Le weekend qui suit, après une énième note très moyenne, je passe mon samedi entier à travailler mes cours. Kai n’est pas là, il est trop occupé à tenter d’éponger sa dette pour laquelle il est visiblement de plus en plus stressé et ça me permet de travailler avec efficacité. Je passe ma journée dessus, de mon réveil jusqu’à neuf heures du soir et je suis extrêmement satisfaite lorsque je referme mon dernier classeur. J’ai enfin pu lire au moins une fois l’intégralité des cours que j’ai manqué depuis le début de cette sombre période et c’est une victoire incroyable.
Je suis loin d’être bête, je retiens bien et vite, et le travail que j’ai fourni pendant mes premiers mois à l’université m’aura carrément aidé puisque j’avais pris de l’avance sur les programmes. Grâce à ça, cette lecture aura plus ressemblé à des révisions et ça fait si longtemps que je ne me suis pas senti aussi à jour que j’envisage sérieusement de retourner assister à tous mes cours dès lundi. Je suis pleine d’une énergie nouvelle, l’envie de me plonger dans le travail plutôt que dans le néant comme je le fais, de surmonter la perte de mon amour en réalisant au moins les rêves que j’avais à côté.
Mais il faut toujours que Kai me mette un coup derrière les genoux, à chaque fois que j’essaie de me relever, et c’est ce qu’il fait dès qu’il passe la porte trois minutes plus tard. Il m’annonce que nous devons sortir ce soir, pour assister à une soirée. Je lui fais le cirque que je lui fais à chaque fois, mais je me rends vite compte que ça ne passera pas cette fois et que je n’aurai clairement pas le choix.
Il avoue plutôt rapidement que ce n’est pas qu’une histoire de « sortir » mais une opportunité boulot qu’il ne peut pas rater, pour rien au monde, et que je dois être là, bien que je ne comprenne pas pourquoi. Il est d’une humeur agitée, autoritaire et surtout très irritable, un autre des Kai que je ne supporte pas. Il me menace presque, et lorsqu’il voit que ça ne prend pas, nous nous disputons comme deux chiffonniers jusqu’à ce qu’il se jette à mes pieds en me suppliant et en m’expliquant que cette soirée pourrait bien le remettre à flots. Il me promet sur tout ce qu’il a de plus cher que c’est la dernière fois qu’il m’emmènera à une soirée qui craint et que tout changera dès demain.
*
C’est ainsi que je me retrouve dans sa mustang une grosse demi-heure plus tard, à faire la tête, les bras croisés. Il m’a demandé de mettre une jolie robe, une demande que j’ai trouvé drôlement spécifique et louche. Je porte mes boucles d’oreilles papillons offertes par Hunter, comme chaque fois que Kai m’a emmené dans des soirées auxquelles j’avais peur d’assister. Elles sont comme un talisman, j’ai l’impression que tant que je les porte, Hunter est avec moi et que je ne risque rien.
Et heureusement que je les ai mises, parce que nous nous garons dans une zone du quartier chaud que je ne connaissais pas et qui me terrifie. Je ne me suis jamais enfoncée si loin dedans, il me semble que je me trouve dans la zone d’où viennent les coups de feu réguliers et Kai sort de la voiture au moment où je fais ce constat. Apeurée à l’idée de rester seule, je bondis hors de l’habitacle pour le suivre et je frémis en apercevant mieux les alentours. Il y a des terrains vagues, des immeubles qui paraissent abandonnés mais qui ne le sont pas, quelque chose qui ressemble à une usine désaffectée au bout de la longue rue et quelques maisons individuelles dispersées ici et là.
Malgré le fait que tout paraisse abandonné, la longue rue dans laquelle nous sommes grouille d’hommes. Autour de feux dans des barils, assis sur des capots de voiture, appuyés sur les murs, au pied des immeubles… J’ai l’impression d’être tombée au milieu d’une fourmilière dangereuse, où toutes les fourmis tournent la tête pour nous regarder et jauger les nouveaux venus.
