La plus âgée des deux princesses du royaume, vêtue d’une courte robe blanche ornée de bijoux assortis à ses yeux gris aux lueurs émeraude, avançait d’un pas lent dans les couloirs du palais de Lizalein.
Alors qu’elle passe dans le couloir extérieur, elle s’arrête un instant, profitant du lever de soleil visible à travers les arches en pierre grise et noire qui ornent les rambardes donnant sur l’extérieur.
Ses cheveux blonds lisses reflétaient les lueurs orangées de l’horizon alors qu’elle s’émerveillait une nouvelle fois de ce paysage sauvage et coloré. Elle n’avait jamais voyagé au-delà du cercle de la capitale, pas plus loin que la ville d’Osaruse.
Ses pensées vont à cet instant à tous les guerriers et soldats qui se battent à l’ouest du royaume. En particulier à son chevalier, parti repousser une potentielle invasion vampire.
Auralia : J’espère que tout s’est bien passé pour eux…
Elle croise ses mains gantées de blanc sur la rambarde en jetant un dernier regard vers l’horizon.
Auralia : Reviens vite, Raph…
***
Assise sur son trône en bois blanc à l’imposant dossier en velours bleu, Auralia Araren, première fille du roi Orinsson de Lizalein, assistait son père comme chaque jour. Son siège était certes élégant, mais rien en comparaison à l’imposant trône blanc à sa droite où son père reposait.
Le roi Orinsson Araren attendait sur son siège, la mine sérieuse sous sa grosse barbe grise tressée. La couronne en argent qui ornait sa tête n’était qu’un rappel de l’ordre qu’il représentait.
Après un court instant, le messager tant attendu arrive enfin. Les deux sentinelles se mettent au garde-à-vous et ouvrent les portes de la salle du trône. Un homme d’une trentaine d’années, à l’allure de simple paysan, y pénètre au trot et vient s’agenouiller devant les deux souverains.
Messager : Messire, nous avons enfin des nouvelles de la situation à la frontière.
Le regard dur du roi s’attarde sur lui un moment avant qu’il ne lui fasse un signe de la main.
Orinsson : Parle !
La nervosité du messager le trahit légèrement, il savait que la situation n’allait pas plaire à son souverain. Il déplie la lettre envoyée par le capitaine Dreyfus et commence à la lire à haute voix.
Messager : Très cher roi, désolé d’avoir tardé à vous donner des nouvelles de la situation. Comme convenu, une barrière défensive a été élaborée dans les quatre villages à la lisière de la frontière, entre nos territoires et ceux des vampires. Comme votre espion l’a prédit, plusieurs unités de vampires ont attaqué simultanément et ont tenté une percée. Malgré l’aide de l’ordre du Lion d’or et les renforts tardifs, je suis malheureusement contraint de vous annoncer que les villages de Mercurion et de Pourtfeu sont tombés entre les mains des vampires. Le village de Ratenfold a été vaillamment défendu, tandis que le village de Vanale a été réduit en cendres. Une grande partie des civils a pu être sauvée, mais des pertes sont quand même à déplorer.
Le messager replie la lettre dans l’autre sens d’un geste tremblant et lit la suite.
Messager : Malgré la situation, les nouvelles recrues de l’ordre de l’Aigle d’argent sont toutes indemnes, pour la plupart. Il leur reste encore beaucoup à apprendre, mais je suis sûr qu’elles pourront faire la différence en cas de prochaine attaque. Bien à vous et avec toutes nos excuses. Signé Dreyfus Zorinof et Vanessa Hellsing.
L’homme replie la lettre en deux et la remet dans son enveloppe. Un léger silence s’installe dans la pièce quand le poing du roi s’abat sur l’accoudoir de son trône. Auralia sursaute mais se reprend. C’est sa façon à lui de se faire remarquer.
Sa voix grave résonne dans la pièce.
Orinsson : Maudite reine de sang, elle pense qu’une petite victoire sur quelques villages frontaliers va permettre à son peuple de se soulever contre nous ?
Il laisse échapper un rire fort et continue d’un air sérieux.
Orinsson : Faites savoir au capitaine Zorinof qu’il a mon accord pour continuer la formation des autres recrues. Envoyez également la moitié des forces de l’Aigle d’argent en renfort. Je ne tiens pas à risquer une avancée imprévue de l’ennemi.
Il tourne son regard vers la droite où un conseiller mince en tunique noire et verte se tient, un livre en main, dans lequel il note tout ce qui est en train de se dire.
Orinsson : Des nouvelles de notre espion ?
Ce dernier regarde dans la poche de sa tunique et secoue la tête.
Conseiller : Non mon roi. Aucune nouvelle pour l’instant.
