LE MERCENAIRE
Polack emboîta le pas à Mass Hippolyte dans le dédale de cette ancienne forteresse qui se donnait des airs de château. Couloirs, escaliers, passages ; encore des marches, un long corridor, un étroit escalier en colimaçon — tout cela s'inscrivait automatiquement dans son esprit, tel un fil conducteur qui l'aurait guidé vers la sortie sans la moindre participation consciente de sa part.
Au sommet de la dernière montée, une porte en chêne entrebâillée les attendait. Mass Hippolyte frappa discrètement du doigt replié sur le battant et, après un « Entrez ! » enjoué, pénétra dans la pièce, Polack dans son sillage. L'endroit baignait dans une pénombre épaisse, qui noyait le mobilier dans l'obscurité. Seule la boule de cristal, scintillant de mille feux, captait immédiatement le regard, ainsi qu'une forme sombre penchée au-dessus d'elle. La scène évoquait si fortement l'univers de Robin des bois, prince des voleurs que Polack s'attendait presque, lorsque la silhouette relèverait la tête, à découvrir l'horrible sorcière. Il réprima un rire mal venu et, imitant son cicérone, s'inclina dans un salut respectueux. Il perçut le froissement des papiers qu'on déplaçait, suivi d'un toussotement et du bruit sourd d'un objet métallique tombant au sol. Puis la même voix enjouée s'éleva :
— Mass Hippolyte avec son élève ! J'aurais pu m'exclamer : quelle bonne surprise ! Mais je savais que vous viendriez et je vous attendais. Ne restez pas debout ! Prenez place !
Polack se redressa et chercha des yeux où il lui était possible, en suivant cette aimable invitation, de prendre place. Maintenant que sa vue s'était accoutumée à la pénombre, il distingua le bureau recouvert de documents, une boule de cristal trônant en son centre, et, assis derrière, un vieillard vêtu d'une cape fuchsia à capuche dans laquelle sa tête disparaissait presque entièrement, laissant dépasser une barbe d'un blanc immaculé. Il aperçut également quelques placards, des malles cerclées de métal, mais nulle chaise, nul tabouret, nul banc. Il vit alors Hippolyte, sans la moindre hésitation, saisir l'une des caisses, la traîner jusqu'à la table et s'y installer. Après un bref instant de réflexion, Polack l'imita et demeura dans l'expectative, plongé dans un silence absolu. Mass Hippolyte se taisait lui aussi, et le mutisme devint rapidement pesant. Le calme fut alors rompu par un rire chevrotant de leur hôte.
— Cher Hippolyte ! Vous savez toujours aussi bien faire durer la pause ! Mais aujourd'hui, nous ne jouons pas à notre jeu favori : « qui parle, perd ». Vous venez pour obtenir des précisions sur l'excellente nouvelle qui ne saurait tarder !
— Oracle Gys ! Cessez vos balivernes ! Je sais...
— Vous ne savez rien ! l'interrompit sèchement l'Oracle, qui ne riait plus. Rien ne disparaît ! Rien n'apparaît ! Tout se transforme !
Oracle paraissait agité. Il leva les bras vers le ciel, les écarta largement, puis les abattit de part et d'autre de la boule de cristal.
Une pensée amusée traversa l'esprit de Polack : « Lavoisier aurait été content ! » Puis il prêta attention à la suite, qui balaya d'un coup toutes ses réflexions frivoles :
— Dans moins de trois mois, un grand bouleversement nous attend ! Venez par ici, jeune homme !
Il fit glisser la boule de cristal vers Polack et lui lança :
— Posez les mains dessus et dites-moi ce que vous y voyez ! Nous confronterons nos visions après. Je garde la mienne pour moi pour l'instant — je ne veux pas influencer votre perception.
Polack posa les mains sur l'artefact, se concentra selon les enseignements de Mass Hippolyte et fixa la surface de verre avec une attention soutenue, dans l'attente d'une vision. Au début, il ne perçut rien — de simples volutes de brouillard.
« Du brouillard, dans une boule translucide, comme c'est étrange », songea-t-il avec un certain détachement, presque amusé par la banalité de l'apparition.
