LE MERCENAIRE

Chapitre 39 : La roue tourne (Parie 2)

2081 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/03/2026 10:26

Au cours de la seconde journée, la compagnie progressait beaucoup plus lentement en raison de l'état pitoyable de la moitié du groupe. Polack avançait en traînant littéralement la patte, ce qui, sur les skis, ne relevait pas uniquement d'une figure de style. Même le fait que Léopold l'eût débarrassé de son sac à dos, dont il repartit le contenu, en le partageant avec Octave, n'améliora guère la situation. De plus, Polack refusa catégoriquement de se délester également de son yatagan et de son arbalète.

Kamelio planait nonchalamment au-dessus d'eux, évitant toutefois de s'élever trop haut et de voler trop rapidement, ménageant ainsi son cavalier infortuné.


L'avancement des compagnons fut également entravé par une chute brutale de température, en dépit des nuages et des flocons qui commencèrent à tomber. Phénomène véritablement étrange car, comme chacun sait, durant la saison hivernale, c'était habituellement le ciel limpide qui présageait les frimas, tandis que la couverture nuageuse et les précipitations neigeuses maintenaient généralement une température constante, voire l'élevaient légèrement. Léopold et Octave qui connaissait bien la région et son climat semblaient de plus en plus inquiets. 


Aux alentours de midi, le ciel s'assombrit complètement, la neige s'intensifia, et le mercure chuta davantage. L'haleine qui s'échappait des bouches des voyageurs paraissait se cristalliser sur leurs lèvres, et Léopold imposa d'abord une halte, puis, après réflexion, donna l'ordre d'établir le campement, comprenant que poursuivre dans ces conditions relevait de l'inconscience.

Polack transmit une injonction mentale à Kamelio, lui intimant de se poser. Ce dernier manifesta d'abord sa réticence, partageant des images d'une remarquable netteté où il s'adonnait à d'élégantes voltiges entre les flocons de neige et chevauchait les courants aériens avec allégresse. Polack riposta par une représentation mentale de Jo chutant du dos de l’Inugamis lors de ses acrobaties aériennes pour s'écraser lamentablement au sol. Kamelio acquiesça alors à regagner la terre ferme afin d'y déposer son cavalier, avant de s'élever à nouveau dans les hauteurs où il s'évanouit parmi les rafales, les flocons et les nuages.

Jo, quant à lui, demeurait assis dans la neige après avoir été éjecté de sa monture volante, semblant incapable de se remettre debout. Il paraissait complètement gelé : son nez avait viré non pas au rouge mais au violet, ses lèvres et ses joues blanchirent, et ses dents claquaient comme des castagnettes.

Polack couvrit rapidement les épaules de Jo d'une couverture, lui  intimant de ne pas rester assis dans la neige, puis prêta main-forte à Léopold et Octave pour l'installation de la tente. 

Sitôt le refuge précaire dressé, tous s'y engouffrèrent et s'installèrent étroitement serrés les uns contre les autres, se drapant de toutes les couvertures disponibles. Léopold entoura Polack d'un bras protecteur, tandis que Jo se blottit contre lui de l'autre côté, ce dont Polack fut reconnaissant, préférant éviter la proximité d'Octave.

La neige recouvrit leur abri et cette couche neigeuse,  associée à la chaleur des quatre corps, réchauffa suffisamment l'atmosphère pour rendre la conversation possible, voire aisée.


— Ce n'est pas normal, marmonna Léopold, je n'ai jamais vu une tempête pareille en cette saison...

— Sphère des Possibles, commença Octave.

— Elle a beau dos ! coupa Polack avec une hostilité évidente. Mais je le ressens aussi ! Comme si la réalité devenait instable ! Des images sur papier-calque qui se superposent... Je ne saurais pas mieux l'expliquer...

Léopold tourna la tête vers lui, le serrant un peu plus fort dans ses bras :

— Clotaire, pourrais-tu faire disparaître la neige, comme tu l'as fait avec la tribune du Chef Elvis ?

Ce souvenir le fit trembler d'un rire silencieux malgré les circonstances :

— J'y étais, c'était vraiment spectaculaire !

