La huitième merveille
« Réveillez-vous ! »
Quelque chose dérangeait Thésée. Son esprit était confus, vaseux ; il avait mal.
Il reprit conscience, mais c’était plutôt comme un rêve, une petite pointe de lucidité, un trou d’épingle dans la toile de la nuit.
Ses muscles douloureux le rappelèrent à lui, preuve qu’il était bien vivant. Mais sa vue, brouillée, restait couverte de limbes opaques que transperçaient mille aiguilles à la fois. Des sons résonnaient au loin comme des échos au fond d’un puits.
« Réveillez-vous ! »
Quelqu’un l’appelait. Il connaissait bien cette voix ; elle l’appelait sans cesse. Le nom de Voxa surgit dans sa tête. Voxa ? C’était son génius, son amie intime, sa conscience portative. Voxa insistait péniblement pour qu’il se réveille. Thésée voulait lui dire de se taire, il voulait se rendormir, mais il n’arrivait pas à formuler ses pensées ; elles se bloquaient dans sa tête engourdie.
La douleur de ses membres signifiait que quelque chose n’allait pas. Il venait de faire un mauvais cauchemar, mais il avait du mal à s’en souvenir.
Il ne parvenait pas à mouvoir ses membres engourdis. Ses bras semblaient lourds, ses cuisses pesaient une tonne, il était prisonnier de son propre corps. Sa chair constituait un obstacle, un fardeau où était enchaîné son esprit. Il voulait courir, mais ses jambes n’obéissaient pas. Et plus il y songeait, plus la douleur était intense ; des litres de sang fourmillaient dans ses veines.
Son mal-être déchira le voile noir qui embuait son esprit. Des rubans de lumières défilèrent au-dessus de lui. Les formes s’affûtèrent et s’épaissirent ; des couleurs remplirent ses yeux. Il reconnut un entrepôt, plus précisément, un entrepôt de stockage pour matériel de vaisseaux.
Des éclats de voix retentirent derrière les râteliers, mais ce n’était plus Voxa. Les voix étaient en dehors de lui, elles approchaient.
— Je reste persuadé que Gorate a encore une chance.
— Tu rêves, mon vieux. Pour ça, faudrait qu’il gagne la course et que Falacone se crashe. Je n’y crois pas une seconde.
— Ils ont ajouté un DTRX sur la valve de transmission.
— Pas sûr que les commissaires laissent passer.
Les ombres des mécaniciens passèrent devant lui comme des spectres. Leurs pas s’évanouirent sur un escalier métallique.
Thésée voulait crier, mais il n’y arrivait pas. Sa gorge était nouée, ses poumons comprimés, étouffés. Il reconnut Spéciae devant lui malgré le fait qu’elle lui tourne le dos. À la vue de sa chérie, ses derniers souvenirs ressurgirent du fond de son âme et vinrent cogner les parois de son cerveau.
— « Restez réveillé ! »
Voxa faisait tout pour le soutenir, mais Thésée était toujours incapable de formuler des paroles claires dans son esprit, comme si sa pensée était paralysée.
« J’appelle de l’aide. »
La sonnerie du partage de vision retentit, quelqu’un décrocha.
— Ouais ! mec !
Thésée reconnut la voix d’Aaron.
— Mec, je ne t’entends pas ? Parle plus fort.
Les mots tourbillonnaient dans son esprit, mais tous les efforts du monde furent vains.
— Thésée ?
— Aide-moi…
Il était désormais au pied d’un vaisseau. Il reconnut immédiatement un Darklight, une arme de guerre furtive et indétectable dont il ignorait la présence à bord de Gala.
La passerelle du vaisseau s’abaissa. Quelqu’un déclara :
— Tu ne l’as pas convaincu !
C’était Gadga. Spéciae répondit :
— Il ne m’a pas laissé le temps…
Gadga la coupa d’une voix pleine de reproches et de colère :
— S’il nous arrive quoi que ce soit à cause de lui, cocotte, tu es seule responsable, je ne te défendrais pas.