Kai fait un pas en direction de la maison en face de nous et je l’attrape pour l’arrêter lorsque je remarque un détail plutôt très inquiétant. La maison possède des planches en bois qui obstruent la moindre fenêtre, comme pour la barricader en cas d’attaque armée. La chair de poule se déploie sur mes bras :
- Kai, cette soirée craint, je le sens depuis là… bien plus que celles où tu m’as déjà emmenée…, m’inquiète-je.
- Mais non, arrête de dire n’importe quoi ! répond-il en riant nerveusement.
- Même toi tu n’as pas l’air serein…, réalise-je en fronçant les sourcils.
- Bien sûr que si ! Putain mais arrête de délirer bébé et ramène-toi ! s’agace-t-il.
- Je refuse d’entrer là-dedans !
- Et bien j’ai les clés de la bagnole, alors à moins que tu ne veuilles rester plantée dehors toute seule au milieu de ces types, amène toi ! aboie-t-il.
Je suis profondément choquée, car même si Kai a tendance à être beaucoup plus dur et mauvais dans ses phases « basses », il est rarissime qu’il me menace en parlant de ma sécurité. Ça me choque suffisamment pour que je reste plantée sur place tandis qu’il s’éloigne à grands pas en direction de la porte d’entrée comme si je n’existais pas. Mon taux d’anxiété grimpe dans les tours, je me sens immédiatement dans la plus grande insécurité et dès que des crissements de pneus retentissent plus loin dans la rue en même temps que des hurlements, je saute en avant pour rejoindre Kai.
Je ne saurais même pas décrire ce que je ressens quand je pénètre dans la maison et que je comprends comme un coup de massue que j’avais tout à fait raison de ne pas vouloir venir. Kai m’a déjà emmené dans des endroits « craignos », des endroits où je sentais que les choses pouvaient dégénérer et où elles ont dégénéré en bagarre. Mais cet endroit n’a rien à voir, ce n’est pas une fête, ça ressemble plutôt à un repaire de gang.
J’aperçois des hommes qui jouent au poker dans la cuisine au fond de la pièce droit devant moi, en fumant des substances, alors que leurs armes sont posées sur la table à portée de main. Sur ma gauche, un escalier monte à l’étage où j’entends des bruits très douteux et sur ma droite, il y a la partie salon, composé de plusieurs canapés qui entourent une grande table basse où sont installés des types concentrés. Mes cheveux se dressent sur ma tête lorsque je remarque un tas de poudre qui dépasse les trente centimètres de haut, entouré de plusieurs balances, dont se servent les hommes pour répartir leur « farine » dans des petits sachets individuels comme s’ils pâtissaient en toute légalité. Il y a quelques groupes d’hommes ici et là, qui discutent à voix basses en fumant à l’intérieur, ajoutant des nuages à l’épaisse brume de fumée qui baigne la pièce.
- Kai je veux partir tout de suite, chuchote-je avec urgence.
- Mais non, je suis là, répond-il évasivement en se redressant pour observer la pièce, visiblement à la recherche de quelqu’un.
- Kai ! J’ai peur, je suis terrifiée, je veux partir tout de suite, je t’en supplie ! couine-je à voix basse en tirant sur sa veste.
- Arrête bébé, me prends pas la tête putain ! s’énerve-t-il en me lançant à peine un regard.
Je suis tellement choquée par son comportement que je m’en retrouve toute bête, parce qu’il n’y a littéralement rien que je puisse faire pour me sortir de cette situation toute seule à part partir à pied dans la partie la plus instable du quartier le plus instable. Je suis complétement dépendante de Kai, qui m’offre son lui le plus détestable et je me sens tellement trahie que les larmes me montent aux yeux.
- Mais… mais j’ai peur Kai…, murmure-je d’une voix tremblante.
