LE MERCENAIRE

Chapitre 60 : Et la chaîne se brisa

Par Beauvais

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Sur le balcon, la tension parut se dissiper : Sergin s'accouda de nouveau à la balustrade et murmura doucement, comme pour lui-même :

— Et maintenant...

« Et maintenant, que vais-je faire… » chanta Bécaud, fantomatique, dans l'esprit de Polack, qui ne put réprimer un sourire.

— Cela t'amuse ? Fort bien ! Mais pour moi... Auparavant, je connaissais avec précision mon destin : monter sur le trône de Custenia et réparer les injustices...

— Il ne m'appartient pas de décider à ta place. Je ne suis qu'un Oracle, un Vedoun...

Il faillit ajouter l'expression de son ancien monde, presque oublié : « Un lanceur d'alerte ».

— ... je ne peux que te révéler où tes choix te mèneront.

— Il me faut y réfléchir… Nous en reparlerons demain matin…

Sergin semblait épuisé, aussi bien physiquement que mentalement et moralement. La communication télépathique avait consumé les dernières réserves qui lui restaient. Polack, comprenant qu'il était vain de prolonger la conversation, prit congé d'un léger mouvement de tête, puis s'apprêta à entamer la descente vers la fenêtre de sa chambre. Il passa une jambe par-dessus la balustrade et perçut alors la voix railleuse :

— Mon très cher Die ! C'est tout à fait inutile de vous adonner à cet exercice périlleux. Vous pouvez fort bien emprunter les escaliers.


***


Polack descendit et pénétra sur la pointe des pieds dans la chambre, soucieux de ne pas éveiller Léopold — et redoutant de le faire. Il ne souhaitait plus croiser ses yeux voilés par l'influence de l'artefact, ni s'exposer à un discours, dicté par ce même objet, peuplé de lieux et de proches inexistants. À présent qu'il en saisissait le mécanisme, il comprenait que son époux aspirait profondément à une famille nombreuse, et que son esprit avait engendré ces cousins de toutes pièces.


Il s'immobilisa devant le lit et, tout en se déshabillant sans bruit, laissa son regard se poser sur Léopold. Ce dernier reposait sur le dos, à demi découvert. Son torse hâlé contrastait avec la blancheur immaculée des draps ; sa poitrine se soulevait avec régularité, faisant frémir ses muscles au rythme de sa respiration. Un bras était glissé sous sa tête, l'autre reposait mollement, paume offerte vers le haut, sur le matelas. Malgré lui, Polack demeura figé dans la contemplation : il était beau, son époux, telle une statue antique exposée dans un musée de son monde perdu.

Polack tenta de se glisser discrètement dans le lit, mais fut rattrapé avant même d'y parvenir. Le bras qui, l'instant d'avant, reposait avec une nonchalance feinte, se referma tel un boa constricteur autour du sien. Léopold ne dormait pas. Il souleva la tête de l'oreiller, ouvrit les yeux — où ne subsistait pas la moindre trace de sommeil — et laissa tomber, d'une voix glaciale :

— Tu t'es bien fait attendre, mon amour !

Polack chercha à se dégager. Jamais, en aucune circonstance, son mari n'avait usé de ce ton, ni ne l'avait appelé « mon amour ». Dans sa bouche, ce sobriquet, censé porter une tendresse, sonnait comme une insulte, voire une mise en accusation. Léopold resserra son emprise :

— Pourquoi fuir, mon amour ? Ou bien notre invité t'aurait-il rassasié ? Dommage, car moi, j'ai encore faim.

— Je suis allé présenter nos respects, tu sais bien, tenta Polack.

Mais Léopold ne semblait pas l'entendre. Il inclina légèrement la tête, à la manière de quelqu'un qui s'efforce de saisir un murmure lointain. Polack était presque certain qu'il écoutait l'artefact, lequel lui soufflait des images de la trahison.


Sergin avait raison — maudit artefact — toute résistance semblait vaine face à lui. Polack ignorait ce que son époux percevait, pourtant son expression ne laissait guère de place au doute : la bouche crispée au point d'en blanchir les lèvres, les yeux réduits à deux fentes et ce petit muscle qui tressaillait sur la joue, trahissaient une vision loin d'être apaisante. S'obstiner n'aurait servi qu'à attiser davantage sa colère. Aussi Polack renonça-t-il à lutter et, en capitulant, se laissa entraîner vers la couche.