Thésée entendait très bien la conversation. Mais en même temps, des images floues défilaient dans sa tête. Quelqu’un criait son nom, mais ça ne provenait pas du hangar. Il vit succinctement un téléporteur, un couloir, des néons ; plusieurs personnes couraient. Toutes ces images se mélangeaient dans son crâne. Il ne savait plus où il était, ni avec qui il était.
— L’alarme ne va pas tarder à se déclencher, avertit Gadga. Les portes vont s’ouvrir, on y va.
Spéciae se pencha au-dessus de Thésée. Ses pupilles étaient bouffies de larmes.
— Tu me pardonneras quand tu comprendras.
Quelqu’un cria :
— Lâche-le !
Cette fois-ci, le cri provenait autant de l’intérieur de sa tête que de l’extérieur de ses oreilles.
Tel un chien qui renifle le danger, Spéciae se releva rapidement, se figea et disparut de son champ de vision.
Trois courtes détonations retentirent ! Un bref silence s’ensuivit. Un cri brisa le silence, aussitôt suivi d’un déluge de feu et de hurlements. C’était terrifiant, assourdissant, réveillant Thésée pour de bon. L’afflux de sang dans ses veines lui apporta la force de rompre les lourds liens qui le retenaient prisonnier de son corps. Après un gros effort, il réussit à replier l’extrémité de ses doigts. C’était très désagréable, mais les sensations revenaient.
Pour rajouter du vacarme à la cohue, l’alarme d’évacuation se déclencha. Le sol vibra, l’air se réchauffa, l’atmosphère se satura d’un boucan inaudible.
Puis les vibrations s’estompèrent. Quelqu’un attrapa Thésée par l’épaule et l’aida à se retourner.
— Aaron !
Eva, Fanny et Samuel étaient là.
— Je n’en reviens pas ! dit Aaron ahuri. Elles nous ont tirés dessus.
Ils aidèrent Thésée à se redresser. Le Darklight avait disparu, les portes du hangar étaient grandes ouvertes, et les sirènes des gyrophares clignotaient furieusement.
— Qu’est-ce qui leur a pris ?
— Ce sont les espionnes dont tout le monde parle, dit alors Eva.
Thésée lorgna vers le fulser de poing qu’elle tenait dans sa main. Elle était rouge de sueur.
— Spéciae et Gadga ! Des espionnes ?
Aaron n’en croyait pas ses oreilles.
— Alors là ! s’exclama Samuel. Eva ! Impressionnante ! Spéciae essayait de t’embarquer dans le vaisseau. Eva l’a paralysée d’un tir en pleine poitrine. Mais Gadga nous a tiré dessus à balle réelle en traînant Spéciae à l’intérieur.
— Elle nous a loupé, précisa Fanny qui semblait aussi perdu que Thésée.
— Heureusement que tu m’as appelé, finit par dire Aaron. Dire que j’ai hésité à décrocher. Trente secondes de plus, et on arrivait trop tard.
— Je crois que je peux remercier Voxa, réalisa Thésée.
Son génius avait pris l’initiative d’alerter Aaron et Eva.
— Tu as eu ça où ? demanda Aaron en désignant le fusler d’Eva.
— J’ai eu une autorisation exceptionnelle, répondit-elle.
— Je ne comprends rien à ce qu’il se passe, intervint Samuel. Mais il faut qu’on se barre d’ici au plus vite.
— Non ! coupa Thésée en se relevant.
Il se souvenait de la conversation qu’il avait eue avec Spéciae avant qu’elle ne le paralyse.
— Quoi non ? Tu n’entends pas l’alarme ? On évacue !
— Non ! C’est ce qu’elles voulaient.
— Hein ?
Thésée réunit ses forces :
— Il y a une bombe dans Gala !
Les quatre autres le dévisagèrent de travers. Samuel insista :
— Raison de plus pour évacuer !
— Non ! Vous ne comprenez pas ! Il ne faut pas qu’elle explose.
— C’est absurde ! répliqua Samuel. La station est indestructible.
— Je crois qu’elles ont trouvé un moyen.
