Cela faisait bien six heures au moins qu’ils étaient sur la route. Chaque groupe s’était séparé et avait pris soin d’avancer prudemment sous les arbres de la grande forêt qui borde la frontière, entre les territoires humains et vampires.
Kellan et son groupe étaient accroupis dans les fougères à une cinquantaine de mètres de leur cible, le village de Mercurion. Le jeune homme s’en souvenait très bien. C’était là qu’il avait grandi avec sa sœur, là où ils avaient été séquestrés, et là où le duc s’était donné le plaisir de violer Amber.
Le duc n’a sûrement pas intérêt à être dans le coin cette nuit, sinon il aura tôt fait de goûter à sa lame. Kellan ne lui pardonnera jamais pour la façon dont lui et ses gardes avaient traité les siens, encore moins au reste des humains du royaume, tous complices selon lui.
Rendall se tenait en tête. Il écarte quelques branches pour mieux visualiser la situation. Selon les ordres donnés par le capitaine Renfield et Crossius, chaque unité devait prendre d’assaut les quatre villages qui bordent la frontière et s’en emparer par la force.
Pour ce faire, les quatre groupes n’auraient pour seul allié et renfort qu’une troupe de vingt soldats attitrée à chaque unité, qu’ils pouvaient diriger à leur guise. Il lève les yeux vers le ciel, attendant le moment où la Lune sera au plus haut, heure à laquelle ils étaient censés débuter l’attaque.
Un grognement suivi d’un mouvement de feuilles attire l’attention du groupe. Ils se retournent, tous sur leurs gardes, pensant être repérés.
À la place, ils sont étonnés de voir Talia. Elle avait flanché et venait de perdre l’équilibre en s’étalant sur le dos, dans les feuilles. La jeune fille relève la tête d’un air embêté et leur sourit bêtement en chuchotant.
Talia : Désolée... hé... hé...
***
À plusieurs kilomètres au nord de là, l’unité Iota commence son avancée vers le village de Vanale. Le groupe s’arrête à la lisière du bois et attend un moment avant qu’un renard vienne se faufiler près du groupe et qu’un aigle vienne se poser sur l’épaule de Renan.
Renan : Il semblerait que la voie soit libre, à part quelques gardes qui patrouillent aux sorties ouest et est.
Zacc caresse la tête de son petit compagnon et hoche la tête en direction de Belladone, immobile et à l’affût.
Zacc : Pareil de mon côté. Le village est peu gardé la nuit, comme on s’y attendait.
La jeune femme avance un peu plus, observant les lumières qui éclairent le village de nuit. Chacun des villages attribués n’était pas à prendre à la légère, ils étaient bien gardés et servaient de zones de surveillance. Une grande tour en pierre était installée en son centre, d’où une sentinelle pouvait voir les ennemis arriver ou sortir de la forêt.
Belladone observe la tour. Une faible lumière est visible au loin, signe qu’un garde est bien présent. Elle pointe la tour du doigt et se tourne vers Feye.
Belladone : Tu saurais l’atteindre avec ta fronde ?
La fille à la queue de cheval est occupée à ajuster son arme fixée sur son avant-bras, écoutant les paroles de Belladone d’un air désintéressé.
Feye : Il faudrait que je me rapproche. Si on m’offre une diversion, ça devrait aller sans problème.
Malgré le ton peu enthousiaste, Belladone lui accorde un signe de tête et se tourne vers Renan.
Belladone : Tu saurais envoyer ton aigle tourner autour de la tour ?
Renan hoche la tête et tend son bras alors que son familier s’élance de nouveau dans le ciel nocturne.
Belladone suit l’animal des yeux et sort de leur cachette, son groupe sur ses talons. Ils traversent la faible distance qui les sépare du village d’un pas discret et viennent se placer dos au mur d’une maison près de l’entrée ouest. Deux gardes sont disposés sur un chemin non loin d’eux.
Feye longe le mur et reste collée contre, alors qu’elle aperçoit son objectif en face d’elle.
L’aigle de Renan vole en cercle constant autour de la tour tout en criant de temps en temps, ce qui arrive à éveiller la curiosité de la sentinelle, qui ne les avait pas vus quitter les arbres. Il commence à pousser un râle à cause du bruit de l’animal et se penche vers la balustrade pour essayer de le chasser, mais se prend aussitôt une énorme pierre en pleine tête qui lui laisse le crâne en sang.
