LE MERCENAIRE

Chapitre 61 : Le jour du Roi

2088 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 22/08/2026 10:31

Les troubles qui éclatèrent ce matin-là se prolongèrent durant une bonne partie de la journée. Ce n'est qu'en soirée, lorsque le soleil frôlait déjà les remparts, qu'un semblant de calme revint. Polack et Léopold prirent place dans la salle à manger pour le souper — leur premier vrai repas de cette folle journée, savouré enfin dans une quiétude presque parfaite. 

Mistresse Vikc et Sergin demeurèrent dans les appartements des invités, où on leur servit un repas accompagné d'un bon vin. On aurait presque pu les prendre pour des hôtes de marque, sans les deux gardes en faction devant leur porte.

Mass Christobald, à qui Mass Eustache remit la côte fracturée en place et rafistola le poumon tant bien que mal — « Ce n'est guère ma spécialité, noble Dir ! » — fut confié aux soins attentifs de l'herboriste Annelle. Ordre lui fut donné de ne pas quitter son lit, et les décoctions de l'herboriste le maintenaient dans le sommeil. 

Jo lui-même ne les importunait plus par ses bavardages : dans la journée, il avait rejoint l'herboriste dans ses quartiers, trouvant en elle non seulement une paire d'oreilles neuves et crédules, mais aussi un joli minois frais, jeune et souriant. Il prêta main-forte à la préparation des décoctions, lui narra les aventures des époux Ostrand — dans lesquelles la place centrale revenait sans conteste à Clotaire —, puis, l'heure étant avancée, resta pour tenir compagnie à Annelle le temps du dîner.


Non, rien ne troublait plus leur quiétude, et l'instant semblait propice à une conversation. La première faim apaisée, Léopold se laissa aller contre le dossier de sa chaise, s'essuya délicatement les lèvres et posa les yeux sur Polack. En croisant son regard — affamé, voilé de désir, rivé sur sa bouche — il esquissa un léger sourire :

— Mon cher époux, j'ose à peine imaginer ce qui occupe votre esprit en ce moment ! Je serai néanmoins tout disposé à y réfléchir avec vous, dès que vous m'aurez éclairé sur ce « Pas maintenant » de ce matin.

— Ne me vouvoie pas ! Chaque fois que tu emploies ce vous, j'ai l'impression que tu es soit en colère, soit en train de te moquer de moi.

— Rassure-toi, je ne suis pas fâché...

— Tu ne réfutes pas la seconde proposition, soupira Polack. Peu importe. Je ne souhaitais pas révéler à nos invités commis d'office que je dispose d'un moyen de liaison avec Mass Hippolyte, et encore moins que ce Mass est...

Polack sentit sa gorge le brûler. Sous le regard scrutateur de Léopold, il avala un grand verre d'eau — ce qui apaisa un instant la sensation — puis tenta de reprendre sa phrase. La brûlure revint, plus intense. Sa gorge se noua, rendant la respiration laborieuse.

— Ne dis plus rien ! s'exclama Léopold. Laisse-moi deviner ! Tu as signé une clause de non-divulgation ? Sans me consulter ? Sans me prévenir après coup ? Dans quelle sorte d'affaire t'es-tu donc embarqué ?

Il prononça « dans quelle sorte d'affaire », mais Polack perçut presque distinctement « dans quel genre de merde tu t’es fourré ? » à la place — ce que la bienséance empêchait Léopold de formuler. Il était incontestablement hors de lui :

— Cela fait combien de temps que tu es sorti de ton amnésie ? siffla-t-il avec colère. Plus de six mois ! Et tu ignores toujours que ce type de document est rédigé sur un papier traité de telle façon qu'il rend toute divulgation physiquement impossible ? Si tu persistes, tu risques de mourir avant d'avoir pu révéler quoi que ce soit.

Polack leva les mains dans un geste d'apaisement, puis changea de place pour se mettre à côté et non en face de son époux, lui posa la tête sur l'épaule et chuchota :

— Alors je vais te dire ce que je peux. Si je ressens la brûlure, je m'arrête.

