La huitième merveille

Chapitre 21 : Sortie Stellaire

3322 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/10/2024 17:57

Les terriens se regroupèrent au point de départ à l’heure convenue. L’ambiance était chaleureuse en ce jour de sortie. Le rire pimpant de Fanny, comme à son habitude, était reconnaissable parmi tous les autres. Il remplissait les lieux de joyeux échos. Aaron, tel un coq en perpétuelle recherche de confrontation, n’ouvrait la bouche que pour vanner ses camarades. Samuel avait déjà mis ses lunettes de soleil, son casque de musique sur les oreilles, et souriait bêtement. Il faisait semblant de vous écouter, alors, qu’en fait, il suivait discrètement une leçon sur la distorsion spatio-temporelle.

Madame Gastère arriva la dernière, reconnaissable à ses cheveux sablés, un peu rouillés, dans sa combinaison vert et orange. Elle avait une mine jaunâtre, un peu cireuse, et sifflait sur un mug d’où se dégageaient les arômes d’un thé aux clous de girofle et de camomille.

—    Madame Gastère n’a pas l’air en forme, remarqua Fanny.  

L’enseignante éternua. Elle s’assura qu’il ne manquait personne :

—    Aujourd’hui, dit-elle, nous allons nous poser sur Xetahermès, une comète un peu particulière. Savez-vous pourquoi ?

Les terriens n’en avaient jamais entendu parler.

—    C’est un gros glaçon où nous avons découvert de très anciennes sculptures de glace, et dont on ignore toujours la provenance. On sait seulement qu’elles ont été taillées à la main et au burin. Il semblerait que la comète provienne d’une autre galaxie.

—    Comment s’est-elle retrouvée là ? demanda Elvis.

—    C’est un véritable mystère, répondit l’enseignante. Ce qui rajoute du charme à l’endroit.

Elle toussa de nouveau et ajouta :

—    Si tout le monde est là, on y va. Ne perdons pas de temps. 

Une navette de transport attendait la classe sur la passerelle d’embarquement. Elle était dans un piteux état, usée par des années de service.

—    J’espère que je n’ai pas oublié les clefs de contact, marmonna madame Gastère en fouillant dans ses poches. Les voilà.

—    Madame ! C’est vous qui pilotez ?

Fanny était inquiète.

—    Je n’ai jamais vu ce vaisseau, dit Aaron. Ça vole encore ce truc-là ?

—    C’est un Explorer, répondit Thésée en répétant mot pour mot ce que Voxa était en train d’expliquer. Décollage vertical comme un hélicoptère, ça se pose partout. On l’utilise pour les explorations satellitaires.

—    Celui-là a du service, bougonna Aaron.

L’Explorer portait le numéro R-HS 401.   

L’enseignante s’installa dans le cockpit. Les élèves s’empressèrent de harnacher leur ceinture de sécurité, de simples sangles à fixation manuelle. La navette avait l’allure d’un de ces vieux bus scolaires de la taille d’un avion. Aaron grinça des dents :

—    Ce tas de ferraille ne me rassure pas.

Thésée partageait son inquiétude, madame Gastère ne dégageait pas la plus grande confiance. On l’entendait se racler la gorge depuis le cockpit.  

On décolla.

Le trajet dura une bonne heure. Le vaisseau filait à vive allure dans le nuage d’astéroïdes. Gala était devenue invisible quand la voix de l’enseignante grésilla dans les haut-parleurs de la cabine :

—    Attachez vos ceintures, nous arrivons dans une prairie.

Une prairie ! Le mot désignait un champ de débris en tous genres que l’on trouvait dans l’espace. Elle pouvait être composée de minerais, de glace, mais aussi de restes de vaisseaux fracassés.

Samuel, les yeux rivés sur sa Babel, déclara :

—    En une heure, on a parcouru quatre fois la distance qui sépare la Terre de la Lune.

—    Ça te surprend encore ? 

—    Regardez !

Tous les yeux de la cabine se contorsionnèrent aux hublots pour découvrir un formidable spectacle. Une vaste roche bleutée, couverte de glace, se rapprochait du vaisseau. Un nuage de débris et de poussière glacée flottait tout autour de la carlingue. Ils ricochaient contre le champ de force de l’Explorer comme des gouttes de pluie sur un Velux.

