La huitième merveille
Au moment où le téléporteur s’ébranla, la cloison de la colonne s’élargit à une vitesse folle. Chacune des molécules composant le corps de Thésée se détachèrent les unes des autres et se répandirent comme du pollen au vent. Il n’éprouva aucune douleur, aucun désagrément, bien au contraire. La sensation était drôlement confortable, si bien qu’il souhaitait rester dans cet état le plus longtemps possible, comme un dormeur ayant conscience d’un rêve agréable. Mais il ne maîtrisait plus rien, et le sol se dessina à nouveau sous ses pieds. Il crut d’abord qu’il allait s’écraser quelque part dans l’infini espace blanc. Au lieu de quoi, ses genoux se matérialisèrent, ses mains retrouvèrent leurs doigts, et enfin, la pointe de son nez devint de nouveau perceptible sous ses yeux.
Thésée déplia ses doigts, roula des épaules, se palpa le visage, et respira un grand coup.
« Tout est en ordre. »
Il se tenait debout dans une demi-capsule sphérique d’un blanc épuré. La capsule n’était pas très grande, quelques mètres tout au plus, et semblait complètement vide. Pas tout à fait. Un globe argenté, lisse, guère plus grand qu’une boule de billard, lévitait au milieu de la pièce.
— Thésée London !
Thésée tressaillit en se retournant. Un robot bleu était assis dans un coin de la sphère, le dos courbé. Il dévisageait Thésée d’une expression enfantine, fluette.
— Célia !
— Je pensais que vous feriez le voyage avec maîtresse Spéciae, dit Célia en se redressant.
— Il y a eu un imprévu, je reste !
— Pourquoi ? interrogea le robot. Vous auriez dû partir avec ma maîtresse. Elle vous aime beaucoup.
— Elle m’aime tellement qu’elle a essayé de me kidnapper, deux fois. Elle est folle de moi.
Comprenant que Célia ne représentait aucune menace, il se précipita vers elle.
— Célia ! Qu’est-ce que Spéciae t’a demandé de faire ?
Le robot se rassit.
— Je dois attendre.
— Attendre ?
Thésée jetait son regard partout dans la pièce afin de repérer n’importe quoi qui ressemblerait de près ou de loin à une bombe.
— Célia, la bombe, où est-elle ?
— La bombe ? s’étonna le robot d’un œil sans vie. De quelle bombe parlez-vous ?
Thésée se concerta rapidement avec Voxa. Son génius répéta les paroles de Spéciae au sujet de sa petite création bleue. Et si la bombe, c’était Célia !
— Célia, il faut que j’accède à ton tableau de bord !
Thésée redoutait la réaction du robot. Pourtant, elle se laissa faire quand il ouvrit son thorax pour accéder au tableau de contrôle situé sur sa poitrine. Il n’y avait rien d’autre que des câbles reliés à la pile à photon, et un écran noir.
— Je ne suis pas une bombe, déclara Célia qui semblait comprendre les intentions de Thésée.
— Mais qu’est-ce que Spéciae ta demandée de faire ? s’exaspéra-t-il en trifouillant les gaines.
— Je dois attendre, répéta Célia une nouvelle fois.
— Mais attendre quoi ? Tu ne vas pas exploser ?
— Non.
— Alors quoi ? Tu risques d’attendre longtemps, parce que Spéciae n’est pas près de revenir.
— Vous, vous êtes venus, remarqua le robot.
— Pas pour les mêmes raisons.
Thésée eut vite fait d’inspecter toute la salle. Hormis la sphère en lévitation au centre de la pièce, et Célia à ses côtés, il n’y avait absolument rien, même pas de trace du téléporteur.
Il essaya de contacter Aaron, mais la communication ne fonctionnait pas. Il se tourna vers Voxa pour régler le problème, mais les informations données par cette dernière ne furent pas très rassurantes.
— Je ne reçois plus aucun contact de l’extérieur, précisa le génius. Je n’arrive plus à établir de communication avec le Serveur de Gala.
Thésée s’acharna, mais ça ne fonctionnait pas, et Voxa ne savait pas d’où venait l’erreur. Elle n’avait plus accès qu’à la mémoire interne de son Babel.
— Célia, sais-tu où on est ?
— Nous sommes dans le noyau de l’étoile d’Archiloque. C’est la raison pour laquelle vous ne pouvez pas communiquer avec l’extérieur. La gravité de l’étoile empêche les ondes de s’échapper.