Je ne sais pas pourquoi j’ai cru qu’il en aurait quelque chose à faire, je ne sais pas pourquoi je crois toujours Kai quand il me dit qu’il changera et s’occupera correctement de moi alors qu’il n’a jamais tenu plus de quelques semaines sans me donner une bonne raison de lui tourner le dos pour toujours. Il dépasse les limites de la confiance et du respect constamment, il me traite comme il faut deux jours avant de me laisser dans l’urgence la plus absolue le troisième, sans en avoir rien à faire.
Je me revois cet après-midi, à travailler mes cours avec application, à faire quelque chose de calme, que j’aime, où je ne risque pas ma vie… Mais pourquoi suis-je incapable de me choisir moi ? Pourquoi faut-il toujours que je le choisisse lui avec tout le mal qu’il me fait, les mensonges qu’il me dit et les abîmes dans lesquels il m’entraine ?
Il repère visiblement la personne qu’il cherche, et sans même se préoccuper une seconde de mon état, il attrape ma taille pour me trainer en avant dans cette maison alors que je freine des quatre fers, sans succès sous sa poigne. Il fonce tout droit dans un coin où trois hommes discutent, arme à la ceinture et cigare à la main. Un des trois se tourne vers nous en nous voyant approcher et il ouvre les bras :
- Doka ! Alors il parait que tu voulais me voir ?! s’exclame-t-il.
- Ouai. Il ne viendra pas ce soir, c’est sûr ? demande Kai d’une voix tendue.
- Pas que je le sache, il n’est jamais là le samedi, mais je suis loin de pouvoir te garantir son emploi du temps non plus…
L’homme pose ses yeux sur moi et automatiquement, Kai pose une main sur mes fesses pour les agripper d’une façon qui est loin de dire que nous sommes amis. J’en sursaute de surprise et j’essaie de me tortiller pour qu’il me lâche mais ce n’est pas au programme visiblement.
- Kai…, souffle-je d’une voix atterrée.
Il tourne la tête vers moi avec les yeux les plus intenses et menaçants qu’il ne m’ait jamais sorti :
- Arrête, maintenant bébé, je ne déconne pas là, ordonne-t-il.
Je comprends plus au moins qu’il essaie de me signaler qu’il ne fait pas ça par envie mais par nécessité, mais ça ajoute juste au traumatisme de la soirée. Parce que même si je sais qu’il me dit ça pour me faire passer le message, je vis toute de même la situation, à savoir Kai qui me touche où je ne veux pas qu’il me touche, alors qu’il m’aboie un ordre comme si j’étais sa chose.
Cette situation fait en tout cas bien rire notre interlocuteur :
- Certaines sont plus récalcitrantes que d’autres ! s’exclame-t-il en me jaugeant de la tête aux pieds. Laisse-moi deux heures avec elle dans une piaule et je te la rends dressée Doka !
Je m’attends évidemment à ce que Kai pète les plombs.
Je suis tellement sûre de moi que je grimace presque en attendant de le voir sauter au cou de l’homme avec violence, mais il me scie en deux :
- On verra ça un autre jour, je ne passe pas mon tour ce soir, je suis tendu, réplique Kai.
- Ahahah ! Je te comprends, il faut que jeunesse se fasse, à ton âge, on a faim trois fois par jour et on ne partage pas le repas !
Mes yeux me sortent de la tête et je ne peux plus quitter le visage de Kai des yeux alors qu’un goût écœurant se diffuse dans ma bouche et me donne envie de vomir de la situation. Il ne tourne même pas la tête pour me lancer un regard, il continue sa conversation avec l’homme ignoble en face de nous.
Je baisse le nez pour fixer le carrelage sale, pour me réfugier dans ma tête en attendant que tout ça soit fini. Je me sens salie alors que je n’ai rien fait, la main de Kai me répulse presque, ses propos à mon sujet résonnent dans ma tête alors que je sais pourtant que je ne risque rien. Mon cerveau active la sécurité et je plonge plus profondément dans mes pensée, dans le château imaginaire d’Hestia, en sécurité.