Le regard d’Orinsson se pose un instant dans le vide, réfléchissant à la situation.
Orinsson : Espérons qu’il ne soit pas tombé durant l’assaut. Ce serait malin de perdre notre seule vision dans l’antre du monstre.
Auralia voit la mine hésitante de son père et se force à prendre la parole. Elle était contre cette guerre incessante contre les vampires, mais son père passait avant tout, même s’ils étaient souvent en désaccord.
Auralia : Ne vous en faites pas, si cela devait arriver, je suis sûre que vous trouverez un autre moyen pour résoudre ce problème.
Ses paroles sonnaient comme une remarque et c’était le cas. Heureusement pour elle, son ton doux et enfantin la fit passer pour une parole d’encouragement.
Le roi relève la tête et sourit d’un air confiant.
Orinsson : Tu as raison ma fille. Quoi qu’il arrive, nous ne laisserons pas tout ce pour quoi nous nous sommes battus entre les mains de ces maudits vampires.
La jeune fille détourne le regard, sa frange cachant son air inquiet. Mais jusqu’où était-il prêt à aller ? Au fond d’elle, elle espérait que la reine vampire s’en tiendrait là, sinon elle ne saurait pas où cette situation tendue les mènerait.
***
Une fois la réunion finie, Auralia s’éclipse comme à son habitude. Son père allait sûrement organiser une réunion tactique d’urgence puis une petite fête pour rassurer ses amis nobles.
Elle avance en direction du muret qui longe la cour intérieure du château. Un parc naturel carré y avait été installé et elle adorait y venir, particulièrement grâce aux fleurs venues de tous les coins du royaume.
Elle s’arrête derrière le muret et vient enlever la fine chaîne en argent incrustée de pierres grises qui couvrait sa frange, signe de son statut.
Elle n’aimait pas se couvrir de bijoux, elle préférait les choses plus simples et l’aventure plutôt que de rester cloîtrée dans cette forteresse. Mais les conditions actuelles étaient loin d’être favorables, surtout depuis la mort de sa mère, la reine.
Un bruit sur sa droite la fait sursauter. Un jeune garçon qu’elle ne connaissait que trop bien venait d’apparaître dans le couloir. Il avait des cheveux courts blonds et un air sérieux, rarement couvert par un sourire.
D’habitude elle l’aurait ignoré en faisant comme s’il n’était pas là, mais au vu des derniers rapports, elle était contente de le voir en vie.
Auralia : Raph... je veux dire... Raphael !
Elle se reprend et se rapproche en restant à bonne distance. Il portait une tunique brune avec un aigle gris, bleu, et quelques pièces d’armure en argent sur ses bras. Il avait un bandage au front et un autre au bras gauche.
Auralia : Tu vas bien ? On dirait que tu as été blessé ? C’est grave ?
Le jeune chevalier laisse échapper un sourire rare qu’elle était l’une des seules à savoir lui faire décrocher.
Raphael : Rien de très embêtant, je vous rassure. Désolé de vous avoir surprise, princesse.
Auralia rougit de honte à sa remarque et détourne le regard en haussant le ton d’un air râleur.
Auralia : Ne te fais pas d’idées... je... j’avais juste le hoquet !
Elle feint un léger sursaut avant de changer de sujet, reprenant place près du muret.
Auralia : Alors, comment s’est passée ta mission à l’ouest ?
Raphael se place à côté d’elle, raide et en position de respect.
Raphael : Disons que certaines choses auraient pu être évitées, mais dans l’ensemble on s’en est sortis.
Il la regarde en coin, restant en arrière.
Raphael : Je suis seulement de passage d’ailleurs. Je rentre ce soir pour Montrouge.
Un léger vide de solitude se faisait ressentir au fond d’elle. Elle ne voulait pas l’admettre par peur qu’il se fasse des idées, mais elle était contente de l’avoir à ses côtés. Elle se sentait moins seule en sa compagnie, même si elle l’a toujours trouvé trop sérieux à son goût.
Elle reprend son ton dédaigneux et faussement râleur.
Auralia : Oh ? Formidable, je pourrai enfin aller où je veux sans être surveillée en permanence.
Raphael laisse échapper un léger soupir et observe la cour verdoyante.
Raphael : Vous comme moi n’avons pas signé pour ce genre d’accord, j’en suis conscient. Mais nous sommes fiancés quoi que nous voulions.
Raphael : De plus, on m’a assigné à votre sécurité, alors laissez-moi faire mon travail, s’il vous plaît.
Elle le savait que trop bien. La famille Ryze était l’une des familles les plus riches du pays et très proche du roi. Les deux avaient convenu d’un accord, bien avant sa naissance. Ça la dégoûtait, mais ainsi marchaient les affaires politiques de Lizalein. De plus, elle n’était pas en position de se plaindre. Raphael était charmant et gentil, elle devait au moins lui reconnaître ça.
