Les Sinclair se changent, les femmes enfilent des robes claires plus habillées, mes menuisiers préférés passent des chemises blanches en gardant tout de même leurs jeans et je décide pour ma part de garder ma tenue du jour. J’ai pu m’apercevoir dans le miroir d’Ophélia, et depuis que je me suis vue en nymphe des bois, il est inenvisageable que je ne passe pas la soirée là-dedans alors qu’elle m’a gentiment prêté sa robe et que son mari m’a créé cette couronne. C’est comme leur faire honneur, porter leur couleur, visuellement leur ressembler plutôt qu’aux hommes que représente l’armée de Winston et je vois ça comme l’affirmation de mon camp, mon soutien inconditionnel pour eux.
Les Winston sont impeccables des pieds à la tête, tout de noir vêtus comme une mafia, tandis que notre camp est plus bohème, plus désordonné, tous en blanc et en beige. Il n’y a qu’Hunter qui représente un parfait entre deux, avec son pantalon et ses rangers noirs, mais une chemise blanche rentrée dedans, comme si son cœur balançait toujours entre les deux camps. Le look est surprenant, mais très séduisant porté par un homme aussi beau et au corps aussi parfait. Je suis en admiration de sa personne et le sentiment est visiblement réciproque, parce qu’il reprend sa tête subjuguée dès que j’apparais dans son champ de vision.
La grange est immense, et surtout bondée puisque cette fois, la majorité des employés de la menuiserie sont présents. Il y a de grandes tables sur tous les bords de la grange et des guirlandes sont accrochés partout pour illuminer la pièce d’une douce lumière. J’observe les vieilles poutres poncées avec soin, les murs en pierre rénovés, le sol en grandes dalles de pierre…
- C’est sublime…, souffle-je en me calant contre Hunter.
- Pas autant que toi, fais-moi confiance, répond-il à voix basse en me détaillant toujours.
Je lui lance un regard heureux et il se penche pour embrasser ma joue longuement en me serrant contre lui par la taille.
- Tu es étrange, murmure-je en souriant.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas, tu me regardes bizarrement ! glousse-je.
Il hoche simplement la tête en détachant finalement ses yeux de moi et nous avançons pour réellement pénétrer dans la grange. Ophélia est avec un petit groupe d’hommes, elle me fait un signe et je la rejoins automatiquement, forçant Hunter à suivre le mouvement. Elle me présente les hommes avec elle, les employés menuisiers visiblement, avant de nous désigner d’une main :
- Voici Hestia, la fiancée de Monsieur Grimmal, et lui-même.
Les hommes s’inclinent tous face à moi en premier, ou baisent ma main furtivement, avant de s’adresser avec tout autant de politesse à Hunter ensuite.
- Ce sont donc vous les « mains en or », plaisante-t-il en leur serrant la main.
- Les machines nous aident bien, répond l’un d’eux d’un ton bourru, gêné du compliment.
- Bien sûr que non ! roucoule-je. J’ai appris le processus de fabrication aujourd’hui, les machines dégrossissent le bois brut, mais c’est vous qui taillez les meubles aussi finement et joliment !
Ils sont tous complétement timides et rougissant que je les complimente, et Hunter se lance dans une discussion avec eux sur les processus de fabrication, puisqu’il ne les connait pas, n’ayant sans doute entendu parler que de chiffres pendant sa réunion. Je suis ravie de les entendre parler avec passion à Hunter, insister sur à quel point ils aiment leur travail et son cadre. Ils sont en plus complétement naturels, ils parlent, rient, se coupent les uns les autres, échangent des regards rieurs… on sent l’ambiance amicale dans l’entreprise et je cache le sourire satisfait qui menace sur mes lèvres.
Rapidement, l’armée de Winston s’attroupe autour de nous, rendant nos menuisiers moins à l’aise, ce qui m’agace profondément. Je me désintéresse des discussions dès qu’ils ramènent les chiffres sur le tapis – tout ce qui les intéresse de toute façon – et je prends le large. Hunter est une fois de plus très étonné de me voir partir en autonomie, mais je rejoins Ophélia.