Merle venait de voir le tir réussi de sa camarade et la gratifia d’un léger sourire.
Merle : Ouais... trop forte !
Feye se contente de se recacher près du mur de la maison avec un léger soupir, relâchant la pression.
Belladone : Bien joué. Maintenant il est temps de neutraliser les gardes restants dans le bâtiment principal.
Elle mime un geste à l’intention de Merle et de Zacc, puis se déplace en longeant les murs des maisons avec Renan et Feye.
Belladone : Pendant qu’ils s’occupent des gardes extérieurs, on va achever ce qu’il reste de leurs hommes.
Le trio bouge habilement entre les ruelles boueuses, veillant à rester à l’abri des lanternes qui éclairent les rues. Sur sa droite, Feye voit Merle et Zacc progresser, neutralisant chaque garde avec fluidité et efficacité, seuls quelques sons gutturaux perturbant le silence de leur avancée.
Arrivée à la maison principale, une bâtisse en pierre ornée d’un toit en paille accolée à la tour de guet, Belladone sort ses deux épées de leur fourreau et fait basculer la porte pour laisser passer le familier serpent de Feye. Quelques secondes plus tard, Belladone attend le signe de Feye, mais tout ce qu’elle voit est un air incertain.
Feye : Il n’y a personne…
Son regard se durcit alors qu’elle hésite.
Belladone : Tu es sûre ? Ils n’ont quand même pas laissé ce village avec seulement dix gardes pour le surveiller.
Renan : Qu’est-ce que tu proposes ?
La jeune femme réfléchit à une solution puis secoue la tête d’un air peu convaincu.
Belladone : Restez en retrait, je préfère vérifier par moi-même.
Ils n’ont pas le temps de lui répondre qu’elle a déjà filé, étant rentrée dans la maison d’un mouvement rapide et silencieux.
Une fois à l’intérieur, elle se relève mais reste sur ses gardes. La pièce était plongée dans le noir, seule la cage d’escalier étant éclairée par la lanterne de la tour de guet.
Elle fait un rapide tour de la pièce puis retourne sur ses pas. Au moment de sortir, elle se bouge à temps alors qu’une flèche vient de se figer dans la porte en bois. Elle se retourne aussitôt et pare un coup d’épée avant d’opter pour une position défensive, ne sachant pas à quoi s’attendre.
La source de lumière au fond de la pièce révèle une femme mince vêtue d’un chemisier brun et de quelques plaques d’armure qui protégeaient ses articulations. Elle avait une longue queue de cheval châtain légèrement ébouriffée. Elle la toisait d’un air sévère et surpris. Son adversaire ne s’attendait visiblement pas à la croiser ici.
Belladone prend l’initiative et fait tourner son épée vers l’humaine. Elle avait aperçu la pointe en argent de la flèche et savait qu’il lui fallait neutraliser sa cible au plus vite, sinon son groupe entier risquait d’être en danger.
La chevalière se reprend et balance son arbalète pour prendre son épée à deux mains et ainsi contrer le puissant coup de la jeune guerrière. Belladone enchaîne les mouvements rapides et destructeurs mais son adversaire tient bon.
Feye passe sa tête par la porte et voit son amie en difficulté, elle s’en doutait et avait déjà encoché une pierre à son arme.
Feye : Baisse-toi !
Belladone se jette en avant et sent le projectile frôler sa crinière noire et rouge. En se remettant debout, elle remarque que Feye a raté son tir et parvient à reculer à temps, mais la pointe de l’épée adverse parvient à l’égratigner à la joue.
La pièce commençait à être plutôt petite pour un combat prolongé. Sachant qu’elle serait plus à l’aise dehors et qu’elle pourrait profiter de l’appui des autres, Belladone recule et sort du bâtiment.
Bizarrement, son éraflure à la joue ne cicatrisait pas. Elle frotte le sang qui couvre sa joue d’un revers de manche et grimace de surprise, sa blessure si petite soit-elle la brûlait à un point qu’elle ne laissait pas de place au doute.
Belladone : De l’argent… !
En plus des flèches, son adversaire possédait une épée en argent.
Elle ne savait pas qui était cette femme mais une chose était sûre pour elle : ils devaient s’en débarrasser à tout prix.
Feye et Renan se placent à ses côtés alors que la chevalière sort de la maison à son tour d’un pas lent et confiant. Elle les toise d’un air calme, semblant les jauger, puis émet un léger sifflement.
