LE MERCENAIRE

Chapitre 48 : Le siège

Par Beauvais

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De retour à la demeure, tous les domestiques obéirent aux ordres de Polack et reprirent leur travail, ou du moins firent semblant. Léopold, Octave, le lieutenant Simon, Maître Gnous et Polack se rassemblèrent dans le bureau autour de la table de travail.

Polack insista pour que Léopold, puisqu'il refusait de retourner au lit, occupe au moins un fauteuil plus confortable que les simples chaises. Il l'installa avec soin, plaça des coussins pour le soutenir, couvrit ses jambes de sa cape doublée de fourrure et prit place sur un tabouret à ses côtés, d'où il pouvait observer discrètement l'état de son époux.

À son grand soulagement, Léopold retrouva rapidement des couleurs et sa respiration s'apaisa. Polack lui fit servir encore un peu de tisane au miel et se prépara à attendre des nouvelles. Un silence oppressant plana dans la pièce : celui de Léopold, épuisé ; celui du lieutenant, attentif ; et celui de Maître Gnous, méfiant et hostile. Polack lui-même restait muet, bouleversé par la vision des soldats ennemis et des canons. Dans sa vie antérieure, il n'avait connu que la guerre moderne. Les techniques presque médiévales du siège dépassaient sa compréhension et le prenaient à contre-pied : il ne les connaissait qu'à travers les livres et les films.


La tension saturait l'atmosphère, presque tangible. Les murs ornés de boiseries claires semblaient se resserrer autour des personnes présentes, menaçant de les écraser. Les portraits des membres de la famille Ostrand paraissaient se déformer en grimaces inquiétantes. Seuls les souffles réguliers brisaient le silence, ponctués parfois par le grincement d'une chaise ou le bruit de froissement d'un vêtement.

Le mutisme général se brisa avec l'arrivée tant attendue du Mass Eustache. Il entra presque en courant, le visage rouge, les cheveux en bataille, le souffle court. Mais dès qu'il franchit le seuil, il s'immobilisa, passa les mains dans ses cheveux pour les remettre en place, reprit sa respiration, puis repartit d'un pas bien plus posé vers Léopold. Son regard balaya rapidement l'assemblée, s'attardant un peu plus longtemps sur Polack que sur les autres, avant de conclure pour lui-même que seules les personnes directement concernées étaient présentes. Cependant, il ne salua personne et s'adressa directement à Léopold :

— Dir Ostrand !

— Mass Eustache ! Prenez place !

Léopold désigna d'un geste une chaise libre et sourit, comme s'il se trouvait dans une réunion d'amis et non dans ce qui ressemblait davantage à un conseil de guerre. Une fois Mass installé, il reprit d'un ton désinvolte :

— Alors, avez-vous de bonnes nouvelles à nous annoncer ?

— Des nouvelles, oui, bonnes ou mauvaises, à vous de voir... J'ai donc envoyé le message au Ministère des Armées ainsi qu'un signal de détresse. J'ignore si le signal a pu passer avant que l'ennemi installe son dispositif de brouillage. C'est possible, une chance sur deux. Mais pour obtenir une confirmation, c'était déjà trop tard : le brouilleur s'était mis en marche.

Léopold tambourina des doigts sur la table :

— Une chance sur deux ? Mieux que rien... Mais, partons du principe que le signal de détresse s'est perdu. Maître Gnous, prenez quelqu'un pour vous assister, Jo par exemple...

Il se retourna vers le fond de la pièce :

— Jo, tu sais lire et compter ?

À ces mots, Polack vit avec stupéfaction Jo se matérialiser dans un coin du bureau. Il les avait manifestement suivis et s'y cachait, se fondant littéralement dans la tapisserie, craignant à juste titre d'être renvoyé. Ce dernier acquiesça d'un hochement de tête, sans dire un mot. 

Polack eut une pensée amusante, déplacée dans de telles circonstances : « Il ne manque plus que Kamelio ! Bizarre qu'il ne soit pas là ! »

— Parfait ! Donc, Maître Gnous, vous prenez Jo et établissez un inventaire précis de nos vivres. Lieutenant Simon, même chose pour nos munitions, nos armes et l'état de nos gardes. Clotaire...

Léopold n'eut pas le temps de finir sa phrase. Un garde fit irruption dans la pièce :

— Dir Ostrand ! Ceux de l’Empire envoient un parlementaire !

Léopold soupira et se leva péniblement en prenant appui sur les accoudoirs. Polack bondit de son tabouret, comme piqué par une abeille à l'endroit que la bienséance interdit de mentionner.

— Et où mon époux, Dir, compte-t-il aller ainsi ?

Il prononça ces mots avec déférence, mais une oreille exercée y aurait perçu des accents menaçants et sifflants, presque reptiliens.

— Tu l'as entendu comme nous tous, un parlementaire se présente à nos portes, soupira Léopold. Je dois écouter le message qu'il porte. Mais hors de question de le laisser entrer. Je retourne donc sur les remparts.