De ce que je comprends de la conversation entre eux, nous sommes bien dans un genre de repaire, l’un de ceux du patron de Kai. Ce patron, que Kai redoute, n’est visiblement pas là le samedi et c’est pour ça que nous sommes ici ce soir, pour échanger avec les fournisseurs, dont plusieurs sont présents dans cette foutue baraque. Ce sont eux qui se chargent de transmettre les quantités aux gens du bas de l’échelle comme Kai, c’est avec eux qu’il passe des marchés et se dépatouille lorsqu’il doit de l’argent à l’un et se sert de la came de l’autre pour rembourser le premier et etc… Mais finalement, le tout est sous la coupe d’Hatcher, le patron de Kai qui voulait sa peau, puisqu’il est à la tête de tout le monde dans ce quartier.
Le type avec qui Kai discute s’appelle Jo, et ce dernier est visiblement en train de refuser de le dépanner puisqu’il n’a clairement plus très envie de faire affaire avec Kai, qui a déjà eu bien trop de problèmes de dettes envers les uns et les autres. Kai est complétement stressé, il parle d’une voix désespérée et il le supplie pratiquement… Le voir aussi respectueux face à quelqu’un m’indique une fois de plus à quel point nous sommes dans un endroit qui craint, à quel point les hommes autour de nous doivent être dangereux pour faire plier Kai et son caractère. Kai augmente sa proposition pour Jo, lui garantissant qu’il lui rendra le double de ce qu’il lui devrait s’il le dépanne et les yeux de Jo s’illuminent enfin d’intérêt :
- Je vais aller appeler le patron Doka, pour voir avec lui… mais je ne suis pas sûr qu’il accepte encore de te faire crédit…, annonce-t-il finalement.
Mes yeux tombent sur deux types au coin d’un meuble, qui se fichent visiblement de la poudre dans le nez, et mon corps se crispe des pieds à la tête en voyant concrètement des gens prendre de la drogue dure à quelques mètres de moi. C’est le coup de fouet qu’il me fallait, au moment même où Jo se détourne pour partir avec son téléphone à la main, je réagis : Je retire violemment la main de Kai de moi avant de foncer vers la porte.
J’en ai à peine passé le seuil que je me fais attraper et tirer sèchement en arrière, par Kai, qui claque la porte d’entrée pour que nous puissions discuter sur le perron.
- Je veux rentrer ! crie-je sans détour.
- La ferme putain ! Baisse d’un ton ! Tu veux nous faire tuer ou quoi ?! siffle-t-il à voix basse en agitant les bras et en jetant des coups d’œil aux dizaines d’hommes qui trainent dans la rue autour de nous.
- Tuer ?! Parce que je parle fort ?! Bon sang Kai mais dans quoi est-ce que tu m’as emmenée ?!
Je me rappelle alors qu’il y a des foutues planches en bois sur les fenêtres pour empêcher les balles depuis la rue, et je me prostre sous le stress de nous faire tirer comme des lapins d’une seconde à l’autre.
- C’est un des repaires de mon patron ! Et tous les mecs que tu vois dans la rue font partie du réseau, alors arrête de brailler comme un veau sur le pas de la porte du patron ou tu vas attirer l’attention !! s’énerve-t-il.
- Kai, je veux m’en aller d’ici et tout de suite !
- On ne peut pas se tirer, Jo est en train d’appeler Hatcher pour savoir si on me fait encore crédit après ce que j’ai proposé, c’est ma seule chance de ne plus être dans la merde !
- Alors donne-moi tes clés ! Laisse-moi m’en aller ! Bon sang mais pourquoi est-ce que tu me retiens ici ?! J’ai peur Kai ! J’ai peur de ces hommes, de ce lieu, de ces gens dehors, de toute cette drogue, de toutes ces armes ! Je t’en supplie, laisse-moi partir !! geins-je en me mettant à pleurer de détresse.