À cet ordre, les portes des maisons alentour s’ouvrent avec fracas et des soldats armés d’épées et équipés d’armures commencent à encercler le groupe. Renan pouvait en compter au moins vingt, tandis que Belladone ne quittait pas des yeux l’humaine à la lame d’argent.
Celle-ci s’avance d’un air calme et soupire d’un air peu envieux.
Vanessa : Ha... vous aviez donc bien l’intention d’attaquer les villages alentour.
Elle pointe son épée vers eux, sa lame luisant sous la lumière lunaire, alors qu’elle prend un ton plus calme et menaçant, sonnant clairement comme un avertissement.
Vanessa : Rendez-vous. Résistez, et nous n’hésiterons pas à faire de vous un exemple pour vos semblables.
Belladone grimace légèrement à la remarque. Elle savait qu’ils étaient dans une fâcheuse posture et espérait au moins que Merle et Zacc aient eu plus de chance qu’eux.
***
Plus au Sud, dans l’agréable village de Pourtfeu, où ils avaient été très bien reçus depuis leur arrivée, Mael et Aslan étaient installés à leur poste sur le rempart en bois qui longe le village. La brise légère mêlée à l’ambiance calme les rendait légèrement nerveux. Heureusement, l’instructeur Harsel était là.
Harsel : Allez, jeunes gens, pas de quoi s’inquiéter.
Le grand barbu les gratifie d’une accolade amicale avant de les relâcher en souriant d’un air confiant.
Harsel : Je couvrirai vos arrières, et vous les miennes. Pour le reste, les soldats du Lion d’or s’en chargeront.
Derrière eux se dressait une poignée de soldats postés dans les rues et quelques archers positionnés dans la tour de guet au centre du village. Tous portaient une cotte de maille avec un tissu rouge vif et un lion jaune comme emblème.
Mael serrait le manche de son épée si fort qu’il sentait le cuir marquer sa paume. Les paroles encourageantes de Harsel l’avaient en partie rassuré, et avec un regard vers Aslan, il comprit que lui aussi était déjà moins nerveux, mais tout aussi inquiet.
Quelques heures plus tard, la température était tombée, permettant à un léger brouillard de s’installer au-dessus de l’herbe humide des champs alentour. Aslan continuait de regarder l’horizon en prenant appui sur sa lance. Les deux amis n’avaient rien aperçu depuis un bon moment, à part des animaux nocturnes çà et là.
Alors qu’il commençait à piquer du nez, la lourde main de l’instructeur vient se poser sur son épaule, ce qui le réveille instinctivement.
Aslan : Quoi… ?
Il regarde autour de lui et le dévisage. Harsel était concentré en direction de la forêt, tandis que Mael arborait un regard teinté de surprise et de peur.
Harsel : Ils sont là… Tenez-vous prêts.
Sa voix calme le rassurait un peu, mais ce n’était que de courte durée. En regardant dans la même direction que ses camarades, il comprit ce qui n’allait pas et eut un frisson de frayeur.
Plusieurs paires d’yeux rouges luisaient au loin, semblant flotter au-dessus du brouillard qui entourait le village.
Les autres soldats voyaient la même chose et aussitôt commencèrent à se mettre en position. Mael vit les archers derrière lui bander leurs arcs et viser le brouillard. La grosse voix d’Harsel troubla le silence et une volée de flèches siffla dans le ciel nocturne.
Harsel : Prêts !? Tirez !!
Les flèches n’ont pas le temps d’atteindre la brume que les yeux semblent s’entrechoquer, s’écartant des projectiles comme une nuée d’insectes.
Mael voit qu’ils commencent à se rapprocher dangereusement de l’entrée et tourne un regard inquiet vers son camarade. Harsel garde son regard sur l’horizon et sort instinctivement sa lourde hache en argent. Il dévisage les deux jeunes et leur pointe les rues du village où le reste des soldats était dispersé.
Harsel : Mettez-vous à l’abri et restez à bonne distance. N’engagez le combat que si vous n’avez pas le choix.
Les deux amis ne se font pas prier et commencent à descendre les petites marches de la muraille quand un hurlement, suivi d’une importante secousse, les projette en bas des marches. Plusieurs soldats s’étaient regroupés devant la porte barricadée. Un deuxième coup retentit, suivi d’un troisième, avant qu’elle ne vole en éclats.
Une silhouette habillée de noir avec des motifs rouges venait de défoncer la porte. Mael se redresse et tire Aslan derrière la rangée de soldats qui venait de se former pour contrer l’assaillant.