Polack médita un court instant, consultant sa vision intérieure, puis secoua la tête :

— Je ne peux pas contrôler le temps ! Je suis maintenant certain que cette tempête et ce froid ne sont pas naturels. La neige, je pourrais la faire fondre, bien sûr. Pas tout à fait fondre au fait, mais la faire rajeunir jusqu'à l'époque où elle était eau. Et avec cette froidure...

— L'eau se changerait en glace, conclut Léopold, comprenant le problème. Nous nous retrouverions dans une tente recouverte d'une carapace de givre au lieu de neige...

— Et avec une patinoire devant l'entrée, confirma Polack.

— Je pensais que vous pouviez simplement voir l'avenir et les possibilités ! Et en plus, vous savez rajeunir... Ne le révélez à personne, les instituts de beauté vont vous enlever ! railla Octave, qui s'était montré plutôt réservé jusqu'alors.

— À leurs risques et périls, je ne maîtrise pas encore le dosage ! Au lieu de rajeunir une cliente, je pourrais tout aussi bien la réduire à l'état d'embryon ou la faire vieillir jusqu'à ce qu'elle tombe en poussière !

Polack frissonna. Il se rappelait parfaitement les expériences conduites sous la supervision de Mass Hippolyte à l'Académie et ce petit rongeur qu'il avait réduit, non pas à l'état de squelette, mais de fines particules. Ce jour-là, il s'était juré de ne jamais utiliser ce don sur des êtres vivants.

— Tu as encore froid ? demanda Léopold qui avait remarqué son frisson. Dommage, nous ne pouvons même pas faire de feu !

— Je n'ai pas froid, c'est juste que... Attends une seconde...


En cet instant, Polack réalisa que son tremblement n'était pas uniquement dû aux souvenirs douloureux. Il provenait de Kamelio, qui lui transmettait un sentiment d'urgence - pas exactement un appel à l'aide, mais plutôt un signal pour capter son attention.

Polack ouvrit son esprit, laissant entrer un flot d'images. Kamelio semblait perturbé et envoyait tout en vrac. Polack aperçut une tempête, ou plutôt un mur de neige animé, puis le soleil, suivi d'une dizaine d'individus en uniforme et armés.

Il adressa une pensée apaisante à Inugamis, qui se calma légèrement et commença à organiser ses projections de façon plus cohérente.


D'abord Polack aperçut le ciel couvert de nuages et leur petit groupe en train de monter le camp. Ensuite la forêt recouverte d'un manteau neigeux, puis la tempête qui s'intensifiait - même Kamelio peinait à battre des ailes. Enfin, les éléments se déchaînèrent à leur paroxysme, formant une véritable barrière de neige, et immédiatement après, l'image semblait scindée en deux : un mur de neige à droite, le printemps à gauche.

Le mauvais temps s'était arrêté brutalement. C'était précisément ce qui avait troublé Kamelio - les soldats, positionnés sur la zone dégagée du paysage, se trouvaient simplement dans son champ de vision. Mais leur présence attira particulièrement l'attention de Polack. Ces militaires portant un uniforme non identifié, armes en main, paraissaient attendre l'arrivée de quelqu'un depuis la tempête... Comme s'ils guettaient des personnes qui devaient inévitablement apparaître.

Polack se couvrit de sueur froide, en réalisant l'évidence : si leur groupe avait maintenu la cadence de la veille, et si tous avaient été assez en forme pour braver les intempéries, ils se trouveraient en ce moment même dans cet enfer blanc que Kamelio lui montrait. Aveuglés par la tourmente, ils en auraient émergé pour tomber dans les bras de ce comité d'accueil armé jusqu'aux dents. Plus de doute possible, on les attendait ! 


Polack intima à Kamelio de survoler les soldats pour les surveiller, se disant que Léopold avait eu raison sur ce point : « La reconnaissance aérienne, c'est notre atout ! »


Puis il se dégagea assez brusquement des bras de Léopold, bondit sur ses jambes en heurtant au passage sa tête contre la toile tendue de la tente et se précipita d'un mouvement vif, presque serpentin, sur Octave qu'il plaqua au sol, lui comprimant la gorge tout en sifflant entre ses dents :

— Tu nous conduis dans un piège ! Traître !

Léopold, stupéfait par cette réaction de son époux, tenta d'arracher Octave à son emprise, tandis que le visage de ce dernier commençait à virer au violet par manque d'oxygène.