- Je ne peux pas te laisser partir putain… tu me… tu me sers de… Si Hatcher se ramène, je suis mort putain ! Tu comprends Hestia ?! Mais tu es là, et j’imagine qu’il hésitera à me tuer s’il me trouve en compagnie d’une fille apeurée dans une jolie petite robe ! Tu ne peux pas partir !
Je recule d’un pas sous la stupeur qui glace mon sang, comme si je sentais la morsure du froid qui fige mes muscles les uns après les autres.
- Tu t’es servi de moi ? articule-je d’une voix tremblante. Tu m’as emmenée ici, dans un lieu aussi dangereux… simplement pour attiser la pitié des hommes qui veulent te tuer… ?
- Arrête putain, je me sers pas de toi ! se récrie-t-il avec violence.
Je crois que je n’ai jamais été aussi trahie par Kai de ma vie entière, plus je réalise le danger dans lequel il m’a entrainé pour servir sa propre cause et plus la peine s’ajoute à ma peur viscérale, plus je me déchire en deux sous la douleur de m’être fait manipuler par Kai, mon frère… Mon cœur se brise pour la seconde fois en moins de deux mois, avec une violence démesurée puisque je suis en plus dans une situation de danger.
- Putain fais pas cette tête ! Tu sais très bien que je trempe dans des trucs de merde ! Mais je m’en tire toujours alors arrête de te chier dessus !
- Tu es … horrible Kai… je ne te reconnais même pas, je ne sais pas qui tu es... Je ne te pardonnerai jamais ce que tu m’as fait là… jamais…
- Arrête de criser putain ! Tu m’empêches de réfléchir ! râle-t-il méchamment en ayant l’air de réfléchir à la situation, complétement désintéressé par mon état.
Je n’ai aucune prise sur lui, il est méconnaissable et je comprends bien que ce n’est pas parce que j’ai réussi à sortir de cette maison que ça veut dire que je ne vais pas être forcée à y retourner dans les trois minutes par l’inconnu qui se trouve devant moi.
Dans un élan de désespoir, j’utilise l’artillerie lourde, celle qui a toujours fait flancher Kai, même lors de ses pires colères. Je me laisse éclater en sanglots, je laisse toute ma peur m’envahir des pieds et à la tête et je m’agrippe à ses bras en plantant mes yeux dans les siens pour essayer de ramener mon frère à lui :
- Kai, je t’en prie ! Redeviens toi-même ! C’est moi, Hestia ! Je veux m’en aller, je te supplie de m’aider et tu ne le fais pas, tu ne m’aides pas, tu ne veilles pas sur moi !
- Putain arrête ! Je n’arrive pas à réfléchir ! Il faut qu’on y retourne ! beugle-t-il en ouvrant des yeux immenses.
On dirait qu’il essaie de se concentrer sans y arriver, qu’il ne sait même plus ce que nous fichons ici, pourquoi nous devons y retourner, pourquoi il a l’air capital que nous y retournions... On dirait un fou, un foutu cinglé avec des yeux aussi hantés que terrifiants.
- Si tu me forces à rentrer dans cette maison, ce sera fini Kai ! m’horrifie-je d’une voix aiguë.
- Putain il faut que je me concentre, il faut que je … Je n’arrive pas à me concentrer, à … prendre des décisions… Il faut que j’aille pisser !! aboie-t-il rageusement.
- Quoi ?!
Il attrape mon bras pour me trainer dans la maison la seconde suivante, alors que je me débats au bout de sa main serrée sur ma peau. Il s’enfile dans l’escalier sur la gauche, il monte les marches quatre à quatre en me trainant toujours comme une poupée de chiffon avant de me laisser en plan sur le palier de l’étage pendant qu’il s’enferme dans la salle de bain devant moi.