Nous papotons joyeusement un petit moment et c’est donc naturellement que je prends place à table à côté d’elle, en plein milieu du clan Sinclair, alors que « notre camp » est bien plus sur la gauche. Les Sinclair sont enchantés de voir Hunter se glisser à côté de moi, au milieu d’eux, alors que les Winston m’arracheraient les yeux à ce stade.
Le repas est super, les employés de l’entreprise sont aussi gentils que les propriétaires et Hunter discute avec tout le monde puisque chacun d’entre eux tient à lui parler pour tenter de le convaincre. Il écoute le tout avec intérêt, il donne le change comme il sait si bien le faire, avec son assurance et ses sublimes sourires à fossettes… Il est parfait, comme d’habitude, et je suis transie d’amour. Il n’y a que l’armée de Winston qui gâche le moment, à écouter poliment les employés, à poser des questions lunaires dont personne n’a la réponse, et surtout, à tous surveiller Hunter avec un sale air, comme s’ils craignaient qu’il ne se fasse avoir…
La différence entre hier et ce soir est folle, j’ai l’impression qu’ils étaient des poissons dans l’eau à la soirée des Alimentaires alors que je me noyais clairement… Ce soir, c’est moi qui nage et eux qui coulent lentement au fond de l’eau en suffocant…
*
Après le repas, le volume de la musique est augmentée, les convives se lèvent et un joyeux bordel se met en place. Certains fument dehors, d’autres dansent, certain boivent des coups sur les tables… Ophélia et son mari rejoignent la piste, ils se lancent dans une petite danse à deux, où il la fait majoritairement tourner autour de lui et ça me donne rapidement envie. Alors que je freinais des quatre fers hier, c’est moi qui interromps Hunter en pleine discussion avec ses hommes pour le tirer gentiment vers la piste de danse. Son corps suit mon mouvement alors que sa tête est encore dans sa conversation, et dès que je l’éloigne trop, il finit par m’observer avec un air surpris.
- Tu veux danser ? s’étonne-t-il.
- Oui ! clame-je.
Il me sourit tendrement alors que nous nous plaçons dans un petit coin solitaire et je passe mes bras autour de sa nuque.
- Je croyais que tu ne savais pas danser, m’embête-t-il.
Pour toute réponse, je grimpe sur ses pieds en gloussant et il éclate de rire en rejetant la tête en arrière alors que je me stabilise en serrant sa nuque dans mes mains. Il me tient ensuite serrée dans ses bras, tandis qu’il nous déplace doucement au rythme de notre amour bien plus que de la musique.
- Je t’aime Hunter…, dis-je en me perdant dans ses beaux yeux.
- Moi aussi mon cœur.
Comme régulièrement aujourd’hui, ses yeux brillent soudain d’un éclat subjugué quand il me détaille encore.
- Tu es vraiment magnifique dans cette tenue Hestia, je ne t’ai jamais vu si belle…, murmure-t-il.
- Ah bon ? m’inquiète-je.
- On dirait que ça ne te fait pas plaisir… ? s’étonne-t-il.
- C’est très gentil… mais je… tu me dis ça le jour où je porte une robe qui n’est pas la mienne… alors je me demande si… peut-être que tu n’apprécies pas mes robes en dentelles noir… mon look très sombre, presque gothique…, chuchote-je timidement en baissant le nez.
- Non ! s’exclame-t-il immédiatement. Absolument pas ! J’aime la façon dont tu t’habilles, je l’adore, ce n’est pas ça…
Je relève le nez pour le regarder à nouveau dans les yeux, mais je ne suis pas rassurée :
- Tu dis pourtant que tu ne m’as jamais vu plus belle... Si tu aimes la couleur, peut-être que je pourrais…, commence-je d’une voix inquiète.
- Non, me coupe-t-il. Ça n’a rien à voir c’est…
Il tourne la tête pour observer la grange et je fronce les sourcils en voyant ses joues rosir légèrement.
- Je ne comprends pas, murmure-je.
Il repose son regard sur moi, la tête penchée sur le côté, visiblement très timide :
- C’est juste que… tu es superbe dans cette tenue parce que tu … et bien tu ressembles à… une mariée… et ça me… ça me bouleverse de te voir comme ça, avoue-t-il d’une petite voix.
- Vraiment ?! couine-je.
- Oui, chaque fois que je pose les yeux sur toi, dans ta robe blanche, avec ta couronne de fleur… c’est… Wouah…, articule-t-il dans un souffle.
