METALBORN : Les Gardiens du Métal

Chapitre 3 : Fresque Macabre

4940 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 22/07/2025 01:23

Mathieu pensait être le seul à avoir pris position autour du lycée, mais ce ne fut pas le cas. Lui aussi était observé depuis longtemps. Bien cachés dans une voiture noire aux vitres teintées, garée à bonne distance sur le parking d'un petit centre commercial parmi de nombreux autres véhicules, trois hommes vêtus de noir observaient dans l'ombre. Mais malgré leur apparence civile, tous trois cachaient des pistolets Browning sous leurs vestes. L'un d'eux, celui du côté passager, avait ouvert la vitre de son côté et, depuis quelques minutes, observant attentivement et discrètement la position et les actions de Mathieu à travers des jumelles. Mathieu, ne semblant rien soupçonner et après avoir observé la confrontation entre Mariko et le groupe de lycéens, décida de changer de poste d'observation et, d'un pas nonchalant, se dirigea vers sa prochaine position.

_ "Il bouge, regardez… Il se dirige vers le nord." avertit le guetteur d'une voix d'un calme glacial, teintée d'un fort accent allemand.

_ "Qu'est-ce qu'on fait ? On tente le coup ? On attend que la fille sorte de l'école, on la suit et on l'attrape sans que personne ne s'en aperçoive." répondit celui qui était assis à l'arrière, révélant un accent américain prononcé.

Le troisième individu, assis derrière le volant et semblant être le chef du trio, secoua la tête nonchalamment à la suggestion.

_ "Trop risqué. Le type au chapeau est toujours là, et à trois, on n'a aucune chance contre lui. Il est déjà fort tout seul, mais si cet enfoiré de Rob et toute sa bande de monstres de foire débarquent pour l'aider, on est foutus." grommela le conducteur, révélant un accent russe dans sa voix grave et autoritaire.

L'homme à l'arrière semblait renfrogné à l'idée que son plan soit rejeté, mais il dut admettre que son collègue n'avait pas tort non plus. Jetant le reste de sa cigarette hors de la voiture, l'Allemand prit une décision et sortit son téléphone portable de sa poche.

_ "Il faut prévenir Krügger de la situation. Il saura quoi faire."

Les deux autres semblaient d'accord. Le Russe s'enfonça dans son siège en cuir, haletant d'ennui, et pour tuer le temps, but une gorgée d'alcool dans une petite flasque métallique accrochée à sa ceinture. Au même moment, l'Américain jeta un coup d'œil vers le parking, apercevant brièvement une belle jeune Japonaise qui allait faire ses courses. L'Allemand, quant à lui, glissa son doigt sur l'écran tactile, parcourant la liste des contacts jusqu'à trouver le bon. Appuyant sur le logo d'appel, il porta l'appareil à son oreille.

Quelques sonneries plus tard, une voix calme mais très sombre, avec un accent allemand très prononcé, répondit enfin.

_ "Herman ? Qu'est-ce que tu veux ?"

_ "Patron, on est encore près de l'école. La fille vient de se battre avec d'autres élèves et…"

_ "Et que veux tu que ça me foute ?" interrompit froidement la voix de Krügger à l'autre bout du fil. "C'est pour ça que tu m'appele et que tu me fait perdre mon temps ? J'espère pour toi que tu as une bonne raison, Herman."

Herman déglutit à l'avertissement de son patron, mais put s'expliquer immédiatement.

_ "Je sais, mais il y a un problème, patron. On a repéré un des monstres de Rob. Le jeune Français au chapeau noir et aux cheveux longs. Il traîne près lycée depuis ce matin. Il s'intéresse aussi à la fille, c'est sûr."

Suite à cette révélation, un lourd silence s'abattit à l'autre bout du fil pendant quelques secondes. Herman haussa un sourcil, mais au moment où il s'apprêtait à demander si son patron était toujours là, il entendit à nouveau sa voix ferme et résolue.

_ "Si Rob veut jouer à ce jeu, il va me trouver… Herman. Toi, Hicks et Grigory, restez en position et surveillez l’autre. Ne le perdez pas de vue une seule seconde. Si jamais vous le laissez filer, vous devrez répondre de votre échec à l’Impératrice, c’est clair ?"

_ "Très… très clair, patron." balbutia Herman.