Une fois plantée en haut des marches, je suis encore plus sidérée de le voir me laisser seule au milieu d’un endroit aussi dangereux, ce qui est encore un comportement qu’il n’aurait jamais eu en temps normal. Mais qu’est-ce que les « temps normaux » avec Kai finalement ? Comment juger ? Comment jauger ? Pourquoi me sens-je en sécurité avec lui, alors qu’il me prouve constamment le contraire ?
Je suis donc là, le cœur battant, complétement prostrée sur moi-même, les oreilles saturées par les bruits répugnants dans la chambre sur ma droite et par les cris rageurs des hommes qui perdent au poker en bas. Je suis en détresse totale, j’ai l’impression que je n’arrive pas à avoir une réaction normale, que personne ne se serait laissé entrainer dans un endroit aussi dangereux sans réagir, à part moi, et que personne ne resterait planté là à ne rien faire, à part moi.
Je remets mes choix de vie en question, je doute de moi, parce que je sais que je ne suis pas tout à fait normale, on me l’a assez dit… Mais j’ai toujours cru que Kai avait conscience de cette différence et qu’il me protégeait du monde extérieur, comme Hunter le faisait en réfléchissant toujours à ma façon de fonctionner, dans toutes les situations, pour être sûr que j’étais bien et à l’aise. Sauf que je me fourrais le doigt dans l’œil, Kai ne me protège pas, il me traine avec lui en me possédant, ce qui n’a rien à voir.
Quand il ressort de la salle de bain, il est complétement différent. On jurerait qu’ils sont deux et que son jumeau maléfique vient de partir pour laisser place à l’angélique, les deux Kai que je fréquente depuis quelques semaines. Il a l’air beaucoup mieux, les traits assurés, la mine déterminée et il me le prouve en arrêtant de me parler comme à un chien :
- Ça va aller bébé, je gère, annonce-t-il en attrapant ma main.
- On s’en va ?? couine-je d’une voix pleine d’espoir en voyant revenir le plus gentil des deux.
- On ne peut pas s’en aller ou ils vont nous buter, mais ça va aller, je vais les enfumer en trois minutes chrono bébé, tu n’as aucune raison d’avoir peur.
- Mais j’ai peur ! gémis-je en me remettant à pleurer à la mention de devoir rester ici.
Il m’attire immédiatement dans ses bras pour me réconforter et je pleure à chaudes larmes pour essayer d’évacuer un minimum la terreur que je ressens.
- Ça va aller mon petit bébé, je suis là, je gère…, chuchote-t-il en descendant ses mains sur mes fesses.
Sauf que cette fois, il n’y a personne autour de nous, il n’a aucune raison d’avoir ce geste, encore moins vu mon état et je me recule vivement de son torse pour le dévisager, pour croiser ses yeux que je n’aime pas, trop brillants et affamés, qu’il me sort dans ses phases « hautes ». Et enfin, la claque me percute, sans doute à cause de ce que je viens de voir au rez-de-chaussée.
Tous les liens se font dans ma tête, je me souviens avec vivacité de la première fois où Kai a franchi une limite douteuse avec moi, où je me suis demandé ce qui lui prenait... C’était il y a des mois, lorsque j’avais trouvé de la poudre dans son nez… Les calculs s’alignent, les phases « hautes » où Kai est complétement agité, euphorique, plein d’énergie et un peu trop tactile ; et les phases basses où il est d’une humeur massacrante, morose, où il crie et s’énerve après moi.
Kai a bel et bien replongé, il a simplement changé sa substance.
Et je ne l’ai pas vu venir… parce qu’il a eu « l’intelligence » de ne pas retomber dans ses travers connus de ma personne… Il est bien plus discret d’être lunatique que de planer pendant des heures dans un canapé… Bien plus facile de me cacher son addiction actuelle plutôt que l’ancienne… Bien plus facile de me jurer sur ma vie qu’il est sobre alors que ce n’est pas le cas.