Cette fois-ci, Léopold, qui portait d'ordinaire une passion tendre et lumineuse, se montrait sombre, presque violent. Au début, Polack, ne songeant qu'à apaiser son époux par son consentement, sentit la passion monter, lui réchauffer les entrailles, vriller le cœur et voiler l'esprit. Comme s'il avait bu le plus fort des alcools, comme si le soleil avait éclaté dans sa poitrine... Il frémissait sous les baisers qui se muaient en morsures, et mordait à son tour, recevant et laissant des traces brûlantes sur la peau. Léopold le plaqua contre le matelas, mais mû par la force de son propre désir, Polack se cambra, le repoussa et se retrouva lui-même au-dessus, ivre de cette inversion, percevant le corps de son partenaire frémir entre ses cuisses, à l'image des flancs d'un destrier fougueux et sauvage.


Il se pencha vers l'avant, fit glisser la main sur le torse de son partenaire, puis plus bas, pour trouver la preuve dure et ardente de sa passion puis la guida en lui, s'efforçant tant bien que mal de descendre lentement. Il se précipita malgré tout, laissa échapper un sifflement et se figea, le souffle court, puis il sentit des mains apaisantes se poser sur ses hanches et en perçut une voix enrouée : « Que fais-tu, ne te dépêches pas ainsi, petit idiot. » « Petit idiot » résonna dans l'esprit de Polack bien plus tendrement que « mon amour » quelques instants auparavant. Il secoua la tête pour chasser les pensées superflues ; sa vision se réduisit à ce seul visage : des lèvres sèches et entrouvertes, une mèche brune collée à la joue moite, des yeux clos et les cils frémissants comme sous l'effet d'un rêve. Puis il entendit un « Plus vite ! » saccadé et rauque, et l'univers autour d'eux explosa en étincelles de désir mutuel partagé et assouvi.


***


Polack entrouvrit un œil, qui se mit aussitôt à larmoyer — le soleil s'engouffrant par la fenêtre ouverte était d'une implacable cruauté. Il fit preuve de prudence et souleva à peine les paupières, observant le monde à travers le filtre de ses cils. Il avait mal partout, et sa tête bourdonnait comme au lendemain d'une bonne cuite. Pourtant il était certain de n'avoir rien bu. Était-ce le contrecoup de l'effort consenti pour résister à l'emprise de l'artefact, ou bien le tabac contenu dans les cigarettes de Sergin ? Dans tous les cas, cela n'expliquait ni la douleur diffuse qui irradiait dans chacun de ses muscles, ni les brûlures qui couraient sur l'ensemble du corps, du cou jusqu'aux orteils.

Il sortit un pied de sous la couverture et contempla ses orteils bleutés — ah oui, il avait fait le monte-muraille la veille et s'était cogné. Mais d'où venait le suçon sur le cou-de-pied et ces traces de dents sur le mollet, qui commençaient déjà à virer au violet ?


— Ah, le lynx sauvage s'est enfin réveillé ! entendit-il depuis l'autre bout de la pièce.

Il tourna la tête et aperçut Léopold, entièrement nu, planté devant le grand miroir. Il pivotait sur lui-même, cherchant à s'observer de profil et de dos. Son corps tout entier portait les marques de morsures, de griffures et d'ecchymoses — « un vrai léopard », songea Polack, qui n'avait aucun doute quant à leur provenance, ni sur l'origine de son propre inconfort. Il enfouit son visage brûlant dans l'oreiller.

— Ne te cache pas ! Nous avons vécu une nuit mémorable, tu as fait preuve d'un tempérament de feu !

Polack abandonna l'oreiller et le contempla avec stupéfaction ; il ne se croyait pas capable de performances méritant une telle appréciation.

— Passons ! Nous devons nous habiller et aller saluer nos invités avant leur départ.

— Oh ! Tes cousins ! Je n'y pensais plus !

Léopold le regarda avec une consternation non feinte :

— Cousins ? Quelle drôle d'idée ! Ce ne sont que des voyageurs surpris par la tempête. D'ailleurs, je ne me rappelle plus s'ils m'avaient dit d'où ils venaient. Il faudrait que je les interroge... Si près de la frontière, la prudence s'impose.