Auralia : Je sais…
Après un moment de silence, la fatigue et le poids des révélations de la réunion du matin refont surface dans son esprit. Elle avance en direction des escaliers qui mènent au jardin de la cour et fait un signe en direction de Raphael, signe qu’il pouvait disposer.
Auralia : J’ai besoin d’un moment... tu peux me laisser, je ne compte pas m’enfuir.
Le jeune chevalier la dévisage d’un air sérieux et, au contraire, se rapproche d’elle.
Raphael : Vous savez que ce n’est pas possible. Je dois au moins avoir un visuel clair sur vous en toute circonstance.
Sa remarque la faisait grincer des dents. Il était parti depuis deux semaines et maintenant revenu, il fallait qu’il reprenne les bonnes vieilles habitudes. Qu’est-ce qu’il pouvait être coincé. Heureusement, elle savait comment le contrer à ce jeu-là.
Auralia : D’accord, comme tu voudras…
Avec un léger sourire joueur et sans crier gare, elle saute par-dessus le muret et tombe dans un buisson qui amortit sa chute. Raphael la voit faire mais n’a pas le temps de réagir. Elle est déjà en train de courir dans le jardin, pieds nus. Ne restent plus que ses élégants talons traînant dans l’imposant buisson.
***
Elle l’avait semé. C’était presque trop facile des fois. Raphael était peut-être à cheval sur le règlement, mais quand il s’agissait de faire du parcours et de sortir des sentiers battus, il se retrouvait souvent coincé.
Auralia : Qu’est-ce qu’il peut être rigide…
Elle se surprend à rire d’un air franc et reprend aussitôt un air un peu plus sérieux. Elle marchait entre les arbres et les plantes fleuries. Ses pieds nus caressaient l’herbe fraîche, contrastant avec le temps chaud qui commençait à s’installer.
Alors qu’elle se balade dans son coin préféré du jardin, la discussion du matin lui revient en tête. Les vampires venaient enfin de passer à l’attaque, après des années de silence. Mis à part quelques actes de rébellion dans les camps d’esclavage, aucun autre mouvement d’insurrection n’avait été osé du côté de la forêt interdite, là où se trouvait Elzartia, la dernière capitale vampire.
Elle était loin d’être idiote sur ce point. Connaissant son père, il ferait tout pour maîtriser la situation et enterrer cet échec. La dernière attaque de cette ampleur s’était produite il y a 15 ans… dans les rues de la capitale même, là où sa mère a perdu la vie.
Les vampires étaient réputés comme étant des monstres sanguinaires dénués de bon sens, mais elle savait qu’ils se trompaient tous.
Elle vient s’asseoir sur un banc en pierre, l’ombre des arbres et des buissons touffus la protégeant du soleil.
Elle savait qu’ils n’étaient pas tous comme ça. Il y a longtemps, elle avait eu un ami d’enfance, c’était un vampire.
Elle l’avait rencontré durant un séjour dans une école privée non loin de la frontière, à l’époque beaucoup plus proche qu’aujourd’hui. Elle se souvenait qu’ils jouaient souvent ensemble. Elle l’aimait bien mais, malheureusement, à ce jour, elle était incapable de se remémorer son nom.
Tandis qu’elle essayait désespérément de se rappeler à quoi il ressemblait, comme si ça allait l’aider à se souvenir, un miaulement sonore la surprend.
Auralia : Un chat… ?
Un chat ? Ici ? Dans l’enceinte du château ? Pourtant, il fallait passer et escalader bon nombre de remparts avant d’arriver ici, et le balcon extérieur était trop haut pour un animal terrestre.
La curiosité l’emporta au deuxième miaulement. Elle se lève en frottant sa robe et commence à suivre le bruit. Le son semblait lui aussi curieux, ou perdu.
Alors qu’elle s’enfonce dans le jardin, le son se fait de plus en plus fort, puis, après avoir poussé l’épais feuillage d’une fougère, elle le voit enfin.
Un chat noir de taille moyenne était assis au pied d’un arbre. Il avait de grands yeux rouge vif, semblables à deux rubis. Auralia comprit qu’il avait l’air perdu.
Alors qu’elle s’approchait pour le prendre dans ses bras, une chose la fit hésiter avant de s’avancer plus près. Quelque chose remuait sous ses poils noirs.
En s’approchant davantage pour voir, elle comprit avec horreur que ce n’étaient pas des poils qui recouvraient ses flancs, mais deux ailes noires ressemblant à du cuir, semblables à des ailes de chauve-souris.
Fin de
Fate of Blood : Ascension