LE MERCENAIRE

Chapitre 69 : « Cimes à son Capitaine »

Par Beauvais

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Joachim, qui marchait en éclaireur, s'immobilisa brusquement, fit signe au reste du groupe de demeurer silencieux, puis s'avança de quelques pas mesurés et écarta délicatement les branches. L'odeur devint alors si forte et suffocante qu'elle faisait piquer les yeux. Un rugissement sourd et puissant déchira l'air de la forêt.

Joachim se retourna et porta un doigt à ses lèvres pour commander le silence, puis articula, à peine audible :

— Un Sparamander !

Léopold réprima un juron. Le Sparamander jouissait d'une réputation bien plus redoutable que celle de son lointain cousin le Barrosaur. Le Spara était tristement célèbre pour sa férocité et son comportement des plus imprévisibles. Les assurances de Joachim quant à son innocuité envers les humains ne parvenaient guère à le rassurer. Il était fort probable que les observateurs les moins chanceux n'eussent tout simplement pas eu l'occasion de rapporter leurs expériences, ayant été écrasés ou servis en guise d'amuse-bouche à cette créature monstrueuse.


Un nouveau hurlement déchira le silence. Joachim relâcha lentement les branchages, puis dressa deux doigts vers le ciel. Deux ? Il y avait deux monstres ?


Deux mugissements se mêlèrent en un seul grondement, et le sol se mit à trembler avec une telle violence que les compagnons éprouvèrent toutes les peines du monde à rester debout. Les plus légers d'entre eux, Armance et Jo, furent renversés. Un véritable chaos se déchaîna : cris des humains, hurlements des bêtes, arbres arrachés, terre soulevée. Les arbustes qui, jusqu'alors, dissimulaient les voyageurs furent réduits en miettes, et un spectacle saisissant s'offrit à leurs regards. 


Polack contemplait la scène avec effroi, incrédulité et une pointe d'admiration. Il avait peine à croire ce que ses yeux lui donnaient à voir. Il avait l'impression d'assister, depuis un fauteuil de cinéma, à une superproduction aux effets spéciaux époustouflants.

Deux énormes dinosaures — trois fois la taille du célèbre Rex — se livraient à un affrontement sans merci, l'un vert, l'autre brun. Les griffes lacéraient, le sang giclait, et des lambeaux de chair arrachés par des gueules hérissées de dents acérées comme des lames étaient projetés alentour dans une pluie écarlate.

Le brun semblait tenir l'avantage. Brutalement, il repoussa le vert de ses membres antérieurs, le fit vaciller, puis planta ses crocs dans son cou vulnérable. Son adversaire s'effondra dans un fracas retentissant, soulevant un nuage de débris. Le vainqueur laissa alors échapper un cri de triomphe, long et strident, avant de commencer à déchiqueter sa proie encore frémissante.


— Maintenant ! cria Joachim, et il s'élança vers la droite pour contourner le champ de bataille.

Léopold souleva Armance, qui semblait encore étourdie et peinait à tenir sur ses jambes. Il resserra son étreinte et, sa fille dans les bras, emboîta le pas à Joachim d'une allure vive, le reste du groupe dans leur sillage. Nul ne formula d'objection, chacun comprenait qu'il fallait saisir cette opportunité. Polack entraînait Jo d'une main, Mass Christobald de l'autre, ce dernier semblant au bord de l'épuisement. Mass Eustache, pour sa part, accepta le soutien du second garde.

Ils pressaient l'allure, contournant le lieu d'affrontement épique. Le compas intérieur de Polack, dont la flèche semblait verrouillée sur le vaisseau, l'avertit qu'ils s'en écartaient.

— Vers la gauche, prenons vers la gauche ! s'époumona-t-il.

Joachim ne semblait pas l'entendre, ou peut-être choisit-il délibérément de n'y prêter aucune attention, poursuivant sa trajectoire avec une obstination remarquable. Polack s'immobilisa alors, laissant le reste du groupe le dépasser. Léopold perçut presque aussitôt son absence à ses côtés et s'arrêta à son tour. Il reprit son souffle, haché par l'effort de la course, et lança : 

— Halte ! 

Puis il contempla un instant son époux avant de laisser échapper un soupir :

— Clotaire, as-tu capté un signal de Kamelio ? Un danger nous guette sur la route ?