Thésée se colla à son tour contre le hublot. Au même moment, un flash blanc, intense et aveuglant chassa la poussière autour du vaisseau. L’instant d’après, les lumières de la cabine s’éteignirent.

—    C’était quoi ?

Le vaisseau était plongé dans le noir. Seuls les rayons d’Antaria traversaient les hublots pour éclairer les mines inquiètes.

—    Qu’est-ce qu’il se passe ? s’alarma Samuel. Pourquoi plus rien ne fonctionne ?

—    Nous ne sommes plus connectés au Serveur de Gala, avertit Voxa.

—    On ne peut plus transmettre de pensées, ajouta Fanny.

Thésée essaya d’allumer la loupiote au-dessus de son siège.

—    Ça ne veut pas ! dit Aaron qui avait eu la même idée.

—    Les lumières de secours sont éteintes, remarqua Eva.

Elle n’arrivait plus à voir l’écran de sa Gameboy.

—    Madame Gastère ! s’écrièrent les terriens. On ne voit plus rien derrière !

Un emballage de chewing-gum passa devant le nez de Thésée. Il tourna la tête. Des objets flottaient dans la cabine.

—    Quelque chose cloche.

Il comprit :

—    Le générateur de gravité est désactivé.

—    Quoi !

À l’avant du vaisseau, madame Gastère ne semblait pas au courant de la situation.

—    Je crois que c’est normal, dit Samuel. On doit être en phase d’atterrissage. C’est comme avec les avions. On éteint les lumières.

—    Mais pas le générateur de gravité ! objecta Thésée.

Quelque chose de lourd rebondit contre la carlingue et fit sursauter les élèves.

—    On vient de percuter un truc ! 

Thésée se colla au hublot. Le vaisseau était toujours dans la prairie, et la comète approchait à grands pas. Par contre, il ne discernait plus la fine lueur bleue censée enrober le vaisseau, signe que les boucliers de la navette étaient désactivés.

—    Il fait tout noir derrière, crièrent les élèves en absence de réponse. 

Un autre débris percuta la coque. Les passagers crièrent.

Thésée se détacha :

—    Reste attaché, gars ! s’exclama Samuel en l’attrapant par l’épaule.

—    Je vais voir ce que fait la prof !

Il se dégagea et plana vers le cockpit en passant par-dessus la tête de ses camarades.

—    Madame ! interpella-t-il en franchissant la porte du cockpit. On n’a plus de lumière derrière.

L’Explorer venait de quitter le champ de débris et survolait la comète à vive allure. Madame Gastère n’était pas en train d’amorcer la descente. Pire, le cockpit aussi était sans lumière.

—    Madame ?

L’enseignante ne répondit rien. Sa lourde tête penchait sur le côté, les yeux fermés, assoupie. Ses lèvres écumaient de la bave blanche, et son thé lévitait en boule en dehors de son thermos.

—    Madame ! s’écria Thésée.

Il la secoua par l’épaule, mais elle ne réagit pas.  

—    Qu’est-ce qu’il se passe ?

Aaron surgit dans son dos.

—    La prof ! s’écria Thésée. Elle s’est évanouie ! 

—    Madame Gastère ?

Effaré, Aaron infligea une série de baffes à l’enseignante en espérant la réveiller, sans réaction.

Les deux garçons levèrent la tête. Le vaisseau fonçait tout droit vers une crête de la comète.

—    On va s’écraser !

—    MADAME !

Thésée se jeta sur la commande pour redresser la manette. Il tira de toutes ses forces, mais l’Explorer n’obéit pas.

—    Qu’est-ce que tu attends ! s’alarma Aaron. Redresse !

—    Ça ne répond pas !

Aaron empoigna à son tour les commandes du copilote.

—    Redresse, REDRESSE !!!

—    ÇA NE MARCHE PAS ! PUTAIN !

Des cris d’effrois glacèrent la cabine.

L’Explorer frôla la crête de glace ; son fuselage grinça, craqua, crissa, et la navette rebondit violemment. Elle prit de la hauteur en tourbillonnant. Les élèves hurlaient, alors que le vaisseau vrillait. La comète apparaissait et disparaissait succinctement de leur champ de vision. Le vaisseau s’éloignait en tournoyant.

—    PLUS DE JUS !

Thésée et Aaron se démenèrent pour réactiver les commandes. Les moteurs ne démarraient pas, et la coque n’était plus protégée contre les débris.