Polack reconnut la justesse de ses propos et aida son époux à enfiler la cape doublée de fourrure qui protégeait auparavant ses jambes. Puis, tout en maugréant, il vérifia que la fibule ornée d’une pierre bleue maintenait bien les pans :

— Couvre-toi bien ! Il ne manquerait plus que tu attrapes une pneumonie !

— À vos ordres, mon terrible et effroyable époux !

Léopold éclata de rire et passa le bras autour des épaules de Polack. Ce geste soulignait la plaisanterie et paraissait purement affectueux. Mais il masquait, en réalité, la faiblesse du maître des lieux qui prenait discrètement appui sur son partenaire.


***


Depuis le rempart, ils observaient la disposition des troupes ennemies. Rien ne semblait avoir changé, sauf que le camp paraissait désormais installé pour durer. La vie suivait son cours habituel, comme dans tous les campements : certains soldats montaient la garde, d'autres s'occupaient de la corvée d'eau. La cantine mobile dégageait de la fumée et l'odeur d'un ragoût flottait dans l'air, remontant jusqu'aux narines des assiégés pourtant perchés bien plus haut.


Polack plissa les yeux pour mieux distinguer la scène et aperçut devant les douves une silhouette vêtue de l'uniforme impérial. L'homme ne portait aucune arme visible, mais arborait un brassard blanc au bras. Il tenait un porte-voix rudimentaire : un simple entonnoir de cuivre rappelant celui d'un vieux gramophone. Dans sa main droite, il serrait une feuille de papier pliée. Dès qu'il repéra une présence derrière les créneaux, il déplia le message, approcha le porte-voix de ses lèvres et se mit à lire :

« Ceci est un message du Lieutenant Général Chernik, commandant ce détachement par la volonté de Sa Majesté Impériale Sting Premier du nom, que son pouvoir brille… »


— Chernik, murmura Octave en se tournant vers Léopold, je le connais bien. Ce n'est pas le pire d'entre eux. Il n'est pas fanatique, c'est un bon stratège qui n'aime pas verser le sang, mais il n'hésite pas quand c'est nécessaire. Vous pourriez peut-être vous entendre...


Cependant, le parlementaire poursuivait son discours, énumérant l'ensemble des appellations honorifiques attachées au titre impérial. Parmi elles « le souverain de tous les croyants » et « la lumière de la sagesse divine » figuraient parmi les plus modestes. Il en vint finalement à exposer la proposition – ou devrait-on plutôt parler d'ultimatum ?

«Vous vous trouvez dans un isolement complet. Aucun renfort ne parviendra jusqu'à vous et vos provisions s'amenuisent inexorablement. Vous pouvez tenter une percée — au prix de pertes sévères — ou demeurer à l'abri de vos remparts jusqu'à ce que notre artillerie vous en déloge, à moins que la famine ne s’en charge pour nous.

Je vous propose donc les conditions suivantes : restituez l'artefact dérobé par l'un des vôtres et livrez-nous également ce responsable.

Dès lors que nous nous serons assurés de l'authenticité de l'objet qui nous a été soustrait, nous lèverons le siège.

Vous disposez de quarante-huit heures pour nous faire connaître votre décision. Passé ce délai, toute négociation deviendra caduque. »

Le parlementaire plia le papier et, après réflexion, le posa au sol en le maintenant avec une pierre pour qu'il ne s'envole. Puis il se tourna vers les assiégés et ajouta :

— Le Lieutenant Général m'a chargé de vous transmettre en plus de ce qui est écrit ceci : si celui qui a dérobé l'artefact se rend, il ne lui sera fait aucun mal. Il recevra le titre d'invité d'honneur et de garant de la sagesse de votre conduite.

— Autrement dit, un otage ! murmura Polack.

— Si vous acceptez notre demande, la personne concernée devra se présenter dans les quarante-huit heures, au moment qui lui convient, en apportant l'objet demandé près de ce document.

Le parlementaire montra la pierre qui maintenait le feuillet :

— Elle devra aussi porter un drapeau blanc et être désarmée. Quiconque tentera de sortir sans ce drapeau ou en portant des armes sera abattu par nos gardes sans sommation. 

 Ayant manifestement transmis tout ce qu’il devait, le messager tourna des talons et s'éloigna d'un pas vif, mais sans se mettre à courir. En tournant le dos à l'ennemi, il montrait sa confiance en l'honneur de ce dernier.


— Inacceptable ! gronda Léopold, la mâchoire crispée, les dents si serrées que Polack crut entendre un grincement. La Sphère, je m'en moque… mais livrer mon époux en otage !  Leur torchon, ils peuvent se le fourrer là où le soleil ne brille jamais !

La rage semblait lui redonner des forces. Il relâcha l'épaule de Polack, se planta solidement sur ses jambes et lança :

— Tous à vos postes !