_ "En attendant, on prépare le matériel, et ce soir, la chasse est ouverte, messieurs… On aura deux cœurs pour le prix d’un." ajouta Krügger avant de raccrocher, laissant ses trois hommes de main avec leurs ordres.


De son côté, Mathieu continuait à arpenter le trottoir parmi les passants comme si de rien n’était, attirant quelques regards curieux en raison de sa tenue inhabituelle, mais sans plus. Le jeune homme attrapa son téléphone portable et, après avoir composé un numéro, se glissa discrètement dans le coin d’une ruelle déserte entre deux immeubles pour discuter.

_ "Ouais, c'est moi." dit-il doucement en jetant un rapide coup d'œil prudent à l'extérieur de la ruelle. "Ils sont bien là, comme tu l'as dit, et ils en ont après la fille. J'en ai vu trois dans une voiture, ils me surveillaient… Non, ils n'ont pas remarqué que je les avais remarqués, qu'est-ce que tu crois ? Ce sont des amateurs… Qu'est-ce que je fais ? Je les bute maintenant ?"

À l'autre bout du fil, Rob était assis sur le canapé miteux de leur cachette dans l'ancienne usine informatique. Fumant une cigarette, il regardait dehors d'un air détaché, la lumière du jour se reflétant sur la surface de ses lunettes de soleil.

_ "Non, ne fais rien pour l'instant." dit Rob. "Tu connais Armin Krügger. Si trois de ses hommes se font tuer maintenant, il comprendra qu'il a été démasqué. Continue de surveiller et garde ton sang-froid. Ce soir, quand ils passeront à l'offensive, c'est là que tu interviendras."

_ "Tu veux utiliser Mariko comme appât pour attirer Armin hors de son trou, c'est ça ?" demanda Mathieu, quelque peu perplexe, mais avec le léger vide qui suivit sa question, il sentit qu'il avait deviné juste.

Rob a cependant expliqué les motivations et les risques d'une telle initiative.

_ "Crois moi, je n'apprécie pas ce plan, mais nous n'aurons pas d'autre chance. Nous devons absolument éliminer Armin. Sans lui, leur précieuse organisation sera perdue."

_ "Mais… tu crois qu’il va mordre à l’hameçon ? Armin est une tête brûlée, je te l’accorde, mais il est pas non plus complètement con. Il va flairer le coup fourré, tu crois pas ?" demanda Mathieu, pas entièrement convaincu par la fiabilité de ce plan.

De son côté, Rob sourit cyniquement en déposant quelques cendres à ses pieds.

_ "Un des grands cœurs est là, à portée de main, dans la poitrine d’une lycéenne… Il ne manquera pas une occasion pareille de briller aux yeux de son grand chef… Crois-moi, c’est son orgueil qui causera sa perte."

Mathieu laissa tomber le reste de sa cigarette, l’écrasa sous sa botte, et ne put s’empêcher de retrousser les lèvres, son œil malicieux pétillant et faisant légèrement craquer son cou comme s’il se préparait au combat.

_ "Dans ce cas… J’ai hâte d’être à ce soir." dit-il en laissant jaillir quelques étincelles électriques de ses doigts.


*****


Pendant ce temps…


Après cette altercation avec Hideto et sa bande, Mariko avait emmené Koichi d'urgence à l'infirmerie, ses saignements de nez ne faisant qu'empirer. Mais tandis que l'infirmière prenait en charge son ami, Mariko fut immédiatement interpellée par la surveillante principale. Visiblement, Asuka n'avait pas hésité à tout raconter à Mme Hirano, prenant soin, bien sûr, de se présenter comme la victime innocente et de désigner Mariko comme la méchante. Mariko soupira. Au fond d'elle-même, elle se doutait que les choses finiraient ainsi et semblait résignée à l'accepter. En cette journée déjà pourrie, une convocation au bureau du proviseur serait une bagatelle comparée à ce qui s'était passé ce matin.

C'est ainsi que Mariko se retrouva conduite par Mme Hirano au bureau du proviseur. Sentant la porte se refermer derrière elle, Mariko resta debout malgré tout, regardant à nouveau cet endroit où elle était déjà venue plusieurs fois. La pièce de taille moyenne était éclairée par la lumière du jour filtrant par la magnifique baie vitrée du fond, offrant une vue magnifique sur le centre-ville et le grand pont qui, au-delà, enjambait le grand fleuve qui le traversait un peu plus loin et séparait la ville en deux. Le soleil éclairait également les quelques plantes vertes disposées dans la pièce, apportant une touche de verdure à ce lieu grisâtre.