Puis au brouillard se mêla une pluie fine, persistante, de celle qui s'insinue partout ; il distingua des flaques d'eau sur le pavé, que les vapautos de la procession funèbre faisaient jaillir en fines gouttelettes, éclaboussant la foule endeuillée et silencieuse. L'eau imprégnait les étendards en berne et les vêtements de la multitude qui bordait le passage du convoi mortuaire. Puis il aperçut un calendrier et une date encadrée de noir.
Une certitude absolue s'imposa à l'esprit de Polack. Il prit la parole d'une voix atone :
— Le Roi est mort, Vive le Roi. Dans quatre-vingt-sept jours exactement, nous conduirons à leur dernière demeure le Roi Georges et son épouse !
Il tenta de détacher ses mains, mais ses poignets refusèrent d'obéir. Les visions se succédèrent alors comme dans un kaléidoscope : les armoiries se déformant sur le drapeau en lambeaux, des désordres éclatant dans les rues de la capitale et jusque dans les bourgs les plus reculés, des barricades dressées à la hâte, des affrontements fratricides, le sang se répandant en torrents sombres sur les pavés. Puis vinrent des images plus terribles encore — le Royaume exsangue, vidé de sa substance par ses propres luttes internes, pendant que l'Empire, flairant la proie affaiblie, passait à l'offensive et ravageait méthodiquement le peu qui en restait.
Par un effort surhumain, Polack arracha ses mains de l'artefact. Il respirait comme un poisson hors de l'eau et semblait manquer d'air. Il défit son foulard, déboutonna le col de sa chemise et prononça sans lever les yeux sur ses interlocuteurs :
— Nous conduirons vers sa dernière demeure notre bon Roi. Un autre prendra sa place, mais pas son héritier légitime. Guerre des rues, guerre civile, guerre tout court. Et au-dessus de tout cela flotte l'étendard de l'Empire.
Un silence consterné accueillit ses paroles. Polack leva la tête et les regarda tour à tour. Ils étaient blêmes, l'effroi se lisait sur leurs visages.
Puis l'Oracle murmura d'une voix brisée :
— Vous avez perçu bien davantage que moi, mon jeune collègue... bien davantage. Pour ma part, je n'ai eu la vision que d'un nouveau blason de notre Roi et du nouveau drapeau de notre Royaume, accompagnée d'un sentiment qu'il restait moins de trois mois. J'en ai déduit la mort de notre monarque et le changement de la dynastie régnante. J'ai procédé à toutes les vérifications prescrites par le protocole, et à quelques-unes supplémentaires, puisées dans mon propre arsenal. Avec le même résultat.
Il soupira et s'abandonna contre le dossier de son fauteuil :
— Je n'en étais pas particulièrement accablé. L'âge m'a appris à savoir et à accepter que nous sommes tous mortels, parfois de façon brutale et inattendue. Tout le monde, du mendiant au roi. Un changement n'est pas toujours un mal en soi... Mais votre prédiction, elle, est véritablement terrifiante.
Mass Hippolyte fixa Polack droit dans les yeux :
— Cadet ! Je sais que vous êtes en mesure d'identifier ce premier domino dont la chute a entraîné tous les autres. Trouvez-le, ou bien un autre qui pourrait freiner cette chute, voire l'enrayer ! Faites comme vous l'avez fait pour l'incendie des Écuries !
Polack suffoqua ; aux confins de sa perception, il crut discerner un chuchotement ténu : « Mon Capitaine… » Puis il sentit un faucon fantomatique se poser sur son épaule droite, une main ferme sur son épaule gauche, et perçut, comme venu de très loin, le roulement sourd d'un tambour. Il ferma les yeux, et sur ses paupières closes défilèrent les visions, semblables à un film projeté à rebours. Les images se succédaient à une vitesse vertigineuse : les troupes de l'Empire, les combats de rue, le couronnement, les funérailles du Roi, le Roi riant et enlaçant sa Reine, la naissance d'une princesse, les scènes de la vie au palais. Les cadres s'enchaînaient, toujours plus vite, encore plus vite… Puis le rythme se ralentit pour se figer sur une image, et Polack acquit la certitude d'avoir sous les yeux ce premier domino, ce battement d'ailes du papillon. Il aperçut une estrade érigée sur la place d'un bourg, ses planches fraîchement équarries et grossièrement travaillées. Un nœud en saillait, porteur d'une écharde acérée. Son œil intérieur s'y attarda un instant. Le film reprit alors sa course du passé vers le présent, à travers des prises de vues fragmentées et éparses : une foule compacte, la chenille dansante menée par le jeune prince George éméché et joyeux, une cape lacérée sur cette écharde et ce murmure à peine audible : « Recousez-moi cela, ma belle lingère » — puis deux silhouettes dénudées, enlacées dans la pénombre d'une échoppe.