Il focalisa alors son attention vers l’étrange sphère en lévitation. Il posa un doigt dessus, ses poils s’hérissèrent comme traversés par de l’électricité statique. La sphère devait peser plusieurs tonnes, impossible de la mouvoir. Thésée appuya de tout son poids, elle ne bougea pas d’un pouce.
Il inspecta attentivement chaque recoin de la salle, scrutant millimètre par millimètre toutes les parcelles. Sol, plafond, mur, tout était lisse, sans aucune aspérité. Il repassa dix fois, cent fois aux mêmes endroits, espérant trouver un indice qui lui aurait échappé : en vain. La tension montait.
Pour la première fois, Thésée réalisa qu’il était enfermé dans une capsule sans aucune échappatoire. La panique le gagna. Il frappa la sphère en lévitation d’un geste de frustration. Il hurla de rage quand il se fracassa bêtement le poing contre l’immarcescible globe.
Rien ne bougeait.
Il finit par s’affaisser sur le sol, désespéré ; les pensées les plus sombres inondaient son esprit. Combien de temps cela prendrait-il avant qu’il ne meure affamé, déshydraté, ou sans air pour respirer ? Il s’allongea et ferma les yeux un moment, tremblant de tout son corps. Ses pensées se focalisaient sur Fanny.
« Fanny ! Tiens le coup, s’il te plaît. »
Thésée anticipait un autre danger : il ne fallait surtout pas qu’Aaron s’aventure à le rejoindre. Il risquerait de se retrouver bloqué à son tour.
« Si seulement je pouvais l’avertir. »
— Je ne comprends pas ! s’exclama-t-il tout haut. Quand l’ingénieur a créé l’étoile. Il est bien sorti d’ici ?
Des larmes débordaient de ses yeux alors qu’il fouillait encore et encore.
— IL DOIT BIEN Y AVOIR UNE PUTAIN DE SOLUTION !
Il tapa à nouveau du poing et se maudit mille fois d’être passé par le téléporteur. Était-il donc condamné à croupir ici pour l’éternité ?
Célia ne disait plus rien, elle restait assise sans bouger. Mais Thésée savait qu’elle l’observait.
Il pensa à son père. Le reverrait-il un jour ? Comment monsieur Dalembert expliquerait-il la mystérieuse disparition de son fils ? Son père serait fou de chagrin. Après avoir perdu sa femme, il perdait Thésée…
Cette pensée l’enragea. Il se frappa la poitrine de fureur, s’arracha les cheveux, le souffle coupé. C’était trop bête, trop bête. Des larmes roulèrent sur ses joues. Elles avaient un goût de sel.
— Regardez !
Thésée releva son menton humide. Au lieu d’éclabousser le sol, ses larmes flottaient devant son nez. Elles s’élevèrent lentement, attirées par une force invisible en direction de la sphère argentée.
— La légende raconte que l’ingénieur a créé l’étoile avec ses larmes, rappela Voxa.
Les larmes pénétrèrent dans la sphère et disparurent. Thésée cligna des paupières par trois fois et se sécha la joue revers de main. Une lumière naissait au cœur de la sphère. Elle s’élargit vers les bordures extérieures et projeta d’innombrables rayons qui éclaboussèrent l’endroit de stries lumineux.
Thésée fut d’abord aveuglé, la vue brouillée, et se protégea avec son coude. Il lutta pour garder l’équilibre, mais quand il réouvrit les yeux, en lieu et place de la sphère argentée, se dressait un hologramme épuré de Gala, avec ses huit anneaux en rotation autour de la grande sphère principale.
Célia se releva et dit :
— Thésée London, vous avez réussi. Je n’espérais pas avoir autant de chance.
Sa voix avait changé. Ce n’était plus cette voix fluette et naïve, mais un timbre mature, presque enroué.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Vous venez d’accéder au Serveur Central de la station.
— Et qu’est-ce que je dois faire avec ça ?
— Vous avez le pouvoir de reconfigurer Gala à votre image. Essayez !
Célia retrouvait bizarrement la mémoire. Plus méfiant, Thésée posa sa main gauche sur l’un des anneaux de l’hologramme. Les rayons s’ordonnèrent pour former une peinture en trois dimensions. Il pouvait l’agrandir ou dézoomer, l’hologramme offrait une vue complète de Gala. Il zooma sur la sphère d’Archiloque. Mais, malheureusement, l’image ne parvenait pas à pénétrer à l’intérieur de l’étoile. Par contre, il repéra la salle aux hiéroglyphes. Il zooma dessus et retint son souffle. Aaron était toujours là, devant la colonne, immobile, comme s’il était pétrifié dans le temps. Il pouvait voir les plus petits détails de son visage.