Je rougis plus fort, complétement figée par ses mots et il se penche pour m’embrasser amoureusement en évinçant le contexte de son esprit. Mais s’il y a bien un seul de ses meetings où nous pouvons nous embrasser vraiment, c’est très clairement dans la grange des Sinclair, alors j’en profite jusqu’à ce que mes joues s’apaisent. Il pose ensuite son front contre le mien et nous fermons les yeux pour profiter de ce petit moment pour nous que nous nous offrons.
C’est un des Winston qui nous interrompt en venant simplement signaler à Hunter que Lia vient de le prévenir que tout est prêt aux bureaux, tous les contrats ou je ne sais quels papiers, pour pouvoir choisir les Alimentaires. Il s’éloigne comme il est venu et je l’observe d’un œil noir en sentant mon cœur se fendre pour mes Bûcherons.
- Ça ne va pas ? demande Hunter dès que nous sommes seuls.
- Non, j’ai le cœur brisé, réponds-je avec honnêteté.
- Pourquoi donc ?
- Parce que votre décision est déjà prise, que vous mettez tout en place dans le dos des Sinclair alors même que vous êtes chez eux, à rire et danser dans leur grange, à observer leurs sourires et leurs espoirs… c’est dégueulasse Hunter, pardonne-moi, mais c’est ce que je pense.
- Mais ma décision n’est pas prise, tempère-t-il en penchant la tête pour récupérer mon regard déçu, déjà fixé sur le mur à côté de nous.
- Bien sûr que si… ils vont pratiquement t’y forcer… tous tes directeurs de je ne sais quoi, tes bras droits et conseillers… aucun ne défendra mes pauvres Bûcherons.
- Alors je vous écoute Maitre Nilvia, avocate des Sinclair… Convainquez-moi, je vous écoute avec la plus grande attention, répond-il gentiment en me souriant.
Mes yeux glissent sur les Sinclair et leurs employés, je les regarde tous rire et s’amuser, je les observe avec des yeux attendris pendant de longues secondes avant de reporter mon attention sur Hunter :
- Non… non je ne vais pas me comporter comme un de tes employés, prendre le rôle d’un avocat chargé de soutenir le dossier adverse face à ton armée de Winston… Je te parlerai en tant qu’Hestia… Parce que ce n’est pas un choix réfléchi, je comprends bien le point de vue de ton entreprise, je comprends que tu aies fait un choix du cœur en décembre dernier et qu’il n’est pas envisageable que tu recommences… mais c’est le choix de mon cœur Hunter, et je ne prétends pas qu’il ait un impact dans ta décision, mais je préfère être honnête avec toi.
- Evidemment que le choix de ton cœur pèse dans la balance Hestia… Parle-moi.
- Regarde autour de toi, regarde-les…, murmure-je.
Il obéit et promène son regard sur la salle tandis que je reprends :
- Ce sont des gens bien, tous autant qu’ils sont. Ils nous ont accueilli avec simplicité, bonne humeur et gentillesse, ils m’ont accueilli… Alors que j’avais l’impression d’étouffer hier soir, de me faire juger par l’intégralité des Alimentaires… Et je me suis fait juger d’ailleurs, ce n’est même pas une supposition, tout le monde me regardait de travers comme un parasite à ton bras. Personne ne s’est présenté à moi là-bas, personne ne m’a prise en considération… Non, il n’y avait que toi, la personne qui représente la banque à leurs yeux … tu n’es que ça pour eux, tu n’es pas Hunter, tu es Monsieur Grimmal, ce richissime homme d’affaire, cette poule aux œufs d’or… Ils m’observaient avec des air hautains et dédaigneux, comme si j’étais une vulgaire croqueuse de diamants sans même se rendre compte que ce sont eux qui le sont et ça me dégoute. Ici, j’ai été accueillie à bras ouvert, on m’a parlé, on m’a même présentée galamment avant toi, parce que j’existe, car ils sont humains, bien élevés et sont loin d’être obsédés par l’argent. Leur demande n’était même pas pour de l’expansion, pour toujours gagner plus, pour ce foutu argent qui régit ce monde… Ils t’ont présenté cet après-midi une proposition pour augmenter leur bénéfice uniquement pour tenter de t’intéresser, alors qu’ils vivaient très bien avec leurs ventes… Les Alimentaires n’ont que les chiffres à la bouche, les Sinclair n’ont que leur passion… Ils n’ont pas transformé leur immense hall futuriste en réception pompeuse et hors de prix, ils t’ont invité chez eux, dans leur domaine, t’ont accueilli avec leurs enfants et leurs animaux, t’ont montré leurs valeurs et leur façon de vivre…