« Et que diable me bouffe, si je ne trouve pas le moyen de contourner ce maudit torchon. C'est pas pire qu'un détecteur de mensonges que je dupe en un, deux, trois »,  pensa-t-il avant de commencer son récit :

— Mass Hippolyte m'a remis un artefact de liaison avec lui...

Polack écouta attentivement son corps, mais la sensation de brûlure ne revint pas pour l'instant.

— Je peux brièvement communiquer avec lui, et l'alerter si je...

Il s'interrompit, percevant un inconfort pour l'instant très léger, puis reprit avec une grande prudence :

— L'alerter si besoin. Il viendra alors rapidement pour résoudre le problème...

L'inconfort se fit plus manifeste :

— Le problème dont je ne peux pas te parler.

Polack souligna ce « je ne peux » et poursuivit avec une certaine précipitation, cherchant à dire le plus possible avant d'en être incapable :

— Une seule chose que je peux te révéler : Mass arrivera aussi vite que possible, et il faut retenir nos invités jusqu'à ce moment. C'est tout !

Les derniers mots, Polack les arracha d'une gorge de plus en plus nouée et douloureuse, qui ne se desserra qu'au moment où il prononça « c'est tout ». Une sueur froide lui glissa dans le dos : « C'était moins une » — l'accord de non-divulgation en vigueur ici se révélait bien plus redoutable que le détecteur de mensonges de son monde d'origine, et laissait fort peu de latitude pour qui aurait songé à s'y soustraire.


***


Trois jours plus tard, à midi, un majestueux dirigeable aux couleurs royales fit son apparition dans le ciel, au-dessus de la demeure des Ostrand. Toute la domesticité délaissa ses occupations pour contempler ce spectacle insolite. Les visites en ce domaine reculé demeuraient rares, et par la voie des airs, proprement inouïes — jamais encore pratiquées jusqu'à ce jour. Le dirigeable s'immobilisa au-dessus de la cour intérieure. Une amarre fut lancée sur la tourelle la plus haute, celle-là même qui abritait la bibliothèque ; un homme en uniforme noir en vérifia la solidité, avant qu'une échelle ne fût descendue. Un garde, un clairon attaché à la ceinture, la dévala en lançant d'une voix forte :

La Couronne Royale est au port ! Place ! Place !


« Air Force One », persifla avec une ironie mordante le traducteur intérieur de Polack, qui, en compagnie de Léopold, rejoignit les gens de maison dans la cour. La remarque dissimulait habilement son trouble profond : il n'avait pas la moindre idée de la façon dont, en ce monde, on recevait la visite d'un souverain. Il se voyait mal aller étreindre le Roi ou lui donner une tape dans le dos en lançant un jovial « Bienvenue, frère d'arme ! ». Il pressentait bien qu'un protocole existait, mais il en ignorait tout. Fort heureusement, Léopold, lui, connaissait parfaitement la conduite à tenir. Même s'il semblait quelque peu abasourdi par cet insigne honneur tombé littéralement du ciel, il se ressaisit promptement et prit les choses en main.

Les domestiques se mirent en rang le long des murailles, tandis que la garnison forma une haie d'honneur — quand avaient-ils bien pu trouver le temps de revêtir leur tenue de parade ? — et Polack avec Léopold prit position au bas des marches de l'entrée.


Le garde en noir observa un instant les préparatifs, et dès qu'il les jugea satisfaisants, fit retentir trois notes stridentes, aussitôt suivies de l'hymne de Custenia qui déferla depuis le dirigeable. Aux accents de Dieux des Cimes miséricordieux, une trentaine de militaires en uniforme noir de la garde rapprochée de Sa Majesté se déversa sur les pavés. Ils descendaient avec une telle célérité qu'ils semblaient à peine effleurer les barreaux de l'échelle. Ils se déployèrent dans la cour et constituèrent une seconde haie d'honneur, à l'intérieur de celle des gardes du domaine. Le soldat qui descendit en dernier actionna fermement une manette en bas de l'échelle : celle-ci se mua en escalier — abrupt, certes, mais qu'on pouvait néanmoins descendre de face, dignement, sans avoir l'air d'une araignée sur sa toile.


Aux sons de l'hymne, dont la solennité parut s'intensifier encore, Sa Majesté George VI apparut dans l'encadrement de la porte du dirigeable. Revêtu du même uniforme que sa garde — seules les épaulettes dorées le distinguaient de ses hommes —, il entreprit la descente avec une pompe toute royale.