Mariko s'avança sur la confortable moquette qui constituait le sol, pour se diriger vers un grand bureau en métal très soigneusement agencé. Derrière le bureau, assis sur un grand fauteuil en cuir marron, se tenait un homme élégamment vêtu d'un costume gris foncé, assorti d'une cravate rouge. Ses cheveux grisonnants plaqués sur son crâne et son visage fermé lui donnaient une allure encore plus nette. Occupé à écrire sur une feuille de papier provenant d'une pile de documents soigneusement rangés sur le côté, il ne daigna même pas jeter un coup d'œil à Mariko lorsqu'elle s'approcha.

_ "Asseyez-vous, Mademoiselle Miyazaki." dit-il plutôt froidement en désignant la petite chaise devant le bureau.

Sans surprise, percevant l'irritation dans sa voix, Mariko savait qu'il ne serait pas doux, mais elle y était habituée et s'assied en silence. Pendant que le directeur terminait de rédiger cet important document, Mariko jeta un rapide coup d'œil autour d'elle et aperçut sur l'un des murs un magnifique portrait du fondateur de l'école, posant dignement devant l'école lors de son achèvement dans les années 1960.

Une fois son dossier terminé, M. Haruto Tanaka le classa parmi les autres, réorganisant son stylo à un endroit précis, au millimètre près, révélant une tendance maniaque à l'ordre. Après s'être assuré que tout était à sa place sur son bureau, il retira ses lunettes et se concentra sur le cas de la lycéenne convoquée devant lui.

_ "Mademoiselle Miyazaki, je ne vais pas tourner autour du pot." dit-il, l'air agacé, les jointures de ses doigts se crispant. "Vos convocations répétées à mon bureau ces dernières semaines commencent sérieusement à me fatiguer… Retards fréquents, comportement insolent envers les professeurs et les surveillants, et qu'ai-je appris aujourd'hui ? Vous commencez à agresser physiquement vos camarades et à leur faire du mal sans raison !"

_ "Votre chère fille vous l'a dit, n'est-ce pas ?" répondit sèchement Mariko.

Le proviseur vit rouge et frappa violemment son bureau du plat de la main, le faisant légèrement trembler, mais cela ne surprit pas Mariko le moins du monde, qui ne broncha pas.

_ "Je vous demanderai de changer d'attitude, mademoiselle ! Pour qui vous prenez-vous ?! Vous êtes ici dans mon bureau, à ma demande, c'est donc moi qui pose les questions, et non l'inverse."

M. Tanaka se massa doucement la tempe, essayant de ne pas se laisser emporter par son tempérament impulsif, connu de tous à l'école, même s'il essayait de le cacher.

_ "Mademoiselle Mariko." poursuivit-il d'un ton plus calme, mais se posant toujours comme un juge devant sa victime au tribunal. "Je sais bien les tourments que vous traversez, surtout avec votre père. Je comprends parfaitement que ce ne soit pas facile, mais ce n'est pas une raison pour déverser votre colère sur les autres."

Mariko l'écouta faire son cours de morale comme il aimait le faire, ressentant presque l'envie de lui crier de fermer sa grande gueule, mais se retint.

_ "Maintenant, dites-moi pourquoi vous avez attaqué M. Hideto et M. Koichi ?" poursuivit le proviseur, attendant une explication.

Mariko haussa un sourcil à la mention du nom de Koichi.

_ "Quoi ?" souffla-t-elle, confuse.

_ "Mlle Asuka et d'autres témoins affirment vous avoir vu agresser Koichi Emiya sur le toit de l'école et lui casser le nez. Hideto a tenté d'intervenir pour vous empêcher de continuer, mais vous l'auriez attaqué à son tour, lui assénant plusieurs coups très violents, le tout devant Asuka et ses amis. Vous auriez ensuite menacé Asuka du même sort si jamais elle « balançait », comme disent les jeunes, ce qu'elle avait vu."