Un garçon était présent devant eux, tenant un énorme marteau de forge dans ses mains. Il était grand et musclé et semblait savoir manier son arme. Il la balaye dans la foule de soldats et les envoie valser d’un revers.
Aslan les voit tomber sur le coup. Vu la carrure de leur adversaire, il serait sûrement capable de rivaliser avec l’instructeur Ponpindou, aussi bien en force qu’en maîtrise, et si ça s’avérait le cas, il savait qu’ils n’auraient aucune chance.
***
Attablés à la grande table de la salle à manger, Raphael, Yael et Raven étaient assis face au duc de Mercurion. C’était un garçon dans la fin de la vingtaine, aux cheveux courts châtains, aplatis sur son front. Il était assis confortablement sur une chaise en bout de table, un verre de vin à la main.
Après avoir bu une longue gorgée, il reposa son verre avec un air satisfait. Il repoussa sa cape en velours rouge et se gratta le menton, semblant attendre quelque chose.
Raphael termina l’assiette qu’on leur avait servie et s’inclina à l’intention du maître de la maison.
Raphael : Merci pour ce repas, messire. Ce fut agréable en tout point.
Raven tapotait nerveusement le bord de la table tout en observant le duc du coin de l’œil. Yael, lui, faisait tourner sa fourchette dans son plat d’un air ennuyé. Seul Raphael essayait de faire attention à ses manières, tentant de caresser leur hôte dans le sens du poil. Ce qu’il réussissait à faire sans mal, sa noblesse l’obligeant souvent à assister à des dîners du genre.
Ils avaient été envoyés pour protéger le village, et les voilà occupés à partager un repas avec le duc qui ne semblait pas prêter plus d’attention que ça à la situation. Il termina son verre et fit signe à un servant de le resservir. Un vampire muni de chaînes qui lui liaient les mains se présenta d’un air maladroit, fatigué, mais s’exécuta.
Duc : Tout le plaisir est pour moi. Je préfère vous savoir en forme pour le combat qui vous attend.
Raphael le remercia une nouvelle fois d’un léger signe de tête avant de passer un coup d’œil par la fenêtre. Les soldats prêtés par l’ordre du Lion d’or étaient postés en sentinelle dans les rues de la ville, accompagnés des hommes du duc. Le jeune chevalier retourna son regard vers le noble et se leva lentement, sentant la nervosité palpable de Raven, assise à côté de lui.
Raphael : Ceci étant fait, nous allons reprendre notre poste, si vous le voulez bien.
À sa vue, ses camarades l’imitèrent, plutôt heureux de pouvoir couper court à ce dîner plutôt ennuyeux.
Le duc soupira et fit un léger geste de la main à leur intention.
Duc : Comme vous voulez, mais je pense que la garde du Lion d’or et mes soldats sont à même de gérer la situation sans vous. De plus, le champ de bataille n’est pas vraiment un endroit pour des jeunes recrues. N’est-ce pas ?
Ses yeux bruns croisèrent ceux de Raphael, sa mâchoire se resserrant à cette remarque. Yael poussa un râle d’exaspération. Il avait dû écourter son expérience, et le fait de perdre du temps en bavardage l’irritait.
Yael : Tout sauf votre respect, monsieur le duc, nous sommes suffisamment entraînés pour survivre à une attaque du genre.
Il s’approcha nonchalamment de la chaise de leur hôte et tapota le dossier avec un léger sourire ironique.
Yael : Je ne me permettrai pas de douter de la façon dont vous traitez votre peuple et vos esclaves, alors soyez gentil. Laissez-nous gérer la situation.
Le garde près de la porte, un homme corpulent au crâne rasé, s’agença vers lui, prêt à sortir son gourdin, mais le duc l’arrêta d’un geste de la main en ricanant.
Duc : D’accord… dans ce cas, je vous laisse à vos occupations. Mais permettez-moi d’assurer vos arrières.
Il se leva et toisa le jeune garçon d’un regard arrogant alors qu’il rangeait son sabre dans le fourreau attaché à son uniforme rouge et blanc.
Un soldat entra dans la pièce au même moment, l’air essoufflé.
Soldat : Messire… des vampires… des vampires à nos portes…
Raphael regarda de nouveau par la fenêtre du petit manoir et vit la garnison du Lion d’or entamer le combat avec d’autres soldats, vêtus d’une armure noire avec un emblème rouge sombre représentant une pique de lance.