—    FAUT STABILISER LE VAISSEAU !

—    Je veux bien, objecta Aaron, mais rien ne marche !

Thésée décrocha la ceinture de l’enseignante, l’éjecta de son siège et s’harnacha à sa place. La rotation de la navette compliquait toute action. Ils tirèrent de toutes leurs forces sur le manche.

—    Active les batteries de secours !

—    HS ! cria Aaron en s’acharnant sur le loquet de la commande.

Thésée mobilisa toutes ses connaissances avec Voxa. La situation était dramatique. Plus aucune commande ne répondait. La navette ne disposait d’aucun module de secours. Elle tourbillonnait sans discontinuité. Et, sans son champ de force pour la protéger, les moindres gravats se transformaient en un piège mortel. Mais, la priorité absolue était de stabiliser le vaisseau.      

—    Dépressurise le train avant ! Le jet d’air devrait ralentir la vrille.

—    Les commandes ne répondent toujours pas ! s’exaspéra Aaron en s’acharnant. Foutue technologie aliène !

Il appuyait sur tous les boutons à portée de main, mais ça ne servait à rien.

Thésée quitta son siège.

—    Qu’est-ce que tu comptes faire ?

—    Réactiver le générateur.

—    Tu sais où il est ?

Quelqu’un s’intercala entre eux et dit :

—    À l’arrière du vaisseau.

Les deux garçons se retournèrent. C’était Eva.

—    Mais il y a un hic, s’empressa-t-elle d’ajouter, alors que l’habitacle tournoyait autour d’eux. On n’y accède que par l’extérieur.

—    Par l’extérieur ! s’étrangla Aaron.

Son visage se décomposait. Il venait de perdre tout espoir.

—    On est foutu !

—    De toute manière, avertit Eva, impossible d’intervenir tant que le vaisseau part en vrille.

Thésée n’était pas de cet avis. Il ne se laisserait pas emporter dans les tréfonds de l’univers sans rien essayer.

—    Il n’y a pas un autre moyen de ralentir la rotation ?

—    La vanne de purge ! s’exclama Eva. Elle pourrait exercer une force de stabilisation.

Mille pensées déferlaient en un éclair dans les yeux d’Eva. 

—    Généralement, elles sont situées sous le train avant. Elle se débloque manuellement, c’est prévu pour l’entretien.

—    Et comment on y accède ? 

Eva inspecta tout autour d’elle.

—    Je suppose que, c’est comme le générateur.

—    C’est-à-dire ?

—    Par l’extérieur.

—    Les deux garçons ne purent retenir leurs jurons, mais Eva rajouta :  

—    J’ai vu une trappe de manutention à quelques mètres du train avant.

Aaron grimaça.

—    C’est du suicide !

—    Vos chances de survie sont nulles, précisa Voxa.

—    Très bien, répondit Thésée.

La vie de ses camarades était en jeu. Il ne réfléchit pas davantage.

—    J’y vais. 

—    Tu es fou ! s’insurgea Aaron.

—    Vous n’êtes pas raisonnable, ajouta Voxa.

Thésée s’écria :

—    On est tous morts d’un instant à l’autre ! Alors, autant mourir en tentant un truc !

Eva l’approuva :

—   Tu ne pourras pas y arriver tout seul.

Aaron se pinça les lèvres, il cherchait du courage dans les yeux d’Eva.  

—   Tu penses pouvoir redémarrer le générateur ?

—    Je n’en sais rien, répondit la jeune fille. Mais je peux toujours essayer… une fois le vaisseau stable.

Sa réponse suffit à enflammer la hargne d’Aaron.

—    Dans ce cas, on y va ! s’écria-t-il en se précipitant dans la cabine pour ne pas avoir à revenir sur sa décision. 

Ils remontèrent à bout de bras la colonne centrale du vaisseau qui tournoyait autour d’eux. Malvina était en pleurs, Fanny essayait de la rassurer. Plus personne n’était attaché, tout le monde flottait au gré du roulement. 

—    Mettez vos casques ! s’écria Thésée en passant devant eux.

—    Nos montres ne fonctionnent plus, objecta Elvis. On fait comment pour les récupérer ?

—    Là, dit Fanny en pointant des compartiments. Du matériel de secours.