Face aux révélations du proviseur, Mariko resta sans voix, affalée contre le dossier de sa chaise, stupéfaite et, surtout, intérieurement furieuse. Cette sorcière d'Asuka l'avait piégée et la dénonçait comme la principale coupable. Lorsqu'il s'agissait de jouer la comédie et de manipuler le jugement des autres, elle était la championne toute catégorie, et même son père n'y voyait que du feu.

_ "Qu'avez-vous à dire pour votre défense, mademoiselle ?" demanda alors le proviseur, ne la voyant pas réagir.

_ "Rien." dit simplement Mariko, résignée. "Comment puis-je me défendre quand je vois dans vos yeux que je suis déjà la coupable ?"

M. Tanaka hocha doucement la tête, soupirant devant cette réponse cinglante de la jeune élève. Tirant un des tiroirs à droite de son bureau, il en sortit un cahier et, armé de son Avec sa plume fidèle, elle commença à écrire quelques mots.

_ "Très bien… Dans ce cas, vous aurez une retenue ce soir après les cours, avec Mme Hirano, dans votre classe. Et j'ajouterai également trois jours d'exclusion, à effet immédiatement après votre retenue. Considérez-vous chanceux que je ne vous renvoie pas pour une semaine entière."

Retenue et exclusion ? De mieux en mieux, pensa Mariko, vraiment à cran mais se retenant d'exploser. Aujourd'hui était assurément une journée merdique. Si elle avait su tout ce qui allait arriver, elle serait restée au lit. Après avoir écrit, M. Tanaka déchira soigneusement le papier de son cahier et le remettrait à la surveillante principale dans quelques instants.

_ "Vous pouvez y aller, Mlle Mariko." poursuivit le proviseur en rangeant le cahier et en se préparant à retourner rédiger des documents importants.

Mariko se leva sans un mot et s'éloigna, l'air sombre, mais soudain, une idée vengeresse lui vint à l'esprit. Du bout des ongles, sans que le proviseur ne s'en aperçoive, elle fit apparaître quelques petites braises incandescentes et les fit léviter jusqu'à sa bouche. Elle souffla doucement dessus et les envoya directement dans les cheveux de M. Tanaka, sans qu'il ne s'en aperçoive alors qu'il commençait à ouvrir un premier dossier.

Faisant semblant de rien, Mariko se dirigea vers la porte. Puis, avec son meilleure jeu d'actrice, elle se tourna vers le proviseur, dont les cheveux commencèrent à montrer de discrètes petites étincelles sur les tiges. C'est à ce moment-là que Mme Hirano entra dans le bureau pour raccompagner Mariko en classe, mais à peine entrée dans la salle que la surveillante principale se figea, sous le choc.

_ "MONSIEUR TANAKA !! VOTRE PERRUQUE EST EN FEU !" hurla Mme Hirano, tandis que Mariko, juste à côté d'elle, jouait encore la fausse carte de la surprise, mais retenait intérieurement son rire.

À l'appel de sa collègue, M. Tanaka leva les yeux, voyant effectivement des cendres commencer à tomber de sa tête et sentant une légère odeur de brûlé. Pris par surprise, sentant la chaleur augmenter et de petites flammes se propager, le directeur attrapa sa perruque qui lui couvrait le sommet du crâne, révélant une calvitie qu'il dissimulait en grande partie. Devant l'urgence de la situation, il jeta accidentellement la perruque dans la poubelle pleine de papiers juste à côté de son bureau, accentuant l'incendie qui, cette fois, se propagea dans toute la poubelle. Mme Hirano fit irruption dans le bureau à toute vitesse, armée de l'extincteur accroché non loin dans le couloir. Sans plus attendre, elle en versa tout le contenu dans la poubelle, étouffant les flammes et les éteignant immédiatement, plongeant tout le bureau dans un brouillard blanc et opaque.

_ "Mme Hirano, où êtes-vous ? AÏE ! Mon pied !" cria la voix paniquée du directeur, perdu dans le tourbillon de purée de pois provoqué par l'extincteur.

_ "Oh, excusez-moi, Monsieur Tanaka !" répondit la surveillante, confuse et cherchant elle aussi son chemin dans ce chaos indescriptible.

Mariko, de son côté, avait quitté le bureau et s'était dirigée dans le couloir, un sourire fier mais discret aux lèvres, tandis que d'autres élèves et professeurs se précipitaient vers la porte du bureau, alertés par les bruits.