Polack secoua la tête.

— Non ? Alors pourquoi tu t'arrêtes ?

— Le vaisseau, le vaisseau est là-bas ! Il nous attend !

— Ah, il nous attend ? Il a patienté plusieurs millénaires, il peut bien patienter encore un peu ! Joachim, dans combien de temps pourrons-nous changer de cap sans risque ?

Joachim, qui avait rebroussé chemin pour se rapprocher de Léopold, se gratta la tête et dit d'une voix hésitante :

— On peut virer à gauche dès maintenant. Le Sparamander en général ne s'intéresse guère aux humains, et il est bien trop occupé maintenant à se remplir la panse pour nous accorder la moindre attention. Le meilleur moment pour l'abattre, d'ailleurs, si c'était notre intention. Mais par prudence, je suggère de faire encore une centaine de pas avant de bifurquer.

— Non, tout de suite ! chuchota Polack, toujours tenaillé par l'appel pressant des Cimes.

— Coupons la poire en deux : cinquante pas pour garder une marge de sécurité. Ensuite, nous prendrons la direction que tu proposes dès que possible.


La petite troupe reprit sa progression, qui se faisait de plus en plus éprouvante, sans que le chemin n'offrît la moindre possibilité de changer de cap. Ils avaient parcouru bien plus de cent pas ; et la forêt elle-même semblait s'acharner à les entraver : les branches fouettaient les visages, les pieds butaient contre les racines, la chaleur moite pesait comme une chape, et le soleil peinait à percer les frondaisons pour éclairer leur route. Les arbres les enserraient de toutes parts, et toute avancée semblait compromise.

Léopold finit par ordonner une nouvelle halte. Chacun paraissait vidé de ses forces, bien au-delà de ce qu'aurait pu justifier une course de quelques centaines de pas. Jo se laissa glisser à terre, imité par Mass Eustache et Mass Christobald. Joachim s'adossa à un tronc, le souffle coupé. Le deuxième garde reprenait haleine, courbé en avant, les mains posées sur ses genoux fléchis. Léopold fit descendre Armance de ses bras avec précaution, s'assura qu'elle tenait debout, puis la lâcha. Polack, lui aussi, semblait à bout ; mais sur son visage blême aux yeux cernés brillait une détermination fiévreuse.

— On fait demi-tour, déclara Léopold en contemplant l'enchevêtrement inextricable des branches qui leur barraient la route. Je ne vois aucune possibilité d'avancer, si ce n'est en sens inverse. Nous prendrons un peu de repos, puis nous retournerons vers la Grenouille et tenterons un autre itinéraire.

Polack le dévisagea avec une incrédulité croissante : lui percevait distinctement un petit sentier qui serpentait entre les arbres, sur leur gauche. Ce qui l'étonna davantage, c’était que tous les autres semblaient acquiescer aux paroles de Léopold — tous, à l'exception de Mass Christobald, qui paraissait aussi déconcerté que lui.

— Mais regardez ! Il y a un passage, là ! s'écria Polack.

Il fit deux pas vers la sente et écarta les branches : le petit chemin de terre s'étendait parfaitement plat, sans racines ni trous, et filait droit devant eux comme tiré à la règle. Mass Christobald le suivit aussitôt, mais les autres le fixaient avec stupeur, et un brouhaha ne tarda pas à enfler :

— Y'a rien là-dedans, rien de rien !

— Que des branchages !

— Faut faire demi-tour !

— L'ennemi des dieux vous abuse !

— Des ronces ! Ça pique !

— Vous êtes tous aveugles, ma parole ! C'est là, sous vos yeux !

Seul Léopold garda le silence. Quand tous eurent fini de parler, il prit la parole :

— J'ai une confiance totale en Clotaire ! S'il affirme qu'on peut passer par là, c'est que c'est possible ! Même si on ne voit rien. On va manger, se reposer, et Clotaire nous montrera ce passage ! Il nous y guidera par la main s'il le faut.

Les gardes, rompus à l'obéissance, se mirent à installer le camp sans broncher : ils sortirent les vivres, les boissons et une couverture.

Mass Eustache grommela un peu, histoire de sauver les apparences, mais ne se fit pas prier pour participer à ce pique-nique de fortune. Armance, Jo et Léopold l'imitèrent. Polack, lui, resta debout, Mass Christobald à ses côtés. Tous deux semblaient ronger leur frein. 