Polack sentit un soulagement l'envahir : l'artefact avait cessé son action pernicieuse. Bien qu'il ne sût s'il devait s'en réjouir, il espérait que c'étaient ses prouesses d'alcôve qui en étaient la cause — mais il se pouvait fort bien que les voyageurs eussent déjà repris leur route.


***


Polack se leva et se traîna jusqu'à la salle de bains, convaincu qu'une douche viendrait à bout de sa migraine et le remettrait sur pied — c'est alors qu'un vacarme sourd éclata au-dessus de leurs têtes. On aurait dit que quelqu'un retournait les meubles, les fracassait contre les murs. Puis, par la fenêtre entrouverte, des hurlements vinrent s'ajouter au chaos.

Léopold cessa de se regarder dans le miroir et se mit à s'habiller à toute vitesse. Polack l'attrapa par le bras :

— On ne bouge pas d'ici avant de se laver !

— Se laver ! Tu plaisantes ! Ils sont en train de s'étriper là-haut !

Polack resserra sa prise et poussa son époux vers la douche :

— Grand bien leur fasse ! On ne s'en portera que mieux !

Ils se lavèrent néanmoins à la hâte, ensemble sous la même douche, mais l'urgence de la situation ne leur laissa guère le loisir de « frotter le dos et plus si affinités », quand bien même cette idée eût fugacement effleuré l'esprit de Polack. Ils s'habillèrent vite et en silence : Polack saisit son yatagan, Léopold un pistolet, et sans échanger un mot, ils  s'élancèrent vers la porte avant de gravir les escaliers quatre à quatre jusqu'à l'appartement des invités, où le scandale semblait prendre de l'ampleur.

Bruit de chute, bruit de lutte… puis plus rien.

D'un coup de pied, Léopold fit voler la porte et s'engouffra dans la pièce, l'arme au poing, Polack sur ses talons. Le spectacle de dévastation s'offrit à leurs regards — rien ne semblait pourtant témoigner d'une attaque ennemie, ce qui les amena à abaisser leurs armes, sans pour autant les rengainer.

Aucun meuble, aucun vase ne semblait avoir été épargné : les débris recouvraient le sol, les éclats de bois se mêlant aux lambeaux de tissu déchiré. Des fragments de verre parsemaient çà et là l'amas de détritus qu'était devenu le mobilier. Par endroits, on distinguait également des éclats de métal vert brillant dans lesquels Polack croyait reconnaître les brisures de l'artefact.

Mistresse Vikc se tenait debout dans un coin, le dos contre le mur, les yeux écarquillés de terreur. Elle se mordait le poing, et son regard se voilait de larmes.

Sergin tenait Mass Christobald à la gorge, de la même manière qu'il s'y était pris la veille avec Polack — à cette différence près que la victime n'avait pas à redouter de tomber dans le vide, mais seulement d'être étranglée, car elle se trouvait fermement plaquée contre la paroi de la chambre. Le visage de Mass commençait déjà à virer au violet, et un gargouillis indistinct s'échappait de sa bouche.

— Réponds, sale manipulateur ! Réponds ! Réponds ! Réponds ! grondait Sergin.

Il le secouait en scandant ces mots, et chaque « Réponds » s'accompagnait d'un bruit mat — celui de la tête de Christobald heurtant le mur.

« Je me demande ce qu'il réussira à faire en premier : l'étrangler ou lui défoncer le crâne ? Si je devais parier, je dirais pile ou face », songea nonchalamment Polack en glissant son yatagan dans son fourreau, prêt à savourer le spectacle.

Léopold, lui, était loin d'être aussi serein. D'un seul coup d'œil, il évalua la scène. Sans s'attarder sur la question purement rhétorique « Qu'est-ce qui se passe ici ? », il se précipita vers les deux hommes et tenta d'arracher le malheureux à l'emprise de Sergin — en vain. Il saisit les bras de ce dernier, chercha à les écarter, s'acharna sur ses doigts pour les desserrer. Rien n'y fit. C'est alors que la voix posée — presque perfide — de Polack s'éleva :

— Mon cher, vous avez sans doute vos raisons. Mais si vous souhaitez qu'il parle, desserrez un peu les doigts — l'air restant indispensable à la phonation.

Sergin tourna la tête vers Polack. Son visage était blême, les yeux injectés de sang — il semblait incapable de saisir ce qu'on lui disait.