_ "Hé, Mariko, qu'est-ce qui se passe dans le bureau du directeur ?" demanda une élève de classe B qui passait par là, intriguée elle aussi par la foule de professeurs devant la porte de Monsieur Tanaka, d'où émanait une épaisse fumée et une odeur de brûlé.

_ "Oh, tu sais comment il est. Il a toujours eu tendance à avoir un tempérament de feu." répondit-elle avec un léger haussement d'épaules, non sans fierté de sa petite blague cachée, avant de poursuivre son chemin vers sa salle de classe.

Pas vue, pas prise, elle savourait silencieusement sa petite revanche personnelle.


*****


Pendant ce temps…


Une foule croissante de passants commençait à se rassembler à l'entrée d'un immeuble du centre-ville, près du grand parc central. Alertés par les quelques voitures de police hurlant leurs sirènes dans le quartier, les gens se regroupaient, à la fois curieux et inquiets de savoir ce qui se passait. Les policiers avaient formé un cordon de sécurité et empêchaient les passants, ainsi que l'équipe de presse arrivée sur place quelques minutes plus tôt, de s'approcher du hall d'entrée et de pénétrer dans l'immeuble.

Une nouvelle voiture de police arriva, forçant les civils à s'écarter. Une fois passée et garée, la porte s'ouvrit, laissant sortir un policier en uniforme, ainsi que Shiro Miyazaki, vêtu de son grand manteau beige et de son badge d'inspecteur. Les yeux cernés et un mal de tête lancinant depuis ce matin, Shiro prit quelques secondes pour respirer un peu d'air frais. Il leva ensuite les yeux vers l'immeuble concerné par l'appel de son supérieur, le forçant à sortir du lit alors qu'il tentait de cuver un peu. Passant sans difficulté le cordon de sécurité, Shiro, muni de son badge de police, franchit l'entrée et se dirigea vers le hall de l'immeuble, où se trouvaient les boîtes aux lettres des résidents. Une fois le hall franchi, un policier déjà sur place, gardant l'entrée avec un autre collègue, se présenta à l'inspecteur.

_ "Bonjour, inspecteur Miyazaki." le salua-t-il respectueusement, auquel Shiro répondit d'un simple hochement de tête.

_ "Ne nous attardons pas sur les formalités. Dites-moi ce qui se passe." répondit Shiro, la tête endolorie par mille coups de marteau, qui hurlait silencieusement au policier de parler un peu moins fort.

Le policier s'écarta, laissant avancer une petite femme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux grisonnants, voûtée, l'air véritablement terrifié.

_ "Voici la concierge de l'immeuble, inspecteur Miyazaki. C'est elle qui nous a appelés." dit l'agent avant de la laisser parler.

_ "Je déjeunais quand soudain j'ai entendu d'horribles cris provenant du cinquième étage, de l'appartement 14, celui de la famille Izogai. J'ai aussi entendu des bruits de fracas, comme si quelqu'un cassait tout."

Elle parlait d'une voix tremblante, visiblement choquée par ce qu'elle disait avoir entendu. Shiro écoutait, quelque peu perplexe face à ces explications.

_ "Quand est-ce arrivé et combien de temps cela a-t-il duré ?" demanda Shiro en faisant signe au policier derrière lui de prendre son carnet et de prendre des notes.

Essayant de rassembler ses pensées et de mettre sa peur de côté, la concierge réfléchit quelques secondes avant de parler. Bien que pressée par le temps mais trop fatiguée pour presser qui que ce soit, Shiro lui laissa le temps.

_ "C'est arrivé… Enfin… Il devait être vers 12h30, je crois, et ça n'a duré qu'une dizaine de minutes… Je n'ai pas osé aller vérifier, j'avais trop peur, et j'ai interdit à quiconque d'entrer dans l'appartement jusqu'à l'arrivée de la police."

_ "Et vous avez bien fait, Madame." la rassura l'inspecteur Miyazaki. "Je vais vous demander d'attendre dehors, nous allons voir ce qui s'est passé. Messieurs, avec moi."

Pendant que la concierge était conduite hors du hall par un agent, Shiro et trois autres policiers, tous armés, prirent l'ascenseur pour gagner plus rapidement le cinquième étage. Profitant de la montée de l'ascenseur, les chiffres défilant sur le petit cadran à côté des boutons, Shiro saisit son arme et vérifia le chargeur, au cas où. Prudence est toujours mère de sécurité.