En voyant cela, Léopold prononça avec une amabilité feinte :

— Clotaire, vénérable Mass, venez nous rejoindre. Personne ne partira d'ici sans avoir mangé un peu et pris un moment de repos ! Vous y compris !

Sa voix se durcit alors et devint tranchante :

— C'est un ordre ! Exécution !


***


Effectivement, pour mettre les autres membres de l'expédition sur la voie, Polack dut littéralement les y conduire en les tenant par la main, car nul ne semblait percevoir le chemin. À la place, il leur semblait voir se dresser des arbres séculaires ou des fourrés impénétrables. Et même en les guidant de la sorte, la tâche s'avéra d'abord insurmontable : l'instinct de conservation interdisait d'avancer et risquer de se fracasser le crâne contre un tronc. Un peu comme on retire la main d'une flamme, même factice, par un pur réflexe. 

Après plusieurs tentatives infructueuses, Polack leur demanda de lui accorder leur confiance et de fermer les yeux. Léopold fut le premier à s'y résoudre. Il saisit fermement sa main, baissa les paupières et le suivit à travers ce qui ressemblait à un buisson d'épines. Une exclamation ravie parvint alors au reste du groupe :

— Nous avons un chemin ! Et il est droit comme une flèche ! Venez !

Mass Christobald fut le suivant à franchir le passage, voyant lui aussi le sentier avec une relative netteté grâce à sa liaison temporaire avec Polack. Mass Eustache, qui pourtant ne distinguait strictement rien, lui emboîta le pas les yeux obstinément ouverts, refusant de paraître moins courageux ni moins confiant dans la protection divine que son comparse et rival.

Armance traversa comme une princesse dans les bras de Polack, puis Jo se laissa entraîner sans formuler la moindre objection. Les gardes, en militaires accomplis, fermèrent les yeux sur ordre, tous à l'unisson, et franchirent l'obstacle au pas cadencé.

Enfin, tous se retrouvèrent sur le sentier plat, droit et régulier, recouvert qui plus est d'une matière manifestement artificielle.


Polack, quant à lui, entendait résonner dans sa tête l'appel du vaisseau, de plus en plus puissant, de plus en plus pressant. Celui-ci lui enjoignait de courir, de se hâter, de précipiter les retrouvailles. Il pressa donc le pas, puis davantage encore ; il était attiré comme la limaille par l'aimant, insensible à la fatigue, les jambes semblant le porter d'elles-mêmes.


De cette espèce de transe le tira Léopold, en le saisissant par le bras et en l'attirant contre lui. Polack se débattit avec une force de désespoir :

— Le vaisseau ! Lâche-moi !

— Ne cours pas ! Tu n'es pas dans ton état normal ! Cela pourrait être un piège ! Laisse Joachim passer en éclaireur !

Polack se ressaisit, refoula l'appel du vaisseau au plus profond de sa conscience et soupira en cessant de se débattre :

— Peine perdue ! Si Joachim passe devant, il ne distinguera même pas le sentier ! Mass Christobald, peut-être… Mais son grand âge…

Obéissant à l'ordre de Léopold, Joachim passa devant et… le chemin disparut aussitôt. Le groupe se retrouva cerné de toutes parts par des buissons épineux. Polack reprit la tête du cortège ; les buissons s'écartèrent immédiatement et le sentier se coucha docilement sous leurs pieds.

— Je marcherai juste un pas devant. Sans courir, et avec prudence.

Ils reprirent la route. Le sentier, qui filait droit devant eux, avait quelque chose d'hypnotisant. Ils avançaient en silence, comme plongés dans une transe ; les kilomètres s'additionnaient aux kilomètres sans que personne ne réclame une halte.

Soudain, la torpeur générale se dissipa. Ils venaient de déboucher sur une grande — non, une immense — clairière dont le sol semblait vitrifié par la chaleur ; et en son centre reposait un géant. Ce n'était pas un vaisseau spatial tel que Polack avait pu se l'imaginer, ce n'était pas davantage une cathédrale des dieux des Cimes que ses compagnons s'attendaient à découvrir. Il était, et c'était tout, et c'était suffisant. 

Une construction longue de plus d'un kilomètre, aussi haute qu'un arbre séculaire, aussi majestueuse que le temps lui-même. Une arche s'illumina sur son flanc ; et un accès s'ouvrit, les conviant à entrer.