Polack ouvrit les yeux en émergeant de la transe dans laquelle l'avaient plongé les paroles de Mass Hippolyte, et croisa le regard interrogateur de l'Oracle. Il s'éclaircit la gorge — sa bouche lui parut aussi aride que le Sahara.
— Un peu d'eau, coassa-t-il.
Sans prononcer un mot, Mass Hippolyte lui tendit une flasque. Polack en avala une gorgée avec avidité et faillit s'étrangler : le récipient semblait renfermer de l'alcool pur. Le liquide lui embrasa la bouche, descendit tel un torrent de lave le long de l'œsophage et atterrit dans l'estomac, qui se recroquevilla d'effroi devant une telle agression, avant de remonter comme une flèche jusqu'à la tête. Curieusement, ce traitement brutal, tout en secouant Polack, lui éclaircit les idées et délia la langue.
— Vous souhaitez savoir quel domino a fait s'effondrer tout l'édifice ? Alors, je vais vous conter une fable.
Polack sortit de sa poche un poignet de petites billes, qui servaient dans cet univers de menue monnaie, et les étala sur la table devant lui.
— Il était une fois... Il y a plus de vingt ans, dans un bourg prospère d'un royaume, une grande fête du Solstice d'été fut organisée. Le maire fit venir musiciens et saltimbanques. Il ne lésina pas sur les moyens : pour leur spectacle, il fit même ériger une scène. Des planches mal équarries, hérissées d'échardes — dont une, particulièrement longue et acérée.
Ce fut elle, le tout premier domino.
Polack fit rouler une bille sur la table, qui s'immobilisa devant l'Oracle.
— Un prince héritier, appelons-le Georges, accompagné d'une poignée de nobliaux, se glissa incognito dans la fête. « Pour me rapprocher du peuple », se justifia-t-il. Voilà notre second domino qui se met en place.
Il envoya une deuxième bille rejoindre la première.
— Le prince se divertit, mangea, but, puis se joignit à une farandole endiablée qui serpentait sur la place au son de l'orchestre. La farandole passa trop près de l'estrade et l'écharde — vous vous souvenez, domino un — déchira la cape du prince. Plutôt que de se défaire du vêtement endommagé, Georges était prince après tout et ne manquait guère d'habits, il saisit la main d'une jolie fille et lui demanda de recoudre la déchirure.
Polack propulsa trois billes d'un coup vers l'Oracle :
— Nos dominos trois, quatre et cinq. Le prince et la belle rejoignirent une échoppe vide mais, allez savoir pourquoi, la porte en était ouverte. Et là, notre jeune prince ôta la cape et le reste, la jeune fille fit de même. Drôle de façon de faire la couture, tout de même. Et quelques mois plus tard, un garçon vint au monde, mais nul n'en sut rien.
— Ce n'est pas possible ! s'écria l'Oracle. Je l'aurais vu !
Il frappa du poing sur la boule de cristal, qui émit un tintement indigné.
— Notre roi n'a pas d'autres enfants, légitimes ou bâtards, en dehors de sa fille Léonie !
Mass Hippolyte tendit le bras et posa une main apaisante sur l'épaule de son vieux complice.
— Il existe des moyens de soustraire une personne à la recherche magique et au regard de l'oracle, vous le savez aussi bien que moi…
Polack fit pensivement tournoyer une bille sur la table.
— Moi non plus, je ne distingue pas où il se trouve à présent, mais j'ai pu percevoir son premier cri lors de sa venue au monde… Alors, je poursuis cette histoire édifiante, ou cela vous semble suffisant ?
— Continue, et sois plus bref ! grommela l'Oracle entre ses dents.
— Plus bref ?
Polack rassembla les billes restantes et les fit glisser vers l'autre tas.