Thésée balaya les rayons.
Fanny était encore allongée par terre, le ventre ensanglanté, la tête sur les cuisses d’Eva et la main droite dans celles de Samuel. Le corps de Niana reposait derrière eux. Ils étaient stratifiés, apeurés, comme ces corps que l’on retrouve dans les couches de cendre de Pompéi.
— On dirait que le temps s’est arrêté, murmura Voxa.
Célia s’approcha à son tour. Elle leva sa main mécanique à travers les rayons, mais rien ne se produisit. Elle essaya en vain de déplacer les rayons. Enfin, elle se retourna brusquement vers Thésée pour dire :
— Je peux vous aider à sortir d’ici.
— Comment ?
— Faites ce que je vous dis. Appuyez sur le noyau de l’étoile d’Archiloque.
Thésée s’exécuta. Il plongea la main dans l’hologramme de l’étoile. Ses doigts rencontrèrent la petite sphère argentée. Une série de symboles incompréhensibles se matérialisèrent devant ses yeux.
— Arrivez-vous à les lire ? demanda Célia.
Thésée signala que non. Les lignes composaient un charabia incompréhensible fait d’algorithmes inconnus.
— Très bien, continua Célia. Je vais vous guider. Vous allez appuyer sur ce symbole. Ensuite, vous baisserez au plus bas tous les curseurs que vous trouverez. Cela activera le téléporteur dans le sens inverse pour nous renvoyer d’où l’on vient.
Thésée sentait le feu de l’espoir se raviver. Il suivit aveuglément les consignes de Célia, quand Voxa intervint secrètement au plus profond de lui.
— Je vous conseille de ne toucher à rien !
Thésée décela un trémolo dans la voix de son génius. Voxa s’expliqua :
— La moindre modification pourrait entraîner de grands bouleversements dans le fonctionnement de Gala.
— Où veux-tu en venir ?
— Je ne sais pas lire les symboles affichés, mais je sais déchiffrer les algorithmes.
— Et alors ?
— Célia ne cherche pas à activer le téléporteur, elle est en train d’interrompre la génération du champ de force interne de la sphère d’Archiloque.
Thésée suspendit son geste.
— Sois plus précise !
— Si vous désactivez le bouclier, l’étoile consumera la station de l’intérieur. Thésée, si vous continuez, vous allez causer une réaction en chaîne inarrêtable.
Thésée retira immédiatement sa main de l’image. L’hologramme retrouva sa forme initiale.
— Que vous arrive-t-il ? demanda Célia qui avait retrouvé sa voix d’enfant.
— Comment sais-tu tout ça ?
— Je vous l’expliquerai une fois que vous nous aurez fait sortir d’ici. Plus vite on partira, plus vite vous pourrez aider votre amie.
— Non ! répondit Thésée en faisant face à Célia. Tu les as vus comme moi, j’ai plutôt l’impression qu’on a tout notre temps. Alors, tu vas tout me dire.
— Je ne suis pas autorisé à vous révéler ces informations, répondit Célia.
— Écoute ! Je sais que c’est dur à entendre, mais Spéciae ne viendra pas te chercher. Personne ne viendra te chercher. Ta maîtresse voulait t’utiliser pour détruire la station, te sacrifier. Elle s’est moquée de toi.
Célia était parfaitement impassible. Elle fixait Thésée de deux grands yeux vides et sans âme.
— Cela ne change rien pour moi. Je ne suis qu’un robot, née pour servir. Spéciae pourra me reconstruire cent fois si elle le désire.
La voix ingénue de Célia avait de nouveau changé, plus humaine, moins mécanique.
— Peut-être ! répliqua Thésée fermement agacé. Mais, il y a sur cette station des milliers de personnes qui n’ont qu’une vie. On ne pourra pas les reconstruire. Je n’ai pas l’intention de mourir aujourd’hui.
— Célia le fixa froidement.
— Croyez-vous que le capitaine Goodmeyers, que vous portez en héros, s’est posé toutes ces questions le jour où il a rasé la cité de Kayïpscheïr ?
Thésée ne répondit rien, parce qu’il ne savait pas quoi répondre. Il se contenta de valider intérieurement la réflexion de Voxa, quand elle qualifia Célia de « boîte de conserve ayant pété un boulon. »
Mais Célia poursuivit :
— Croyez-vous que la Ligue de Talos ait eu le moindre état d’âme lorsqu’elle a projeté Léther hors de son orbite pour empêcher les peuples libres d’y développer une colonie ?