— Tu veux dire que…
Eva se frappa la main du poing :
— Tout se tient !
Elle venait de comprendre.
— Qu’est-ce qui se tient ?
— La station va passer à côté du port militaire d’Antaria et du portail. Si elles ont réellement trouvé un moyen de déstabiliser l’étoile, on risque la supernova. Adieu le Mothership, adieu la flotte de la Ligue, et adieu le portail. On ne pourra plus rentrer sur Terre. On sera piégé dans le système, et plus personne ne pourra venir nous sauver.
— C’est absurde, répéta Samuel.
— Elle a raison, dit Thésée en cherchant du soutien chez Eva. Partez si vous voulez, mais moi, je reste. Il faut que je trouve la bombe.
— Si tu restes, coupa Aaron, je reste. Je ne veux pas qu’on me traite de lâche.
— Vous êtes fou ! s’écria Samuel, qui ne voulait pas les suivre.
— On ne peut pas les laisser sans surveillance ! s’exclama Eva.
Fanny semblait dépassée par les événements, tantôt regardant Thésée, tantôt regardant Eva comme une inconnue. Mais elle acquiesça. Samuel pesta :
— Si on se fait renvoyer, je vous maudis à vie ; je vous maudis, que vous soyez en enfer ou au paradis.
Ça voulait dire oui.
— On fait quoi maintenant ?
Thésée n’eut pas besoin de réfléchir bien longtemps pour remettre les pièces du problème dans le bon ordre. Voxa était de bon conseil.
— Savez-vous comment sont incinérées les ordures ?
— En étant jetées au feu ?
— Dans l’étoile d’Archiloque, précisa Thésée.
Il projeta le plan de Gala et zooma au niveau de l’étoile.
— Vous vous souvenez tout à l’heure, quand j’ai croisé Spéciae et Gadga ?
— Tu nous as dit qu’elles puaient, se souvint Eva. Mais alors, tu veux dire qu’elles auraient jeté une bombe dans la décharge ?
— Quelque chose comme ça. Enfin ! Je crois.
— C’est complètement absurde, redit Samuel pour la troisième fois. Je ne vois pas comment une bombe pourrait détruire un mini soleil.
— En créant un mini trou noir.
Les terriens levèrent la tête vers Nébulo. Aaron semblait tout aussi étonné que les autres.
— Ça existe ?
— Bien sûr. Ça s’appelle une bombe à gravitation quantique. C’est complexe parce qu’elle nécessite une énergie considérable. Aaron a regardé une vidéo la dernière fois. Ligue de Talos possède des armes de ce genre. Les éoliens cherchent à tout prix à mettre la main dessus.
— J’ai regardé ça ? s’étonna Aaron en se tenant le menton.
— Je peux te donner la date et l’heure, si ça peut te rafraîchir la mémoire.
— Eh bien, coupa Thésée, je crois qu’ils ont trouvé le moyen d’arriver à leur fin.
Il désigna la cavité qui jouxtait l’étoile au-dessous des longues obliques.
— La déchèterie est là.
— Tu veux que l’on saute dans le vide ordure ?
— Il faut aller voir.
— Mourir incinéré avec les ordures, se réjouit Aaron, c’est super comme projet d’avenir. Si tu m’avais dit ça, en venant ici, j’aurais refusé.
— Je ne t’oblige pas à me suivre !
— Il y a juste un hic ! objecta Samuel. Tu peux nous dire comment ont fait ? Parce qu’au cas où tu n’aurais pas remarqué, on évacue la station. Ce qui veut dire que les téléporteurs sont programmés pour nous conduire au point d’évacuation le plus proche. La déchèterie est sur Gala-mère, et on est sur le second anneau. Or, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas de passerelle en dehors des téléporteurs.
Thésée effectua un rapide tour des lieux. Un minuscule vaisseau, guère plus grand qu’une voiture, était garé dans un coin de la salle. Un vaisseau de maintenance.
— Ça s’appelle du vol, protesta Samuel pendant que Thésée démarrait l’engin.
— C’est un emprunt, rectifia Fanny.
