqua le second prétorien d’une voix amère. Tu es mort en deux secondes.
— Je devais me sacrifier pour vous mettre en confiance, répondit Aaron moqueur.
Thésée sourit bêtement aux jactances d’Aaron. Il venait d’obtenir la note maximum que l’on était en droit d’espérer pour cette épreuve. Monsieur Armatta avait entouré en rouge son nom sur la liste.