— Lâche-le, ami !

Polack posa une main apaisante sur l'épaule crispée de Sergin. Il ne chercha pas à lui faire desserrer l'étreinte, comptant seulement sur la douceur de sa voix et ce léger contact physique. Il maintint sa main là, et au bout de quelques secondes, il sentit les muscles de son opposant se relâcher, puis entendit un râle sourd. Mass Christobald glissa à terre en reprenant son souffle avec peine, se massant la gorge, les yeux levés vers Sergin avec une terreur manifeste. Sergin lui décocha alors une volée de coups de pied en hurlant :

— Maintenant tu vas m'expliquer pourquoi tu m'as poussé dans cette voie ! Toi qui m'as élevé, qui as été un père pour moi ! Tu ne voulais qu'une arme ? Un simple instrument pour parvenir à tes fins ? Lesquelles ?

Les coups étaient d'une violence telle qu'ils soulevaient Christobald, le projetant dans tous les sens. Du sang apparut sur ses lèvres ; il bullait. « Cela va mal, songea Polack. Au moins une côte fracturée — et elle semble perforer le poumon. »

Mistresse Vikc se jeta vers Sergin en se tordant les mains :

— Arrête ! Tu vas le tuer !

Il ne semblait rien entendre. Il leva le pied pour un nouveau coup, mais Léopold le saisit par-derrière et l'immobilisa.

Polack repéra parmi les débris qui jonchaient le sol un fauteuil paraissant à peu près intact, le redressa, en vérifia la solidité, puis se pencha vers Christobald, lui tendit la main, l'aida à se relever et l'installa dans le siège. Adélaïde Vikc se précipita aussitôt vers lui, entoura ses épaules de ses bras dans un geste protecteur, murmurant des paroles apaisantes à son oreille.

Sergin, continuant à se débattre dans la prise de Léopold, cria avec désespoir :

— J'ai détruit ton maudit artefact, j'ai l'esprit clair ! Alors, pourquoi ?

Christobald toussa, cracha encore du sang et grinça :

— Pour que tu deviennes Roi, mon petit ! Et que tu redonnes à l'Empire, pour que tu me redonnes à moi, la relique, le vaisseau-monde, qui par la négligence des dieux des Cimes se trouve entre les mains des mécréants de ce royaume.

Polack se sentit tel un limier ayant flairé une piste — la piste du vaisseau...

Sergin, quant à lui, fit un ultime effort vain pour se dégager, puis se détendit :

— Relâchez-moi, je me maîtrise...

Léopold, à contrecœur, desserra l'étreinte, attendit un bref instant, puis, constatant que son hôte ne manifestait aucune velléité d'agressivité, le libéra tout à fait et recula d'un pas pour se placer aux côtés de Polack. Il se pencha vers lui et chuchota, assez distinctement pour que chacun pût l'entendre :

— Tous aux cachots ?

— Une dame aux cachots ? Fi donc, où avez-vous laissé votre éducation, mon cher époux — et puis le vénérable Mass est blessé...

— Le jeune homme, alors ? Il n'est ni une dame, ni un blessé..., entra dans son jeu Léopold.

— Le jeune homme se nomme Sergin, vous avez dû l'oublier, et il serait plus avisé de le traiter en hôte de marque, du moins jusqu'à l'arrivée de Mass Hippolyte...

— Qui viendra...

— Assurément, et bientôt...

Polack lui pressa discrètement la main pour lui signifier de ne point insister, et ajouta dans un souffle :

— Pas maintenant...

Léopold abaissa les paupières pour signifier qu'il avait saisi, puis prit la parole avec gravité :

— Fort bien. En attendant, Mistresse, Dir, vous êtes consignés dans vos quartiers. Je vais dépêcher des serviteurs afin de remettre vos appartements en ordre et de vous faire monter un repas. L'honorable Mass nécessite des soins, et comme je ne suis pas certain de la conduite de Sergin — c'est bien là votre nom ? — je vais le loger chez notre herboriste : c'est suffisamment éloigné de cet appartement, et cela facilitera d'autant sa prise en charge pour les soins.

Il s'exprimait avec une assurance tranquille, en vrai Dir, maître de son domaine, de ses gens, de ses hôtes — et nul ne songea à le contredire.





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