Ils distribuèrent des masques à oxygène qui n’avaient pas vu le jour depuis très longtemps. Hélas, ils n’y avaient que des combinaisons standards, sans jet pack.

—    On fera avec, dit Thésée en soulevant la grille donnant accès à la trappe de manutention sous le ventre du vaisseau.

Ils trouvèrent des câbles de sécurité au niveau du sas. Thésée et Aaron s’harnachèrent tant bien que mal.

—    Qui sort en premier ?

—    J’y vais, dit Thésée.

Aaron acquiesça.

—    Pas le temps pour les adieux !

Ils se glissèrent dans le sas. Eva verrouilla manuellement la porte derrière eux. 

L’espace tournoyait derrière le hublot comme le tambour d’une machine à laver. Thésée s’agrippa fermement à une barre de sûreté. 

—    Écoute, mec, dit Aaron. Si tu ne le sens pas, j’y vais.

—    Occupe-toi de me ramener en vie !

Il n’y avait que cinq mousquetons au câble de sécurité. Il en prit trois pour lui et en confia deux à Aaron.

—    Faut que tu sortes en premier pour te caler. Reste toujours attaché au vaisseau.

Thésée activa sa bouteille d’oxygène. Il jeta un dernier coup d’œil à Eva et Samuel derrière la vitre du sas, puis, assuré que tout était opérationnel, il ouvrit l’écoutille externe.

Les deux garçons s’harnachèrent à la carlingue. Aaron sortit à peine du vaisseau. Il se cala en trapéziste pour s’assurer de dérouler progressivement le câble. Des barreaux d’échelle étaient répartis tous les mètres. Ils serviraient de point d’accroches pour les mousquetons. Il y en avait cinq à franchir avant d’atteindre le train avant.

Thésée sortit à son tour. Il se plaqua contre le fuselage du vaisseau. À la moindre erreur, il serait éjecté. Sa vie tenait au câble que déroulerait Aaron. Il avait l’impression de peser cent kilos. Ses biceps, ses cuisses, son cerveau, tout était d’une lourdeur écrasante, insoutenable. Il saisit difficilement le premier barreau supérieur, y glissa péniblement le poignet, et se reposa une trentaine de secondes, haletant, les poumons en feu. Il mit autant de temps pour détacher son mousqueton et le rattacher plus haut. Il se reposa encore, collé au plus près de la carlingue.

Chaque centimètre était une victoire, car la force centrifuge l’attirait en arrière. Il progressa patiemment, calant ses pieds et ses bras par-dessous les barreaux. L’ouverture du train avant était là, à quatre mètres devant lui : ce furent les quatre mètres les plus éprouvants de sa vie.

Il fit une longue pause, tétanisé par des crampes, crispé. Il chercha Aaron en dessous de lui. Ce dernier, tête en bas, déroulait le câble de sécurité.

L’espace tourbillonnait, Antaria clignotait au loin, et un astéroïde voguait tout près.

Thésée attrapa enfin l’ouverture du train avant. À bout de force, il s’engouffra dans la carlingue où il put reprendre son souffle, protéger contre la force inertielle. Il palpa à l’aveuglette pour trouver la valve de purge, la repérant à l’endroit même où Eva l’avait annoncée. Il dut forcer le double mécanisme pour la débloquer, mais la vanne finit par céder. Un puissant jet d’air s’expulsa des joints de l’Explorer.

—    On dirait que vous avez réussi, dit Voxa.

Eva avait vu juste, le jet de gaz ralentit la rotation. Thésée referma le robinet et souffla un bon coup.

Il signala à Aaron que tout allait bien, et détacha ses trois mousquetons pour regagner le sas plus rapidement. Aaron anticipa la main-d’œuvre et enroula le câble comme un pécheur à la ligne ferrant un gros poisson. Il tira Thésée à l’intérieur de l’écoutille.  

—    Vous avez réussi ! s’exclama Eva, la voix chevrotante, une fois qu’ils furent en sûreté.

Elle ne cachait pas ses émotions, le larmier sur le point de craquer.

Ce n’était pas la seule : Thésée n’arrivait pas à contenir les spasmes de son corps ; ses mains tremblaient toutes seules ; il était exténué, harassé.

—    Je suis trempé de la tête au pied, dit Aaron en retirant son casque. Je crois que je me suis pissé dessus.

Il donnait l’impression d’avoir perdu vingt kilos.   

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