— Alors... Le prince devint roi, prit pour épouse une dame de haute noblesse dont il eut une fille, mais point d'enfant mâle. Neuf années de mariage, et toujours pas d'héritier. Mais ce soir, son épouse s'apprête à lui annoncer une heureuse nouvelle : voilà quinze jours qu'elle est de nouveau... en attente. Ce sera un garçon...
— Un garçon ? À ce stade, personne ne peut déterminer le sexe d'un enfant à naître ! Moi-même, je ne suis en mesure de le percevoir qu'à partir du deuxième mois de grossesse. Mais un mois de plus, et quiconque possède la moindre parcelle de don sera capable de le savoir ! lâcha l'Oracle, incapable de se contenir.
Polack écarta les bras d'un air contrit :
— Moi, je l'ai vu. Bien sûr, ni la Reine ni notre bon souverain n'en ont la moindre connaissance. Le Roi formulera une annonce dépourvue de tout détail, demain. Et trois mois plus tard, lui et son épouse périront dans un accident d'une absurdité consternante. Comme il est bizarre précisément dans trois mois — soit au moment où le sexe de l'enfant à venir pourrait être connu de tous. La suite se devine aisément : un héritier surgira de nulle part. « Oh, comme il ressemble à son père… » lâcha Polack avec une ironie glaciale, avant de reprendre d'un ton tranchant — et mènera le royaume à sa ruine.
Mass Hippolyte était blême. Il croisa et décroisa les doigts, fit craquer ses jointures, puis s'adressa à Polack d'une voix posée qui contrastait singulièrement avec son agitation physique :
— C'est écrit ? Cadet, existe-t-il un moyen de l'éviter ? Comme pour l'incendie, ce point de bascule qui pourrait tout changer...
Malgré son ton mesuré, il sembla à Polack que Mass était en train de supplier.
— S'il en existe un, je ne le distingue pas.
Polack entreprit de ramasser les billes et de les replacer une à une dans sa bourse, ponctuant chaque affirmation par ce geste :
— Pour raboter les planches, pour des raisons évidentes, il est trop tard. Pour convaincre le futur Roi d'abandonner la cape et de conserver son pantalon, tout autant. L'enfant — que dis-je, le jeune homme — se dérobe à nos recherches, et il ne réapparaîtra qu'après la disparition de son géniteur. La grossesse de la Reine... c'est là aussi un fait établi.
Presque toutes les billes avaient regagné la bourse. Sur la table, il n'en demeurait que deux ; l'une d'elles, Polack la serra dans le creux de sa main.
— L'annonce... Le Roi ne devrait peut-être pas la faire ! Non, là non plus ce n'est...
Oracle parut outré et l'interrompit :
— La grossesse ne tardera pas à se voir ! Et l'on s'interrogera sur le silence royal.
— La Reine pourrait partir en pèlerinage... Là où se rendent toutes les femmes en mal d'enfants. Le sanctuaire de la Bienheureuse Clotilde. Elle y demeurerait en méditation plusieurs mois, dans l'attente que les dieux des Cimes l'exaucent... prononça pensivement Hippolyte.
Polack intégra cette nouvelle donnée, consulta sa vision intérieure et secoua la tête :
— Cela nous fera gagner six mois supplémentaires, mais à l'issue nous obtiendrons presque le même résultat — et trois cercueils, dont l'un douloureusement petit, au lieu de deux.
— Gagner six mois, c'est déjà plus qu'on pouvait espérer. Cela nous laisse le temps ! Cela me laisse le temps de retrouver ce royal bastard... Et surtout, ceux qui se dissimulent derrière lui.
Mass Hippolyte avait rejeté l'accablement et semblait résolu à tout entreprendre — quitte à creuser la terre jusqu'à son centre — pour trouver une issue. Oracle, de son côté, semblait s'être ressaisie.
— Oui, cherchez, mon ami. Cela peut changer la donne. Je consulterai les voies du destin à chacune de vos découvertes.
Polack, quant à lui, souhaitait silencieusement à Mass de réussir, car si tout venait à échouer, il ne lui resterait que le recours à la Sphère des Possibles pour infléchir le destin au moment même de l'accident. Mais Polack ignorait le prix qu'exigerait l'artefact pour une telle intervention. Il garda donc cette possibilité pour lui et se promit de n'y recourir qu'en ultime ressort.