***


Polack franchit l'ouverture en tête, et sitôt qu'il l'eut traversée, elle se referma dans un chuintement sec. Il se retrouva ainsi séparé de ses compagnons, sans pour autant ressentir la moindre appréhension.

Devant lui s'étendait un long couloir — une coursive, se rappela-t-il — bordé de nombreuses portes à l'aspect hermétique. Une voix retentit dans son esprit :

— Cimes à son Capitaine ! Cimes à son Capitaine ! Capitaine à bord ! Capitaine à bord ! Rassemblement pour le salut au Capitaine ! Rassemblement pour le salut au Capitaine !

Il mobilisa toute sa volonté et se redressa, cherchant à imposer une certaine prestance, quand bien même nul ne l'observait. Puis il adressa mentalement sa commande au vaisseau, en espérant ne pas se tromper dans la formulation :

— Ouvrir l'écoutille centrale ! Laisser entrer les membres de l'équipage !

— Commande incorrecte ! Commande incorrecte ! Pas d'équipage ! Extérieur hostile ! Composition de l'atmosphère contaminée par des micro-organismes et des virus pathogènes ! Ouverture impossible ! Code rouge ! Code rouge !

Manifestement, le cerveau central du vaisseau partait à la dérive, ou s'en remettait à des consignes obsolètes. Comment gérer une IA paranoïaque Polack n'en avait pas la moindre idée. Un bref sentiment d'impuissance le traversa, avant qu'il ne se ressaisisse et laisse un rugissement, vraiment capitanesque, se diriger vers le cerveau du vaisseau récalcitrant :

— Capitaine aux Cimes ! Code rouge levé ! Nouvelles directives ! Air non toxique, virus non pathogènes ! Ouvrir l'écoutille ! Autoriser l'accès à l'équipage !

Le silence s'installa. Le vaisseau semblait suspendu dans une profonde réflexion ; Polack percevait presque physiquement le crissement fantomatique des rouages de cet immense cerveau mécanique. 

Puis, avec un grincement de gonds rouillés, pourtant absents de cette structure, l'accès s'entrouvrit, juste assez pour que les voyageurs puissent y pénétrer à la file. Le premier à se frayer un passage fut naturellement Léopold, dont les quelques minutes passées devant le vaisseau hermétiquement clos à marteler la paroi avaient eu raison de sa patience et de son sang-froid. Une lueur fuchsia l'enveloppa, le soumettant à un balayage minutieux, tandis qu'une alarme stridente déchirait le silence.


« Un détecteur de métaux ? » traversa l'esprit de Polack. Léopold dut parvenir à la même conclusion : il rejeta rageusement son épée et son pistolet. Le son ne cessant pas et toute progression s'avérant impossible, il se défit également de son ceinturon orné d'une boucle métallique. Ce n'est qu'à cet instant que le vaisseau daigna lui accorder le passage. Il s'y engouffra et serra Polack dans ses bras avec un soulagement palpable.

— Ne t’inquiète pas ! Je ne risque rien ici ! chuchota celui-ci.


Une lueur fuchsia scanna tous ceux qui traversaient le seuil, refusant le passage à tout objet métallique, qu'il s'agisse d'une arme ou d'une simple cuillère. 


Les voyageurs durent se délester de l'ensemble de leurs bagages et les abandonner dans la clairière ; un dôme transparent aux reflets rosés s'éleva aussitôt pour les protéger. Seul le caisson renfermant la Sphère des Possibles fut autorisé à franchir l'écoutille. Polack crut même percevoir un soupir de contentement parcourir le vaisseau au moment où l'artefact fut introduit à bord.

Dès que la Sphère fut à bord, l'ouverture se referma, cette fois avec un claquement net et, sembla-t-il à Polack, une expiration de soulagement. Aussitôt, l'éclairage de la coursive s'intensifia et un trait fuchsia lumineux apparut sur le sol, pulsant doucement, comme une invite à le suivre.