Les portes métalliques coulissantes s'ouvrirent enfin, permettant au trio d'agents et à l'inspecteur de déboucher dans un couloir de taille moyenne et désert où, comme convenu, se trouvaient les trois portes des trois appartements, comme à chaque étage. Sans plus attendre, Shiro ouvrant la marche, ils se dirigèrent vers la porte de l'appartement 14. Encadré par les agents derrière lui, Miyazaki essaya la poignée. Elle était verrouillée de l'intérieur. Aucune trace de tentative de crochetage n'était visible sur la serrure. De plus en plus perplexe face à la situation, Shiro frappa trois coups vigoureux à la porte.

_ "Inspecteur Miyazaki de la police d'Hobara ! Il y a quelqu'un ?!"

Collant son oreille à la porte, Shiro écouta, et les policiers se turent eux aussi. Aucune réponse, pas même le plus léger bruit, ne se fit entendre. Cependant, Shiro et les policiers grimacèrent soudainement.

_ "Bon sang… c'est quoi cette horrible odeur ?!" siffla l'un des policiers en se pressant la bouche et le nez.

En effet, une horrible puanteur, évoquant un mélange de sang, de chair et de soufre, commença à s'infiltrer dans l'air et les narines de chacun, se répandant progressivement dans le couloir. Plaçant un mouchoir devant son nez pour étouffer du mieux qu'il put cette intolérable infection, Shiro persista et frappa à nouveau à la porte.

_ "Police ! Ouvrez immédiatement !"

Toujours pas de réponse, et l'odeur de mort continuait de flotter de l'appartement fermé à clé. Shiro soupira lourdement. Trop, c'en était trop. Se déplaçant vers la droite, il fit signe à deux des policiers les plus forts d'enfoncer la porte. À l'unisson, les deux hommes en uniforme prirent leur élan et frappèrent la porte avec leurs épaules… Une fois… Deux fois… Trois fois, mais elle tenait toujours. Finalement, après la quatrième tentative, la serrure céda, laissant l'un des agents tomber en avant, la tête la première contre le paillasson.

Fusil au poing, Shiro entra, suivi de ses hommes, qui s'étaient également armés de pistolets et retenaient presque leur souffle et leur envie de vomir face à l'odeur de plus en plus forte. La première chose qu'ils remarquèrent fut que les murs du couloir d'entrée étaient complètement lacérés de partout, avec d'énormes marques de griffes arrachant le papier peint et laissant d'étranges traces noires et collantes. Le parquet était également endommagé. Alors que le couloir de l'immeuble était modérément chaud, un froid mordant et oppressant s'était installé dans l'appartement.

_ "Mon Dieu… que s'est-il passé ici ?" murmura l'un des policiers, pas du tout serein.

Shiro ne dit rien, restant concentré, mais ne put s'empêcher de ressentir le même malaise que les autres.

_ "Vous deux, première porte à droite. Toi et moi, à gauche." ordonna Shiro, et les agents obéirent sans poser de questions.

Mais alors qu'il faisait un pas, Shiro entendit un bruit de verre brisé sous ses semelles. Baissant la tête et retirant son pied, il remarqua un cadre fendu en deux, des centaines de morceaux de verre, et au milieu, une photo de famille prise dans un parc. L'image représentait un homme, une femme et un garçon d'une dizaine d'années, souriant et tenant un ballon de foot à la main. La famille Izogai, sans doute. L'inspecteur, flanqué de son agent derrière lui, entra dans la première pièce à gauche, qui s'avéra être une chambre d'enfant, à en juger par les nombreux jouets en tous genres éparpillés au sol, la petite télévision et la console de jeu dans un coin, le lit mal fait et les nombreux posters de stars du foot qui parsemaient les murs. Le petit garçon qui vit ici est un grand fan, semble-t-il.

_ "PUTAIN DE MERDE !"