Ils se tassèrent sur la banquette comme des sardines en boîte, l’appareil n’était pas prévu pour cinq personnes.
Ils s’envolèrent et gagnèrent l’espace.
Le port militaire d’Antaria brillait au loin. On distinguait même, à l’œil nu, quelques-uns des grands bâtiments de guerre amarrés à la structure circulaire. Quant à l’immense Mothership, il était encore stationné à côté de Gala.
Le trajet entre le second anneau et Gala-mère fut terriblement long. Thésée n’avait jamais conduit un vaisseau aussi lent.
— Regardez !
Eva, penchée sur l’épaule d’Aaron, pointa du doigt les centaines de capsules d’évacuations projetées dans l’espace. Les autres terriens et mademoiselle Misse devaient se trouver dans l’une d’entre elles.
— Il ne faudrait pas qu’ils nous foncent dessus, marmonna Aaron, parce qu’ils ne nous verraient pas.
— Tu me marches sur le pied, se plaignit Fanny.
— Plus vite ! s’énerva Thésée en poussant les manettes à fond.
Le vaisseau soufflait comme un aspirateur fatigué. Pleine puissance, la coque vibrait furieusement, ses passagers avec. Enfin, ils approchèrent une zone d’atterrissage. Thésée n’attendit pas l’autorisation pour se poser, le vaisseau dérapa sur la piste.
Fanny ironisa :
— J’espère que vous avez effectué un agréable voyage.
Ils sautèrent sur des overboards et foncèrent dans les couloirs déserts de Gala. L’alarme d’évacuation hurlait comme un sous-marin en détresse.
— C’est par-là ! dit-il après un rapide coup d’œil à son plan.
Ils dévalèrent les escaliers trois par trois et débouchèrent dans un vaste entrepôt, plus grand qu’un stade de foot. Des centaines de conteneurs étaient entassés en rang les uns à la suite des autres.
Thésée désigna l’ouverture d’un des tuyaux de déjection. L’immense grue chargée de benner les conteneurs dans la décharge était à l’arrêt.
Ils gravirent l’échelle pour accéder à l’ouverture béante dans laquelle on projetait les ordures. Abrupt, le tuyau glissait raide comme un grand toboggan. On n’en voyait pas le bout. Un souffle chaud, putride, remontait depuis les entrailles de Gala.
— Je ne suis plus très sûr de vouloir y aller, dit Aaron en se penchant.
Il se pinça le nez à cause de l’odeur nauséabonde des déchets putréfiés.
— Vous avez vos gants ?
Thésée s’équipa, alluma sa lampe et vérifia que les gants adhéraient à la paroi. Sans attendre de réponse, il s’élança le premier. Il prit de la vitesse et se laissa glisser. Il allait trop vite, les gants électromagnétiques peinaient à le freiner. L’embouchure du tunnel grossissait dangereusement. Il s’arrêta net au bord.
« J’ai eu chaud. »
Le tunnel se jetait dans une immense cavité couverte de ténèbres opaques, aveuglantes. Le miasme affreux et écœurant des vapeurs parasitait l’oxygène. L’air était étouffant, et chaque inspiration brûlait les poumons. La température avait subitement augmenté, irrespirable, chaotique.
Fanny glissa jusqu’à lui. Samuel et Eva firent preuve de la même prudence.
— J’ai l’impression que notre voyage s’arrête-là, dit Samuel avec une voix de canard, en se penchant devant le gouffre.
Les ténèbres régnaient partout.
Aaron beugla dans leur dos !
— POUSSEZ-VOUS !
Il déboula comme une flèche et faucha violemment ses camarades. Les cinq terriens furent projetés dans l’immense gouffre d’une puanteur infernale.
Durant sa chute, Voxa apparut à Thésée. Son génius s’était figée devant l’œil de son esprit, un sourire lumineux aux lèvres.
« C’est fini ! » pensa son hôte.
Mille pensées défilaient à toute allure dans sa tête. Ses amis criaient quelque part. L’obscurité les avait engloutis.
« Je suis mort ! »
Mais Voxa continuait de sourire.