Ils se mirent en marche, deux par deux, la largeur du couloir le permettant aisément. Polack prit la tête, Léopold à ses côtés, lui tenant fermement la main. Derrière eux venait Jo, retenant Armance par le col de sa blouse, tout à son rôle de protecteur, la surveillant comme le lait sur le feu : la petite curieuse tentait par moments soit d'ouvrir une porte, soit de décoller un fragment de revêtement. Les deux Mass suivaient, affectant de s'ignorer tout en s'observant mutuellement du coin de l'œil. Les gardes transportant la caisse de la Sphère des Possibles fermaient la marche.


Polack éprouvait un léger regret de ne pas disposer d'une vue d'ensemble du vaisseau. Il avait la conviction, fondée, que l'immense engin ne se réduisait pas à de simples coursives bordées de cloisons à portes closes. À peine cette pensée s'était-elle précisée dans son esprit qu'un plan en trois dimensions se déploya devant sa vision intérieure.


« Merci, l'ami », murmura Polack, presque inaudible.

« Nom de code Ami accepté. Ami à son Capitaine. »


Oui, ce géant de l'espace se déployait sur de nombreux niveaux. Leur groupe progressait dans l'un de ceux réservés aux habitations — dix au total. Un niveau entier était dédié à l'hydroculture et à la culture hors sol, maintenu en état de stase, ainsi que Polack pouvait en juger. Plus bas s'étendaient d'immenses hangars de stockage, désormais vides du matériel ayant servi à l'établissement de la première colonie. Et plus bas encore, des secteurs placés sous le sceau du code rouge.

« Capitaine seul », souffla le vaisseau à Polack.

Ces secteurs rouges abritaient divers véhicules, aussi bien terrestres qu’aériens, dont la conception tranchait radicalement avec la technologie à vapeur en usage à cette époque. Polack s'interrogea sur la nature de l'énergie qui les animait. Contre toute attente, la réponse lui parvint sous forme d'image : un autre hangar, empli de cristaux aux dimensions variées. Une énergie cristalline.


Il sentit ses mains le supplier littéralement d'en dérober quelques-uns afin d'initier le progrès dans sa nouvelle patrie. Puis il écarta cette idée. Le capitaine d'autrefois ne l'avait pas fait, laissant ce monde se développer à son propre rythme, tracer sa propre voie. 


La compréhension s'imposa à lui, lentement. Ce n'était pas par caprice que l'accès au vaisseau se trouvait ainsi protégé, mais pour écarter la tentation de la facilité, qui aurait conduit immanquablement la petite société des colons vers la stagnation, puis vers le déclin.

Quoi de plus commode, en effet, que de venir puiser des réponses toutes faites dans l'ordinateur de bord, plutôt que de forger sa propre réflexion ? De plus, les solutions proposées, conçues pour un tout autre univers, risquaient de s'avérer inadaptées à celui-ci et d'en provoquer, par là même, la destruction.

Les colons avaient su tirer leur épingle du jeu en bâtissant une civilisation qui leur était propre, où la vapeur et la magie se côtoyaient harmonieusement, et où il faisait, tout bien considéré, bon vivre.

Le dernier Capitaine était un homme sage. Polack ne saurait compromettre son œuvre par une décision précipitée. À contrecœur, il laisserait les cristaux énergétiques là où ils reposaient.

« Mais alors, songea-t-il, quelle taille prodigieuse doit avoir le cristal pour propulser à travers l'espace un tel colosse ! »

Il perçut — ce qui demeurait pourtant inconcevable — comme un rire narquois émanant du vaisseau ; et une autre partie du plan se dessina devant lui : la chambre du réacteur.

« Atome », murmura Polack avec appréhension, conscient aussitôt de son erreur.

« Matière / Antimatière », transmit l'ordinateur de bord. « État — en conservation. Lancer la mise en service ? »

— Non ! s'écria Polack, cette fois à voix haute, faisant sursauter ses compagnons.

Au même moment, leur progression fut stoppée : ils venaient de se heurter à ce qui semblait être un mur. Une voix résonna :

— Salle de guidage, accès réservé au Capitaine et à son second. Toutes les autres personnes sont priées de patienter ici.

Des banquettes surgirent de la cloison, puis un cercle lumineux fuchsia se dessina sur le sol. Mass Christobald et Mass Eustache s'inclinèrent à l'unisson en murmurant des prières, ou peut-être des incantations. Armance prit place sur l'une des banquettes avec la dignité naturelle d'une grande dame, sans qu'il fût besoin de l'y inviter ; Jo s'installa sur celle qui jouxtait la sienne. Les gardes, après avoir obtenu l'autorisation en bonne et due forme, occupèrent les sièges de part et d'autre, non sans avoir préalablement déposé le caisson renfermant la Sphère sur le sol. Polack, quant à lui, tenta doucement de dégager ses doigts de l'étreinte de Léopold, mais celui-ci refusa de le lâcher.