Shiro se figea, un frisson d'angoisse le traversant lorsqu'il entendit le cri de terreur d'un des policiers résonner dans tout l'appartement, jusque dans le couloir. Shiro le sentit. C'était un cri de terreur pure, comme il n'en avait jamais entendu auparavant. Suivi de près par l'agent qui l'accompagnait, l'inspecteur courut dans le couloir principal de l'immeuble et vit le plus jeune agent, arrivé dans le service quelques mois auparavant, affalé au sol, appuyé contre le mur face à la porte de la cuisine grande ouverte. Il fixait la pièce, tremblant comme un fou, le visage pâle comme la mort, figé par une peur indicible, transpirant abondamment. L'agent à ses côtés, pourtant plus ancien dans les rangs, avait lui aussi reculé dans le couloir, le visage paralysé par la stupeur, et se penchant en avant, ne put s'empêcher de rendre son déjeuner à ses pieds.

_ "Les gars, c'est quoi le problème ?!" demanda Shiro en saisissant l'épaule de l'officier qui venait de vomir et était devenu vert, l'air hagard.

_ "C'est… c'est… monstrueux, patron." balbutia le policier, trop secoué pour en dire plus.

Voyant l'état quasi catatonique de ses deux hommes, Shiro frissonna d'appréhension et, déglutissant, arme au poing, se dirigea vers la porte de la cuisine et jeta un coup d'œil à l'intérieur.

Son sang se glaça dans ses veines, et tout son corps fut paralysé par le choc, et surtout la terreur, au point qu'il laissa tomber son arme au sol. Ils venaient de retrouver la famille Izogai… ou du moins, ce qu'il en restait…

Les murs, le parquet, le plafond et la fenêtre… Tout, sans exception, avait été repeint avec des litres de sang et des morceaux de boyaux encore ensanglantés, comme si un peintre fou s'était amusé à créer une fresque morbide. Tous les meubles avaient été détruits, réduits en pièces. Près de la table brisée en deux, le contenu du repas familial gisait par terre, indiquant qu'ils étaient en train de manger au moment des faits. Juste à côté, le corps d'un homme, M. Izogai. Il avait été coupé en deux au niveau de l'abdomen, tout son sang s'étant répandu, et il avait apparemment été étranglé avec ses propres intestins, encore enroulés autour de son cou.

Madame Izogai était assise contre le mur du fond, clouée comme un papillon de nuit, un pied de la table brisée lui ayant transpercé la poitrine et l'ayant laissée pendue au mur. Son estomac et sa gorge avaient été ouverts et vidés de leur contenu, puis plaqués tout autour d'elle. Quant au petit garçon… Le tueur avait été le plus acharné… Sa tête, ses bras, son torse, ses jambes… Tout avait été éparpillé aux quatre coins de la pièce. Le coupable, cependant, semblait adepte des mises en scène macabres, la tête du pauvre garçon ayant été posée bien en évidence sur le bord de l'évier, ses yeux voilés fixés sur la porte d'entrée.

Mais malgré la violence bestiale avec laquelle le tueur les avait attaqués, leurs visages étaient épargnés de la moindre blessure, pas même la plus légère marque de coup. Shiro le lisait dans chacun de leurs regards sans vie. Une expression de peur intense, figée à jamais par ce qu'ils avaient vu. C'était comme si le(s) tueur(s) avaient intentionnellement laissé intact le visage de leurs victimes, afin que toute la terreur qu'elles avaient exprimée avant de mourir soit visible.

Incapable de supporter plus longtemps la vue de ce carnage sans nom, Shiro quitta la cuisine et s'adossa au mur. Il lui fallut quelques instants pour vraiment assimiler ce qu'il venait de voir, et qui resterait malheureusement gravé à jamais dans sa mémoire. Il tenta d'envisager la possibilité d'un tel massacre. Aucune des fenêtres, ni la porte d'entrée, ne présentaient la moindre trace d'effraction… C'était incompréhensible. C'était presque comme si le tueur était venu directement de l'intérieur, mais cela n'avait aucun sens… Prenant une grande inspiration, Shiro attrapa son talkie-walkie et le porta à sa bouche.

_ "Commissaire… Ici l'inspecteur Shiro Miyazaki…"

_ "Ah, Miyazaki… Vous avez une voix étrange, dis donc… Bref, que se passe-t-il alors ? C'est grave ?"

Shiro ne savait même pas comment décrire ce qu'il voyait, tant la violence exprimait une violence incompréhensible.

_ "C'est plus que grave." continua Shiro, sentant sa main trembler. "Il faut envoyer des renforts, chef… On a affaire à un vrai monstre…" 

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