— Clotaire que ce que te prend ? Lâche-le ! Tu vas le tuer !


Jo, pour qui Polack avait toujours raison, même s'il avait manifestement tort, intervint précipitamment en tentant de maîtriser Léopold. Ils s'affrontèrent tous pendant quelques instants chaotiques, manquant de peu de faire s'effondrer la tente entière. La toile claquait, prête à se déchirer, les supports tremblaient, et les affaires des voyageurs se trouvèrent dispersées sur toute la surface.

Ce sinistre craquement des supports ramena brutalement à la réalité les adversaires. Polack, encore tremblant de colère, relâcha lentement son étreinte autour du cou d'Octave, mais demeura fermement assis sur sa poitrine, le maintenant immobilisé contre le sol poussiéreux. Octave, le visage encore congestionné, respirait par à-coups douloureux et retrouvait graduellement une coloration moins alarmante.

Léopold, soudain conscient de sa propre violence, abandonna sa prise sur les poignets de Polack et passa délicatement son pouce sur les marques écarlates que ses doigts y avaient imprimées, dans un geste presque tendre de regret. Jo, quant à lui, recula avec une prudence calculée vers l'entrée de la tente, les épaules voûtées, redoutant visiblement les représailles.


Polack, lui aussi reprit son souffle :

— Qu'est-ce qui me prend ? Ce cher Octo nous conduit droit dans un piège ! Kamelio m'a transmis les images d'un vrai guet-apens à une dizaine de kilomètres seulement ! Si on avait continué à notre rythme d'hier, on se serait fait avoir comme des bleus ! Octave savait qu'on partait pour plusieurs jours, il savait pourquoi et c'est lui qui nous guidait ! Ce n'est pas suffisant ?

Octave parut se détendre :

— Je n'étais pas le seul informé de votre départ ! Vous en discutiez imprudemment entre vous, à voix haute ! Je vous ai entendus, pourquoi pas d'autres ?

— Mais bien sûr ! Mettons que les murs ont des oreilles... Alors, c'est le commandant des gardes qui a vendu la mèche ?! Le commandant lié par un serment aux intérêts de la Couronne...

Polack se souvenait parfaitement de cette leçon à l'Académie concernant le serment magique imposé aux militaires, qui rendait impossible toute désertion ou trahison.

— Ou alors la petite Armance ? Ou Gor ? Vas-tu accuser un enfant ou un vieillard ? Et de plus, c'est toi notre guide. Traître !

Polack, qui avait retrouvé un semblant de calme auparavant, sentait la rage monter en lui à chaque nouvelle parole prononcée. Il peinait énormément à se maîtriser.

Il se tourna vers Léopold :

— Et toi, tu ne dis rien ? Tu lui fais toujours confiance ?


Léopold soupira et passa la main dans ses cheveux, transformant sa coiffure en un véritable nid d'oiseau :

— Non, mais je lui laisse le bénéfice du doute...

Face à l'expression scandalisée de Polack, il leva les mains en signe d'apaisement et poursuivit :

— Je vais m'expliquer. Le commandant travaille dans mon domaine depuis longtemps, mais ce n'est pas moi qui ai recueilli son serment, donc je ne peux affirmer avec certitude qu'il l'a prononcé. Et quand bien même, qui sait où ils se trouvent vraiment les intérêts de la Couronne… Armance n'est qu'une enfant, et plutôt bavarde qui plus est. Elle a pu parler sans mauvaise intention, et comme tu l'as souligné toi-même - les murs ont des oreilles. Concernant le vieux Gor, rappelle-toi que c'est bien sa potion qui a failli décimer toute la garnison... Et pour la direction, si l'ennemi connaît notre objectif, il peut anticiper notre itinéraire le plus probable... Alors oui, même si les apparences les plus évidentes jouent contre lui, je lui accorde le bénéfice du doute !

Polack serra les dents. Il n'approuvait pas totalement mais devait reconnaître une part de vérité dans ce que disait Léopold. Il se redressa en relâchant Octave, et c'était précisément à cet instant que Jo intervint, allégeant nettement la tension ambiante :

— Alors, si c'est pas Octo le spion, on mange ?



Laisser un commentaire ?