— Pas question que tu y ailles seul ! C'est un piège ! Ce vaisseau semble vivant ! J'ai l'impression qu'il va t'engloutir ! Tu entres dans sa gueule...

Léopold désigna le cercle lumineux.

— ... Et je ne te reverrai jamais plus !

Il attira Polack contre lui et le serra convulsivement dans ses bras.

— Cimes à son Capitaine ! retentit dans l'air. Cimes à son Capitaine ! Le Capitaine est attendu en salle de guidage ! Présence du Capitaine requise dans dix unités de temps ! Tout retard sera assimilé à un acte d'agression ! Code jaune ! Dix unités de temps avant activation du protocole « Intrus » ! Dix, neuf... Code orange ! Huit...

« Tu bluffes ? » lança mentalement Polack au vaisseau, sans obtenir la moindre réponse. Alors, d'un geste brusque, il se dégagea de l'étreinte de Léopold, saisit le caisson de la Sphère et bondit dans le cercle lumineux, Mass Christobald dans son sillage. Le compte à rebours se figea ; une lumière fuchsia les enveloppa de toutes parts. Il eut tout juste le temps d'apercevoir Léopold tenter de les rejoindre avant d'être violemment repoussé, comme s'il s'était heurté à un mur invisible. Puis le tourbillon de lumière les engloutit, et Polack eut la sensation de se dissoudre en atomes, de tournoyer au cœur de cette clarté avant de se recomposer peu à peu. Il atterrit lourdement sur le sol, serrant toujours le caisson contre lui, tandis que Mass Christobald reprenait son souffle à ses côtés.

Polack balaya l'espace du regard. Quelque chose lui semblait étrangement familier dans cet endroit : une grande baie vitrée — non, pas vraiment une baie, plutôt un écran — sur lequel se dessinaient des constellations dans le vide intersidéral. 

Juste en dessous, un tableau de bord aux allures futuristes, couvert de manettes et d'écrans auxiliaires, restait malgré tout reconnaissable comme tel. Face à lui, deux fauteuils enveloppants aux lignes ergonomiques. Sur le tableau de bord se trouvait même un emplacement vide, manifestement conçu pour accueillir la Sphère des Possibles.


C'était déconcertant. Il s'était attendu à quelque chose de plus... extraterrestre, faute d'une meilleure définition. Le vaisseau perçut son trouble, et une inscription apparut sur l'un des petits écrans. Une inscription en français, au grand étonnement de Polack : « Salle des commandes version 24512T — conforme à l'analyse des attentes de son Capitaine ! Une autre version ? Oui / Non ». Polack effleura « Non » sur l'écran. Il sortit ensuite du caisson la Sphère et le livre, les déposa précautionneusement dans le logement prévu ; un discret clic se fit entendre. L'artefact s'intégra parfaitement au tableau de bord et sembla se dépouiller d'une part de son mystère, révélant ce qu'il était en réalité : un instrument technologique.


« Le module de guidage est en place. Vaisseau toujours en conservation. Lever la conservation ? Oui/Non »

Polack s'empressa d'appuyer sur « Non ». Soudain, un bruit de chute le fit se retourner : Mass Christobald s'était prosterné sur le sol, murmurant des prières. Il l'avait entièrement oublié !

— Relevez-vous, Mass ! Vos prières ont déjà été entendues, et j'ai pour ma part accompli ma mission ! Le temps dévolu à la dévotion est révolu. Cherchons à présent la sortie !

Un clavier des plus ordinaires apparut sous l'un des petits écrans. Polack s'en saisit sans attendre et écrivit :

« Révision complète du vaisseau et mise en conservation. Ouvrir la sortie pour le Capitaine et son équipe. Attendre les ordres. »

Puis il patienta, espérant que les commandes soient conformes.

Un cercle fuchsia fit sa réapparition sur le sol. Polack laissa échapper un soupir de soulagement.

« À bientôt, Mon Capitaine ! Ami attendra votre retour ! » résonna avec nostalgie dans son esprit.






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