Il fronce les sourcils sans répondre, très attentif, et je reprends donc :
- Je comprends que tu aies besoin de faire des placements sûrs, surtout les gros, je t’assure que je comprends Hunter… ce sont ces placements qui nourrissent ton usine à rêves mais… Bon sang, quand je pense que tu réalises les rêves de petits indépendants, qui sont convaincus d’avoir inventé le projet du siècle, des boissons bio bonnes pour le corps, des chaussures qui se lassent toutes seules ou je ne sais quoi… et que je vois les Sinclair, une affaire de famille depuis six générations, qui font des meubles absolument magnifiques, qui vivent ensemble sur le domaine de leurs aïeuls, qui ont une relation aussi bonne avec leurs employés… et ils vont tout perdre à cause de normes ridicules du gouvernement… Ils sont pour moi l’intérêt même du projet de ton père et du tien, vous êtes là pour permettre à des gens bien de réaliser leurs rêves, et qu’y-a-t-il de plus beau qu’une famille qui rêve de perpétuer la tradition, de continuer de travailler en famille, de payer leurs employés dont ils connaissent tous les prénoms… ? Je ne te dis pas de ne plus investir dans les indépendants, c’est très chouette aussi, je te dis surtout de tendre la main aux Sinclair, de réaliser leur rêve parce que tu en as les moyens, leur rêve qui te rapportera de façon stable, peut-être moindre comparé aux autres… mais c’est un placement sûr, qu’ils proposent même d’augmenter pour toi. La décision est tienne, je sais que tu ne peux pas juste n’en faire qu’à ta tête, je sais que tu as des budgets et sans doute tout un tas d’injonctions que je ne connais même pas… Mais c’est le choix de mon cœur, et si j’avais ton argent, c’est en eux que je l’investirais pour sûr…
- Je t’entends Hestia, je t’assure, répond-il à voix basse.
- Tu es un marchand de rêve Hunter… mais quel genre de marchand de rêves es-tu ? Celui qui sauve une famille de gens formidables, ou celui qui donne des fonds à des rapaces avides de s’enrichir qui ont traité ta petite-amie comme une moins que rien ? Tout ça ne fait pas sens pour moi, et je ne te jugerai pas, quel que soit ton choix, parce que je sais que tu es un homme formidable toi aussi… mais qui a appris à réfléchir différemment de moi, qui sait où placer son argent, qui réalisera des dizaines et des dizaines de rêves de plus petites boites en choisissant les Alimentaires… tout ça est trop complexe pour moi mon amour, mais je voulais simplement te donner mon ressenti.
Il hoche la tête et je ne le laisse pas répondre, parce que je ne veux pas qu’il ait l’impression qu’il ait quoi que ce soit à justifier. Je préfère poser ma tête sur son torse pour danser et il pose la sienne au sommet de ma tête en silence pour me bercer sur la musique. Mes yeux tombent finalement sur l’armée de Winston et tous me regardent avec des yeux noirs. Ils discutent à voix basse en nous observant et je ne suis pas stupide, je sais qu’ils nous ont vu parler, qu’ils se doutent que j’ai essayé de convaincre Hunter, et qu’ils sont en train de serrer les fesses à l’idée que je le convainque.
Je les fixe sans ciller, de mes yeux les plus assurés alors que je câline Hunter, comme pour leur dire que oui, je ne suis personne comparé à eux, je ne suis qu’une pauvre étudiante de première année alors qu’ils ont tous des métiers prestigieux… Je ne suis qu’une femme face à une dizaine d’homme matures, et pourtant… je peux leur faire peur, je peux être le grain de sable qui fera pencher la balance, je peux être celle qui contrarie leurs plans…
Je peux à moi toute seule être plus puissante que cette bande d’hommes qui se prennent pour des dieux.