***


Peu après, un conseil de guerre improvisé se déroula dans les appartements privés de Dir Ostrand. Seuls Léopold, Polack et Octave, étrangement mutique depuis l'ultimatum, y prirent part. Tous les autres occupants des lieux, impressionnés par ce ton de commandement, inhabituel chez Léopold — ordinairement si courtois — regagnèrent leurs occupations avec diligence, sans songer à contester.

— Octave, entama Léopold, tu connais mieux que nous l'équipement et les capacités de nos adversaires. Sais-tu comment ils parviennent à neutraliser nos communications ? Leur émissaire paraissait trop assuré lorsqu'il prétendait que les secours ne viendraient pas.

Octave se secoua, comme s'il émergeait d'une profonde réflexion, son esprit ayant manifestement divagué :

— Leurs moyens de brouillage ? Assez similaires aux nôtres.  Ces artefacts sont faciles à identifier : forme pyramidale, la plus pratique pour placer les codes, mais parfois sphérique aussi. Pour couvrir un territoire comme celui-ci, l'objet doit avoir une taille considérable, au moins un mètre de haut.

« Les codes, le brouillage… comme c'est familier ! » pensa Polack avant de conclure à voix haute :

— Qu'est-ce qu'on attend pour le péter ? Une pyramide d'un mètre de haut, ce n'est pas une aiguille dans une botte de foin !

— Pour le péter, comme tu le dis si élégamment, il faut d'abord le localiser. Même si ce n'est pas une aiguille, le camp adverse est vaste... De plus, si on le fait exploser brutalement, la déflagration de l'artefact mécano-magique pulvériserait non seulement les troupes de l'Empereur, mais aussi toute la demeure Ostrand avec ses habitants. Sans compter qu'il faut encore réussir à sortir discrètement sans se prendre une balle entre les yeux ! répliqua Octave.

Il adopta le tutoiement et se retint visiblement de terminer sa phrase par « Mon garçon », se souvenant à temps de la réaction de ce dernier à cette appellation.

Polack se pencha vers lui et plissa les yeux. Il ressemblait à un faucon prêt à fondre sur sa proie. Chaman aurait été fier de lui s'il l'avait vu.

— Cher Octo ! Je m'interroge vraiment à ton sujet ! Sincèrement, tu m'inquiètes ! Soit tu manques de jugeote, soit tu collabores avec l'adversaire ! Et franchement, je ne sais pas ce qui est le pire… Pour nous échapper d'ici, il existe au moins deux voies de sortie discrètes, et tu le sais parfaitement ! À condition bien sûr qu'elles demeurent inconnues de l'ennemi ! Hein, Octo ? Pour détruire l'artefact, je peux utiliser mon don. Tu sais bien que je peux accélérer le vieillissement des objets jusqu'à les rendre inutilisables... Alors oublie le gros Boom ! que tu annonces.

Polack écarta brusquement les bras pour imiter le grand Boom. Léopold recula légèrement pour éviter de recevoir son bras en pleine figure et lui tapota l'épaule d'un geste rassurant :

— Du calme, Octave n’est pas stupide ! Nos adversaires connaissent forcément le premier passage, un garde y était posté. Autant mettre un panneau “passage secret ici” ! Le second se situe dans les montagnes, loin du campement. L’utiliser multiplierait les risques.

— Tu as toujours une excuse quand il s'agit de défendre ton cher Octo. Devrais-je commencer à être jaloux ? Et mon pouvoir de Mass...

— Octave me connaît bien, il sait que jamais je ne te laisserai partir et te mettre en danger !

Polack sourit avec toute l'amabilité dont il était capable, malgré la colère qui montait en lui :

— Dois-je te rappeler, mon époux et maître, que je ne suis pas un invalide ; que je suis un homme, comme toi ; un cadet de l'Académie militaire, comme toi ; que je suis capable de prendre des décisions, comme toi ; et que je n'ai pas besoin de ton autorisation !

À chaque affirmation, Polack repliait un doigt. Quand sa main se ferma en poing, il l'agita devant le nez de Léopold. Ce dernier saisit sa main, embrassa son poing et commença à le déplier :

— Tu es un homme, un cadet, tu es capable de prendre des décisions et tu n'es pas invalide. Mais...

Il déposa un baiser sur le petit doigt qui restait plié.

— Mais tu te trompes ! Tu crois ne pas avoir besoin d'autorisation ? En tant que ton mari et ton Dir, j'ai le droit et le pouvoir de t'interdire !

Face à l'air outragé de Polack qui ouvrait la bouche pour exprimer tout le bien qu'il pensait de son mari et Dir, Léopold déplia le dernier petit doigt, l'embrassa encore et ajouta :

— Je ne veux pas me servir de ce droit. Dès que nous saurons où peut se trouver l'artefact de brouillage — nous utiliserons Kamelio pour la reconnaissance — nous irons le désactiver ensemble  !

— Ton état... Non ! chuchota Polack.

— C'est ma maison et mes gens ! Mon état, c'est mon problème !

Les yeux de Léopold brillèrent dangereusement, et Polack n'osa pas le contredire.






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