— Foutaises ! clama Thésée. Tu débloques complètement, ma pauvre vieille. Comme ta maîtresse. Tous les engrenages n’ont pas été mis dans le bon ordre. Spéciae t’a bourré le crâne avec ses sornettes, mais elle a oublié de te dire qu’elle récrit l’histoire à sa guise.
— Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire, répliqua Célia avec une certaine agressivité.
Thésée s’attendait à ce que le robot bleu lui saute dessus. Au lieu de quoi, elle écarta les bras, renversa légèrement la tête en arrière et ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit. À la place, elle projeta devant elle un hologramme. C’était une silhouette fine, longiligne, un corps de femme bleutée sans visage.
— J’ai peur, murmura Voxa intérieurement.
L’hologramme de la femme prit la parole :
— Vous êtes un surprenant personnage, Thésée London. Vous avez devant vous un immense pouvoir, et vous le refusez.
— Qui êtes-vous ?
— J’ai eu bien des noms. Les miens m’appellent l’Ange de Justice. Mais mes adversaires me connaissent mieux sous le nom d’Agamemna.
— Vous êtes Agamemna ?
— D’une certaine manière. Nous avons dupliqué ma conscience dans la mémoire de Célia pour m’introduire jusqu’ici. Mais le malicieux Archiloque a doté son système d’une protection inattendue. Nous voilà dans le même pétrin, toi et moi, bloqués dans le noyau de l’étoile. À une exception près, ajouta-t-elle. Si tu ne m’aides pas à prendre le contrôle de la station, tu finiras par mourir sans que personne ne puisse t’aider, alors que moi, je vivrai encore loin de là.
— Vous voulez détruire Gala ?
— La détruire ? Non ! Quelle idée ! Qui voudrait détruire une merveille pareille ? Détruire la flotte de Talos et le Mothership me suffit. En fait, j’ai juste besoin de détruire le portail tant que le Mothership est encore ici. Thésée, rendez-vous compte, vous avez à portée de main une force de destruction incomparable, un canon à trou noir capable d’annihiler des étoiles.
— Si vous détruisez le portail, Gala restera aussi bloquée.
Un invisible sourire déforma la face spectrale de l’hologramme.
— Tu crois vraiment que Gala a besoin d’un portail pour transmuter ? Elle est son propre portail. Si seulement tu pouvais imaginer cet immense pouvoir qui s’offre à toi. Tu peux soumettre la station à ta volonté. Grâce à elle, tu pourrais régner sur l’univers, établir une paix éternelle, si tu le souhaitais.
— Vous savez, répondit Thésée sans se laisser impressionner, j’ai déjà bien du mal à régner sur moi-même, alors sur l’univers…
L’hologramme prit une voix plus douce :
— Vous ne réalisez donc pas, Thésée, que vous avez devant vous le pouvoir de ressusciter votre mère.
— Laissez ma mère en dehors de ça ! finit-il par s’emporter. Vous êtes folle, pathétique et complètement cinglée. Sérieusement ! Vous croyez vraiment me convaincre avec ça ? Mais regardez-vous ! Vous êtes prêtes à détruire des milliers de vies pour assouvir votre pitoyable vengeance.
— Pitoyable vengeance ? s’emporta l’ombre d’Agamemna. Je peux te montrer les souffrances endurées par mon peuple durant des millénaires. Je peux te montrer le visage du mal, il n’est pas si différent du tien. Que représentent quelques millions de vies à l’échelle d’une guerre intergalactique qui n’en finit pas ? J’étais-là à son commencement, et je serais encore là le jour où elle s’achèvera. Justice sera faite.
— Vous envoyez des gamines réaliser la vile besogne, et vous voudriez que je vous aide ? Mais si je comprends bien, votre dessein est entre mes mains. Alors vous savez quoi ? Allez vous faire foutre !
L’ombre hurla de rage :
— Tu n’es qu’un pathétique mortel, aveuglé par ta finitude, incapable de comprendre les desseins du cosmos. Qu’à cela ne tienne. Ton voyage s’arrête là, pour toi et tes amis.
L’écran de bord sur la poitrine de Célia s’activa. Des symboles que Thésée n’arrivait toujours pas à déchiffrer défilèrent les uns après les autres.
— Thésée, s’affola Voxa. C’est un compte à rebours. Célia va exploser.
Hystérique, la prêtresse continua son sermon :
— Tu es né poussière, tu mourras poussière !
Thésée bondit à travers l’hologramme et plongea ses mains dans les entrailles du petit robot. Il attrapa des câbles et des gaines au hasard, et les arracha d’un trait, priant de tout son cœur pour que son geste ne soit pas son requiem.