« Pourvu qu'il ne répète pas l'exploit de Ronald Reagan à sa descente de l’Air Force One ! » souffla la voix intérieure de Polack, qui faillit éclater de rire de la façon la plus inopportune qui soit.

Immédiatement après Sa Majesté venait Mass Hippolyte, vêtu lui aussi d'un uniforme noir, un ruban fuchsia barrant la poitrine en signe de son don. Deux autres Mass, que Polack ne reconnut pas, le suivaient. Le groupe descendit lentement, avec toute la solennité qu'imposait la cérémonie.

Polack, emboîtant le pas à Léopold, avança de dix pas à leur rencontre. Puis tous deux mirent un genou à terre, en inclinant la tête. Léopold, sans lever les yeux, prononça alors des phrases qui parurent à Polack rituelles et immuables :

— Votre Majesté, bénie des Dieux des Cimes, entrez sous ce toit en ami. Que le feu de mon âtre vous reconnaisse, que ma table vous appartienne, que le pain soit rompu entre nous et que le vin coule dans une même coupe. Tant que vous demeurerez sous ce toit, vous serez des miens — ainsi les Dieux des Cimes nous le commandent. Qu’Ils en soient témoins. 

Le roi George se redressa davantage — si tant est que cela fût possible — et répondit par une formule qui semblait, elle aussi, appartenir aux temps les plus reculés, comme venue du fond des âges.

— J'entre sous ce toit en ami. Je partage votre âtre et votre table. Je romps le pain avec vous et je bois dans votre coupe. Ainsi que les Dieux des Cimes nous le commandent. Qu'Ils en soient témoins.

Puis il changea de ton, passant du registre solennel au trivial :

— Relevez-vous, nobles Dir et Die Ostrand. L'heure n'est pas aux courbettes !

Sitôt Léopold debout, le souverain, le visage fendu d'un large sourire, lui administra une tape vigoureuse sur l'épaule — assez puissante pour le faire tituber — avant d'ajouter :

— Ravi de vous voir ! Vous vous faites bien rare à la cour !

« Je n'avais pas si tort, pensa Polack en se redressant. Les tapes amicales sur l'épaule ont bel et bien cours ici. »

Léopold s'inclina une nouvelle fois puis, tout en continuant d'échanger assez cordialement avec le Roi, franchit le seuil de la demeure.

Polack, quant à lui, s'attarda quelques instants — juste assez pour voir descendre du dirigeable les membres de second rang de la suite royale, qu'il identifia comme le secrétaire, le valet personnel et, peut-être, le coiffeur. Une escorte étonnamment peu nombreuse pour l'homme le plus éminent du pays.


***


Le repas en royale compagnie se déroula de façon plutôt informelle. Le souverain semblait disposé à passer outre l'étiquette, arguant qu'il avait soupé des révérences jusqu'à plus faim, voire jusqu'à la nausée, à la cour.

La conversation à table s'orienta vers des thèmes triviaux — les conditions météorologiques, la prochaine fête du solstice d'été qui se tiendrait dans trois jours à peine —, puis vers le mariage des Ostrand. Sur ce dernier point, le Roi formula ses félicitations, non sans laisser transparaître un certain mécontentement de n'en avoir pas été informé en amont : l'union d'un seigneur dont le domaine jouxtait la frontière de l'Empire méritait son assentiment préalable. Il ajouta toutefois avec bonhomie :

 — Vous avez, par ce manquement, raté l'occasion de recevoir un beau présent ! Voilà qui vous aura suffisamment puni !

C'est en toute fin de repas — lequel s'acheva dès que le monarque déposa ses couverts — qu'il prit la parole pour en venir au but de sa visite :

— Eh bien, Dir Ostrand, il me semble que vous hébergez parmi vos invités une personne qui se prétend de ma parenté. Je souhaite la rencontrer. Conduisez-nous !

Il fit alors signe au Mass Hippolyte de le suivre et se leva. Léopold se dressa à son tour et s'inclina. Polack n'était visiblement pas convié, mais se plaça résolument aux côtés de Léopold.



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